QU IL 1£E DONNA
Pendant huit ans j'avais été en rapport, pour la librtirie de Sainte- Barbe, aveo de très-respectables maisons, tallM que les Delalain, les Théophile Barrois, les Kœ* nig, etc., etc.
Et j'avais conçu le désir d'entrer dans cette branohe de commerce qui me souriait.
Aussi, en février 1890, l'occasion m'étani offerte d'étrs ac-
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oaeîllî, aux modiques appointements de 50 francs par moift, chez M. J.-J. Lefèvre, n'hésitai-je pas un instant à saom fier les avantages pécuniaires que me valait ma position à Sainte-Baî*be, laquelle, avec mes leçons particulières , me rapportait plus de 2,000 francs par an, et cela, vous le voyez, pour accepter une humble place de commis lil^rairq à 600 francs.
Mais j'étais entraîné vers le commerce de la librairie par une vocation irrésistible.
Je quittai donc le collège de M. de Lanneau où j*avai9 passé les huit plus belles années de ma jeunesse.
J'en passai huit autres chez mon nouveau patron qui devint plus tard le trop modeste, mais très-savant édi'teur à qui l'on doit les belles éditions prinçepa^ aveo commentaires, restées sans rivales, des classiques frsiB'^ çais, latinSf anglais, grecsy italiens, etc.
En homme. expérimenté, il avait su comprendre mon ca« ractère et mes dispositions commerciales.
A la fin de mon premier mois, au lieu de me remettre, d'après nos conventions, 50 francs pour mes honoraires, il me donna 100 francs en me disant : Continuez I...
En juin suivant, c'est-à-dire quatre mois après, il porta mes appointen^ents à quinze cents francs, «t me fit débu-* ter, comme voyageur, en Angleterre, où aucun autre agent de la librairie française n'avait mis les pieds avant moi»
Contre toutes les prévisions , je fus très-heureux dkns eo premier essai. Quoique je n'eusse retenu dans les ro^ plis de ma mémoire que fort peu de mots anglais, dus, à Sainte-Barbe, aux leçons de M. Roberts dont j'avais suivi les cours, je réussis si bien au gré de mon patron, qu'à la fin de Tannée il porta mes honoraires à deux mille franoff. J'allais vite^ on le voit..*
Pendant j^rès 4o huit «aê je voyageai eonstammenl pour
âô8 PORTRAITS d'auteurs.
M. Lefèvpe. — Ah ! que n*ai-je continué pour mes propres intérêts et pour ceux même du vénérable éditeur I
Tel brille au second rang qui s'éclipse au premier.
En quittant Sainte-Barbe et son respectable fondateur, M. Victor de Lanneau, j'avais laissé les frères Cavaignac y continuer leurs éludes : mes rapports avec Godefroy furent donc forcément interrompus.
Mais, dans ma vie agitée par de fréquents et longs voyages, en France, en Angleterre, en Hollande, en Belgique, dans ritalie entière, partout enfin où le goût des anciens auteurs était alors répandu, je n'en suivais pas moins avec un vif intérêt la carrière plus politique que littéraire démon élève de prédilection, le fils aîné du conventionnel.
C'est ainsi que j*appris successivement qu'Ëléonore- Louis-Godefroy Cavaignac, après avoir achevé ses études, était allé s'asseoir sur les bancs de l'École de droit, ambitionnant l'honneur de devenir un des aigles du barreau français ; mais quC; bientôt fatigué, dégoûté même de ces arides études, si peu en harmonie avec son caractère bouillant, impétueux, enthousiaste, il avait déserté le temple des adeptes de Cujas pour se jcter»dans les luttes d'une politique d'opposition qui lui convenaient infiniment mieux.
Je sus que, peu de temps après, il avait été nommé président de la Société des Droits de l' homme, et s'était affilié ensuite à la Société des amis du peuple , d'où résuite naturellement la part active qu'il prit à la guerre aussi persévérante qu'acharnée du parti libéral* contre le gouvernement du roi Charles X.
On n'a pas oublié qu'il fut un des plus intrépides combattants de juillet 1830; mais, qu'aussitôt que l'ordre eût été rétabli par l'élévation du duc d'Orléans au trône, cet
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esprit remuant fut un des premiers à se déclarer contre le nouvel ordre de choses.
Alors il se livra avec un redoublement d'ardeur à la polémique dans toutes les feuilles radicales, telles que le National, la Tribune, le Bon Sens, etc.
Je n'ai point à le suivre pas à pas dans cette carrière; qu'il me suffise de dire que ce fut en 1831 que se renouèrent nos vieilles sympathies de collège.
A cette époque j'étais éditeur; je m'attachais surtout à ne publier que de bons ouvrages. Par mes rapports avec les gens de lettres, j'appris que Godefroy Cavaignac avait en portefeuille un manuscrit tout prêt.
Me voilà aussitôt en route pour Saint-Maur, où demeurait, dans une élégante maison de campagne, la veuve du conventionnel. Là, je rencontrai son fils aîné, qui habitait aVec sa respectable mère.
Enchanté de me revoir, il me contraignit à accepter, comme ami, un manuscrit double qui avait pour titre :
Une tuerie de Cosaques, scènes d'invasion, par Godefroy Cavaignac.
Et : Le cardinal Dubois, ou tout chemin mène à BomCp par Eugène Cavaignac.
Celui-ci était alors à l'école d'application d'artillerie de Metz.
Je publiai ces deux nouvelles en un seul volume in-8«, qui n'obtint qu'un médiocre succès de vente, basé plutôt sur des sympathies que sur un mérite réel.
Ces deux bleuettes historiques appartenaient à ce genre éminemment faux et bâtard, que le succès étourdissant et si peu mérité des Barricades de M. Vitet avait mis un instant à la mode.
En 1832, je me liai par un traité avec Godefroy pour la publication d'un roman qui devait porter son nom; le
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prix était de deux mille francs, dont cinq centâ payables à la signature de Tacte.
Il en fut de môme de ce roman que de celui du prince des critiques , Gustave Planche , le Polycrasse de Jules Janin, et de celui des Parisiens aux bains de mer, d'Auguste Luchet...
Jamais, malgré mes fréquents voyages à Ôaint-Maur, j^ ne pus obtenir de Tardent publioiste que de vagues promesses sans cesse renouvelées.
Au bout d'environ deux ans, le désespoir me gagnant de plus en plus, étant allé, selon mon habitude, à Saint* Maur, relancer encore une fois mon retardataire ^ Godefroy me dit :
— Très-décidément, je le vois bien, je ne pourrai jamais me décider à écrire un roman de mœurs ; ma position et mon caractère s'y opposent.
Je devine ce que vous allez m'objecter : Flocon écrit des romans; c'est vrai, et ce n'est pas ce qu'il fait de mieux; mais Flocon a besoin de son travail pour vivre; moi, c'est différent!
Quoique vos visites me 'soient toujours fort agréables, il n*en est pas moins vrai qu'elles m'affligent. Je suis, à votre égard, dans une fausse position.
Donc, j'offre de vous rendre vos cinq cents francs avec les intérêts, plus une indemnité que vous fixerez vousmôme, et nous romprons notre traité <
A une déclaration aussi francho, aussi loyale, il n'y avait rien à objecter,
J'aeceptai la restitution de mes cinq cents francs, mais sans vouloir entendre parler d'intérôts, encore moins d'indemnité, et notre traité fut déchiré.
Quelle noblesse de sentiments dans cette façon d'agir de Godeft'oy avec son éditeur!
Ainsi se terminèrent mes courses infructueuses à Saint-
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MauFi et je fus assez longtemps sans rencontrer Cavaignac dans le monde ; nous ne fréquentions par les mêmes eerclesi
Un matin, vers les dix heures, au mois de mars ou d*a* vril} je marchais rapidement dans la rue de Bucy, sur le trottoir de droite» dirigeant mes pas vers la rua de VAk-' baye, où j'ayais à faire.
Tout à coup j'entends une voix mftle qui prononce mon nom.
Je me retourne, et j'aperçois arrêté un magnifique cheval blanc, monté par un cavalier au port martial , de haute taille, portant boutonnée jusqu'au menton une longue re-> dingote gros bleu à la propriétaire.
C'était mon ami de Sainte-Barbe qui m'appelait.
Il y avait près de deux ans que nous ne nous étions vus.
Chaudes et sympathiques furent nos poignées de main cordialement échangées ! . . .
Le beau cheval continua à marcher au petit pas vers la prison de TAbbaye; moi, l'accompagnant, une main appuyée sur le pommeau de la selle, tandis que le cavalier, penché sur le col de sa monture, causait à voix basse avec moi.
— Je suis d'autant plus heureux de vous rencontrer, me dit-il, que c'est peut-être la dernière fois que nous nous revoyons ; je quitte Paris
— Quoi, sérieusement vous nous abandonnez? lui demandai-je. . Est-ce que, par hasard, la police vous tourmenterait encore?
— GhutI plus bas.
Et, se penchant tout près de mon oreille, il ajouta :
— Non, que je sache ! je ne suis pas encore tout à fait
traqué Seulement, je vais rejoindre le général Ber-
ton, qui a levé l'étendard de l'indépendance... Motus!
tll PORTRAITS d'auteurs.
Et, sans me donner le temps de répondre, il fouilla vivement dans un des arçons de la selle, et en retira une lunette d'approche en ivoire, garnie en argent, qu'il pressa convulsivement.
— Elle a appartenu au brave des braves, me dit-il ; il
m'en a fait cadeau Acceptez-la comme un souvenir
d'amilié !
Et le cheval, sentant qu'on lui lâchait la bride, partit comme un trait.
Jamais, depuis lors, je n'ai revu Godefroy
Je possède toujours cette lorgnette ; ma vive affection pour le noble cœur de Godefroy a survécu à sa mort. Je ne l'oublierai do ma vie.
TABLE DES CHAPITRES