LS RETOUR A PARIS. — - MARIANNE ET M. JULES JANIN
A son retour de Bretagne au mois de novembre suivant, Jules Sandeau accourut près de moi.
Voici les bonnes et sympathiques paroles qu'il m*adressa, paroles d'un cœur généreux et dévoué qui resteront éternellement gravées au fond de mon cœur>
— J'ai pensé sans cesse à vous, mon vieil ami, à vous que j'ai toujours trouvé si bon , si tendre , si dévoué , à vous qui m'avez tenu lieu de famille.
Je n'ai pas oublié nos soirées, nos causeries, nos cigares et nos petits verres d'alcool.
Je me suis toujours rappelé avec une joie mêlée de tristesse ces bonnes heures que nous passions ensemble à notre chère baraque qui nous était commune , à noua raconter nos misères, à nous aider à supporter nosi maux.
Et vous, ami, ne m'avez- vous pas oublié dans ma longue absence ?
Le soir, au coin de votre feu, pensiez* vous un peu au voyageur absent ?
Le regrettiez-vous un peu , mon ami ?
Le redemandiez- vous ?
Allez ! je vous reviens ; et plus vous serça malheun reux, plus je serai votre ami.
X roccasicn do Jules Sandeau, un mot, s*il vous plaît, d'un autre cœur trop méconnu par des Zoïles impuissants, jaloux et envieux de la gloire d'un confrère ; il B*agit d'un homme de lettres surnommé avec raison le Roi de Ja Critique, M. Jules Janin.
Ce que j'ai à en dire se rattache au sujet que je traite.
Je venais de mettre en vente, en juin 1839, Marianne , par Jules Sandeau.
Malgré mes annonces, mes réclames pyrotechniques dans tous les journaux, grands ou petits, cet ouvrage ne se vendait pas; à. peine cent exemplaires en avaient été vendus dans la première quinzaine.
Chaque jour mon pauvre Jules venait me voir pour connaître le résultat de la vente.
Chaque fois il se désespérait de l'absence de son succès ; chaque jour il revoyait intactes dans mon magasin les piles de cet ouvrage qui lui avait coûté trois années de veilles, de réflexions, de travaux, recommençant sans cesse, n'étant jamais satisfait de ce qu'il avait écrit.
J'avais beau lui dire de ne pas se décourager ainsi, qu'il s'opérerait une réaction très -favorable pour son amour-propre lorsque Marianne serait connue et mieux appréciée; — que moi, j'étais si plein d'espoir que, comptant sur un succès pyramidal, j'avais fait brocher l'édition tout entière 1 ... Rien n'y faisait.
Toutefois , rabattement de mon pauvre ami me brisait le cœur.
Pauvre Jules , comme vous souffriez I
Il me fallait donc prendre un parti quelconque.
Un samedi matin, vers les sept heures, un exemplaire de l'ouvrage de mon ami sous le bras, je mç rendis, rue de Vaugirard, chez M, Jules Janin. ^
Pien que l'heure matinale fût insolite , je fus admis
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8ur-le-champ dans la chambre à coucher de ce célèbre critique.
Notre homme était encore au lit.
Assis sur son séant» les jambes relevées, formant une sorte de pupitre sur' lequel était placé ,un miroir , il s'occupait à peigner son abondante chevelure noire.
— Ah r vous voilà déjà, me dit-il, en me saluant par un fin sourire narquois. Je parie que vous m'apportez encore quelque chef-d'œuvre inconnu de votre ami Balzac, qui finit, presque comme tous les autres , en queue de poissoD .
— Votre déjà est bien dur, monsieur , lui répliquai-je, et je crois devoir me retirer'; je ne suis pas habitué à me rendre indiscret
— Quelle tête susceptible vous avez donc! /'Je suis à mille lieues de vouloir vous blesser^ me dit alors M. Jules Janin d'une voix bienveillante. Quel sujet vous amène ici ? Voyons !
— Le voici, monsieur î
Et je lui présentai mon volume dont il s*empara vivement.
— Soyez le bienvenu, ainsi que Marianne, s'écriat41, je désirais justement connaître cet ouvrage . Depuis hier j'en raffole. Hier soir, je me suis trouvé dans une maison, chez un nmi, où Ton en a dit beaucoup de bien, tandis qu'une personne en a dit pis que pendre. J'ai fait
chorus.
— Gomment , vous avez dit beaucoup de mal d'un livre que vous n'avez pas lu 1 Permettez-moi de vous dire très-franchement que c'est très-mal à vous.
— J'en conviens; mais que voulez-vous? c'est par pure galanterie que je l'ai fait ; j'ai voulu faire plaisir à une femme déjà célèbre. Je vais donc lire aujourd'hui môme
votre livre, et s'il est réellement, comme vous le dites, très-remarquable , je vous promets un article dans las Débats.
— Puisque vous êtes en aussi bonne disposition , monsieur, veuillez, afin de m'épargner un autre déjà , avoir la bonté de m'indiquer le jour et l'heure où je pourrai revenir connaître votre opinion.
— Mauvaise tête! Encore ?.... Alors, tenace que vous êtes, revenez demain à pareille heure, et vous verrez.
Tout joyeux , j'allai , 98, rue du Bao, où demeurait. Jules, lui annoncer cette bonne nouvelle, dont il fut enchanté.
Le lendemain, dimanche, à sept heures, j'étais au rendez-vous, et je fus de nouveau introduit dans la chambre à coucher de M. Jules Jahin que je trouvai encore au lit, corrigeant des épreuves.
— Eh bien, monsieur, lui dis-je, ôtes-vous satisfait rfu chef-d'œuvre de Jules Sandeau ?
— Oui, certes, et en voici la meilleure preuve! J'ai passé la nuit à rédiger un bon article; en voici les épreuves que je corrige.
Mais pourquoi donc M. Jules Sandeau n'est-il pas venu me voir ? Il est très-fier, m'a-t-on assuré ; j'aime ces âmes fières, c'est ainsi que j'aime les hommes de cœur. Je désire faire sa connaissance. Allez donc lui dire de ma part que mon article sur son beau livre paraîtra demain dans les Débats , et qu'aujourd'hui à midi je l'attends, sans façon, en bon confrère, à déjeuner.
Je retournai chez Jules Sandeau qui , heureux du bon résultat de ma démarche, se rendit û la cordiale invitation du célèbre critique.
Les deux Jules déjeunèrent ensemble.
Et comme l'a dit cet iniAiitable fabuliste, Jean de La
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Fontaine, dans sa fable le Hat de ville et le Bat des champs :
Sur un tapis de Turquie, Le couvert se trouva mis; Je laisse à penser la vie Que ûrent nos deux amis :
Personne ne troubla la fête Pendant qu'ils étaient en train,,,,
' Et cela par une excellente raison, c'est que, par une attention délicate du spirituel amphitryon , toutes les portes avaient été closes.
Le lendemain l'article parut.
A la fm de la semaine il ne me restait plus un seul exemplaire de Marianne,
Tant était puissante alors, comme elle l'est encoi'e aujourd'hui, l'influence que produit un jugement de M.Jules Janin publié dans le Journal des Débats !
Et voilà encore un de ces hommes de lettres au cœur d'or, comme il l'a prouvé souvent, notamment à l'époque de la mort de cet infortuné poète et critique, Jacques de Ghaudesaigues (1) , que les impuissants attaquent vainement ; mais' M. Jules Janin est comme le soleil ; selon le pindarique J.-B. Rousseau dans l'une de ses odes :
11 répand des Ilots de lumière Sur ses obscurs blasphémateurs.
C'est la seule vengeance que cet écrivain célèbre trouve digne de sa belle âme.
Fermettez-moi encore, mon patient lecteur, de vous rapporter un autre fait de M. Jules Janin, qui prouvera
i\) Voir ma préface.
aULES SÂNDEAU. 305
une fois de plus la prodigieuse influence de ce roi de la critique. /
M. Charles de Bernard, enlevé trop tôt à ses atnis, au public, et qui, par de véritables succès, devait conquérir une place des plus brillantes et des plus méritées entre nos écrivains en renom , vint un jour m'offrir de traiter avec lui d'un roman (son début littéraire), intitulé Gerfaut, Il me déposa son manuscrit afin de me donner le loisift de le lire et de le juger ; ce que je lui promis en l'engageant à revenir me voir dans une' quinzaine, si même il ne préférait pas que j'allasse moi-même chez lui.
— Je reviendrai, me dit-il, dans quinze jours.
Je lus très-consciencieusement ce manuscrit ; mais je le jugeai trop faible dans quelques passages, trop décousu dans beaucoup d'autres ; c'était l'ébauche d'un apprenti littéraire qui avait la prétention de s'élancer du premier bond sur Pégase,
De Balzac m'avait très-fortement recommandé de m'attacher ce débutant qu'il m'avait adressé.
Je fis part à mon Mécène de mes impressions de lecture et de mon embarras de déclarer, sans le blesser, mon opinion à M. Charles de Bernard.
— Diable ! me répondit-il , vous pouvez bien avoir raison ; c'est fâcheux : M. de Bernard, que je connais à peine, m'a paru très-fier et très-chatouilleux sur son propre mérite. Ma foi, tirez-vous de ce mauvais pas comme vous le pourrez, . •
En vérité, j'étais dans une exti*ôme perplexité envers l'auteur de Gerfaut, lorsque M. de Bernard se présenta chez moi, le quinzième jour, ainsi qu'il me l'avait promis.
— Eh bien , monsieur ! me demanda-t-il tout d'abord avant de s'asseoir sur le siège que je lui présentais , que pensez-vous, que dite^-vous de mon roman?
— Je dis, monsieur, que je suis prêt à traiter avec
306 PORTRAÏTS D^AUTEUnS.
VOUS, non- seulement pour Gerfaut, mais encore pour tous les autres romans que vous pourrez publier ; mais à une
condition cependant
•» Mais dites-moi de suite, je vous prie, quelle est cette condition ?
— Vous la connaîtriez déjà si vous ne m'eussiez interrompu. Votre manuscrit de Gerfaut est écrit en beau style, mais, de ci, de là, il s^ rencontre des parties qui auraient besoin d'être remaniées. Et je lui signalai avec une convenance parfaite les quelques passages que j'avais remarqués.
— Gela me suffît, monsieur. Je veux et j'exige même que mon manuscrit soit publié tel quel ; je ne veux pas me soumettre à des retouches indiquées par un libraire. Je lui suis très-supérieur et plus compétent, je le pense.
En prononçant ces dernières paroles , il reprit son manuscrit, le roula silencieusement, le mit dans sa poche et se retira fièrement sans daigner même me saluer.
Quel original que ce jeune homme ! me dis-je, après l'impolie retraite de M. Charles de Bernard, quelle Ûerté! quel orgueil !
C'est toujours une chose très-délicate pour un éditeur que de dire à un auteur franchement son opinion sur un ouvrage qu'il lui a soumis : il est cruel do lui répondre ensuite : Votre travail ne me convient pas !
C'est un ennemi que le libraire-éditeur s'est fait,
La position d'un éditeur est parfois des plus épineuses et des plus graves pour ses intérêts , surtout lorsqu'il lui arrive d'acheter à un auteur cAa^ enpoche^ c'est-à-dire un manuscrit qu'il n'a pas lu, ou du moins qu'il n'a pas eu la prudence de faire lire par un juge capable.
Il est souvent arrivé à de pauvres éditeurs, il m'est souvent arrivé à moi-même de faire corriger co que nous appelions d'énormes fautes de français, échappées a des
écHvains dans la chaleur sans doute de la composition, de terminer, ou de faire même quelquefois terminer un livre laissé incomplet, inachevé par Tauteur, k bout d'imagination»
Ces remaniements ne profitaient , en réalité, qu'aux seuls auteurs.
Ainsi, i*ai dû faire corriger, et reconstruire de fond en comble, par M. Malepeyre aîné, le Précis de la Révolution française de M. de Norvins.
Les Soirées de Louis XVIII, du baron de Lamothe-Langon, par Félix Davin, de si regrettable mémoire.
Sous le Froc, de Maurice Alhoy, par Ghaudesaigues.
L'Enfant de Dieu , d'Antony Thouret, par Charles Lemesle, et bien d'autres écrivains par bien d'autres teinta* riera que je passe volontiers sous silence.
Mais de tous ces collaborateurs anonymes, le plus ex-
part, le plus infatigable était mon excellent ami Eugène de Monglave. Celui-là avait tous les styles imaginables à sa disposition ; les reprises qu'il faisait à la trame se confondaient tellement avec elle, que les auteurs euxmêmes renonçaient à distinguer ce qui était à eux de ce qui était à lui,
Monglave a peut-être blanchi et badigeonné de la sorte dix mille volumes ; histoires, romans, œuvres poétiques, littéraires ou politiques, récits de voyages et même de guerre.
Ce travail de ciselure mécanique souriait à son infatigable obligeance.
C'est ainsi qu'il a créé et mis au monde plusieurs célébrités littéraires, mâles et femelles, dont les titulaires seraient fort embarrassés* peut-être d'écrire leurs notes de blanchisseuse.
Quand Eugène de Monglave rendra le dernier soupir.
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plus d*un auteur sera bien en peine pour savoir comment poursuivre sa carrière.
On n'aime pas confier de pareils secrets à tout le monde.
En somme, de Monglave a fait bien des réputations et ne s'est jamais préoccupé de s'en faire une.
Il aime plus à rendre service qu'à s'enrichir.
Un an après ce que je viens de rapporter de M. Charles de Bernard, un typographe alors en vogue, M. Maximilien Be thune vint me prier de lancer pour lui, s'en jugeant incapable, deux volumes in-8°, qu'il venait d'imprimer, sous le titre de : le Nœud gordien , par M. Charles de Bernard.
Comme j'avais déjà lu, dans la Chronique de Paris, plusieurs articles fort remarquables de cet écrivain, entre autres la Femme de quarante ans, je trouvai piquant de prouver à l'orgueilleux M. Charles de Bernard l'estime que je professais pour son talent. Je me chargeai avec plaisir de lui servir d'introducteur daus le monde littéraire, mais à la condition que, pour y parvenir, j'aurais carte blanche en ce qui concernait les annonces et les réclames; ce à quoi M. Bethune consentit.
Je fis en conséquence des annonces en masse dans tous les journaux; dans mes réclames j'annonçais que ce jeune débutant s'offrait déjà comme l'heureux rival de Balzac, que son style surpassait celui de George Sand et de Théophile Gautier, etc., etc.
Et pourtant, malgré des efforts inouïs, je n'étais parvenu à vendre encore que cent cinquante exemplaires environ du Nœud gordien, • J'avais fait pour quinze cents francs de frais d'annonces! Mes confrères les commissionnaires en librairie, ceux (jui exploitent pour le commerce des nouveautés, les cabinets de lecture de Paris et des départements, s'étaient
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comme ligués pour refuser exclusivement d'acheter les • deux volumes que j'avais mis en vente , sous le prétexte, disaient-ils, que l'auteur n* avait pas de nom! Quelle stupidité!
Ce non-succès désolait Charles de Bernard et encore plus son éditeur M. Bethune.
Je conseillai à ce dernier d'aller voir M. Jules Janin, de lui raconter sa piteuse odyssée comme négociant. Il suivit mon conseil.
Tout à coup apparaît, dans le Journal des Débats^ un article à la louange du débutant, signé Jules Janin.
Au bout de quelques jours, l'édition entière du Nœud gordien était enlevée.
L'année suivante le roman de Gerfaut fut publié.
L'orgueilleux et fier auteuravait profité de mes conseils : il l'avait remanié de fond en comble.