‹ Souvenirs de la vie littéraire; portraits intimesChapitre 35 sur 47 · GODEFROY CAVAIGNAC · texte numérisé non relu

GODEFROY CAVAIGNAC

(le plus jeune de ses fils, Ferdinand, mourut en 1813), réussit, par son habile et infatigable direction, à faire de son collège un centre d'études fortes et brillantes.

Aussi, dès H rentrée des Bourbons, en 1814, les membres du haut clergé, dominant dans le conseil supérieur de rUniversité, qu'ils voulaient détruire à leur profit, s'acharnèrent-ils à susciter au respectable M. de Lanneau mille tracasseries occultes , tendant à discréditer dans l'opinion publique l'établissement de Sainte-Barbe, attendu que le directeur était un prêtre assermenté, et pire encore à leurs yeux, un prêtre marié !

Cette institution est une maison libre, un souvenir de l'ancien collège de Sainte-Barbe, fondé par les RR. PP. Jésuites, dont elle occupe tous les bâtiments, ce qui l'a fait gratifier mal à propos du titre de collège. Ce qu'il y a de positif, c'est qu'elle portait ombrage aux défenseurs quand même de l'autel et du trône.

Quelques vieux débris des descendants de Loyola, anciens professeurs de l'ancienne Sainte-Barbe, comptant sur l'assistance du pouvoir, ne tardèrent pas à élever autel contre autel ; ils érigèrent rue des Postes un nouvel établissement d'éducation sous le vocable dé collège de Sainte-Barbe y espérant amener, par cette similitude de nom, une confusion qui deviendrait nuisible aux intérêts de M. de Lanneau et amènerait infailliblement sa ruine.

C'est ainsi qu'on vit à la fois, au sein de Paris, deux Sainte-Barbe : l*une , celle de M . de Lanneau , installée depuis longues années dans les murs mêmes de l'ancien collège des Jésuites ; l'autre, récemment fondée rue des Postes, par M. l'abbé NicoUe.

Mais les parents des élèves ne s'y trompèrent pas ; ils continuèrent de confier l'éducation de leurs enfants au vénérable père de famille, M. de Lanneau.

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Trompés dans leur attente, les saints personnages changèrent de tactique.

Ce fat contre M . de Lanneau ep personne qu'ils dirigèrent leurs coups : ordre lui fut donné d'avoir à se démettre de ses fonctions de directeur , et il dut céder à cette brutale injonction; mais, en homme prudent et habile, il ne recula que pas à pas, espérant gagner du temps et lasser la patience de* ses ennemis. Combien il se trompait!

Peut-on jamais se flatter de triompher de la haine des prêtres I

M. Adam devint d'abord, aux yeux de l'Université, le directeur ostensible de Sainte-Barbe.

Savant professeur de quatrième au Lycée Impérial, homme d'une bonté trop grande, il ne put longtemps résister à la double pression exercée sur lui par M. de Lanneau père et par son fils aîné, M. Adolphe, récemment arrivé de Leipzig, où il remplissait dans l'armée française les fonctions de commissaire des guerres adjoint.

L'excellent, le respectable M. Adam fut remplacé par M. Mouzard, jeune professeur également de quatrième au Lycée Impérial et qui avait épousé depuis peu la seconde fille de M. de Lanneau.

Pétillant iVesprit, doué d'un caractère aimable et de manières parfaites, il mourait en moins de deux ans d'une phlhisio pulmonaire.

C'est alors que M. Adolphe de Lanneau succéda à son père, lequel se retira pour toujours de la direction d'un établissement qui n'avait point de rival en France.

Victor de Lanneau père, officier d'académie, mourut en

4829, à Sainte-Barbe, au milieu de sa famille et de ses

élèves, qui en faisaient partie, respecté, aimé et regretté

de tous ceux qui l'entouraient.

Pendant que ces révolutions . domestiques, suscitées

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par des rancunes politiques et religieuses, se succédaient silencieusement, les études n'en continuaient pas moins leur ûiarche brillante ; et chaque année, au concpurs général comme au concours du collège Loais-le- Grand (il avait perdu le titre de Lycée Impérial) yles barbistes remportaient tous les prix d^honneur,. Rehaussant ainsi la célébrité de rinstitution à laquelle ils se faisaient gloire d'appartenir.

Ce fut à l'apogée de cette illustration si vaillamment conquise, que les rênes du célèbre établissement tombèrent entre les mains moins fortes de M. Adolphe de Lanneau.

Peu d'années suffirent pour voir décroître la fortune de Sainte-Barbe. Heureusement que le souvenir de feu Victor de Lanneau vivait dans le cœur de ses anciens élèveâ ; ils formèrent entre eux une Société... et l'institution fut sauvée d'une ruine imminente. M. Labrouste aîné, qui vient de mourir, fut par cette nouvelle Société nommé directeur de Sainte-Barbe.

VIVE l'empereur! vive' le roi! — EH BIEN, MESSIEURS!

Mais il me faut itîi revenir un instant sur mes pas.

Axi. con^mencement de 1815, tout allait pour le mieux à Sainte-Barbe, lorsqu'un événement aussi inattendu qu'extraordinaire vint, une fois encore, interrompre tout à coup le cours des études, et réveiller dans les cœurs les passions politiques ^ peine assoupies.

Je veux parler du débarquement de l'empereur

S56 PORTRAITS d'auteurs.

Napoléon à Cannes, le 1" mars 1815. Il avait quitté l'île d'Elbe, et accourait comme Téclair.

Déjà la nouvelle de la marche triomphale du grand capitaine de^ Cannes à Grenoble, de Grenoble à Lyon, et celle de son arrivée infaillible à Paris, avait franchi les portes de la maison : tous les esprits s'occupaient de ces graves événements, et, comme on le pense bien, les tètes bouillantes de la première division y prenaient part.

Cette fois, ce n'était plus comme en mars 1814^ où une seule idée fermentait dans ces jeunes cervelles, qui ne se doutaient même pas alors qu'il existât encore des Bourbons, et dont toutes les craintes et toutes les espérances se reportaient sur un seul point, l'honneur de la patrie, représenté par l'empereur Napoléon Ie^

Maintenant les idées monarchiques et les idées impérialistes divisaient les élèves en deux camps hostiles ; les uns ji'avaient de sympathies que pour le roi Très-Chrétien Louis XVIII ; les autres tournaient leurs pensées vers le grand Empereur.

Comme en mars 1814, les élèves les plus grands quittaient leurs jeux pour se promener par goupes et discourir sur lès nouvelles du jour ; on n'entendait plus que rarement ce cri poussé par les plus jeunes, qui seuls continuaient leurs parties : Eh ! voyou, a toi la balle ! et le voyou de répondre : quatre sous! et la balle, lancée par dessus le mur du côté de Montaigu, de revenir à son propriétaire, sans les quatre sous qui en avaient été le point de mire !

A travers les préoccupations générales, on était arrivé aux premiers jours de mars, et l'Empereur avançait toujours en triomphateur !

On annonçait même déjà qu'il n'était pas impossible que Napoléon reprît possession des Tuileries le SO ou le 2i,

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car, dans les cours des Tuileries, on remarquait les préparatifs d'un départ nocturne précipité.

Les élèves rappelés, encore une fois, par leurs parents, commençaient à déserter le collège.

Le 19 mars, à six heures du soir, j'étais occupé à faire mes comptes dans mon cabinet, assis devant un petit bureau faisant face à la fenêtre et ayant vue sur la grande cour, du côté d'un hangar qui, en temps de pluie; servait de promenoir couvert aux élèves.

De cet endroit je n'avais qu'à lever les yeux pour voir tout ce qui se passait dans cette partie du collège.

Or, ce soir-là, eut lieu un fait extraordinaire dont je me souviendrai toute ma vie.

A six heures, le son de la cloche donne le signal de la rentrée dans les diverses salles d'études, ce qui s'exécute, comme d'habitude, avec un calme parfait, sous la surveillance de M. Fayard, inspecteur de la première division.

J'avais déjà remarqué M. de Lanneau sortant, après avoir fait sa ronde habituelle, par la grande porte cochère, située en face du bâtiment de l'horloge, pour aller dîner chez lui, au petit Reims, avec sa famille^ Il avait dû céder l'appartement qu'il occupait dans le corps de logis de la première division, à son successeur, le digne et respectable M. Adam.

L'horloge sonne le quart.

Toutes les lampes s'éteignent comme par enchantement.

Je vis alors des élèves s'élancer, sans proférer un seul cri, de leurs salles d'études, comme des essaims d'abeilles abandonnant leurs ruches, et courir se ranger en deux bandes à peu près égales ; la première, à l'ouest, devant la galerie, près des cuisines ; la seconde, sous mes fenêtres, à l'est.

A un coup de sifflet parti de l'une des bandes, un autre

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répond du côté opposé ; les deux troupes s'ébranlent : elles s'attaquent avec fureur, aux cris mille fois répétés de: vive l'Empereur! d'un côté, et de : vive le Foi! de l'autre.

Vers le milieu de la cour, où les deux camps ennemis se sont rencontrés, les horions pleuvent sur les têtes, sur les figures, sur les nez, sur les poitrines, sur les épaules ; la môléç devient général^. I^ sang coule...

L'horloge sonne la demie.

Un petit homme, en culottes courtes noires et en bas de soie de même couleur, en souliers cirés à boucles d'ar« gent, en habit bleu à boutons dorés, apparaît tout à coup sous le porche de la grande porte, qui fait face à la rue Charretière;

Cet homme, je le vois encore I ! I

Il est nu-têtç; ses longs cheveux blancs flottent au gré du vent, autour de sa tête vénérable; sa figure, noble, grave, sévère,, imposante, ne reflète aucune émotion ; son œil noir, que couronne un épais sourcil, couleur d'ébène, darde des éclairs ; sa main gauche est passée,; suivant son habitude, dans son habit à demi-fermé, et de la main droite il fait un signe impérieux de com-' mandement, suivi de ces seuls mots magiques : Eb bien ! Messieurs!.,.

Ces simples syllabes, prononcées d'une voix mâle, sonore, ont suffi pour faire rentrer dans le devoir les jeunes frères ennemis ; tous se hâtent de regagner leurs salles d'études respectives.

Puis M. de Lanneau remonte dans sa demeure.

C'était lui qu'on s'était empressé d'aller prévenir. Il exerçait un immense empire sur ses élèves qui le craignaient, l'aimaient et le respectaient tout à la fois, comme un père bon, clément et juste, mais également sévère quand il le fallait.

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Pas n'est besoin de vous nommer le chef de la bandç napoléonienne ! C'était Godofroy Cavaignac !

Le lendemain matin, à la visite quotidienne» lo bon ûoû* teurBaffos eut fort à faire..*

Que de nez et d'yeux au beurre noir!...

La bonne sœur Thérèse pleurait en voyant toutes ces contusions! Les gaillards n'y avaient pas été de maiuT morte, je vous en réponds !

Le 21 mars, le tambour, aux sons éclatants de ses roulantes batteries, recommençait sa diane trop longtemps interrompue, au cri de : vive l'Empereur! mille fois répété par presque tous les élèves.

VIÏI

l,KS ARTILLEURS EN HERBE. -— UNE FORMIDABLE INSURRECTION DE QUELQUES ÉLÈVES^

Quelques jours après la rentrée de Napoléon aux Tuileries, les études reprirent leur marche habituelle, la plus grande partie des jeunes fugitifs étant rentrée au collège.

M. de Lanneau, avec sa prudence habituelle, n'avait voulu rien savoir de la terrible bataille du 19 mars, entre les bleua et les blancs»

On n'ignorait pas plus à Sainte-Barbe qu'ailleurs que les souverains de la Sainte-Alliance se préparaient de nouveau à envahir nos frontières, afin de replacer, pour la deuxième fois, sur son trône, le fugitif Louis XVIII, notre père de Gand, comme on l'appelait alors du lieu de sa retraite.

Nous avions appris également avec quelle indomptable énergie l'Empereur s'occupait de son côté à réorganiser

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ses troupes ; ce n'était pas sur nos frontières qu'il voulait, l'arme au bras, attendre ses impitoyables ennemis ; il brûlait d'aller à leur rencontre et de les combattre en Belgique, avant qu'ils eussent pu masser leurs contingents.

Vers la fin d'avril 1815, mes élèves intimes revinrent, selon leur habitude, me trouver dans mon cabinet.

Un de ces jours-là, très-occupé de mon travail, je n'avais pu causer avec mes visiteurs ; mais en allant et venant dans mon laboratoire, j'en avais remarqué un qui s'était assis devant ma petite table, sur laquelle, entouré de trois camarades qui causaient à voix basse d'une façon très-animée, il écrivait rapidement, et couvrait de sa prose une grande feuille de papier ministre placée devant lui ; cette scène inattendue hi'intrigua outre mesure, et je me , dis, in petto : Que diable peuvent-ils donc faire?

Vers sept heures, je m'approchai du poêle auprès duquel avaient fini par se grouper ces jeunes gens, et je leur demandai en riant :

— A quoi travaillez-vous donc là, messieurs? D'où vient que vous êtes si animés, si préoccupés ? On dirait, en vérité, que vous machinez une conjuration ?

— A peu près..., me répondit celui qui teviaitla plume.

— La plaisanterie est bonne, repris-je, mais si réellement vous tramez quelque mauvais tour de votre métier, sachez bien que je m'y oppose, et, dans le cas où vous fermeriez l'oreille à mes conseils, je vous dirais sans cérémonie : Allez conspirer ailleurs I

— Allons, allons I ne vous fùchez pas, nous ne conspirons point; nous avons même en vous une si grande confiance que nous allons vous laisser lire ce que vient d'écrire notre ami.

Celui-ci ayant en effet terminé la rédaction de son œuvre.

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la signa ^ et les trois autres y apposèrent également leur signature ; cela fait, Tun d'eux me dit : «t Vous pouvez en prendre connaissance maintenant. »

Je dévorai ce papier et je demeurai stupéfait!...

Ce n*était rien moins qu'une pétition chaleureuse, adressée. au ministre de la guerre, le général Carnot, au nom des élèves de la première division, qui le suppliaient de les autoriser à former entre les plus grands et les plus robustes une batterie d'artillerie.

— Mais vous êtes fous, messieurs, m'écriai-je, de penser que le ministre, accueillant votre demande, vous envoie des canons* tout ce que vous pouvez attendre de Son Excellence, c'est qu'elle tranismette votre pétition à M. de Lanneau, et alors gare à vous! Laissez, croyez-moi, dormir votre projet insensé, déchirez votre requête ; c'est ce quo vous avez de mieux à faire . . .

— Non pas, non pas, s'il vous plaît, répondirent mes écervelés. Dans trois heures, le ministre aura reçu notre demande.

Ils n'en démordaient pas...

» Huit heures vinrent a sonner; mes intrépides artilleurs en expectative se sauvèrent pour aller chercher le croûton de pain de leur déjeuner.

Pas n'est besoin d'affirmer au lecteur que je fus discret, mais aussi, dès ce jour, je dus mettre un terme aux flâneries et aux confidences de mes intimes.

Au reste, ce que j'avais prévu arriva.

Jja malencontreuse pétition fut renvoyée à M. de Lanneau quelques jours après...

Six élèves signataires de la belliqueuse supplique furent remis à leurs familles.

Un an plus tard, vers le mois de mai 1816, un calme profond régnait dans le collège, lorsqu'un soir, à six

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heures, éclata tout à «oup, parmi les rhétoriciens, une de» plus formidables émeutes dont les annales univereitaireg aient conservé le souvenir.

La cause de bette levée de boucliers n'a jamais été bien connue; on a prétendu seulement que les rhétorici^dSy mécontents de leur maître d'études, s'étaient soulevés «a masse pour en obtenir le renvoi ; quoi qu'il en soit de ce motif ou de tout autre plus ou moins futile, ce qu'il y a de positif, c'est que cette insurrection fut des plus dép1o<« râbles !

C'était, encore cette fois, Godefroy Gavaignac qui la dirigeait.

J'étais absent lorsqu'elle éclata, et je ne rentrai au collège pour aller me coucher, qu'au moment de la fermeture des portes, à neuf heures. Ce ne fut donc que le lendemain que j'appris, non pas la cause véritable do l'émeute, mais seulement comment elle avait commencé.

Voici ce qu'on me raconta à ce sujet:

La veille, à six heures un quart du soir, les rhétoriciens étaient sortis en silence de leur salle de travail, laissant à la garde de quatre d'entre eux 'le maître d'études, afin de l'empêcher d'aller cTiercher du secours.

Divisés en trois sections , ils s'étaient rapidement dirigés vers les cuisines^ la panelerie, la sommellerie , faisant une razzia générale des victuailles qui leur étaient tombées sous la main, ne respectant pas môme le dîner et les vins fins, enfermés dans de grandes mannes couvertes, qu'on allait transporter au petit Reims pour le repas du directeur, qui ce jour-là avait quelques convives.

. Tout fut impitoyablement enlevé.

Chargés de toutes ces provisions débouche, les révoltés, persistant dans leur silence primitif, escaladèrent leur dortoir an paB de charge, renforcés des t|uatre gsrdieAs

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du maître (Uctudosqui étaient venlis les rejoindre, chargea des planches et des solives de la chaire, qu'ils avaient mise en pièces.

Enfin, la troupe des mutins, arrivée dans son dortoir, situé au oinquième étage du grand bâtiment qui divisait en deux grandes cours cette partie du collège, commença à se barricader d'une façon redoutable avec des traverses et des planches arrachées ou brisées de leurs bois do lits.

Instruit enfin de la gravité de ces désordres, M. de Lonneau accourut, accompagné des inspecteurs et de tous les domestiques; malheureusement il était trop tard.

Les rhétoriciens, pourvus de provisions de bouche et de munitions de guerre, bien barricadés, se préparèrent, au milieu d'un tapage infernal, à soutenir un siège en règle.

Jusqu'à neuf heures, les exhortations paternelles de M. de Launeau furent méconnues de ces furieux ; des blessures graves produites par les pièces de bois qu'ils lançaient de la porte entr*ouverie et refermée aussitôt avaient jeté lu consternation dans le cœur des assiégeants. Le directeur lui-môme avait été blessé à la jambe par un de ces projectiles, tandis que son frère, M. de Marey, battait en rer traite avec une forte contûsioa à la tête.

Lorsqu'au coup de neuf heures, j'ouvris, au moyen de mon passe-partout, la porte particulière, quelle fut ma surprise de trouver au pied de l'escalier et du parloir un groupe effaré de domestiques et d'entendre distinctement les cris poussés au faîte de la maison.

L'on me mit au courant de ce qui se passait.

Je me dirigeai aussitôt vers l'escalier conduisant à ma eliambre située au cinquième étage, etattenante audoi'toir même des révoltés: c'était un petit réduit formé de cloiseuft lambrissées, dans un angle de la vaste pièce; au-des-

234 PORTRAITS d'acteurs.

SUS se trouvaient deux autres chambres mansardées servant d'atelier de reliure.

Au premier étage, je rencontrai, assis dans un fauteuil, M. de Lanneau, entouré des inspecteurs Fayard, Serres et Hébert, et ayant près de lui M. Martin, préfet des études.

— Vous ne pourrez pénétrer dans votre chambre, me dit le respectable directeur; si vous insistiez vous pourriez fort bien être traité comme nous l'avons été nous-mêmes ; VoyezI... et il me montrait sa jambe....

— Permettez-moi, monsieur, lui répondis-je, d'essayer à mon tour; je serai peut-^tre plus heureux que vous; qui sait? J'ai parmi les élevés révoltés un ami, qui me protégera au besoin, j'en suis certain...

— Ah ! c'est vrai, reprit avec bonté M. de Lanneau, vous avez M. Cavaignac; essayez donc! mais soyez prudent!

Je monte aux 2«, â« et 4« étages ; je trouve à la porte de chaque dortoir un piquet de domestiques placé sous le commandement d'un maître d'études dans la crainte que les élèves des autres divisions ne se joignent aux rhétoriciens.

J'arrive enfin à la redoutable porto barricadée... à laquelle je frappe avec circonspection....

— Qui va là? crie une voix.

— Moi ! Werdet.

— Que voulez- vous ?

•— Entrer dans ma chambre, donc, et me coucher.

— Êtes-vous seul ? ,

— Oui.

— Et la môme voix d'ajouter :

— Attendez!...

Et j'entends un élève dire aux autres : — Je réponds de lui!!..

Quelques minutes s'écoulent; le bruit d'une viv^

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discussion vient à mes oi'eilles; les oui et les non se croisent en tous sens.

Enfin, une voix parvient à dominer ce tumulte confus, le guichet de laportes*entr'ouvre,et Godefroy m'interpelle ainsi :

— Est-ce bien vous, Monsieur Wei'det?

— Certainement!..

— Êtes* vous seul?

— Oui.

— Vous engagez-vous à être muet ?

— Je vous le promets.

La porte m'est ouverte aussitôt : j'entre dans machambre (il était dix heures), et je m'endors malgré le bruit de^l'orgie qui continue...

Le lendemain matin, à cinq heures, on me donne la clef des champs; je sens, dans l'obscurité, une main presser la mienne et y glisser un papier...

C'était une lettre adressée à M. de Lanneau.

Je m'empresse de la lui faire remettre.

Dans cette épîtro que Cavaignac avait écrite pendant que ses camarades dormaient, il assumait généreusement sur sa tète toute la sévérité du directeur , le suppliant d'être indulgent pour ses camarades qu'il déclarait avoir seul poussés à la révolte ; et se soumettant d'avance à toutes les rigueurs do la discipline.

Ce billet, tracé d'une main fougueuse, tout d'un trait, sous l'inspiration soudaine de la pensée, sans ratures ni renvois, respirait les plus nobles sentiments.

A six heures, les révoltés ouvraient eux-mêmes leur porte, et, conduits par Godefroy, se rendaient à leur salle d'étude...

Ainsi se termina cette émeute qui avait pris des proportions effrayantes !

La lettre de Cavaignac fut, par ordre de M. de Lanneau,

366 PORTRAITS d'auteurs.

déposée dans les archives de la maison où très-cei'tainement on la retrouverait si l'on voulait se donner la poino de la chercher.

Dès 18i0f notre excellent directeur avait fondé» à ses frais, dans une rue qui longeait les murs de la prison ds Montaigu , une école gratuite pour des enfants de 8 à 12 ans.

L'élève qui, chaque année, y montrait la plus grande aptitude au travail, entrait de droit, comme pensionnaire gratuit, au collège, dont il partageait renseignement jusqu'à la fin de ses études

De ce modeste asile sont sortis, à ma connaissance,

MM....* ; mais ici ma plume s'arrête ; qui peut savoir

si ces hommes, qui ont fait leur chemin, ne rougiraient pas do voir leurs noms cités dans ces lignes ?

Dès 1815, M. de Lanneau avait établi la bifurcation des classes à partir de la troisième année ; il avait, en outre, créé une division, vulgairement dite des Palatins^ à l'usage des jeunes gens qui se destinaient au eommerce ou aux arts libéraux.

GOUEFROY CAVAIGNAC LITTERATEUR. -*• SOUVENIR PRECIEUX

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