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LA GRANDE -CHARTREUSE

Quelques jours après, on le retrouve, descendant la carte dé France du Septentrion au-^lidi, fort léger d'argent et pauvre bohème, bien embarrassé, je vous assure, si quelqu'un se fût avisé de lui demander où il allait.

Le hasard, qui se môle plus souvent qu'on ne pense des choses de ce monde, conduisit, un beau soir, notre voyageur, qui s'en allait pédestremcnt,à la Grande-Chartreuse, fondée par saint Bruno, à deux kilomètres du village de Saint-Pierre-de-Ghartreuse, Ghartrouse ou Gliartroux dont il tire son nom, village situé dans le déparlement do l'Isère, à seize kilomètres de Grenoble.

Le monastère, entouré de montagnes dont les pointes se perdent souvent dans les nues, ne s'aperçoit, à cette heure surtout, qu'au moment où l'on y arrive. On y monte par un chemin qui côtoie toujours des précipices ou des monts, dont les rocs semblent près de s'écrouler ; un torrent, le Guier - Mort, se précipite en murmurant à travers les

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blocs de rochers tombés des cîmes qui bordent la vallée où il coule.

Maurice, frappe à la porte du pieux asile; il demande l'hospitalité, que lui accorde avec empressement le frère portier, dans» lequel il reconnaît tout d'abord un de ses vieux camarades de Paris.

Le cloître, avec ses cellules, s'étend dans un espace de deux cents mètres de long; il y a au moins cent cellules, près desquelles s'épanche une eau limpide et glacée.

C'est à un kilomètre de là qu'on voit la cellule de saint Bruno.

Du fond de la grotte sort une fontaine auprès de laquelle le pieux fondateur s'établit avec ses premiers disciples ; mais, comme campés trop près du pied des montagnes, ils étaient souvent menacés par la fonte des neiges etl'éboulement des rochers, leurs successeurs prirent le parti de se fixer au milieu du désert.

L'aspect général de la Grande-Chartreuse est sombre et sévère.

Avant l'établissement des religieux, ce désert était stérile et inhabitable. I-^e travail des Chartreux fut de le féconder de manière à pouvoir y ensemencer des grains, y entretenir des prairies, y nourrir de nombreux troupeaux. Les efforts qu'il a fallu faire pour atteindre ce but sont incalculables : rompre et briser les rochers, soutenir les terres, changer le cours des torrents. Partout on a été obligé de lutter contre une nature ingrate. De plus, huit fois la Grande-Chartreuse a été incendiée, et huit fois rebâtie par les infatigables enfants de saint Bruno.

Les bâtiments qui reçurent notre bohème dataient de 1676. Les religieux avaient été dispersés en 1789. Depuis 1816, il en était venu de nouveaux ; mais autrefois trois cents personnes, moines, frères convers et domestiques, y

vivaient en commun, et, en ce moment, on n'en comptait plus g-uère qu'une trentaine. •

Maurice y fut cordialement accueilli ; ,1e calme de cette solitude le charma tellement, que, la grâce aidant, il se promit bien de ne plus quitter ces lieux. . .

D'abord novice, il eut le bonheur de devenir en peu de temps un chartreux accompli.

Les principaux traits de la discipline du monastère étaient la récitation de l'office en commun aux heures déterminées par les statuts de l'ordre, et le silence, qu'il n'était permis aux reclus de rompre que dans des circontances fort rares. Ils prenaient leurs repas en particulier, sauf dans quelques cas exceptionnels, observant des jeûnes fréquents et une sévère abstinence. De ces coutumes et de beaucoup d'autres encore que nous croyons devoir omettre, la plus singulière était de faire saigner les Chartreux cinq fois par an, et les frères convers quatre. Maurice s'y soumit sans murmurer, et l'articulation du bras qu'il nous montra à son retour nous prouva, par les coups de lancette qu'on y voyait, qu'il n'avait jamais balancé à remplir son devoir jusqu'au bout. L'abslinence de viande était complète dans le couvent. Il n'était môme pas permis d'en manger dans les maladies les plus graves.

Le symbole de l'ordre est une croix dressée sur un globe, avec cette devise : Stnt crux cliim volvituv orbis. L'habillement des religieux consiste en une robe do drap blanc, serrée par une ceinture de cuir blanc, ou par une corde de chanvre, avec une petite cuculle, ou un scapulairc, auquel est attaché un capuchon, également do drap blanc. Ils portent au chœur une cuculle plus grande qui descend jusqu'à terre.

Ciomme ses frères, dom Maurice formula ses vœux de la manière suivante : « xlc promets stabilité, obéissance et « conversion d(* 'Scies mœurs, devant Dieu et ses saints,

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w et devant les reliques de cet ermitage, qui est bâti en « l'honneur de Dieu, de la bienheureuse Vierge Marie et « de saint Jean-Baptiste, et en présence de dom N..., * notre prieur. »

DIPLOMATIE ATTRAGTIVEi

Frère Maurice était heureux dans cette paisible retraite qu'un moment de désespoir lui avait fait choisir, comme un lieu de refuge contre les douleurs de l'âme.

Presque constamment prosterné au pied des autels, il priait Dieu avec ardeur ; il le remerciait surtout du fond de l'âme, de ses bienfaits, pour l'avoir délivré des soins journaliers de pourvoir à sa subsistance, de n'avoir plus de termes à payer à un malotru de propriétaire pour ses loyers échus.

Il possédait une modeste cellule ; elle lui suffisait , puisqu'il s'était séparé du luxe mondain du superflu ; son lit, en forme de coffre, lui brisait bien les reins, il est vrai, mais le sommeil que procure une âme pure le lui faisait paraître plus doux, plus moelleux que ceux dans lesquels il couchait d'habitude lorsqu'il habitait à Paris, sur le sommet enchanteur de Bréda-Hill.

Donc notre ami était heureux.

Il n'avait plus qu'à se laisser vivre béatement : flâner,, sa passion favorite , accomplir quelques pratiques de religion , imposées par la règle du couvent à ses pieux fainéants.

Ce genre de vie tout extatique lui convint pendant

MAURICE ALHOY. 2f>7

quelque temps ; mais l'ennui naquit un jour de l'uniformité, a dit le poëte.

Maurice était inconstant, frivole et léger à l'excès; bien qu'il se trouvât heureux, ce bonheur finit à la longue par le fatiguer ; d'abord quelque peu, puis horriblement par la suite.

Mais à quoi tiennent les destinées de l'homme?

A un rien le plus souvent, ou presque rien \

Un grain de sable ou de poussière imperceptible à l'œil suffit pour faire crouler comme par enchantement ses châteaux de cartes, ses rêves les plus chimériques, fruit le plus souvent d'une imagination en délire.

Le nouveau converti à la foi, ou plutôt à la paresse et à l'indolence, était, je l'ai dit, volage, frivole à l'excès ; sous ce dernier rapport, il tenait do la plus belle moitié du genre humain, la femme, disent quelques-uns de ses adorateurs; on pouvait donc jusqu'à un certain point lui appliquer les vers d'un poëte latin, détracteur des vertus féminines :

Quicl levior cicro ? Piilvis.

Qiiid pulvere? Pluma, Qiiid phiniâ? Millier.

L'insolent ! l'injuste ! vouloir prouver que la femme est plus légère que l'air, que la poussière» que la plume l Quelle horreur ! ! !

Le bonheur paisible , mais prosaïquement fatigant et monotone pour un homme d'imagination, avec accompagnement obligé (le jeûnes , d'abstinences , de macérations journalières, de saignées, de promenades solitaires sous les tristes et sombres ai'cades du cloître, les rares paroles, toujours mystiques , échangées quelquefois , et pour ainsi dire furtivement, à voix basse, avec quelques reclus; tout cela finit })ar lui devenir insupportable.

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Le spleen commença en lui son œuvre habituelle, destructive de toute organisation incomplète ; il fut tourmenté par des désirs vagues, impossibles à réaliser; la nostalgie se mit, à son tour, de la partie ; elle lui fit amèrement regretter sa liberté, sa vie dissipée de Paris, ses luttes et ses travaux littéraires, ses amis, et, ajoutons-le, ses folles et joyeuses amies du demi-monde.

* Quiconque a connu ce pauvre et bon Maurice, conviendra sans peine qu'alors que sa béatitude s'était évanouie comme un songe enchanteur, il ne devait plus lui rester au fond de l'âme que d'amers regrets, entre autres, celui d'avoir abandonné sa bohème favorite, la liberté !

Maurice s'ennuyait donc.

Dans ses amères réflexions sur le genre de vie qu'il menait, sa pensée se reportait constamment sur le sens de ces vers d'un poëte anglais, qu'il s'appliquait :

.... To die,. . .. to sleep, To sleep ! pertrance to dream !

C'était à coup sûr , pour une âme aussi ardente que celle de notre reclus volontaire, une triste perspective.

Cette .vie monacale le fit réfléchir, ce qui, du reste, il faut lui rendre cette justice, ne lui arrivait jamais , ou du moins très-rarement, ma foi !

Et voici ce qu'il se dit :

« Je suis à la fleur de l'âge, je possède un certain talent d'écrivain, j'ai beaucoup d'imagination , je connais toutes les ficelles de l'art théâtral et de l'art littéraire, j'ai de l'expérience, du savoir-vivre.

« Comme un fou, je l'étais alors, je suis venu, tout vivant, m'enterrer dans cette chartreuse où l'on cherche à mliébî'ter systématiquement par des pratiques absurdes.

dites de dévotion, pour macérer le corps et purifier l'àme. Allons donc !

« II faut que je fuie cette horrible prison , plus horrible qu'un in paoe, pour quiconque n'est pas un crétin ; il faut que je franchisse ces murs inhospitaliers à la pensée , et que je rentre dans la société que je n'aurais jamais du quitter. Il faut fuir

« Mais comment quitter ce lieu maudit sans argent ? »

A cette réflexion, le chartreux découragé se frappa le front.

« Eurêka ! s'écria-t-il tout à coup , après un moment de méditation, j'ai trouvé le moyen de me procurer cet argent qui est indispensable à l'accomplissement de mon projet. »

Minerve, dit la fable , sortit un jour armée de pied en cap du cerveau de Jupiter, ce maître des dieux et des hommes.

Une idée sortit aussi de celle de Maurice , ce fertile créateur de tant de journaux éphémères comme ses pensées.

Et voici le raisonnement qu'il se fit :

« Franchir les murs de ce couvent et m'enfuir, c'est chose des plus faciles; mais liors d'ici, il me faudra de l'argent ; à qui en demander ? je dois à tant de monde ! à Ambroise Dupont, surtout, pour lo Dachelior de Paris, roman dont je lui promets le manuscrit depuis tantôt dix années, et dont j'ai reçu le prix il y a longtemps.

« Ecrivons à son rival , l'éditeur de Balzac. Ce libraire a le cœur chaud, il est généreux, il sera enchanté de m'enlever à Dupont, dans l'espoir de se venger de lui, parce qu'il lui a soufflé Chavernny do (Charles Didier, qu'il désirait publier. Ecrivons-lui donc, et je suis certain de réussir. »

Ce qui fut pensé fut exécuté.

Par l'intermédiaire do sou ami, le frère portier du cou-

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vent, l'un des anciens compagnons, je l'ai dit , de sa folle existence de Paris, Maurice m'adressa une lettre, dont voici à peu près la substance:

Il me dépeignait en termes très-pathétiques, très-chaleureux , sa cruelle position , le chagrin qu'il éprouvait de s'être cloîtré, alors qu'il était plein de sève et de talent ; il me déroulait le tableau navrant de ses privations de tous genres, sans oublier ses macérations quotidiennes et ses saignées.

Cette lettre se terminait ainsi :

« Il n'y a que vous au monde dont le cœur généreux puisse me venir en aide. Retirez-moi de cet enfer anticipé; ce sera une bonne œuvre pour vous que d'avoir arraché à une mort violente un homme de lettres qui vous devra plus que la vie , la liberté ! En retour , je vous jure que je ne travaillerai désormais que pour vous seul (le mot seul était écrit en grosses capitales).

« Dans un ouvrage que j'écrirai dès que vous m'aurez rendu à la liberté, à la vie, sous le titre général de Sous Je froc, je raconterai en traits de feu la vie monacale du couvent de la Grande-Chartreuse de Grenoble ; les habitudes, les règles, le régime et le genre de vie des reclus, leurs pratiques de dévotion, etc. ; je dirai ensuite la manière dont les pères fabriquent ce breuvage délicieux, connu dans l'univers entier, par les gourmets, sous le nom d'élixir de la Grande-Chartreuse ,' l'immense commerce qu'ils en font, etc., etc.

« Si vous acceptez ma proposition, adressez-moi, par le retour du courrier, votre réponse à Grenoble, poste restante, à l'adresse de M. Brown , avec une somme d'argent suffisante pour que je puisse acheter des vêtements. Ces emplettes faites , je me rendrai immédiatement à Paris, afin de me mettre h votre disposition , dans tel lieu qu'il vous plaira de m'indiquer. »

Cette lettre était accompagnée de ce post scriptum :

* Je connais votre passion pour les vieux bouquins et tout ce qui se rapporte à leur histoire.

« Je suis donc heureux de vous envoyer copie d'un© note d'un de nos chartreux que j'ai découverte sur la g-arde, encore blanche, d'un des vieux livres qui ornent ta bibliothèque du couvent.

«r Derechef à vous.

« Maurice Alhoy. »

* Note manuscrite de dom Nicolas^ chartreux de Paris, du 10 avril 1727.

< Notre imprimerie de la Grande-Chartreuse est d'institution assez récente. Elle n'a été établie que vers 1680 par le révérend père dom Le Masson , un de nos généraux , à l'occasion de quelques changements qu'il lit dans l'ordre , et qui donnèrent lieu à une nouvelle édition de nos statuts, de notre missel y du psautier distribué ù notre usage, et d,e, quelques autres ouvrages (1).

« Depuis l'invention do l'imprimerie jusqu'à ce moment, nous nous étions toujours servis des presses séculières,

* Par exemple : en 1510, nous fîmes paraître à Bùle nos Statuts et nos Privilèges en caractères gothiques ; et c'est» assurë-t-on, la première fois qu'on Ut imprimer quelque ohoso à notre uSage; jusque-là, nous nô nous étions servis que de manuscrits.

« \i y eut en 1510 une édition de noti'c Missel^ à Paris, une autre du même, en 1541, gothiciue; en 1522, il y eut aussi à Paris une édition de nos Statuts.

« En 1585, l'unique édition do nos Homéhaircs, 'à L^Qïiy

(l) Ces éditions portent pour suscription : Correri (bâtiment dépendant de la.drandc-Chartreuso), per Laurcntium Giliberl, typographum j^ratum apud Grasmnopelium.

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édition qui n'est pas encore épuisée (1727). En 1588 , une édition des Hymnes à notre usage, à Grenoble; en 1603, nouvelle édition du Missel, à Paris ; une autre à Lyon, en 1627.

« En 1612, l'unique édition de notre Antiphonica pour les Matines, à Pavie ; et comme cette édition est épuisée, pour y suppléer, nous sommes obligés de l'imprimer à la main avec des plaques de cuivre.

« En 1674 , édition de notre Graduel^ à Lyon ; il y en a une autre édition gothique, que je n'ai pu retrouver pour en prendre la date. »

Je l'avoue, la position de ce pauvre Maurice me parut affreuse et intolérable.

J'avais déjà eu de fréquents rapports avec lui. En 1831, je publiai, sous le patronage de M™^ veuve Charles Rechel, qui m'avait confié la direction commerciale de sa maison, un ouvrage important , sous le titre de : Pans au xive siècle, par l'élite des écrivains modernes.

Et c'est grâce à cette publication que je fus mis en rapport avec cette jeune génération d'hommes de lettres qui fait encore aujourd'hui la gloire et l'honneur de la France, et à la tête de laquelle se signalaient MM. Paul Lacroix et Louis Reybaud. Avec de tels guides, je ne pouvais qu'être heureux dans mon choix.

Je fus séduit, en outre, par deux choses : d'abord par la perspective d'enlever à mon rival, Ambroise Dupont, la plume facile et élégante d'un écrivain dont j'avais pu apprécier le talent; ensuite, par l'espoir de publier Sous le froc , qui semblait me promettre tant de révélations curieuses et inattendues.

J'écrivis donc à Maurice que j'acceptais ses offres , et lui adressai un mandat de 500 francs à vue , sur un banquier de Grenoble.

Jamais je n'ai pu savoir comment il avait réussi à franchir, inaperçu, les murs du couvent. J'ai toujours soupçonné que le frère portier y avait donné la main ; mais ce (p.ie je sais mieux, c'est l'emploi que fit de mes 500 francs le chartreux défroqué

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