UN PERE TROP EXIGEANT
Avant d'aller plus loin, avant même que j'arrive à GoDEFROY Cavaignac, qul fait le sujet principal de oe précis, il est bon que j'explique comment il pouvait se faire que recevant chaque mois soixante-deux francs cinquante centimes pour mes honoraires, plus une vingtaine de francs pour les vieux papiers vendus, je fusse constamment sans le sou.
Pendant mes deux seules années de bonheur, mon respectable père qui savait, par expérience, que l'argent chez les jeunes gens est chose fort dangereuse, me contraignit à lui remettre très-exactement, chaque mois, une somme de soixante francs sur mes appointements. Ce digne ami consentait à laisser à ma disposition, pour mon entretien et mes plaisirs , les deux francs cinquante centimes qui me restaient, et le produit de la vente des vieux papiers.
Mais revenons à l'histoire de ma vie où je l'ai laissée.
J'étais allé, comme je l'ai dit, avec mon ami Lachaud,chez le maître de danse... J'y étais même revenu sous le prétexte de prendre des leçons ; mais ces visites m'ouvraient de plus en plus les yeux et me dégourdissaient si bien, que je finis par comparer ma toilette et ma bourse à celles des
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jeunes gens que je voyais... Ma bourse n'était (|n'nn mythe, et ma toilette...
Je résolus donc de mettre un terme à cet état de servi* tude filiale en m'affi'anchissant de la lourde férule de mon père.
Là était le point difficile et scabreux. Comment m'y prendre? There was the question?
Un samedi soir, que j'avais reçu dans la journée mes soixante-deux francs cin({uante centimes,
J'allais, suivant l'usage antique et solennel, Déposer mes écus sur l'autel paternel.
Cette fois, j'avais en tète une résolution énergique.
En offrant à l'auteur de mes jours mon rouleau d'écus, je me hasardai à lui dire timidement, car je le craignais et pour cause :
— Père! ne penses-tu pas, comme moi, que ma toilette est dans un délabrement pitoyable? Vois mon chapeau! il n'a plus de forme ; il est si vieux, si vieux, il a été tant et tant brossé, qu'il brille au soleil ; mes souliers sont éculés ; cet habit, jadis bleu, est devenu rouge par places; mon pantalon est trop court, à peine s'il me descend jusqu'à la cheville, car j'ai grandi; quant à mon linge, regarde donc un peu î Ne penses-tu pas, mon cher père, que pour cette fois, je devrais employer cet argent dont lu n'as nul besoin, à m'acheter les objets (pii me son! le i)lns indispensables?
[^•enant mon cœur à deux mains, j'avais débité tout d'une haleine celte belle tirade.
De ma vie, il no m'étiiit ariivé de parl(M' aussi longuement à l'auguslc auliMir de mes jours. .. .
CiC que j'avais prévu élait arrivé.
J'avais soulevé um» Iiorribh^ Icmpéic.
Mais, on (aciicicn habile, eounaissaul, de lon!.:ue dalc
la vigueur de son bras et la rapidité de ses inouvemeuts, je m'étais tenu prudemment à distance, tout près de la porte, laissant ma bonne sœur Marie entre mon père et moi.
C'était bien, au fond, le meilleur des hommes ; le plus doux, le meilleur enfant; mais, en revanche, il était aussi le plus emporté, le plus colère.
— Quoi ! prodigue que tu es; quoi, malheureux! s'écriat-il, étouffé par sa fureur et rouge comme un homard, tu oses me tenir un pareil langage ! Tu trouves que tu n'es pas assez bien mis ? Mais, drôle, à quoi emploies-tu donc les deux francs cinquante centimes que j'ai eu la faiblesse de t'abandonner jusqu'à ce jour pour ton entretien? Que fais-tu du produit des vieux papiers? Tu devrais être mis comme un prince, tu devrais même avoir des économies... Ah! tu oses te plaindre! Ne faudrait-il donc pas que monsieur fût de noir tout habillé, comme un avocat? Va-t'en à tous les diables ! Non! tu n'auras rien!...
— Gela suffit, père..., et de ce pas je vais aller au diable...; c'est ce que je désirais...
Je me dirigeai alors vers la porte...
— Tu t'en vas, mauvaise tête? s'écria-t-il ; mais écoute donc? Demain, à trois heures précises, viens me trouver chez Desnoyers, à la barrière du Maine, j'y donne à dîner à quelques amis, je t'invite..., sois exact !
— Je n'irai pas, lui répondis-je d'une voix étranglée, que suffoquait l'indignation...
— Quoi ! tu me désobéis?...
Et prompt comme l'éclair, l'excellent homme me caressa brusquement la joue.
Ma sœur, ma bonne sœur, qui pleurait en entendant ces paroles, me jeta uti regard suppliant.
Je me hâtai alors de répondre :
— Puisque cela le plaît, père, j'irai.
GODEFnOY CAVAIGNAC. i2il
— A l;i bonne heure! j'aime mieux cela... Viens donc m'embrasser, enfant !
Oui, je le répète, mon père avait un cœur d'or, mais il était aussi d'une ii^ntabilité extrême !
Je me retirai, mais j'avais l'âme brisée.
Le lendemain dimanche, c'était vers la fin de juin, je commençai à contracter des dettes.
Tous les fournisseurs du collège offrirent à mon choix ce qu'ils avaient de mieux. Trois heures après, je possédais une petite garde-robe très-confortable; rien n'y manquait; j'avais même dans ma bourse quelques pièces de cinq francs. . .
Pour la première fois, un habile coiffeur avait accommodé à la dernière mode mes cheveux incultes.
A trois heures précises, frisé, pommadé, parfumé, vêtu en dandy de l'époque, une jolie canne à pomme d'or dans ma main aristocratiquement gantée , je fis mon entrée triomphale chez Desnoyers.
Dans la grande cour, ombragée de marronniers, que remplace aujourd'hui une immense construction qui, au besoin, pourrait servir de caserne à tout un régiment et porte les numéros 33, 38 et iO de la Chaussée du Maine, au fond d'un cabinet de verdure, autour d'une table toute dressée, je trouvai assis mon père, ma sœur, et ses amis inséparables : Dizambourg, Dojernon et Davignon, artistes graveurs.
C4OUP de théâtre !
A ma vue s'élance, légère comme une gazelle, ma bonne sœur, qui se jette dans mes bras, et toute joyeuse me dit ;
— Oh ! que tu as donc bien fait!
Mon père, lui, se lève aussi, mais stupéfait, mais anéanti; il veut parler, sa voix expire dans son gosier; enfin, \)-dv un suprême effort, il parvient à s'écrier : Connue tu os beau, PuvpaiUoi !
— Oui, pèrC; je suisl)onu ; mais pormels-mrti do (c 'lire
-'i- TORTIÎAITS d'auteurs.
que c'est toi qui m'as contraint à faire ce que j'ai fait, des dettes ; tu comiirends et tu sais à merveille (jnc serrer trop riingiiille, c'est s'exposer h la perdre.
A cette déclaration, lancée d'un ton calme et respectueux, les amis partent d'un grand éclat de rire et le père fait chorus, mais du bout des dents. Puis il reprend d'une voix sardonique, moqueuse et railleuse :
— Tu n'as pas diné, mon cœur? assieds-toi donc là. Et il m'indique une place près de lui, mais au moment où
je m'y assieds, il m'adresse brusquement un nouveau souvenir, que Davignon reçoit en plein nëz... Il avait deviné, le digne homme, que j'allais être battu et il s'était dévoué pour moi !
Pauvre cher père, ton sang méridional était plus soudainement explosible encore que le py roxy le {coiow poudre) de du Bouchot ou de d'Ilirtemberg, et une longue pratique m'empêchera d'oublier jamais que tu fus constamment à mon égard un rude et irascible esprit frappeur, dont je conserverai éternellement la mémoire.
Le soir, en nous retirant, ma sœur me donnait le bras, et, comme de grands enfants, nous riions de ])on cœur de mon escapade...
Notre amphitryon, qui causait avec ses amis, à quelque distance, entendit nos joyeux éclats, et quittant sa société, il s'approcha de nous.
— Ue quoi riez-vous donc, enfants? nous demanda-t-il.
— Nous rions, lui répondit joyeusement ma sœur, de l'excellent tour qu'Edmond t'a joué.
— Ma foi ! il a bien fait! J'en aurais fait tout autant à sa place, répliqua l'excellent homme.
Je fus complètement amnistié.
J'étais beau de toilette, il est vrai, mais j'avais des dettes ! et, dès ce jour-là, je ils deux paris de mes lionolaires ; j'étais émancii)é.
GODEFROY CAVAIGNAC. ''2'j3