‹ Souvenirs de la vie littéraire; portraits intimesChapitre 33 sur 47 · GODEFROY CAVAIGNAC · texte numérisé non relu

GODEFROY CAVAIGNAC

Et après une pause le bonhomme reprit :

— Et si je vous procurais, moi, une bonne place , hein I qu'en diriez-vous, jeune homme ?

— J'en serais enchanté, et ma reconnaissance...

— Ne parlons pas de reconnaissance , s'il vous plaît ! Agissons ! ça vaut mieux.

— Eh ! quoi, monsieur, sans me connaître, vous voudriez...

— Les artistes que vous venez de me nommer me suffisent, je les verrai; soyez tranquille I je réussirai à vous caser ; revenez demain matin, à dix heures précises !

Plein de joie et d'espérance, je quittai la modeste boutique de Tobligeant barbier, et ce fut en* me retournant que je lus sur son enseigne: Gentet, perruquier.

Le lendemain, comme on doit le croire, j'étais exact au rendez-vous ; à dix heures j'entrais dans l'établissement . de mon protecteur.

— Arrivez donc, jeune homme ! s'écria joyeusement mons Gentet; je vous attendais avec impatience; j'ai à vous annoncer une bonne nouvelle ; j'ai réussi pour vous, vous -aurez un excellent emploi : de ce pas, je vais vous présenter à l'une de mes plus anciennes pratiques, que je rase depuis vingt-cinq ans au moins, à^^M. de Lanneau, directeur du collège Sainte-Barbe. Sur ma recommandation il vous accepte.

Comme j'allais lui exprimer ma gratitude, ce bon Gentet 88 hâta d'ajouter :

— G'est'bon I c'est bon! partons I l'heure presse.. .

En effet, ce jour-là, 16 février 1812, M. de Lanneau m'agréa comme maître d'écriture, comme comptable ad* joint et comme sous-économe, aux appointements de sept Cent cinquante francs par an, logé, nourri, blanchi, ayant de plus comme profits personnels tous les vieux papiers des élèves.^

è3i< POltTIIAirS I»*AlTfcl*llS.

Jugez de ma joie !

Tel fut, à vingt ans, mon début dans la vie.

Cette belle position, je la dus à cet excellent Gentet, qui, pendant quarante ans, a rasé et tondu, à raison de six francs par an, plusieurs générations d'élèvesi

UN PERE TROP EXIGEA.?fT.

Avant d'aller plus loin, avant môme que j'arrive à GoDEFROY Cavaigxag, qui fait le sujet principal de oe précis, il est bon que j*explique comment il pouvait se faire que recevant chaque mois soixante-deux francs cinquante centimes pour mes honoraires, plus une vingtaine de francs pour les vieux papiers vendus, je fusse constamment sans le sou.

Pendant mes deux seules années de bonheur, mon respectable père qui savait, par expérience, que l'argent chez les jeunes gens est chose fort dangereuse, me con* traignit à lui remettre très-exactement, chaque mois, une somme de soixante francs sur mes appointements. Ce digne ami consentait à laisser à ma disposition, pour mon entretien et mes plaisirs , les deux francs cinquante centimes qui me restaient, et le produit de la vente des vieux papiers.

Mais revenons à l'histoire de ma vie où je Tai laissée.

J'étais allé, comme je l'ai dit, avec mon ami Lachaud,chez le maître de danse... J'y étais même revenu sous le prétexte de prendre des leçons ; mais ces visites m'ouvraient de plus en plus les yeux et me dégourdissaient si bien, que je finis par comparer ma toilette et ma bourse à celles des

KODEFnOY CAVAtONAC. 2)9

jeunes gens que je voyais... Ma bourse n'était qu'un mythe» et ma toilette...

Je résolus donc de mettre un terme à cet état de servitude filiale en m' affranchissant de la lourde férule de mon père.

Là était le point difficile et scabreux. Comment m'y prendre? There was ihe question?

Un samedi soir, que j'avais reçu dans la journée mes soixante-deux francs cinquante centimes,

J*allais, suivant l'usage antique et solennel. Déposer mes écus sur l'autel paternel.

Cette fois, j'avais en tête une résolution énergique.

En offrant à l'auteur de mes jours mon rouleau d'écus, je me hasardai à lui dire timidement, car je le craignais et pour cause :

— Père! ne penses- tu pas, comme moi, que ma toilette est dans un délabrement pitoyable ? Vois mon chapeau ! il n'a plus de forme ; il est si vieux, si vieux, il a été tant et tant brossé, qu'il brille au soleil ; mes souliers sont éculés ; cet habit, jadis bleu, est devenu rouge par places ; mon pantalon est trop court, à peine s'il me descend jusqu'à la cheville, car j'ai grandi; quant à mon linge, regarde donc un peu I Ne penses-lu pas, mon cher père, que pour cette fois, je devrais employer cet argent dont tu n'as nul besoin, à m'acheter les objets qui me sont le plus indispensables?

Prenant mon cœur à deux mains, j'avais débité tout d'une haleine cette belle tirade.

De ma vie, il ne m'était arrivé de parler aussi longuement à l'auguste auteur demes jours.. . .

Ce que j'avais prévu était an'ivé.

J'avais soulevé une jiorrible /tempête.

Mais, en tacticien habile, connaissant, de longue date^

240 PORTRAITS d'auteurs.

la vigueur de son bras et la rapidité de ses mouvements, je m'étais tenu prudemment à distance, tout près de la porte, laissant ma bonne sœur Marie entre mou père et moi.

C'était bien, au fond, le meilleur des hommes ; le plus doux, le meilleur enfant ; mais, en revanche, il était aussi le plus emporté, le plus colère.

— Quoi ! prodigue que tu es; quoi, malheureux! s'écriat-il, étouffé par sa fureur et rouge comme un homard, tu oses me tenir un pareil langage I Tu trouves que tu n'es pas assez bien mis ? Mais, drôle, à quoi emploies-tu donc les deux francs cinquante centres que j'ai eu la faiblesse de t'abandonner jusqu'à ce jour pour ton entretien? Que fais- tu du produit des vieux papiers? Tu devrais être mis comme un prince, tu devrais même avoir des économies... Âhl tu oses te plaindre! Ne faudrait-il donc pas que monsieur fût de noir tout habillé, comme un avocat? Va-t*en à tous les diables 1 Non! tu n'auras rien!...

— Gela suffit, père..., et de ce pas je vais aller au diable...; c'est ce que je désirais...

Je me dirigeai alors vers la porte...

— Tu t'en vas, mauvaise tête ? s'écria-t-il ; mais écoute donc? Demain, à trois heures précises, viens me trouver chez Desnoyers, à la barrière du Maine, j'y donne à dîner à quelques amis, je t'invite..., sois exact!

— Je n'irai pas, lui répondis-je d'une voix étranglée, que suffoquait l'indignation...

— Quoi I tu me désobéis?...

Et prompt comme l'éclair, l'excellent homme me caressa brusquement la joue.

Ma sœur, ma bonne sœur, qui pleurait en entendant ces paroles, me jeta un regard suppliant.

Je me hâtai alors de répondre :

— Puisque cela te plaît, père, j'irai.

GODEFROY CAVATGNAC. 2il

— A la bonne heure! j'aime mieux cela... Viens donc m'embrasser, enfant !

Oui, je le répète, mon père avait un cœur d'or, mais il était aussi d'une irritabilité extrême !

Je me retirai, mais j'avais l'âme brisée.

I^ lendemain dimanche, c'était vers la fin de juin, je commençai à contracter des dettes.

Tous les fournisseurs du collège offrirent à mon choix ce qu'ils avaient de mieux. Trois heures après, je possédais une petite garde-robe très-confortable; rien n'y manquait; j'avais même dansma bourse quelques pièces de cinqfrancs. . .

Pour la première fois, un habile coiffeur avait accommodé à la dernière mode mes cheveux incultes.

A trois heures précises, frisé, pommadé, parfumé, vêtu en dandy de l'époque, une jolie canne à pomme d'or dans ma main aristocratiquement gantée, je fis mon entrée triomphale chez Desnoyers. ^

Dans la grande cour, ombragée de marronniers, que remplace aujourd'hui une immense construction qui, au besoin, pourrait servir de caserne à tout un régiment et porte les numéros 36, 38 et 40 de la Chaussée du Maine, au fond d'un cabinet de verdure, autour d'une table toute dressée, je trouvai assis mon père, ma sœur, et ses amis inséparables : Dizambourg, Dejernon et Davignon, artistes graveurs.

Coup de théâtre !

A ma vue s'élancç, légère comme une gazelle, ma bonne sœur, qui se jette dans mes bras, et toute joyeuse me dit :

— Oh ! que tu as dono bien fait I

Mon père, lui, se lève aussi, mais stupéfait, mais anéanti ; il veut parler, sa voix expire dans son gosier ; enfin, par un suprême effort, il parvient à s*écrier : Comme tu es beau. Parpaillot!

— Oui, père, je suis beau ; mais permets-moi de te dire

^i^ PORTRAITS I»*AUTEURS.

que c'est toi qui m'as contraint à faire ce que j'ai fait, des dettes; tu comprends et tu sais à merveille que serrer trop l'iinguillef &esl s*exjH)sor îi la perdre,

A cotte déclaration, lancée d'un ton calme et respcc^ tueux, les amis partent d'un grand éclat de rire et le père fait chorus, mais du bout des dents. Puis il reprend d'une voix sardonique, moqueuse et railleuse :

— Tu n'as pas dîné, mon cœur? assieds-toi donc là. Et il m'indique une place près de lui, mais au moment où

je m*y assieds, il m'adresse brusquement un nouveau souvenir, que Davignon reçoit en plein nez... Il avait deviné, le digne homme, que j'allais être battu et il s'était dévoué pour moi I

Pauvre cher père, ton sang méridional était plus soudainement explosible encore que le pyroxylc (coton poudre) de du Bouchot ou de d'Hirtemberg, et une longue pratique m'empêchera d'oublier jamais que tu fus constamment à mon égard un rude et ii*ascible esprit frappeur^ dont je conserverai éternellement la mémoire.

Le soir, en nous retirant, ma sœur me donnait le bras, et, comme de grands enfants, nous riions de bon cœur de mon escapade...

Notre amphitryon, qui causait avec ses amis, à quelque distance, entendit nos joyeux éclats, et quittant sa société, il s'approcha de nous.

— De quoi riez-vous donc, enfants? nous demanda-t-il.

— Nous rions, lui répondit joyeusement ma sœur, de rexcellent tour qu'Edmond t'a joué.

— Ma foi I il a bien fait! J'en aurais fait tout autant à sa place, répliqua Texcellent homme.

Je fus complètement amnistié.

J*étais beau de toilette, il est vrai, mais j'avais des dettes ! et, dès ce jour-h\, je fis deux parts de mes honoraires ; j'étais émancipé.

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MA aVMARADERIE AVEC GOUEFROY CAVAlGiNAG.

Dans mes attributions diverses, j'avais, entre autres, la charge ceJle de distribuer, chaque jeudi, leurs menus plaisi/'s aux élèves.

Les menus plaisirs étaient do petites sommes, do trente centimes à un franc cinquante, que les familles mettaient à la disposition de leurs enfants pour s'amuser.

C'est ainsi que, pendant trois ans, je remis toutes les semaines, à chacun des frères Cavaignac, la somme exorbitante d'un franc cinquante centimes.

Très-jeune encore moi-même, je vivais avec mes barbistes dans une douce et franche cordialité, notamment avec ceux de la première division, qui embrassait toutes les classes supérieures depuis la quatrième.

Ma fidèle mémoire se souvient encore des noms de MM. d'Esparbès de Lussan, Compàns, Claviol, Pavavcy, Coubardj de Bussières, Labrousse, Quiche vnt, Davoust, Kellcrmann, Léon Vallée^ Joachim Clary, Tascher do la Pa'jeriey de Quelen, Félix Virjiev, Quinelto, Baptiste, fils de l'acteur de la C'omédie-Française, Adolphe Nourrit et son frère, les frères Hyacinthe et Frédéric- Firmin DiJoty Labrouste, et une foule d'autres encore qu'il serait trop long de citer.

C'était (comme on le voit par ces quelques exemples) la fleur de la jeunesse dorée de l'époque.

Au milieu de cette brillante population, ma vie s'écoulait paisible.

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L*élève que j'affectionnais le plus , et qui avait toutes mes sympathies , c'était Godcfroy Gavaignac : sa franchise et sa loyauté me convenaient; j'avais quelques années de plus que 'lui, il est vrai ; mais cette différence d'âge était peu sensible, et ccrtaius rapports de caractère avaient cimenté entre nous une de ces affections réciproques qui survivent à la vie de collège.

Il était au reste très-estimé de ses maîtres, qui le signalaient comme un rude piochoiir, un esprit solide et brillant , au travail prompt et facile. Il était également adoré de tous ses camarades, à cause do son caractère franc, loyal, chevaleresque, enthousiaste ; c'était par excellence la bon enfant de Sàinte-Barbc ; il avait le cœur sur la main, ne possédant rien en propre, partageant avec ses amis tout ce qu'il avait , inspirant par consécpient à tout le monde, professeurs, employés et élèves, une cordiale sympathie.

Il n'en était pas de même de son frère Eugène.

C'était aussi un rude piocJwur ; mais il avait le travail long et difficile ; faible élève dans ses études ; d'un caractère froid , rogue , môme un peu fier et pas mal orgueilleux, il éloignait de lui l'intimité dont jouissait Godefroy.

Les deux frères offraient donc à l'œil de l'observateur le plus étrange contraste.

Godcfroy était né en 1801, Eugène en 1802 ; ils étaient fils do Jean-Baptiste Gavaignac, le célèbre conventionnel, qui vota, sans sursis, la mort de Louis XVI. C'est à lui que l'inexorable histoire a reproché , à tort peut-être, l'hécatombe de Verdun.

Après la prise de Longwy , celle de Verdun pouvait avoir une grande. importance.

L'ennemi allait franchir la Meuse et pénétrer dans la Champagne.

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Aussi, lorsque le conseil municipal proposa de livrer Verdun qu'il jugeait incapable de soutenir une longuo défense, Beaurepaire , qui commandait la place , fut-il d'un avis contraire, tâchant de faire comprendre les suites d'un tel acte.

Tous ses efforts ayant échoué, le brave gouverneur se fit sauter la cervelle plutôt que de se rendre à l'ennemi.

Il était chef du !«' bataillon de Maine-et-Loire.

La Convention lui décerna les honneurs du Panthéon, et donna son nom à une des rues de Paris.

Cavaignac , chargé, en 1792, de faire à TAssemblée nationale uii rapport sur ce qui s'était passé lors de la capitulation de Verdun , en appela au tribunal révolutionnaire, et requit toute la sévérité des lois contre des jeunes filles et des jeunes femmes, coupables de s'être trouvées à un bal , où assistait incognito le roi do Prusse,... et d'avoir offert des dragées à ce monarque*

Le tribunal révolutionnaire les condamna toutes à avoir la tète tranchée, sujet fécond d'élégies pour les poètes de la Restauration, qui s'efforcèrent d'immortaliser ces victimes sous le titre de Vierges de Verdun !

En 1806, Murât , le roi chevaleresque des Deux-Siciles, institua en faveur de Jean-Baptiste Cavaignac un majorât avec le titre de comte*

Le farouche proconsul, en témoignage de sa conversion complète , comme celle de tant d'autres , au régime impérial, sollicita , pour ses fils , Godefroy et Eugène, l'honneur de faire partie des pages de Sa Majesté le roi Joachim ; requête à laquelle il fut fait droit de la manière la plus gracieuse : plus tard, il fut nommé par son nouveau patron, conseiller d'Etat et commandeur de l'ordre des Deux-Siciles.

Enfin, pendant les Cent-Jours, il sollicita et obtint de TEmpereur Napoléon I^^ la préfecture de la Somme.

246 PORTRAITS d'aUTEUBS.

Lu seconde rcAivée des Bourbons le força à abandonner son poste, pour passer à Bruxelles , où il mourut bientôt.

Ainsi rhistoire nous cusei^^ne que si quelque jour un descendant de Joachim Muiat remontait sur le trône des DeuX'Siciles, l'aîné des fils d'Eugène Cavoignac pourrait, 8*il en avait la fantaisie , reprendre Técusson et le titi*e de comte, dont son père avait hérité ù la mort de son frère Godefroy !

Un blason a toujours du charme, même pour un républicain ! J.-B. Cavaignac père Ta prouvé.

Mais revenons à Sainte-Barbe.

Chaque jour de la semaine, à rexcoption du jeudi et du dimanche, je me levais à la diane, comme les élèves. A cinq heures un quart précises, j'étais à mon bureau, situé au rez-de-chaussée du grand bâtiment qui séparait les deux cours. La porte de mon gîte , qui contenait la librairie et tous les objets indispensables aux études , s'ouvrait en face de celle du secrétariat, par lequel on arrivait au cabinet du directeur.

Jusqu'à six heures et demie j'étais très-occupé à distribuer aux barbistes, sur les bons des maîtres d'études, des inspecteurs ou du directeur , tout ce que nécessitaient les classes, papier, plumes, livres, elc.

Chaque matin, vers six heures et demie, je voyais accourir de la salle d'étude, un fugitif, Godefroy Cavaignac, qui venait dans ma retraite travailler à ses devoirs ; puis, sa besogne achevée, si j'avais du temps à perdre (ce qui ne m'arrivait pas souvent, astreint que j'étais à donner, jusqu'à huit heures, des leçons particulières d'écriture), nous nous livrions à des causeries sans fin , mais pour nous si pleines de charme que nous ne les trouvions jamais trop longues.

M. de Lanneau n'ignorait pas ces escapades de mon

GOUEFHOY CAVAIGXAC. ^2il

ami ; cependant il les tolérait, parce qu'il me jugeait trèsfavorablement.

Quelquefois, il arrivait que deux ou trois autres élèves, de mes intimes, fuyaient, eux aussi, l'étude, sous un prétexte quelconque, pour venir rejoindre dans ma retraite leur camarade de prédilection.

C'est ainsi que prit naissance et se fortifia de plus en plus, entre Godefroy et moi, cette liaison de collège qui dura trois ans.

FIERTK ET OIIGUEIL D UN JEUNE MArrRE D ETUDES, AVOCAT

STAGIAmK.

Au commencement de ce récit, j*ai parlé d'un jeune maître d'études, avocat stagiaire, M« Lachaud, destiné à devenir plus tard un avocat célèbre.

Il est bon que je consigne également ici le souvenir d'un autre de ces martyrs de la pensée, qui devait être un jour une des gloires de la France.

Je suis heureux de me rappeler, de ce jeune répétiteur de sixième, M. Dclangle, que je n'ai revu depuis ma sertie de Sainte- Barbe que dans ces dernières années, un trait de caractère bien rare à son âge, et qui luî est certainement sorti do la mémoire.

11 arriva qu'un matin, ce jeune homme très-laborieux, qui passait une grande partie de ses nuits à étudier et écrire dans sa chambre, me fit remettre, par un élève, un petit carré de papier, contenant cette phrase : bon pour une livre do chandelles !

Je plflfçai ce bon avec d'autres, dans un carton de pièces à soumettre à la signature du directeur ; car je ne pouvais

248 PORTRAITS d'auteurs.

rien délivrer sans son visa. Le lendemain la boîte me revint; sur l'une des autorisations à requérir, M. de Lanneau avait tracé de sa main ces deux mots : Qui estis ?

Le solliciteur avait oublié tout bonnement de signer sa demande. Je reconnus l'écriture, je me rendis à la seconde division, et je montai à la salle d'étude de sixième. Là je mis le papier en question sous les yeux de l'ardent piocheur, qui le lut et relut sans hésiter ni sourciller. Après quoi, il y ajouta, en traits fins, mais vigoureux, cette sentence de l'Écriture : Ego sum qui sum, et signa celte fois son nom en toutes lettres.

Le jeune maître d'études dont il s'agit suivait assidûment les cours publics , grâce à ses cinquante francs d'honoraires, et de plus, il achetait les livres dont il avait besoin. Il s'était cru obligé de répondre fièrement è la question i>êu courtoise du directeur, toujours très-chatouilleux sur son autorité ; M. Delangle s'exposait ainsi à perdre immédiatement, par son audacieuse réplique, sa modeste position, et peut-être son avenir.

Ce courageux collègue est devenu l'une des glaires de la France.

Le temps, sur cos entrefaites, marchait rapidement. Vers la fin de 1813, un triste voile était venu obscurcir tous les fronts : les barbistes paraissaient préoccupés de choses graves ; il s'agissait des intérêts de la France, la patrte était en danger.

La plus grande partie des élèves comptait dans les rangs de la grande armée, qui combattait en Russie, sous les ordres du premier capitaine du monde, un père, un frère, un oncle, un cousin ou un protecteur...., tous des amis ou des parents.

Déjà le bruit de l'incendie de Moscou, la vieille cité russe, évacuée par nos soldats à la clarté funèt>rc des flammes qui dévoraient ses édifices , la nouvelle du

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passage, plus désastreux encore , de la Bérésîna par nos troupes cédant moins à la valeur des hordes sauvages qu'à rinclémence d'un rigoureux hiver , celle de la perte de la bataille de Leipsig, l'invasion imminente de nos frontières, et la marche très-probable des armées alliées sur Paris, avaient franchi les murs paisfibles du collège, et jeté sur tous les fronts ce sombre voile dont j'ai parlé.

Ces tristes préoccupations, funestes aux études, durèrent plus de six mois, et l'horizon politique se rembrunissait de plus en plus.

Au commencement de 1814, les grands élèves devinrent plus soucieux encore : divisés en petits groupes, abandonnant leurs jeux favoris, on les voyait se promener dans la principale cour, causant des récentes nouvelles ; et à leurs gestes animés, il était aisé de deviner les appréhensions de ces jeunes cœurs.

Malgré les héroïques efforts de nos intrépides soldats,

la capitulation de Paris fut signée le 30 mars 1814 et

les bandes sauvages de la Sainte-Alliance prirent possession de la capitale du monde civilisé.

Gomme on le pense^ la désolation et la stupeur régnèrent à Sainte-Barbe ! Les huit dixièmes des élèves avaient été rappelés par leurs familles qui ne sentaient que trop qu'elles avaient tout à craindre d'un enneijii victorieux grossi encore par la défection de nos alliés

Cependant pas un seul soldat étranger ne mit le pied dans le collège.

Grâce à la considération dont jouissait le directeur, M. do Lanneau, le sanctuaire des études libérales fut respecté.

Une huitaine après, les classes avaient repris leurs cours, les élèves fugitifs étaient rentrés au bercail.

Mais que de changements déjàî

250 pofiTHAiTs d'auteurs.

Ce fut d'abord le son d'une grosse cloche qui appela les élèves au travail !

Grand fut leur ctonnement, lorsque pour la première fois leurs oreilles furent frappées du bruit de ce timlire monacal remplaçant tout à coup les appels du tambour des batailles 1

Au dehors éclataient à la fois les réactions religieuse et monarchique : réactions odieuses, implacables, contre tous ceux qui ne partageaient pas les opinions des défenseurs du droit divin et do Toranipotence suprême du prêtre et de Tautel !

Cette double réaction, qni fut si fatale à la France, commença son œuvre de destruction par l'institution de ces horribles cours prévôtales, dont les arrêts sans appel étaierÛ mis sur-le-champ à exécution.

Déjà la tête du père d'un de nos élèves, Didier (de Gre- « noble) était tombée sous le couteau sanglant de ce tribunal sanguinaire: il avait ainsi payé de son sang généreux son attachement à la personne de l'Empereur I * ^fais laissons ces funestes souvenirs I...

Sa Majesté Très-Chrétienne Louis XVIII, ce roi sceptique et épicurien, comme nul ne l'ignore, afin de prouver toute sa reconnaissance aux magnanimes alliés qui l'avaient replacé sur le trône de Henri IV, dont il se souciait fort peu, car pour son noble cœur, c'était le roi de la ca-naille, accorda à ses très-vaillants défenseurs venus de tous pays, le milliard que vous savez

Et afin de récompenser la fidélité de sa noblesse qui, au moment du péril, avait bravement émigré, ce bon monarque, à qui les cadeaux d'ai'gent no coûtaient guèret, octroya un autre tout petit milliard à ces illustres soutiens du tri5ne et de l'autel !

La nation eût à payer ces deux milliards de joyeux avvnemcnt!

GODEFROY CAVAinNAC 251

Grands et petits alors de fouiller dans leur escarcelle.

Nous autres, pauvres diables, pri^ofesseurs et employés, nous dûmes aussi contribuer à ce don royal, en subissant pendant deux années une retenue d'un quart sur nos modestes honoraires.

Aussi ne nous abordions-nous plus que par cet atroce jeu de mots : « Comment se porte M. le marquis de Ca^ rahas ? (quart à bas). »

Les Français, grands et petits, ont eu constamment besoin de rire de tout ! ! !

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