‹ Souvenirs de la vie littéraireChapitre 27 sur 44 · EST-CE UN HOMME OU UNE FEMME · texte numérisé non relu

EST-CE UN HOMME OU UNE FEMME

Après l'envoi de mes 500 francs à celui que je cro yais dans la simplicité de mon âme, avoir arraché à un suicide certain, j'éprouvai, je le répète, deux grandes satisfactions : la première , d'enlever à mon habile rival Ambroise Dupont l'une de ses meilleures plumes ; la seconde, de compter publier dans quelques mois une série d'études surlavie intime des cloîtres des deux sexes, soua le titre général : Sous le froc.

J'avais déjà traité d'un ouvrage dans le môme genre , Je Cloître au X/X*" siècle, avec M'"'-' Adèle Daminois, dame des plus aimables, bas-hleu i)ar i)assc-temps, l'une des adoratrices du grand Llama littéraire des femmes do trente ans, moins le temps de l'éducation.

Sous le froc de Maurice Alhoy devait, selon moi, coml)léter le curieux tableau des révélations intimes et curieuses sur la vie et les mœurs monacales des hommes et des femmes.

Je me hâte de le confesser, l'un et l'autre de ces ouvrages obtinrent le môme succès, un fiasco complet.

Mais revenions à notre défroque.

11 m'adressa une lettre datée de Voirou , dans laquelle il me disait ([u'il s'acheminait vers Paris, à pied, à petites journées, alîn, assurait-il, de charger sa palette de cou-

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leurs locales , et sa mémoire d'une abondante moisson d'études et d'observations sur les mœurs des habitants dont il allait avoir à traverser le pays.

Près de deux années s'écoulèrent sans que le voyageur me donnât le plus léger signe de vie.

J'avais fini par porter le deuil de mes petits écus, non pas que je doutasse de la probité de Maurice , mais je le croyais mort.

Vers le mois d'avril 1836, je reçus un matin une singulière visite, qui me surprit beaucoup.

C'était M. P***, réfugié polonais , que je savais être un des meilleurs amis de Maurice Alhoy.

M. P*** s'occupait alors de parcourir les sentiers fleuris de la littérature légère : il venait, me dit-il, de la part d'un homme de lettres , l'un de mes bons amis ( il refusa obstinément de me dire le nom ), me prier d'aller le lendemain à midi, rue Bellefond, partager le modeste déjeuner de la personne dont il était l'envoyé.

Cette mystérieuse invitation m'intrigua. Je crus y entrevoir du Maurice : je promis.

Le lendemain , je fus exact au rendez-vous. C'était, ai-je dit, rue Bellefond, dans un gîte d'équivoque apparence, sur la porte duquel on lisait en grosses lettres noires , sur un fond grisâtre : Maison garnie. — Pension bourgeoise.

Tout ce qui suit va paraître au lecteur un conte fantastique inventé à plaisir; non, non, c'est de V histoire, de l'histoire véritable.

Je poursuis donc.

Arrivé à la porte de cette demeure inconnue , je n'eus pas besoin de frapper ; une main invisible m'ouvrit ; il paraît que j'étais guetté de longue main, et mon signalement donné d'avance.

Une grosse femme , ou un gros homme , je ne sais , —

l'habit ne fait pas le moine, dit un proverbe , — sortit d'une pièce du rez-de-chaussée , une sorte de salle à manger, à ce qu'il me parut , et me dit à brûle-pourpoint d'un son de voix mâle ou femelle , ad libitum , mais parfaitement alcoolisée : « Suivez-moi, Monsieur, vous êtes attendu. »

Silencieux, nous gravissons deux étages : là règne un palier auquel aboutissent trois portes.

Au simple toucher de la personne qui m'introduit > une de ces portes, celle du milieu, s'ouvre et se referme sans bruit sur mes talons ; mon guide avait disparu. J'étais seul.

Je me trouve dans une vaste antichambre très- obscure. Je distingue à peine une porte fermée située en face de moi ; mais c'est en vain que je cherche à l'ouvrir ; il n'y a ni bouton, ni clef, ni cordon de sonnette. Absence complète.

Je suis prisonnier; que faire ? Gomment sortir de cet étrange traquenard ?

Appeler à mon aide l'être singulier qui se jouait ainsi de ma liberté me parut une absurdité qui eût pu passer pour un sentiment de peur.

Puis, je l'avouerai, cette personne avait fait naître chez moi une répulsion instinctive que je ne pouvais définir ; je me disais : Est-ce une femme, est-ce un homme qui m'a conduit en ce lieu ?

La voix de cette personne était celle d'un homme incomplet ; ses vêtements , très-propres du reste , étaient ceux d'une femme.

Il me répugnait de l'appeler.

J'appris plus tard que ce guide? d'un nouveau genre tenait, par ses fonctions, avxs. deux sexes.

Le jour, sous des habita de femme, maîtresse de la maison garnie et do la table d'hô-to , elle présidait aux

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soins du ménage. Le soir, métamorphosée en homme, on pouvait le ou 7a rencontrer, placé ou placée, à volonté, au parterre , sous le lustre d'un de nos grands théâtres de boulevard, et là, de même qu'Éole :

.... Celsâ sede Œoliis Sceptra tenens. . . .

présider aux applaudissements ou aux sifflets des Horaces et des Curiaces modernes.

En me débattant dans cette souricière, je fis un certain bruit, à ce qu'il paraît, car une voix d'homme, mais celle d'un véritable homme, cette fois, cria avec force : « Poussez la porte qui vous fait face ! »

Je pousse fiévreusement la porte indiquée , elle cède ; me voilà introduit, pour le coup, dans une grande pièce ; des rideaux bruns épais garnissent l'unique fenêtre qui laisse pénétrer l'air et la lumière dans cette chambre plongée dans la plus dense obscurité.

J'étais demeuré silencieux et comme pétrifié sur le seuil, ne sachant de qviel côté tourner mes pas, lorsque la même voix mâle vint encore à mon secours en me criant :

— Mais avancez donc tout droit devant vous !

— Non, répondis-je, je n'avancerai pas; donnez-moi du jour et de l'air ! Assez de colin-maillard comme cela. Que signifie cette absurde plaisanterie ?

La lumière succéda immédiatement à cette épaisse pénombre.

Je vivrais jusqu'à la fin des siècles,que j'aurais toujours présent à l'esprit l'étrange spectacle qui s'offrit alors à mes regards.

J'ai dit que j'étais resté sur le seuil de la porte , qui s'était refermée dès mon entrée.

Vers moi s'avançait une forme humaine , vêtue d'une grande robe blanche, le chef enveloppé d'un vaste capuchon

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de même couleur , faisant partie de la robe ; les pieds chaussés de grossières sandales ; le corps ceint d'une corde qui me paraissait d'un blanc douteux, à laquelle pendait un énorme chapelet en noix de coco avec des têtes de morts en os ; un rosaire , des scapulaires , des médailles, et tout cet attirail produisait, quand le spectre marchait, un bruit assez semblable à celui du serpent boa qui se sent en liesse.

Au fond de cette chambre , je remarquai un coffre en bois brut qui devait servir de lit à cet étrange personnage. L'unique fenêtre, à droite, aux épais rideaux bruns, interceptait la lumière du jour. Au mur opposé était appendue une panoplie de tibias et autres ossements humains , disposés en forme de croix et couronnés d'une tête de mort. Sur une table appuyée contre la cloison, apparaissait un petit déjeuner tout dressé, deux assiettes de terre brune, en face l'une de l'autre, avec les accessoires obligés de couteaux et de fourchettes en métal, deux gobelets en fer-blanc, un pain bis, du beurre, des radis, du sel ; un pot brun rempli d'eau; cnlin, à leurs places respectives, deux chaises foncées eu paille pour les convives.

A ce spectacle burlesque et inattendu, je fus saisi d'un fou rire.

— Ah ! pour le coup, m'écriai-je, je vous ai reconnu, beau masque.... Maurice Alhoy, à bas le froc ! vous seul avez pu avoir recours à une telle plaisanterie, afin de m'annoncer votre retour. Soyez le bienvenu! mais si vous voulez que je vous pardonne votre longue al)sence et cette fantasmagorie vraiment digne des Funambules, il faut que vous me racontiez votre vie, depuis le jour où vous avez reçu mon argent.

— Très-volontiers, mon cher! mais, avant tout, déjeunons, tl'ai un appétit d'enfer. A table donc ! le couvert est mis d'avance, vous voyez.

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— Merci ! Maurice, Ji^ sors d'an jii'rndrr.

— J'ai voulu ^^eule^lout vous douuer uue idée, à peu près exacte, du caroorc dura auquel j'ai été coudamué pendant mon séjour à la Grande-Chartreuse, y compris l'exhibition des atours de ma toilette de reclus. Tous ces fantastiques oripeaux , je suis parvenu à les emporter avec moi le jour de ma fuite; je les conserverai comme de précieux souvenirs.

— Ah! reprit-il gaiement, ce frugal repas ne vous convient pas.... je le savais d'avance ; vous êtes un sybarite, vous, un vrai gourmet de café à la ctême; j'ai tout prévu. Vous allez être servi à votre goût.

Il tira un cordon de sonnette ; je fus agréablement surpris de voir apparaître , au lieu de l'être amphibie qui m'avait introduit, le gros et joyeux polonais P*** qui, en un tour de main, eut fait disparaître ce triste spécimen de la frugalité monacale, pour y substituer, pour moi, d'excellent café, et pour Maurice et lui, des reliefs plus confortables.

— A table, cher éditeur! s'écria alors Maurice, je meurs de faim, et inlor poculn, je vous conterai ma vie, depuis deux ans, et des aventures qui vous paraîtront fantastiques , mais qui cependant seront de la plus exacte vérité, car vous devez le savoir : Un mensonge jamais n'effleura jusqu'ici mes lèvres vertueuses.

Et gaiement, nous nou^ mîmes à table.

MAURICE AIJIOY. "IW)

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