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A PROPOS DE BALZAC

Une collation préparée par ordre de Jules nous attendait dans da chambre ; nous y fîmes honneur. Il était trois heures.

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Cette dtn6tte terminée gaiement, mon ami s*étendit sur un divan ; il se mit à savourer le parfum odorant d'un vé^ ritable cigare de la Havane.

Placé en face de ce fumeur, installé dans une large causeuse, j'aurais bien voulu essayer d'aspirer, moi aussi, un de ces produits des Antilles ; mais je n'osais en manifester l'envie, dans la crainte d'être refusé par mon nouvel ange gardien.

— Depuis notre séparation (il y a déjà quelques mois), demandais-je à mon ami, quels pays avez-vous visités? quels sont les événements qui vous sont arrivés ? Tout ce qui vous concerne est pour moi ou un sujet de bonheur ou un sujet de chagrin.

Pour bien fixer vos souvenirs, voici à quelle occasion vous vous êtes exilé de Paris :

Le lendemain matin du jour où je rentrai chez moi, après avoir passé trois jours sous votre toit hospitalier, et après une déplorable chute, vous vîntes me prendre en cabriolet pour me conduire chez Balzac, qui vous avait chargé de m'amener près de lui, afin d'avoir, en votre présence, des explications à l'amiable sur nos intérêts.

Dans le cabriolet qui nous transportait rue des Batailles, vous étiez soucieux, vous ne me parliez môme pas.

Surpris d'un tel mutisme, je vous en demandai le motif, el pourquoi cette qntrevue avec l'auteur de ma ruine ?

Vous ne me répondîtes que ces mots :

— Je ne puis rien vous dire , si ce n'est d'être ferme et prudent.

A notre entrée dans son cabinet , de Balzac répondit par un signe de tète à votre bonjour ; il vous indiqua de la main un fauteuil placé près de lui ; alors, avec ce ton d'insultante arrogance que vous lui connaissez , sans

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m'inviter môme a m'asseoir, il me dit de sa voix la plus brutale :

« — Je vous ai fait veniV, monsieur, pour vous instruire d'une chose que vous paraissez ignorer ; c'est que de fait et de droit tous nos traités sont rompus ; un libraire qui ne paye pas à Tordre d'un auteur un effet qu'il lui a souscrit est déchu de tous ses droits. »

A cette interprétationsingulièrement judaïque, si étrange, le sang me monta à la tête, la colère s'empara de moi ; je remis fièrement mon chapeau sur ma tête , et je lui ré* pondis :

« — .11 est très-vrai, monsieur, que je n'ai pas payé le 15 de ce mois un effet à votre ordre, de mille francs ; mais à votre tour, vous feignez d'ignorer xjue ce billet n'est que de complaisance; vous deviez m'en faire les fonds le 14, en vertu d'un aval de garantie déposé entre les mains dé M. Buisson. Je vous ai malheureusement souscrit cet effet avec cinq autres de môme somme, pour vous éviter de voir vendre à l'hôtel Bouillon tous vos meubles qui étaient saisis par vos créanciers. Je n'ai donc pas manqué à mes prétendus engagements envers vous. »

J'accablai alors cet ex-clerc d'avoué de très-sanglants et vigoureux reproches.

Suffoqué par la colère, impuissant à me répondre, il devint pourpre^ puis il se leva et retomba anéanti sur son fauteuil, en portant les mains à ses tempes comme si elles allaient éclater.

« —Nous verrons, monsieur, si je. suis déchu de la propriété de mes traités avec vous ; les tribunaux décideront de votre honteuse, oui, honteuse jurisprudence. »

Je me retirai furieux.

Vous savez le reste, mon ami.

— Je ne me rappelle que trop ces amères et douloureuses heures, me dit Jules; je fus indigné de la conduite de

Balzac. Il ne m'avait pas dit le fond de sa pensée, car s*il me l'eût dévoilé, je lui aurais déclaré net que je ne voulais pas être mêlé à tous ces honteux débais. Deux jours après je quittai Paris sans aller vous faire mes adieux, je chargeai de ce soin notre ami commun, Emile Regnault. Je me rendis sans m'arrèter d'un seul trait à Nantes...

Si dame nature m'a traité en marâtre, si elle m'a refusé ce don inappréciable d'une imagination fertile et créatrice /en récompense, la chère dame m'a doué d'une excellente mémoire.

Je vais donc rapporter à peu près textuellement ce que me raconta Jules Sandeau, depuis la scène arrivée en sa présence chez Balzac.

— A Nantes je montai sur le bateau à vapeur qpii me transporta à Paimbœuf.

Après déjeuner, je pris la voiture qui me conduisit à Ppmic, à travers un pays dont la solitude m'enchantait de bonheur.

IjCS chênes, les genêts, les joncs fleuris penchaient leurs têtes sur le bord de la saulée.

Les petits ruisseaux, les vertes prairies, je ne sais quelle bonne senteur de bruyères, tout cela me rappelait mon cher pays natal.

A Pornic je descendis à l'auberge.

Je cherchai dans ce village un nid pour m'abriter. Après beaucoup de courses fatigantes, moi qui suis si paresseux, comme vous le savez, je finis par trouver ce qu'il me fallait.

J'habitais une petite chambre qui dominait tous les pays d'alentour.

J'avais sous mes fenêtres les toits qui fumaient, les jardins en terrasse , le port avec ses mâts , la colline que bat la vague, à ma droite Téglise rustique avec son do-

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cher élancé , à ma gpauche lo grand Océan, dont le bruit me plongeait dans de perpétuelles extases.

Je partageais ma vie entre la promenade, le tabao et le travail. Je n*ose vous parler de la rêverie, qui me vole constamment la meilleure partie de mon temps.

Je déjeunais de beurre, de thé et d*eau-de<^vie; ces repas étaient exquis.

J'ai éprouvé que le thé, pris avec de Teau-de-vie, rend le cœur léger et content.

Après le déjeuner, j'allumais ma pipe ; j'allais flâner sur la côte ; retendue de vue est magnifique, le rivage est bordé de rochers, sur lesquels la lame se brise.

Un jour, je poussai la plaisanterie jusqu'à me baignei dans une anse : le sable était si fin sur la plage , la mer si belle et si caressante 1 j'en fus quitte pour un rhume de cerveau.

Je n'étais jamais plus heureux que lorsque la mer était eu colère.

Je dînais à cinq heures, absolument comme à Paris. La vie matérielle était là horriblement chère ; il n*y avait absolument que le bois et le charbon qui étaient à vil prix, le beurre détestable, le poisson fort rare.

La fumée de mon tabac était la compagne obligée de toutes mes actions.

Je me couchais à dix heures.

Vous le voyez, mon ami, c'étaient des mœurs toutes patriarcales.

Je ne voyais personne, je vivais en vrai loup. Tout ce que je puis vous dire , c'est que mes hétes étaient d'une bienveillance qui m'enchantait, et que l'aubergiste chez lequel j'étais d'abord descendu m'avait pris en si grande affection, qu'il m'envoyait chaque matin des huîtres et un petit vin du cyû, que j'avais autant de peine à lui payer que j'en avais à le boire.

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Le vin était moins généreux que le maître.

J'oubliais encore de vous dire qu'un dimanche j'étais allé à la messe. J'y ai vu des Pornicoises qui n'étaient pas trop mal.

Ma petite chambré était modeste et gaie; le soleil l'éclairait toute la journée ; ma couche était bien un peu trop dure» mais je dormais du sommeil des justes ; ma cheminée . fumait bien un peu , mais je faisais des feux homériques ; le carreau était bien un peu froid, mais j'avais à mes pieds de grosses pantoufles de goutteux ; le tabap de caporal était bien aussi im peu acre, mais les rêves qui sortaient de ma pipe étaient si doux !

J'ai abandonné Pornic, parce que je trouvais que le spectacle de ce beau pays me faisait trop rêver, que je ne travaillais pas assez. J'étais trop distrait.

Je suis venu planter ma tente à Clisson.

C'est donc ici, qu'au retour d'une exploration que j'ai dû faire dans les environs , j'ai reçu votre déplorable lettre ; j'en ai eu le cœur gonflé de tristesse, et j'en aurais pleuré volontiers.

Hélas I je n'ai rien, rien, rien, qu'une amitié stérile à vous offrir : il me semble que je ne m'aperçois (pi'à ce moment de ma pauvreté et de ma misère.

Pauvre vieux ! mon enfant, qu'allez- vous faire, qu'allez-vous devenir?

Hier soir, vous m'avez demandé si je vous aimais encore ?

Etiez*vous donc fou de me parler ainsi ?

Vous savez bien que je vous aime, et je crois qu'à cette heure, que j'ai le bonheuf de vous posséder près de moi, je vous aime plus que jamais.

Qu'est-ce que cela fait à ftion affection , je vous le demande, que vous soyez ruiné, persécuté, traqué par

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quelques malheureux qui auraient dû vous tendre une înain secourable?

En ôtes-vous moins pour moi oe que vous avez toujours été, le meilleur et le plus obligeant des hommes?

Allez, né me faites pas Tinjure de penser que je règle mes sentiments pour vous sur la sotte opinion du monde. Sachez bien que plus vous serez bas à ses yeux, plus vous serez haut tlans mon cœur !

Que serait-ce donc que l'amitié si elle était soumise à de si paUvres intérêts? Mais non, non I

Qu'allez-vous faire ?

Je vous connais si probe, si délicat, que je suis certain que vous n'avez rien sauvé, rien mis de côté, et que vous êtes à cette heure sans moyen de vivre ; je suis donc sûr qu'il ne vous reste plus rien I

Ne pourrez-vous vendre à la Revue de Paris le manuscrit dont j'ai été si heureux de pouvoir vous faire cadeau, et que je vous ai adressé de Pornic afin de vous venir en aide ?

Nous causerons de tout cela ; mais allons dîner, mon vieil ami.

SOUVBNmS DB CUSSOlf.

C'est ainsi que lés quinze jours que j'eus Thonneur de passer à Glisse n dans la société de mon ami furent les plus beaux commç les plus délicieux de ma vie ; ce cœur noble et dévoué me donnait du courage , il fortifiait ma santé par de longues promenades dans la forêt et des exercices violents de canotage dans la petite rivière de la

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J^^^'^ Se ^e e' tt mi capricieux méandres, dont le courant est très-rapide, encaissée qu'elle est par des roehers, quelifuefoîs arrêtée dans son cours par des blocs de pierres à fleur d'eau eonire lescpiels viennent se briser avec fracas les eaux de cette pittoresque rivière*

Le soir de ce premier jour nous allAmes visiter la Garenne^ une délicieuse promenade enclavée dans la forêt. C'est le rendez-vous ordinaire de 2a fashion riche et opulente des Nantais qui, dans la belle saison, viennent à Glisson passer le mois de septembre en villégiature.

Glisson est pour les Nantais ce que sont pour les Parisiens Saint-Cloud, Versailles et Trianon.

De trois à six, les gandins et les gandines, en grande toilette d'apparat (ce que c'est cependant que la simplicité des champs 1) se rendent sous les arbres séculaires de Glisson, à la Garenne , pour y respirer le frais et les effluves embaumées des foins fauchés.

Le soir encore, après le dîner, cette brillante société se rend à ce cursaaJ en plein air ; mais cette fois la toilette des dames est moins élégante , moins prétentieuse , Ton peut se rouler ou s'asseoir sur le gazon.

Malgré les instantes prières de mon ami, je ne voulus pas me rendre à ces réunions champêtres ; je leur préférais nos salutaires promenades à travers les sentiers sinueux de la forêt.

Avec ces promenades , ces canotages , mes forces revinrent, et avec elles la santé.

J'étais heureux, sans nul souci; j'étais tout au préseut, je me laissais vivre dans cet eldorado.

Il faut user de tout et n'abuser de rien.

Je dus mettre un terme à cette adorable existence.

J'annon^i doac un soir, après une longue promenade, à moft ami, qvie je quitterais Glisson le lendemain pour

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retourner à Paris, où mes affaires me rappelaient impéripusement et où j'allais reprendre mon collier de misère.

Jules en fut atterré. — Quoi! me dit-il, la voix tremblante d'émotion à cette brusque nouvelle , vous voulez déjà me quitter ? Moi qui étais si heureux de vous posséder seul I Encore une illusion perdue !

Je lui expliquai les motifs qui me forçaient à renoncer aux délices de cette nouvelle Gapoue.

— Oui, vous avez raison ; mais que notre séparation va me paraître cruelle ! Encore une fois je vais demeurer seul avec ma constante rêverie et mon dégoût de la vie I

•«- Vous travaillerez , mon enfant , il n'y a rien de tel pour dompter les chagrins.

— Oui, vous avez raison, mon ami, il faut nous s^arer ; — mais ayez du courage ! — Moi , de mon côté , je vais tai^tiner ferme , je vous le promets.

Le lendemain à huit heures, je partis pour Nanteft.

Jugez, bienveillant lecteur, de ma surprise, lorsque je demandai le compte de ma dépense au propriétaire de l'hôtel du Grand-Glisson.

— Tout est payé ! me répondit ce brave homme 9 même les pour-boira de mes domestiques.

Ces paroles étaient justement celles que m*avait répon^ dues le garçon de M. Sallandrouze de Lamornais lorsque, par l'ordre de Balzac , il envoyait chez moi pour plaoer dans mon salon un tapis magnifique d'Aubusson.

Les expressions me manquèrent pour dire à mon bienaimé Jules Sandeau tout ce que je pensais d'un procédé aussi généreux que noble et délicat.

Je ne pus que me jeter dans ses bras en m'écriant Merci ! cher et adoré copia.

Trois jours après je rentrais chez moi.

J'emportais une belle provision de santé qui me Conduisit jusqu'au mois d'avril suivant, où les plus douloureuses

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cîi*constances firent revivre cette tenace affection de gastrite.

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