SON LIBRAIRE
Un second couvert fut placé en face de celui de mon jeune ami.
S'il prenait seul ses repas, c'est qu'il était le seul habitant de l'hôtel du Grand-Clisson ; j'allais fftire le second.
J'avais un appétit formidable.
Je fus sobre néanmoins.
Mais si, par prudence, je me condamnai volontairement à l'abstinence, ma langue, en revanche, s'en doAna à cœurjoie.
A onze heures nous étions encore à table.
Nous regagnâmes enfin nos chambres respectives pour nous livrer aux douceurs du repos ; nous demeurions porte à porte.
Jules m'accompagna, il ne voulut quitter ma chambre qu'après s'être assuré, avec toute la sollicitude d'un fils pour son père, qu'il ne me manquait rien.
Ce minutieux examen terminé, il se retira en me disant :
— Dormez, ami, je veille sur vous, — vous ne vous lèverez que lorsque j*ii^ai vous réveiller, car vous devez être accablé de fatigue et de sommeil.
Vers les onze heures le lendemain, Jules entrait chez moi.
— Levez-vous, très-cher, votre café est prêt, — allons déjeuner.
J'avais passé une très-bonne nuit. Je sentais mes forces revenir; j'étais si heureux !
— Vous m'avez dit hier au soir, mon vieux podagre, que depuis votre départ de Paris, vous aviez eu l'heureuse chance de tomber, non entre les mains des infidèles, mais bien entre celles de personnes très-honorables, M, et
Mme de V — Vous étiez sous la tutelle d'une sainte
et bienfaisante femme.
.Lorsque j'habitais Pornic, j^ai très-souvent entendu faire les plus grands éloges de M. le baron et de M™e la baronne de V — En trois jours de soins qui vous ont été prodigués par cette image moderne de Philémon et deBaucis, votrebon ange gardien, comme vous la nommez^ vous a fait franchir les premières marches qui conduisent au temple de la santé. — A mon tour, je veux continuer à vous faire suivre le même régime que vous a prescrit M™« la Raisoii. Je ne veux pas que vous me quittiez sans que votre santé ne soit parfaitement rétablie. Si un excellent régime, — si des soins tendres et affectueux, — ^ si de bonnes eau-
séries, — si les distractions de la promenade, des courses en bateau, sur la Seigre, notre petite rivière torrentueuse,
— suffisent, — rien de tout cela ne vous manquera à Clisson, dont le séjour est délicieux. — Me permettezvous de remplacer votre bon ange gardien, cette adorable et pieuse dame ?
M'obéirez-vous comme à votre père ? Je vous promets, au surplus, de ne point vous tyranniser par mes exigences toutes filiîdes; — elles n'auront qu'un seul but — le rétablissement de votre débile santé.
— Trop heureux de vous obéir, mon bon jeune petit père, lui dis-je à ces paroles si pleines de tendresse. Maintenant que j'ai savouré avec un plaisir extrême ces bonnes tartines beurrées, préparées par vous-même, maintenant que j'ai pris ce parfumé moka à la crème, que faut-il que je fasse, père, pour vous plaire et vous obéir ?
— Parfait, cher ! je suis content do votre soumission. A tout seigneur, tout honneur ! Prenez votro chapeau et votre canne : — allons rendre visite à l'antique château et a la tour de Clisson; — je ne les connais pas encore;
— depuis que je suis arrivé dans ce village aux souvenii's historiques, je ne suis pas sorti de ma chambre? — j'ai constamment travaillé; — hier même, j'ai expédié par la poste, ù Buloz, pour la Uevuo de Paris, un long article, dont il sera content, je l'espère. — J*ai même travaillé pour vous, — je vous le dirai plus tard ; — pour le moment, il ne doit s'agir que d'aller faire une promenade vers le château.
Ce soir nous en ferons une seconde, ù la tombée de la nuit, à la Garenne, rendez-vous ordinaire des promeneurs.
Nous nous dirigeâmes vers les ruines de ce qui reste de l'antique château féodal de Clisson et de sa formidable tour assez bien conservée, presque entièrement entourée
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par la Su t ure , qui, à 30 kilomètres environ, va se jeter dans la Loire presque en face de Nantes.
A notre vue se présente un vieillard qui^ son bonnet à' la main, vient nous demander si notre intention ne serait pas de visiter la tour. ' • •
Sur notre réponse affirmative il rentre ohez lui, puis il en sort armé d'un trousseau de formidables clefs, toutes rouillées, qui, agitées, font entendre un trim trim sinistre; il nous invite à raccompagner.
Une solide porte est ouverte, puis une seconde : toutes les deux sont recouvertes d*épaisses plaques de fer. Dans la tour un escalier de pierre en forme de colimaçon se présente; notre guide nous précède; à chaque étage (il y en a trois) il ouvre une nouvelle porte.
J'ai de la peine à gravir cet escalier dont les marches sont dégradées par le temps.
Enfin nous voici arrivés sur la plate-forme de ce vaste donjon, formant un cercle parfait.
Là se présente un panorama admirable.
A cette hauteur de plus de trente-cinq mètres au-dessus de la Seigi*e, Tœil domine sur tous les lieux environnants, mais principalement sur une vaste forêt- de chênes.
Le long des murailles, où jadis devaient exister des créneaux, je remarque, placées debout, d'énormes dalles en pierre. Au centre de cette plate-forme se trouve encore un chêne colossal , dont le diamètre peut avoir 60 centimètres.
Tout ce sol est recouvert de chardons, de ronces, de mauves sauvages et d^autres herbes parasites.
— Dites-nous donc, brdve père, est-ce que par hasard ee chêne magnifique, au feuillage épais, que le soleil ne peut traverser, serait poussé là, au beau milieu de cette vaste plate-forme, tout seul, comme un champignon ?
— Votre observation, monsieur, me dit notre guide, est
Uv^'VC'
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juste; peu de nos rares visiteurs étrangers ne la font: non, non, cet arbre n'a pas poussé là comme un champignon ainsi que vous venez de le dire. C'est moi-même, Jacques Y von , qui l'ai planté, par ordre de nos autorités, en 1793 ; je l'ai entouré d'une rustique balustrade, afin de la mettre à l'abri de toutes les mains sacrilèges ou profanes qui chercheraient à le détruire.
Ce chêne est sacré pour nous tous GHssonnais.
— Mais à quelle occasion l'aves-vous planté ?
— > C'était pour éterniser à jamais le souvenir glorieux â*un combat acharné, que nous, les blancs, avions livré, le 13 août 1793, aux bleus, ces ennemis de notre ancien roi et de notre divine religion ; ici, à Clisson même, dont ils s'étaient rendus maîtres par surprise , nous leur avions mis hors de combat une centaine de soldats.
Comme notre cimetière était trop petit pour ensevelir tous ces pauvres malheureux, il fut décidé que cette tohr leur servirait de tombeau.
A cet effet, on enleva toutes ces dalles que vous voyez le long de ces eréneaux ; l'on creusa le sol jusqu'au troisième étage, puis l'on y plaça tous ces cadavi^es , sur lesquels on jeta de nombreuses couches de chaux vive, qui elles-mêmes furent recouvertes de nouvelles couches de ferre.
Gomme les Yvou sont depuis près de deux siècles, de père en fils, les concierges de ces ruines, moi, Jacques, le plus jeune de tous, je fus désigné par les autorités poor aller choisir le plus beau chêne, le plus jeune et le plus vigoureux, dans cette forêt que vous voyez, comme si rile était à vos pieds; mon choix fait, je plantai donc mon jeune chêne au beau milieu de cette terrasse*
Pour me récompenser de mes soins, le conseil municipal m'accorde chaque année une petite somme d*iirgent.
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— Merci, père Yvou, de votre légende historique. Mais à qui ûppariieunent aujourd'hui les ruines de ce vieux château féodal, cette tour, cette immense forêt de chônes magnifiques ; pouvez-vous nous rapprendre ?
•** Rien de plus facile , messieurs. — Après l'abolition de tous les privilèges de nos seigneurs, le dernier rejeton de la famille de l'immortel grand Glisson émigra. Jamais, au grand jamais, l'on n'en a entendu parler.
Toutes ses propriétés, y compris les fermes, furent vendues à la criée comme biens nationaux. Les assignats étaient déjà très-dépréciés ; ils perdaient plus de la moitié de leur valeur. Un Parisien offrit de toutes ces propriétés, qui valent plus de deux millions, au prix où en sont les terres et les forêts, il offrit, dis-je, dix mille livres en beaux écus de six francs; comme l'argent était caché, introuvable même, elles lui furent adjugées; c'est son fils unique, son héritier, un jeune homme d'une trentaine d'années , qui en est devenu le riche propriétaire. Mon bourgeois est à Paris, où je vais le voir pour ses fermages.
Nous étions renseignés. Jacques Yvon fut libéralement récompensé*
Gomme il faisait très-chaud sur cette terrasse, nous jugeâmes prudent de rentrer à l'hôtel .