‹ Souvenirs de la vie littéraire; portraits intimesChapitre 7 sur 47 · UN CŒUR D'OR · texte numérisé non relu

UN CŒUR D'OR

Parler d'un médecin avec éloge , lui rendre rhommage qu'il mérite lorsqu'on lui doit non-seulement la vie , la santé, mais encore une tutélaire protection, c'est mieux que de la justice ; c'est alors un devoir sacré que de rappeler le souvenir de celui qui n'est plus, hélas ! et de raconter quelques-unes des belles actions d'une vie toute consacrée au soulagement et à l'amélioration du sort de ce^ infatigables décbus de la fortune, de ces cadets de l'humanité, des ouvriers laborieux et des modestes pères de famille.

Tel était feu M. Alexandre Thierry.

Peut-être quelques pessimistes me blâmeront-ils d'avoir divulgué le nom de cet éminent docteur, de ce modèle de dévouement patriotique, de ce véritable ami des pauvres ; en cette circonstance, je le répète, je ne fais qu'accomplir un devoir de reconnaissance ; je vais, pour ainsi dire, jeter quelques fleurs sur la tombe de cet homme de bien.

Avant de raconter l'historiette des Mystères de la rue des Batailles, à Ghaillot , il est d'ailleurs très-important que je fasse un temps d'arrêt pour expliquer au lecteur en quelle circonstance elle me fut divulguée avec tous les développements qui vont suivre.

54 PORTRAITS d'auteurs.

Je connaissais depuis longtemps déjà, par mon vieil ami William Duckett, quelques particularités de cette curieuse historiette, lorsque je publiai mon ouvrage sur Balzac ; mais comme Duckett avait été Tune des bêtes les plus noires de Tillustre écrivain , parce qu'il avait eu l'audace de lui résister en face, je n'avais pas cru devoir la rapporter , craignant qu'elle ne fût entachée d'une exagération passionnée.

Mes scrupules ont dû cesser : la lumière s'est faite I

Au mois de mai 1856 , je fis à Strasbourg une chute fort grave.

Je me hâtai de me fair^ transportera Toul, que j'habitais alors f aûu de confier joaa b^ssupe 4 ï^^ I?^é4ecinchirurgfea.

An bout d'une année de sol^s bien rétril^ué^, cp médecin qui , je suis porté à le croire ; prolongeait par calcul le mal au liei; 4^ p}ipvQhQj^ à le jçuérjlr , m'j^if npnç.^ un beau jour que je ne guérirais jamais , et qu'jj faflait me faire l'ablation du p^ed gauche.

Le lendemain soir, 12 octo))re 1857, j'étais àParis.

J'allai consulter un docteur céjèbre , M. Velpeaij, qui, après six mois dp traitement , m'annon^ qy^ je pouvais retourner à Toul, que ma guérison était radicaje. .

Je rentrai donc chez moi.

Mais cette cure radical^ n'était que palliée.

Je revins à Paris, et dans un état piri© que la première fois I Je changeai d'Esculap^ , trop cher pojiir ma fnod|que bourse.

Nous descendîmes , m femme et moi , dans une trèsmodeste maispn garnie de la ^rue Christine.

A. mon appel , le lendemain ; mes Vieux et I)ons amis, M. Isidore Bourdon , membre 4^ U faculté 4^ ^§ào(^^e ,

et M. Lesueur , chef des travaux chimiques à Técole de médecine, accoururent.

— Votre état est des plus graves , m& déclarèrent ces messieurs, — voilà déjà plus de deux ans que vous souffrez : il faut sur-le-champ faire appeler notre confrère , M. Alexandre Thierry ; il ne vous connaît pas, il est vrai, mais lorsqu'il apprendra votre fâcheuse position , le danger que vous courejs, par son ami M. J.-B. Baillière père, votre ancien confrère, — il n'y a pas de doute qu'il n'accepte de vous donner ses soins, gratuitement rnèmef car il est très-généreux et 'très-humain.

L'excellent M. Baillière alla donc voir M. -Alexaur dre Thierry , qui accourut tout aussitôt .près de ifton )it de douleur, aci^ompagné de son vieil ami , son alter ego^ M. Turquel.

Une consultation eut lieu. Mes amis y assistaient. Le résultat fut : « Le coffre est bon, je le guérirai, mais le traitement sera long et douloureux. »

Six mois après, la science l'emporta sur cette affection ; je fus guéri, mais je demeurai horriblement boiteux.

Voilà c.oijament j'ai .connu M. Alexandre Thierry. Il était l'un des plus fiabiles opérateurs dans l'art chirurgical ; il jouissait d'une triès-grande réputation comme écrivain ; de plus, il était investi des plus hautes fonctions dans l'administration de l'Assistance publique.

Pendant six mois , tous les deux jours, ce cher docteur yen^f me rpnd^t'e yisite, accompagné de son élève favori, bien aimé, M. Rousse, élève de la plus haute espérancp , qui mourut le jour môme ou il devait sputeuir sa thègie : il u'ayait que vingt-deux ans !

A. cette isruelle séparation , le coeur de M. Alexand]:'/» Thierry, bronzé au spectacle dps douleurs humain0^, fut brisé : il pleura! oui , il pleura son élève favppf ;auqu,el

56 PORTRAITS if AUTEURS.

il tenait lieu de père , parce qu'il était pauvre et trèslaborieux.

Malgré sa brusquerie, qui n'était au fond qu'apparente , M. Alexandre Thierry était un bourru bienfaisant , un ' vrai cœur d'or, expansif , aimant beaucoup à se livrer au plaisir de la conversation.

Nous causions donc souvent ; il est utile d'ajouter qu'il avait été l'ami d'Armand Garrel et était resté celui de Paulin , le libraire ; il allait passer ses soirées dans les salons de cet éditeur, écrivain distingué lui-même, où il était toujours certain de rencontrer i'élite de la haute littérature et des savants; — nos entretiens roulaient toujours sur des questions littéraires.

Le charme de la conversation l'emportait môme quelquefois. Lorsque les yeux de ce spirituel causeur venaient à se fixer sur la pendule : Rousse, sauvonS'-DOus^ s'écriaitil, ce satané me fait oublier mes pauvres malades qui m'attendent , sauvons^nous au plus vite.

Le maître et l'élève se sauvaient en toute hâte.

Une sorte d'intimité s'était donc formée entre nous, intimité pleine de charme pour moi et de reconnaissance envers cet homme excellent, dont j'étais bien loin encore de soupçonner tout le dévouement et le cœur.

J'étais donc guéri de ma jambe; M. Al. Thierry m'avait recommandé de retourner à Toul, parce que, à peu près aveugle et boiteux, le séjour de Paris ne me convenait pas Je n'en fis rien I

Un jour, M. Al. Thierry, qui s'en doutait sans doute, entre furieux chez moi; il me trouve assis devant mon bureau, corrigeant des épreuves.

— Quoi! Monsieur, s'écrie-t-il de sa voix la plus brutale, est-ce donc ainsi que vous suivez mes conseils? Déjà vous avez fait deux chutes, je suis encore aecouru, je ne vous réponds plus des conséquences d'une troisième I

HONORK DE BALZAC. 57

— Ne VOUS rappelez-vous pas, Monsieur, lui répondisse respectueusement, la réponse que fit, dans une occa- §ion à peu près semblable, un certain esclave, cru philosophe, sans aucun doute, à son maître qui voulait le maltraiter : « Frappe, mais écoute^ » lui dit-il.

Moi, je vous dirai : avant de me blûmer, daignez, je vous prie, m'écouter. Je ne puis quitter Paris en ce moment, par une raison toute simple \, vous le voyez, je corrige la tierce de la dernière feuille d'un livre que je veux publier avant mon départ : cette éprouve est attendue par les pressiers pour terminer l'ouvrage dont le titre est : Portrait intime d'Honoré de Balzac, sa vio, sou humeur et son caractère. J'ajouterai de plus, et vous devez bien le penser, qu'avant mon départ, JQ me serais présenté chez vous, pour vous remercier do tous les soins généreux que, depuis plus do six mois, vous me prodiguez. Si j 'avais agi différemment, j'aurais été un monstre d'ingratitude. Je ne l'ai jamais été. Monsieur, et certes, ce ne serait pas par mon savant bienfaiteur que je voudrais commencer !

A ces mots, dits d'une voix pénétrée, la colère de cet homme excellent tomba comme pab enchantement.

— C'est donc de M. de Balzac, à ce que j'entends, que vous vous occupez? Mais j'y songe : Paulin m'a raconté la manière perfide avec laquelle il vous a pris pour sa dupe, son machiavélisme indigne d'un galant homme ; il m'a raconté par quels indignes procédés vous avez été trahi et joué par cet homme.

Je l'ai beaucoup connu dans ma jeunesse. Nous étions môme assez intimement liés par une amitié réciproque : c'était à l'époque où il possédait sa part, en location, d'une loge ù l'Opéra, nommée VInfernale, qui a fait tant de

bruit.

(Juand paraîtra votre volume , vous m'en enverrez un

58 PORTRAITS d'auteurs.

exemplaire, n'est-ce pas ? Dès qpie je Taurai lu, — ce ne sera pas long, — je vonè dirai franchement mon opinion.

Quelques jours après avoir reçu mon volume, M. Al. Thierry vint me voir, et, au moment de se retirer, me dit:

— Est-ce donc dans le but de gagner quelqu'argent, que vous avez publié cet ouvrage ?

— Oui, Monsieur, je l'espère du moins ; mais il y a un autre motif, c'est celui d'en adresser un exemplaire à l'une de mes plus anciennes connaissances, aujourd'hui ministre de , afin de le supplier de vouloir bien me faire accorder une modeste pension.

— A merveille! mais cette Excellence est justement mon ami de coewr, à tel point que la veille môme de la prise de possession de son ministère, nous sommes allés souper ensemble, en garçons, au cabaret, chez Véfour ; je pourrai dans ce cas vous être très-utile. Mon ami Alphonse (c'est M. Delangle) n'a rien à me refuser. — Mais quels sont donc vos rapports de jeunesse avec mon ami? Contez-moi cela, je vous prie, cher Monsieur?

C'est ce que je fis rapidement.

— Mais c'est charmant I Depuis cette époque avez*- vous eu quelques rapports avec lui?

— Je ne l'ai jamais revu, Monsieur.

— Je réfléchis sur ce que vous venez de me dire; savezvous ce que dans votre position vous devriez faire ?

— Nullement, Monsieur!

— Vous enverrez adminîstrativementj m'avez-vous dit, votre ouvrage au ministre , c'est fort bien ; mais au préalable vous devriez lui .adresser une lettre conBden" tiellCf danô laquelle vous lui rappelleriez vos anciens rapports. Mon ami, dont le cœur est aussi noble qu'il est généreux , bien loin d'être bledsé par vos confidences ,

HONORÉ DE fiALZAG. 59

àera, au contraire, charmé que vous lui parliez de son point de départ dans sa haute carrière administrative; il lira votre lettre avec plaisir; il n'est nullement fier, je irons le redis encore, ce cher Alphonse I

— Jamais, Monsieur, je ne pourrai adresser à un ministre une telle lettre; cela me paraîtrait d'une haute inconvenance !

-^ Suivez mon conseil, il est bon ; faîtes taire vos Scrupules de délicatesse, écrivez sur-le-champ.

— Je n'ai rien à vous refuser, Moniâieur, un tel désir de votre part e^t un ordre pour moi.

Le cher docteur se retira : de suite je me mis en devoir de rédiger un brouillon de lettre sur papier écolier, rédaction qui m'embarrassait infiniment, je t'avoue; moi, écrire confidentiellement à une Excellence I

Ce pénible travail terminé, je l'envoyai par la poste à id. Thierry, en le priant, dans un petit billet, de vouloir bien me dire si ma rédaction lui paraissait convenable, et dé mô renvoyer ce brouillon.

Quatre mortels jours, silence complet 1

Le cinquième , l'impatience me gagne : cette incertitude sur le sort de ce chiffon de papier mé tourmente la tête à un tel point que je dis à ma femme : « Je n'y tiens plus^ habille-toi, mon amie, allons chez M. Thierry. » (J'y allais pour la premièi*è fois.) Notre voiture nous descend à la porte du docteur ^ avec ordre de nous atteùdre.

— Monsieur ne reçoit personne ; il est fort malade ^ répond le domestique à ma question.

— Faites-lui remettre alors cette Carte. J'attendrai la réponse.

Il n'y avait pas eùcore cinq minutes que nous attendions dans le salon d'attente, le cœur oppressé par ces mots : c Monsieur est fort malade ! » que le valet de chambre vinf mous prier de raccompagner prèô de son ihattre.

« Ne le faites pas trop causer, >» nous dit tout bas ce fidèle serviteur.

M. Al. Thierry était dans son cabinet de travail, plutôt roulé sur lui-môme, que couché sur son divan ; il pressait convulsivement sur sa poitrine un oreiller, comme pour comprimer les battements de son cœur.

— Je suis heureux de vous revoir, mes amis ; vous venez me réclamer, je le conçois^ votre brouillon de

lettre ^e ne sais ce que j*en ai fait il est trop

long , les ministres ont leurs minutes comptées.

Quand j'irai mieux, je retrouverai ce papier , je vous

le renverrai Que je souffre I s'écria-t-il.

Il retomba anéanti sur son divan

Gomme les traits de ce noble visage étaient déjà bouleversés! Ils portaient les traces des plus profondes et vives douleurs.

Je serrai avec émotion la main de ce cher docteur, et nous nous retirâmes le cœur navré.

Hélas ! nous ne devions plus jamais revoir sur cette terre cet homme si bon, si bienfaisant!

C'est le 19 novembre 1858 que je vis pour la dernière fois M. Alexandre Thierry, mon généreux bienfaiteur, comme on va en juger par le fait suivant :

Le 20, vers dix heures, son vieil ami, son fidèle Acathe, M. le docteur Turquel, vint me remettre de sa part une lettre que lui avait adressée, ignorant mon adresse, le chef du cabinet de Son Exe. M. Alphonse ***, ministre de» . . . .

C'était une invitation pressante de la part de ce haut fonctionnaire, pour une cause très-importante, de me rendre sur-le-€hamp près de lui.

Une heure après^ ma bonne femme et moi étions introduits dans le cabinet de M. N***.

pïJA mon nom prononcé par l'huissier, M. N*** se lève précipitamment de son fauteuil ; il accourt près de moi, me

soutient dans ses bras (j'étais si faible, — je sautais sur un pied), il me' place à ses côtés dans un large fauteuil; il en offre un autre à ma compagne :

— Dans quel piteux et triste état je vous vois, cher Monsieur !

— Permettez-moi, Monsieur, de vous exprimer toute la surprise de Taccueil si sympathique, si bienveillant que vous faites à un inconnu, lui répondis-je.

— Inconnu au physique, il est vrai, mais pas de nom. N'avons-nous pas dans natre bibliothèque tous les beaux ouvrages que vous avez édités ?

J^ous causâmes d'affaires personnelles.

— A propos, me dit tout à coup M. N***, vous avez donc eu, dans votre jeunesse, des rapports de voisinage avec notre excellent ministre ?

A ces mots je bondis d'étonnement sur mon fauteuil.

— D'où savez-vous. Monsieur, cette particularité, je vous prie ? Jamais, au grand jamais, pareille confidence n'est sortie de ma bouche, mais je devine tout maintenant — il y a eu une indiscrétion commise par M. Thierry.

— Il y a plus de huit jours que ce bon docteur n'est venu au ministère.

— Je l'ai vu hier, chez lui, il est très-malade.

— Très-malade, ce cher docteur, dites- vous ?

— Oui, très-malade. Monsieur 1 J'ai au fond du cœur de bien tristes appréhensions.

— Quoi I c'est à ce point-là?. . .

— Oui ! et si M. Thierry n'est point venu, il aura bien pu faire parvenir au ministre un brouillon de lettre qu'après avoir recopié j'avais l'intention de lui adresser confidentiellement, papier informe qui, si Son Excellence Ta lu, à dû l'iiTiter très-fort contre moi. Et o'est pour cette raison que vous m'avez mandé ?

— Bien loin d'en être fâchée. Son Excellence m'a donn

& lire ce brouillon qui nous a fort réjouis ; afin dé vous prouver que le nlinistre n'est pas irrité contre vous de vos très-curieuses révélations, il m'a chargé de vous dire do sa part, cher Moiisièur, d'espérer; espérez, èntendezvous ? — Je suis en outre chargé de sa part de vous remettre ce pli que vous n'ouvrirez que lorsque vous serez dans votre voiture.

Il sonne alors ; l'huissier de service accourt :

— Faites veïiir Antoine Celui-ci se présente à son

tour, c'est nh vigoureux garçon dé bureau, qui, sur l'ordre de M. le chef du cabinet, me porté doucement et liiô dépose dans ma voiture.

Je brisé alors le pli ministériel, if renfermait un mandat sur le trésor, d'une belle somme de ùiille francs, à titre d*encouragement littéraire.

Jugez dé notre joie I

Ainsi, le 19, M. Alexandre Thierry me disait : « Je ne « s6is ce que j'ai fait de votre papier. . * . . » et le 20 j'àp* prenais que cet informe papier, — près de mourir, îî l'avait envoyé* la surveille, à son ami M. Alphonse.*. I

Quel cœur d'or I

Vers le 15 décembre, la veille de notre départ de Paris pour retourner chez nous, à Toul, ma femme et moi allâmes faire nos adieux à notre bienfaiteur et ami^ M. Alexandre Thierry*

Nous ne pûmes le voir; il était au plus mal.

Nous partîmes donc le cœur oppressé par de runestes craintes*

Le 31 décembre > je reçus le matin la lettre suivante, que je reproduis en son entier parce qu'elle fait Beaucoup d*honneur à celui qui l'a écrite :

QONORÉ DE 9A]LZAC. ^

« Paris, le 30 décembre 18K8.

« Les journaux ont dû vous apprendre sans doute la « mort de M. le docteur Alexandre Thierry.

« Vous me pardonnerez facilement de ne pas vous en « avoir instruit plus tôt quand vous saurez toutes les tribu- « lations qui m*ont accablé depuis huit jours.

« Ainsi, jeudi 23 du courant, j*ai dû non-seulement ac« « compagner au cimetière ce noble et bon camarade, au « cœur d'or, qui m'avait depuis trente-huit ans protégé, — « je devais encore aider la famille dans tous les tracas

a qu'entraînent de pareils malheurs.

« Avant-hier, 28 courant, il me fallait encore recom- « mencer mes démarches pour rendre aussi les derniers « devoirs à sa pauvre fille, jeune femme âgée de vingt- « deux ans qui laissait un mari inconsolable, et une petite « fille d*un mois seulement; aujourd'hui cette petite fille « vient de mourir aussi !

a Combien faudra-t-il de force et de courage à cette « noble et pauvre M™« Thierry, pour supporter des cha- « grins si profonds et si multipliés !

« Enfin, cher Monsieur, j'en ai pour un moment perdu « la tête. D'autres aussi de nos camarades, qui savaient « apprécier ce qu'il y avait de bon et de généreui^ chez m IVJ. Thierry ont été atterrés d'une suite de malheurs si « continuels.

a Pardonnez-moi donc, plaignez-moi. Je n'ai pas le « coiirage de vous en dire plus. — Je ne termine pa^ ce- K pendant sans vous prier de présenter mes respects à

K votre courageuse et digne femme, M™« Werdet.

« Toiit à vous ,

64 , PORTRAITS d'auteurs.

Jugez de notre désolation et de nos regrets, a la lecture de cette lettre si simple, si touchante de M. le docteur Turquel, l'ami de cœur, Valter ego de l'éminent M. Alexandre Thierry.

A mon tour que vous dirai-je de plus, de cet homme si bon, si généreux et si regretté.

« Né à Paris, le 13 février 1803, M. Alexandre Thierry est mort d'une affection du cœur le 23 décembre 1858, à peine âgé de cinquante-cinq ans.

« Fils et petit^fils de chirurgiens renommés, M. Alexandre Thierry fut élève des hôpitaux de Paris et de l'École pratique, aide d'anatomie de la faculté il fit des cours particuliers d'anatomie et de chirurgie.

« Reçu docteur en 1828, avec une thèse sur le tétanos,il concourut en 1829, pour le bureau ceùtral, et, la môme année, écrivit une thèse en latin pour l'agrégation de la chirurgie.

a De 1830 à 1840, il publia, dans le journal rExpérience, et dans d'autres feuilles , de nombreux articles et des mémoires sur d'importantes questions de chirurgie pratique, et présenta deux thèses remarquables pour le concours de la faculté: l'une sur la lithotomie et la lithotritie,

« Mais c'est moins comme écrivain que comme chirurgien et comme habile opérateur, qu'il occupa à Pari^une place des plus distinguées.

« Ami particulier d'Armand Garrel, il écrivit au National, et devint, en 1832, chef d'escadron d'artillerie de la garde nationale. *

« En 1846, il fut élu membre du Conseil municipal. Le 24 février 1848, nommé président du Conseil par les membres présents à l'Hôtel-de-Ville, il prit en cette qualité une part très-active et courageuse à l'organisation de la révolution et à la pacification de Paris.

« Délégué du gouvernement provisoire et chargé de l'administration des hôpitaux civils et secours publics, il mit, pendant les journées de juin 1848, à la disposition du général E. Gavaignac, les approvisionnements des hôpitaux, et resta trois jours et trois nuits à J'Hôtel-Dieu, dirigeant en personne les distributions aux malades, aux blessés et aux soldats.

« Nommé membre du Conseil municipal, il en fut plusieurs fois le premier vice-président et le présida souvent. »

Ajoutons à ces éloges si bien mérités que M. Alexandre Thierry était le bienfaiteur et le père des travailleurs pauvres de son quartier. Pour eux, pour -venir en aide à leur misère, il avait fondé dans sa maison un dispensaire à leur usage , dans lequel , avec le concours de son digne ami , M. Turquel, ils étaient soignés gratuitement, comme s'ils étaient chez eux.

M. Alexandre Thierry ne faisait payer que les riches. Admirable exemple de désintéressement et d'humanité, bien peu imité par ses confrères I

Mais quittons ces douloureux souvenirs, hâtons-nous de revenir à la promesse que m'avait faite M. Alexandre Thierry de vouloir bien me dire très-franchement son avis sur mon Portrait intime d'Honoré de Balzac publié , dans les premiers jours de novembre 1858, chez M. Edouard Dentu. Bien que tiré à un nombre d'exemplaires fort honorable, cet ouvrage fut rapidement épuisé.

L'on concevra facilement que tout ce que je vais rapporter me fut raconté en plusieurs causeries.

C'était un admirable et fort spirituel conteur et raconteur, c[ue M. Alexandre Thierry!

Page 1