‹ Souvenirs de la vie littéraireChapitre 30 sur 44 · GOMMENT J ENTRAI A L INSTITUTION SAINTE-BARBE · texte numérisé non relu

GOMMENT J ENTRAI A L INSTITUTION SAINTE-BARBE

A peine échappé des serres de la conscription, j'étais arrivé de Bordeaux, ma ville natalC; vers la fin de novembre 1811.

Je venais, comme tant d'autres, chercher fortune à Paris.

J'étais sans argent, sans ressources, sans amis. Mon instruction laissait beaucoup à désirer; je n'avais pu faire que d'incomplètes études au lycée du département de la Gironde.

Je no possédais, comme Alexandi'c Dumas, pour tout espoir d'avenir, qu'une Lollc plume, sur laquelle je comptais pour me procurer un emploi (fuelconque qui me permît de vivre du fruit de mon travail.

A quatorze ans, je donnais déjà des leçons de calligraphie, dont je n'encaissais i)as le prix; <à seize, cette lUagniliquc plume me vqlut l'honneur d'èlre adjoint, au

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lycée de Bordeaux, à mon père, maître d'écriture en titre.

Dès lors, je fus ainsi tour à tour, dans cet établissement, élève et sous-maître. C'est-à-dire que je suivais les classes de latin tout en enseignant à écrire à une soixantaine de moutards.

Mon père était cet éminent et célè])re artiste en calligraphie, qui a laissé dans cette spécialité une réputation justement accjuise.

\ l'école normale de Paris, il a formé un très-grand nombre d'instituteurs primaires qui, par ses leyons et ses conseils, sont devenus d'excellents maîtres d'écriture. 11 était le primus intcr pares, il distançait tous les professeui's de calligraphie de France. A Paris, les Brard, les Saint-Omer, baissaient pavillon devant cette plume élégante, légère, brillante et hardie.

Mais, venons-en à moi! et que je vous explique comment vous me trouvez, à cette heure, au collège de Sainte- Barbe !

Un jour du mois do IVvrier 1812, le hasard ou plidôt ma bonne étoile me lit entrer rne Saint-.buMpies , près do la place Gandjrai, dans la l)Outi({ue d'nn barbier, désireux que j'étais de conlier à son rasoir le soin de dépouiller mou menton de quebpies rudiments de poil follet (pii connnençaient à y poindre. *

Tout en procèilant à celle l)(»S()gne, le digne l'rnlci\ ([u'on pouvait raisonnablement gratifier d'une bonne soixantaine d'années , encouragé sans doute par rai)[)arence modeste de ma personne, se mit à causer plus familièrement avec moi qu'avec tout autre chaland , et' s'inlerronq)anl lonl d'nn conp :

— Monsieur me parait elranger ? me denianda-l-il.

— Oui, lui rè[)ondis-je francluMUiMil , un naturel de la (iironde n'étant pas, à ciMIe épixine, un Kranrais, surtout de la rue Saint-Jaccpies.

^36 PORTRAITS d'auteurs.

El, confiant et naïf jeune homme, je me mis à conter à ce vieillard, dont la douce physionomie respirait la bonté, mon histoire, qui était fort simple. Je lui dis que, depuis près de trois mois, je poursuivais infructueusement un emploi quelconque et que, bien que cela ne dût pas me surprendre beaucoup, puisque je ne connaissais personne à Paris qui put m'être utile, il n'en était pas moins certain" que de jour en jour ma position devenait plus pénible, car je m'apercevais bien que pour mon père j'étais un fardeau

Mon bienveillant questionneur qui, les bras croisés, m'écoutait en silence , m'arrêta brusquement à ces mots :

— Ah! monsieur, me dit-il, est donc chez monsieur son père ?

— Oui, lui répondis-je.

— Et, sans trop d'indiscrétion, pourrais-je demander à monsieur, ce que fait monsieur son père?

— Mais, mon père, monsieur, est le plus célèbre maître d'écriture de nos jours.

— Bah ! vraiment ! Excusez-moi si je vais vous parler latin ; mais depuis trente ans que je rase des professeurs du quartier, j'ai réussi à manier cette langue à la façon des médecins de Molière, je vous dirai donc ; taJis patCPf taîis filins ?

Je me mis à rire de bon cœur...

— Comme lui,répliquai-je, on prétend que je possède une assez belle plume ; au lycée de Bordeaux, je donnais des leçons d'écriture.

— A merveille ! Connaissez-vous à Paris quelqu'un, enfin ?

— Non, mais mon père a pour amis intimes MM. Davignon, Dizambourg, de Villeneuve, artistes graveurs.

— Uc mieux en mieux ! Les artistes que vous me citez là sont tout justement mes voisins et mes clients !

Et après une pause le bonhomme reprit:

— Et si je vous procurais, moi, une bonne place , hein ! qu'en diriez-vous, jeune homme ?

— J'en serais enchanté, et ma reconnaissance...

— Ne parlons pas de reconnaissance, s'il vous plaît! Agissons! ça vaut mieux.

— Eh! quoi, monsieur, sans me connaître, vous voudriez. ..

— Les artistes que vous venez de m'e nommer me suffisent, je les verrai; soyez tranquille ! je réussirai à vous caser ; revenez demain matin, à dix heures précises !

Plein de joie et d'espérance, je quittai la modeste boutique de l'obligeant barbier, et ce fut en me retournant que je lus sur son enseigne: Gcntcl, perruquier.

Le lendemain, comme on doit le croire, j'étais exact au rendez-vous; à dix heures j'entrais dans l'établissement de mon protecteur.

— Arrivez donc, jeune homme ! s'écria joyeusement mons Gentet; je vous attendais avec impatience ; j'ai à vous annoncer une bonne nouvelle ; j'ai réussi pour vous, vous aurez un excellent emploi : de ce pas, je vais vous présenter à l'une de mes plus anciennes pratiques, que je rase depuis vingt-cinq ans au moins, à M. de Lanncau, directeur du collège Sainte-Barbe. Sur ma recommandation il vous accepte.

Comme j'allais lui exprimer ma gratitude, ce bon Gentet se hôta d'ajouter :

— C'est bon ! c'est bon! partons ! l'heure presse...

En effet, ce jour-là, IG février 1812, M. de Lanncau m'agréa comme maître d'écriture, comme comptable adjoint et comme sous-économe, aux appointemonls de sept cent cinquante francs par an, logé, nourii, Idanclii, ayant de plus comme profits personnels tous les vi(Mix papiers des élèves.

•'liiH rorrriîAirs d'auteurs.

Jugez de mn joie !

Tel fat, à vingt ans, uion début dans la vie.

Cette belle position, je la dus à cet excellent Gentet, qui, pendant quarante ans, a rasé et tondu, à raison de six francs par an, plusieurs générations d'élèves !

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