L ODYSSEE DE MAURICE ALHOY RACONTEE PAR UUI-MEME
Ici, encore une fois, ma narration va paraître incroyable ; tout ce que j'ai à vous dire du ])ohèmo Maurice Alhoy vous semblera excentrique cl fabuleux ; c'est pourtant de l'histoire et de la très-vcrila])le histoire, vous répéterai-jc ; histoire que me raconta, en déjeunant, le héros de cette aventure, lorsqu'il jugea à propos de me faire savoir qu'il était de retour à Paris , et qu'il se mettait honnêtement à ma disposition parce qu'il n'avait plus le sou.
C'est Maurice (pu va parler par ma })iunii'.
Oyez donc, ô l)icnveillant lecteur!
« Je vous l'ai déjà écrit de Voiron, j'étais parti pour Paris, à pied, ne marchant qu'à petites journées, m'arrètant, flânant, et buvant i)artout le nicilhMu* vin t\c la contrée, sans souci, ayant, g-ràce à vous, le gousset assez bien garni; vêtu à la façon des paysans du Dauphiné, sur mes épaules ma besace; à la main, un gourdin solide, ayant l'air d'un campagnard aisé du pays. (Iliaque soir, je m'arrêtais dans la meilleure auberge, celle surloul, je le répète, où le vin était le meilleur, et (î'csI ainsi ([uc j'avais déjà i)arcouru les sites les plus remaiMpiablcs du déparlement de l'Isère, et qu'inscusi])l(Mnenl, j'avais pénéire dans celui du Var.
« Un soir , vers le décdin d'nne belle ft clnuide j(uirnée de juin , j(^ m'arrclai pour souper (>l coucher au Luc , bourg très-gros e( Irès-beau, ma foi !
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« Il est bon de vous dire , si vous ne le savez déjà, que le territoire du Luc est encore très-fertile, et produit en très-grande a])ondance ces délicieux et savoureux marrons, que l'on vend à Paris sous le nom de marrons do Lyon. '
« Orgueilleux Parisiens, comme les provinciaux vous dupent le plus souvent ! mais il faut être juste, vous le leur rendez avec usure.
« Le Luc, dont l'image ne s'effacera jamais des plus doux souvenirs de cette vie de bohème que j'adore , le Luc , où devait m'arriver la plus excentrique de mes impressions do voyage, que j'écrirai un jour, ainsi, mais moins bien , certainement, que mon vieil ami , Alexandre Dumas a écrit les siennes.
« J'arrivai donc à la nuit tombante dans ce bourg.
« Selon ma louable habitude, je m'informai à un passant du nom de la meilleure auberge , de celle surtout où l'on buvait du meilleur vin.
^ — Là, là, au coin, me fut-il répondu, d'une voix unanime, chez M. La Trogne, notre maire et aubergiste (nom significatif et très-bien porté , si jamais il en fut) , à l'enseigne du Gros marron rôti, vous serez servi à souhait.
« Je me dirige donc vers l'endroit indiqué, en fredonnant ce refrain d'un air de nos vieux opéras-comiques :
Qu'on est heureux de trouver en voyage Un bon souper et un bon lit;
quand, pour compléter ma pensée, un gros bonhomme, à la face joviale, et même quelque peu avinée, assis devant la ^porte de son établissement, se prit à m'accompagner gaiement, de cette agréable variante :
Un bon souper arrosé d'un bon vin. , . .
« C'était le père La Trogne en personne, le propriétaire de l'auberge du Gros marron rôti , et le maire de la localité.
« Surpris de la juste et joyeuse improvisation du bonhomme, je marche droit à lui et je m'arrête en sa présence.
« Il se lève de son côté sans façon de son siège, et le bonnet à la main :
« — Entrez , Monsieur , me dit-il poliment , que faut-il vous servir ?
« — Un bon gîte, un bon souper, et surtout du bon vin.
« — Vous trouverez tout cela réuni chez moi; je puis m'en vanter sans orgueil, ma maison est réputée la meilleure à dix lieues à la ronde; de mon bon vin principalement, la réputation est depuis longtemps faite dans le pays.
« — Soit, lui répondis-je, je m'arrête chez vous; si je suis content de ce que vous m'offrirez, si surtout votre vin est aussi bon que vous me l'assurez, comme depuis trois jours je n'en ai bu que de détestable, je suis capable de me reposer au moins une semaine ici.
« Ainsi fut faite ma connaissance avec le joyeux père La Trogne.
« Une heure plus tard, il me servait un repas fin, substantiel et délicat tout à la fois, arrosé d'un vin excellent. Je lis honneur à tout.
« La soirée était délicieuse, j'éprouvai, après le succulent et solide repas ([ue je venais de faire, le besoin de me promener, afin de faciliter ma digestion.
« J'allume ma pipe, m;i comj^agne obligée, cl me voih\, riunanl, le ucz eu l'air, me dirigcanf, à rav(Mitur(\ vci's l'exlrèmité opposée du bourg. Je le dépasse bientùl, et me voilà en rase campagne ; je continue à marcher et à fumer : j'arrive enlin à un carrefour, entouré de grands arbres, auquel aboutissent plusieurs sentiers ; la nuit est
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venue; la luuc l)rillc à peine; elle éclaire d'un faible rayon argenté les lieux: environnants.
« Je m'assieds au i)ied d'un arbre ; je respire à pleins [)Oumons l'air frais et balsamirpie de ce séjour alpestre.
« Tout à COU}) mon attention presque engourdie se réveille, je crois apercevoir des hommes qui descendent en silence des divers sentiers du bois où le hasard m'a jeté.
« Il me seml)le, en outre , que chacun d'eux se dirige vers un point lumineux, caché au milieu des arl)res.
« C'était, je- m'en convainquis plus tard, une sorte de vaste grange, inaperçue aux rares passants , dans ces lieux solitaires.
« 11 me paraissait étrange de voir à cette heure avancée de la soirée, dans un endroit aussi éloigné que désert, tous ces hommes passer près de moi, se dirigeant vers le même point.
« ,Ie me lève, et à la faveur de l'abondante végétation qui dissinmle ma i)résence, d'arbre en arbre, je me glisse ou je rampe en silence.
« Je parviens ainsi jusqu'à la grange ; je la trouve encombrée d'une foule compacte de paysans : j'y entre sans fayon.
« Je suis fra})pé de l'étrange si)ectacle qui s'offre à mes regards. La salle est éclairée par des chandelles fichées de distance en distance, sur une grande table ronde qui occupe le centre de cette vaste pièce.
« Trois hommes seuls sont assis : j'apprends bientôt que j'ai devant moi le président de celle étrange asscm- Ijlée, avec un juge à sa droite, et à sa gauche, un secrétaire, qui me paraît écrire alternalivement sur deux registres, ce ({ue lui i)rcscrit le président ; en face de ces trois pei'sonnages importants, sont symétriiuement ran;;és des petits tas de niari'ons , dont chacun porte une marque particulière distincle.
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i< Chaque spectateur, dcl)Out autour de la table, a devant lui de semblables tas de marrons , portant les mômes marques que ceux qu'on aperçoit sous la main du président et de ses acolytes.
« Il paraît ({u'une grave discussion vient do surijir subitement dans cette assemblée, car ces hommes crient tous à la fois, prêts à se donner des gourmades.
« Je devine que le sort m'a conduit dans une maison de jeu en plein vent, ou peu s'en faut.
€ Mais quel jeu y jouc-t-on ? Et quel en est l'enjeu?
« Je ne [)eux le deviner, tant tout cela me paraît obscur et bizarre.
« Mes Jnunois, ou les vôtres, n'en dansent pas moins de joie au fond de mon gousset, persuadé que je suis que, dans notre intérêt commun, il va bientôt m'être permis, ainsi qu'aux autres, de prendre part à la partie.
« Intrigué au dernier point, je me décide enfin à demander au paysan le plus })rès de moi : Eh ! mon ami ! Que fait-on en ce lieu ?
« A cette question, mon homme se retourne vivement d'un air tout effaré ; il me toise de la tète aux pieds et me répond: — Vous n'êtes donc pas du pays, ^lonsieur?
« — Non, certes, le hasard seul m'a conduit ici : je suis Anglais; je voyage à pied, pai- i)laisir, alin d'étudier les mœurs et les caractères des habitants de cette magnifique conirée ; je suis logé au Luc, au Gi'os nuwrou râli, clicz le i)ère I^a Trogne.
« A propos! n'est-ce pas lui (juc j'a})er(;ois là-bas, en face du président de cetle assemblée?
« — Si, (Ml vérité, Monsieur, dit le paysan, et puisque vous êtes logé chez notre (/r.uid inun-oiniin\ ainsi nous l'appelons tous, parce (lu'il en fait un grand négoce, je vais lui parhîr de vous. Ne bronchez pas avant {\\\c y ne revienne, sinon.. ,.
2*24 PORTRAITS d'auteurs,
K L'information ne fut pas longue à ce qu'il paraît, car mon homme revint peu de minutes après, et en m'abordant il me dit :
« — M. La Trogne répond de votre discrétion, et... « Il s'interrompit encore pour me faire remarquer que le président me saluait gracieusement, non pas de la main, selon son habitude, mais en ôtant son chapeau.
a — Enfin, lui dis-je, répondez donc à ma question! Que fait-on en ce lieu?
« — Puisque notre président se porte garant de vous, je vous déclarerai que nous jouons gros jeu, chaque soir, non pas avec de l'argent, qui est fort rare dans le pays, mais avec des sacs de marrons, qui sont très-abondants dans notre contrée. Une chose seulement m'étonne ; comment avez-vous pu pénétrer jusque dans cet endroit, sans avoir été arrêté et interrogé par nos nombreuses sentinelles, placées tout à l'entour de cette grange, où nous sommes à l'abri des recherches delà police? « Je le satisfis, comme je pus, sur ce point. « — Mais, ajoutai-je, est-ce que je ne pourrais pas jouer, moi aussi ?
« — Oui, certes, si monsieur possède des sacs de marrons.
u — Rien de plus facile : à qui en achète-t-on? « — A M. La Trogne, notre président.
« Puis le brave homme m'expliqua le jeu. La perte ou le gain d'un marron placé devant chaque personne (on pouvait en aventurer d'un seul coup le nombre qui convenait], représentait la valeur du sac.
a J'étais suffisamment instruit ; je regardai attentivement jouer; il ne me fut pas difficile de comprendre qu'on se livrait à uue sorte de roulette.
« Le lendemain, j'achetai à mon hôte cinquante sacs de marrons, que je lui payai en belles pièces d'or.
a — Vous me paraissez, médit à cette vue le père La Trogne, un véritable lord, et il se mit à rire de son jeu de mots.
« Je pris sur moi vingt marrons, que je distinguai par une marque particulière, et je fis porter mes sacs dans la grange du jovial aubergiste.
« Le soir venu, je me rendis à la salle de jeu.
« Je fis passer au président dix de mes marrons et je plaçai les dix autres devant moi, comme représentant mon enjeu de dix sacs.
« Je perdis ce soir-là dix sacs ; autant le lendemain ; autant le jour suivant. J'étais dépité de ma mauvaise fortune.
« La quatrième soirée me fut favorable ; je gagnai cinquante sacs.
« J'étais devenu compère et compagnon avec ces paysans; ma bonne humeur apparente, lorsque je perdais, les enchantait.
« Un soir enfin, je possédais déjà près de (rois cents sacs de marrons; je dis à l'assistance que c'était un jeu d'enfant que nous pratiquions, un jeu beaucoup trop long, beaucoup trop compliqué ; que j'en connaissais un qu'on jouait à Paris, en certain lieu, un jeu prompt, rapide, dans lecpicl on s'enrichissait ou se ruinait eu une seule soirée.
« Emerveillés, les villageois m'invitèrent à le leur enseigner.
« Je ne demandais pas mieux ; j'avais mon plan arrêté. J'en lis plusieurs expériences ; elles furent comprises, et il i'iit convenu que le lendemain on jouerait le jeu appelé : Je c lia m in do 1er.
« Pendant plusieurs séances, je m'abstins de gagner, et mes sacs de diminuer. Aussi les joueurs riaient-ils à mes dépens.
« Lorsque je fus las de perdre volontairement, je me mis à gagner prcst|uc à chaque coup : je connaissais la manière de me rendre la fortune favorable.
« Je possédais déjà d'énormes quantités de sacs de marrons ; j'étais, sous ce rapport, plus riche que le père La Trogne lui-même.
« Lorsque je jugeai le moment favorable à mes projets, je m'abstins d'assister au jeu. Cette absence dura trois jours, que j'employai à me rendre à Saint-Tropez.
« Dans le port se trouvaient, heureusement pour moi, six tartanes génoises, qui attendaient des chargements.
« ,Ie les frétai pour me diriger vers Marseille, avec mes sacs de marrons. .
« J'organisai ensuite deux brigades de routiers : chacune devait arriver à minuit au Luc, charger et porter mes sacs à bord de mes barques.
ï Tout cela s'exécuta tellement en cachette, que personne n'en soupçonna rien, ayant eu, moi-même, la lionne précaution de louer un vaste magasin, hors de la ville, sur la route de Saint-Tropez.
« Lorsque mes dernières voitures furent parties , je m'enfuis, la nuit, du Luc; j'avais pris l'habitude de payer tous les soirs ma dépense au Gros ninrronnicr. Je ne suivis pas, cette fois, la grande route ; je [>ris des chemins de traverse ({uc je connaissais, ,1'arrivai en môme temps (|ue ma dernière voiture ; mes derniers sacs furent chargés; et vers midi, ma flottille avait mis le cap sur Marseille, où clic arrivait heureusement le lendemain dans l'après-midi.
« J'ai appris plus tard ([ue, la nuit même de ma fuite, une insurrection de fennnes avait éclaté ; elles s'étaient portées en masse, comme des furies, au Gros mnrron, disant que j'étais le diable en personne, ou pour le moins un voleurj et qu'il fallait me mettre en pièces. Le gai La
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Ti'Og'uc, le gros muri'oiiiiiei', leur avait annoncé nui l'uile (lu cùlé de Saint-Tropez , et elles s'étaient mises à ma poursuite , par la grande route, mais je leur avais échappé comme je vous l'ai dit.
« Mes six tartanes amarrées au port de Marseille, je descendis sur les quais.
« Je me fis arranger les cheveux et la barbe, je me procurai les vêtements d'un riche matelot génois et je revins à bord, un bonnet rouge de circonstance crânement posé sur l'oreille droite, le teint bistré, la barbe noire, longue, bien fournie; mon allure dégagée, mes lazzis, mes quolibets en patois génois (je le parle heureusement avec une grande facilité), attirèrent vers mes tartanes cet essaim de Phocéennes qui s'adonne au commerce de marrons du Luc.
« Je fis si bel et si bien, qu'en trois jours, je réalisai en beaux écus le chargement de mes six navires, et, la fortune continuant à me sourire, les marrons étant en hausse à la Bourse, je les vendis pres({ue le double de leur valeur,
« Que vous dirai-jede plus, mon amiV
« Au lieu de retourner, comme je le devais, à Paris, avec la somme énorme que je possédais en billets de banque, ne m'avisai-je pas de jouer le grand seigneur? Je parcourus (outle midi de la France, m'arrôtant dans cha- ([ue localité ({ui me plaisail, menant la vie à grandes guides, bonne chère et bon vin; si bien que mon magot s'épuisa et se tarit bientôt à tel point, qu'un beau jour il me fallut songer à vous, mon excellent ami, et à ma solennelle promesse. Me voilà donc de retour et à votre entière disposition. Il ne me reste (puî ma défroque de chartreux; je la conserve religieusement; à vous, le premier, j'en ai voulu faire rcxhibilion ; cela vous était bien dû, n'est-ce pas, cher cdittMir?)'
Enfin, après m'avoir raconté sa longue histoire, avec un brio des plus comiques, des plus chaleureux et qu'il m'est impossible de reproduire, môme à peu près, Maurice me dit :
« J'ai fait, vous le voyez, des folies; mais tout est fini maintenant ; je vais pour vous me remettre à l'ouvrage. Seulement il est urgent que vous me veniez à l'aide, car je n'ai plus le sou et je dois déjà ici. »
Un mois après, je recevais les six premiers chapitres de Sous le froc.
Trois mois ensuite, je parvenais à arracher à mon auteur quelques autres lambeaux de copie. Mais six mois plus tard, n'en pouvant absolument rien tirer, je me voyais obligé défaire terminerl'ouvrage par Jacques de Chaudes- Aiguës.
Comme je l'ai déjà dit, ce livre n'eut aucun succès; je ne couvris pas même mes frais.
Depuis cette époque, j'ai cessé de voir Maurice Alhoy, qui est mort, à Paris, dans la misère, m'assure-t-on, le 27 avril 1856, dit M.Gustave Vapereau dans son Dictionnaire universel des Contemporains.
Maurice Alhoy gâcha, par son excessive légèreté, sa flânerie et sa vie de bohémien, les dons heureux dont la nature s'était plu à le combler.
GODEFROY GAVAIGNAC