‹ Souvenirs de la vie militaire en AfriqueChapitre 11 sur 24 · LE DAURA · texte numérisé non relu

LE DAURA

nouveaux renforts envoyés par le colonel de Saint- Arnaud allaient permettre de le poursuivre plus vivement encore.

Le passage qui conduit de la vallée de YOited Sidi- ScUem à la vallée de VOued Sidi-Brahim est dégarni de bois, c'est un col grisâtre et schisteux, raviné par les pluies, dominé par des pitons assez élevés. Un éttoli sentier serpente à travers ces ondulations de terrain et débouche sur un petit plateau d'où Ton aperçoit la rivière et/sur les contreforts opposés, le marabout de Sidi- Brahim. Autour de ce marabout, le long des pentes qui conduisaient à la rivière, dix-huit cents Kabyles environ se trouvaient rassemblés; sur leur droite, à trois cents mètres, un groupe de deux cents cavaliers étaient réunis autour d'un grand drapeau facile à reconnsutre pour celui du chérif. Le lieutenant-colonel, prévenu sur-lechamp par les éclaireurs, se hâta de gagner la tête de colonne et, tandis que les soldats, sortant un par un de l'étroit défilé, se massaient lentement, mettant pied à terre, il examinait le terrain, donnait les ordres pour l'attaque. Un bataillon du 36^ de ligne et un détache^ ment du 3« chasseurs d'Orléans, devaient garder le convoi. Le reste de l'infanterie, légion étrangère et 5® bataillon de chasseurs d'Orléans, sous les ordres du commandant Soumain, traverserait la rivière et aborderait de front l'ennemi, pendant que le lieutenant-colonel avec la cavalerie et le goum du capitaine Lagasset, gagnerait sur la gauche, par un mouvement tournant, les sommets des crêtes et prendrait les Kabyles entre

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deux feux. Le signal e^t donné, la manœuvre commence. Embusqués dans les xochers, tapis dans les buissons et le fourré qui le protègent, les gens du chérif engagent une vive fusillade, les chasseurs les abordent à la baïonnette, les pourchassent dans leurs repaires. La cavalerie qui a gravi les escarpements de gauche paraît auprès du marabout et descend à la rencontre de l'infanterie; les Kabyles surpris, hésitent, tentent la fuite, ne songent plus qu'à se dérober à nos coups; mais les soldats, acharnés à la vengeance, les poursuivent sans relâche, sans pitié. Tout ce terrain se couvre de morts et le Bou-Maza, témoin impassible de la nime des siens, s'éloigne en toute hâte sans essayer de leur porter secours. A deux heures commençait l'attaque, à cinq la lutte était terminée, nos soldats essuyaient la sueur glorieuse du combat, et à six heures, blessés et survivants étaient établis au bivouac sur la rive gauche, non loin de l'endroit où flottait le drapeau du chérif.

Cette bonne rencontre où la hardiesse et la décision avaient valu une fois de plus succès pour nos armes, changea la situation des affaires. Le Bou-Maza fut contraint de se retirer dans la partie la plus difficile du Dahra, et plusieurs tribus se rapprochèrent de nous. La colonne d'0rléansvil1e,qui avait alors quelques instants de répit, vint à cette époque réunir ses forces à celles de Tenès, mais leur action commune ne fut pas de longue durée. Elles avaient à peine eu le temps d'exécuter par une marche de nuit un coup de main sur les Ouled-louness, cette tribu, berceau de la révolte, qu'un

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ordre du gouverneur général la rappela près de lui, et le lieutenant-colonel Ganrobert dut pourvoir seul de nouveau à toutes les éventualités. Du marabout Daîssaben-daoudy sur le penchant du coteau qui borde la plaine de Metaourl^non loin de la vallée du Ghéliff, le lieutenant-colonel maintenait le pays par des courses rapides : cherchant partout les moyens de priver le chérif des ressources qu'il trouvait encore dans le pays. Le 45 février les Madiounas, puissante tribu de la subdivision ide Mostaganem, payaient d'un seul coup tout l'arriéré de leurs méfaits, et pour quelque temps du moins était mise hors d'état de venir en aide au Bou-Maza. Ils furent tondus jusqu'à la peau, ces pauvres Madiounas et les plus avides au pillage furent leurs frères de Mazouna, receleurs habituels de leurs rapines. Comme il s'agissait avant tout de diminuer leurs ressources, le lieutenant-colonel n'avait rien trouvé de mieux que de s'adjoindre huit cents hommes de Mazouna. Avec de pareils vautours la besogne serait bien faite. Le spectacle au reste était curieux. Sur les hauteurs^ une partie de la troupe se tenait en observation, maintenant les Kabyles à distance, pendant que le reste des soldats pénétraient dans les maisons *. Alors jarres, burnous, peaux de bouc, haïcks, étaient jetés pêle-mêle devant la porte avant de les livrer aux flammes ; d'autres se répandaient dans les vergers, semant partout la ruine et la désolation, et au milieu de tous, dans cette curée,

1. Les K abyles, on le sait, n'habitent point sous la tonte, mais des maison solides et bien bâties.

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le juif, poursuivant le gain, chargeait ses mulets des dépouilles, ne laissait traîner ni un vase ni un lambeau d'étoffe. Bientôt l'œuvre de destruction, cette cruelle nécessité de la guerre, fut accomplie, et le clairon sonna le ralliement. Peu à peu, durant ce temps, les groupes ennemis semblaient augmenter, l'agitation devenait plus grande, le bourdonnement précurseur se faisait entendre. (]omme toujours le moment du retour fut le signal de l'attaque; de droite, de gauche, de tous côtés, les hurlements et les coups de fusil.se firent entendre en même temps. Nos troupes se retiraient en bon ordre, les lignes de tirailleurs repoussaient toutes les attaques.

Emportés pourtant par l'ardeur de la lutte, plusieurs lirailleurs abusent de leurs cartouches. Les Kabyles s'aperçoivent que le feu diminue, les balles n'arrêtent plus leur élan. Sur un petit plateau qui précède l'Oued- Tancer au moment où l'on allait envoyer des troupes fraîches, ils se précipitent cherchant à les entourer» Le lieutenant-colonel avait prévu ce mouvement, et la petite cavalerie de la colonne, que le capitaine Lapasset accompagnait avec les cavaliers indigènes, avait, par son ordre, suivi au galop un pli de terrain qui dérobait son approche. Ils arrivent, tombent sur les Kabyles, les percent de leur sabre. Le capitaine Lapasset est blessé; on perd quelques hommes; l'ennemi est repoussé au loin, et n'ose plus renouveler son audacieuse attaque.

La fin du mois de février et le commencement de mars se passèrent ainsi en courses continuelles. 11 fallut

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bieo cependant rentrera Tenès, chercher des vêtements de rechange, remplacer les souliers usés, radouber en quelque sorte la colonne. Cela fait, on rejoignit en toute hâte le colonel de Saînt-Ârnaud.

Le 15 mars, laissant le camp établi à Sidi-Yousef, sous la garde des malingres, et d'un bataillon du SS^'de ligne, le colonel se portait chez les Madiounas, toujours prêts à la révolte. Durant la marche, comme Ton arrivait à la vallée de TOued Morglas, le colonel de Saint- Arnaud donna Tordre au lieutenant-colonel Canrobert de suivre les crêtes qui bordaient la rive gauche du petit ruisseau, pendant que le capitaine Fleury, avec son escadron de spahis et soixante chevaux du 5« chasseurs de France, prendraient le milieu de la vallée, prêts à sabrer les Kabyles que les zouaves leur rejetteraient, dénonçant Tembuscade ou l'attaque au gros de la colonne, qui suivait avec le colonel de Saint-Arnaud. A l'extrémité de la vallée, la cavalerie formant un arc de cercle, devait se replier vers les zouaves, à la hauteur d'un plateau rocheux indiqué d'avance.

Le capitaine Fleury s'avançait avec une grande prudence; quelques spahis des mieux montés sondaient à deux cents pas en avant tous les replis de terrain, car, en Afrique, à chaque moment Ton est exposé à voir l'ennemi surgir de terre. Dans la plaine qui paraît la plus unie à l'œil, les eaux creusent souvent des ravines profondes, abris pleins de sûreté. Là s'établissent, comme des oiseaux de proie, les cavaliers enn^nis prêts à profiler de la moindre négligence, et malgré ce danger des

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attaques imprévues, les chefs de colonne sont obligés de lancer, souvent au loin, sans point d'appui, leur reconnaissance de cavalerie. Il faut, à tout prix, battre les Arabes, et on ne le peut qu'en prenant leurs propres armes, la légèreté et la mobilité. Aux officiers à qui ces missions importantes sont confiées, de juger le terrain, le danger, l'occasion. Une grande responsabilité pèse 'sur eut ; avant tout ils doivent ne point attirer d'embarras à la colonne, éviter le danger ou lui tenir tête, mais dominer toujours et triompher de la résistance. C'est ce qui arriva dans cette circonstance aux spahis et aux chasseurs de France; ils avaient tué quelques Kabyles et poursuivaient leur marche, lorsque dans un basfond au milieu des jardins de figuiers, les éclaireurs aperçurent huit cents cavaliers environ, bien montés, bien équipés, entourant le drapeau du chérif. Charger des forces aussi considérables avec cent spahis et soixante chevaux de France, lourds, difficiles à manier et montés par des hommes qui n'avaient point l'habitude de cette guerre, c'eût été commettre une grande imprudence. 11 fallait, sans hésiter, gagner les crêtes, mettre pied à terre et se défendre au fusil, jusqu'à l'arrivée de l'infanterie, qu'un passage difficile avait retardée, puis se lancer dès que l'on aurait un bataillon de soutien, pour recueillir les blessés, se replier au besoin. Le capitaine Fleury donne sur-le-champ l'ordre de faire tête de colonne à gauche au trot. Les spahis, plus lestes et mieux montés que les chasseurs de France, tiennent l'arrière-garde. Cette petite troupe est alors semblable à un vaisseau qui vire de

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bord exposé par le flanc aux coups de la lame, jusqu'à ce qu'il ait terminé son embardée.

Les cavaliers ennemis prennent le galop, rasent les lignes en poussant les hurlements de combat, envoient leurs balles, pénétrant parfois à travers le peloton de tirailleurs. Les plus vigoureux des spahis assuraient ainsi la marche de la troupe. Elle parvient à gagner les crêtes rocheuses. Aussitôt, mettant pied à terre, comme des sangliers acculés, ils vbnt tenir fermes jusqu'à l'arrivée des zouaves qui accourent au bruit de cette fusillade pressée comme les coups de la grêle. Un grand nombre dans les rangs sont frappés. Une balle traverse la cuisse du capitaine en second Biais ;rescadron se battait comme se seraient battues de vieilles troupes d'élite, les chasseurs d'Afrique. Le capitaine Fleury, droit sur ses étriers, veillait à tout, plaçant des hommes sûrs aux postes les plus dangereux, les entraînant par son sang-froid et son ardeur. Le grand cheval bai qu'il montait, un colosse, piaffait sous les balles, car, point de mire des Arabes, elles volaient autour de lui. Comme, d'un bond, il le lançait pour donner un ordre, un cavalier ennemi, plus adroit, l'ajusta. La balle, traversant le poitrail, abat le noble animal sur le rocher, et dans la chute^ la cheville du capitaine Fleury est démise; mais, en pareil moment, le sang court vite et, tue la douleur, celui qui commande n'a pas le temps de souffrir. Ali, le trompette, amène son cheval et le donne à son chef. Les zouaves arrivent au même instant. L'aspect du combat change aussitôt. — «En avant! en avant! » la sonnerie

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commande la charge, les spahis reprennent Félan et suivent leurs officiers au gros de la n)êl(^; les zouaves les appuient en courant, et les Arabes se dispersent comme des sauterelles chassées par le vent. Quand» de nouveau, ils se rapprochent pour l'attaque, plus d'un brave cavalier atteint par le sabre, faisait défaut. Le lieutenantcolonel Ganrobert, ralliant toute la troupe, reprit la direction de la colonne. Morts et blessés se fusaient contre-poids sur les cacolets, et les chasseurs d'Orléans protégeaient l'arrière-garde avec leurs grosses carabines. Un groupe de cavaliers qui se tenait à petite distance, reçut une de leurs décharges. 11 tourbillonna et disparut. Le soir, un transfuge apprenait que le Bou-Maza lui-même avait le bras cassé, et citait le nom des gens de marque, atteints par nos balles, percés par le sabre des spahis.

Les colonnes se portaient un mutuel secours, réunissant par moments leurs forces pour frapper un coup décisif, achever de rompre le faisceau, ramener la tranquillité. La fin de mars, le mois d'avril tout entier et le commencement de mai fnrentemployés à des marches sans fin, à des surprises et à des combats. Tantôt les troupes de Tenès opéraient de concert avec les. troupes d'Orléansville, tantôt avec celles de Mostaganem : l'œuvre laborieuse avançait toujours. Le 10 mai, quittant le gé« néral Pélissier tenu de Mostaganem, le lieutenant-colonel , marchait ters les Àchachas, les seuls du Dahra qui n'eussent pas de nouveau subi le joug. Douze com. pagtiies sans sacs gravirent les pentes boisées des Acha^

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chas, et formant l'éventail sur le plateau, au milieu des vergers de figuiers et des lentisques, marchèrent dans la direction de la mer. Plus d'une fois, les difficultés du terrain les arrêtèrent; de^ Kahyles embusqués en profitaient pour tirer en sûreté. Enfin Ton atteignit les escarpements du rivage. Dans ces grandes roches, bizarrement entassées comme un chaos, on voit les Kabyles courir et ramper. Les soldats ardents à la recherche fouillent les replis^ ces fanatiques se défendent avec acharnement, chaque pierre est un rempart, chaque ravine, un abri. Le cercle pourtant diminue, le serpent resserre ses anneaux. A travers ces rochers qui, par instants, se creusent et s*entr'ouvrent, pour s'entasser plus loin en blocs énormes surplombant la mer elle-même, le roulement des fusils courait comme un lointain orage. Pourchassés d'embuscades en embuscades, de retraites en retraites, la mort les atteint enfin. Us luttent encore, mais la terre leur fait défaut. Alors, ils s'élancent dans la mer, y cherchant un abri contre nos balles. Les chasseurs d'Orléans les visent comme des goélands. Ils nagent au loin, évitant la portée des coups. Les courants du large saisissent ces malheureux, les entrsdnent dans la haute mer. Ils se débattent, disparaissent un à un.

Ce fut le dernier effbrt de l'insurrection dans le Dahra. Le soir, les chefs des Achachas imploraient l'Aman, et, à quelques jours de là, le maréchal Bugeaud apprenait de la bouche même du lieutenant-colonel Canrobert celte bonne nouvelle. Durant la glorieuse campagne d'hiver qui

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venait de se terminer, le vieux maréchal avait une fois encore dominé le pays. Aussi un légitime orgueil brillait sur son front; lorsqu'il réunit les officiers d'Orléansville avant de continuer sa route vers Alger: « Messieurs, disait-il, une armée qui sait obéir, une armée qui sait souffrir, est la force et l'espoir d'un pays. Vous avez montré durant cet hiver ce que vous valiez. Le temps ne vous fera jamais faillir à la France. »

Depuis lors, le temps a prouvé que le maréchal avait dit vrai.

LE KHAMIS DES BENI-OURAGH

LA YIB AUX AYANT-POSTBS THOMAS MOORB — LA LEGION ÂTRANGÂRB

Le pansage du soir venait d'être terminé dans le peloton du A^ chasseurs à cheval d'Afrique^ laissé depuis trois semaines par la colonne de Mostaganem à trente lieues de la côte, dans les montagnes des Beni- Ouragh, pour renforcer la petite garnison du postemagasin du Khamis. Ce poste se nommait ainsi d'un marché où le khamis^ — le cinquième jour, c'est-à-dire le jeudi de chaque semaine, — la puissante tribu kabyle des Beni-Ouragh venait, comme autrefois les gens des fiefs dans notre vieille France, échanger les nouvelles et causer des affaires publiques, tout en se livrant au commerce. On était en juillet 1845, à la veille de la grande révolte. Depuis deux mois, une a^^tation sourde

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se faisait remarquer parmi ces populations sauvages ; les coupeurs de route avaient reparu ; des messagers envoyés de l'ouest s'en allaient, de gourbi en gourbi^ porter les paroles de révolte, les lettres du sultan de l'Hadj-Abdel'Kader. Le général de BourjoUy crut nécessaire de raffermir notre autorité en enlevant les fauteurs de désordre au moment même oà ils tenteraient de semer l'agitation dans le pays. Deux cents grenadiers d'élite et vingt-cinq cJievaux reçurent donc l'ordre de rejoindre au Khamis le chef de bataillon Manselon, de la légion étrangère, commandant le cercle. Cette force n'était pas assez considérable pour exciter la défiance, et, réunie à la petite garnison du poste, elle permettait, si l'occasion se présentait, d'exécuter des coups de main de nuit, de châtier par des marches rapides ceux qui donneraient asile à nos ennemis.

Après plusieurs mois de courses, pendant que nos camarades, revenus à Mostaganem, respiraient la brise de la mer, nous avions tendu les cordes du bivouac au pied des murailles du fort du Khamis, sur un petit jdateau exposé à l'ardeur du soleil et au vent brûlant qui arrivait de la vallée de l'Oued-Riou. Un carré de murs entouré de fossés, ayant à chaque angle un bastion ; dans l'intérieur des magasins, quelques baraques en planches et en pisé; — tel était le poste du Khamis, où trois cents hommes d'infanterie, gardant cent mille rations, vivaient durant l'année entière. Le Riou, torrent eff'royable en hiver, ruisseau de trois pouces de profon-, deur et de dix pieds de large en été, rasait le pied da

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mamelon et arrosait un beau jardin, où la garnison cultivait, à l'ombre des grenadiers et des figuiers, les choux et les ^carottes destinés à l'ordinaire de la troupe. Les montagnes, du côté de l'est, étaient couvertes de bois de pins maigres et rabougris ; à l'ouest, les collines de terre, verdoyantes au printemps, grises maintenant et crevassées par le soleil, offraient un triste spectacle; mais, vers le sud, Tœili en remontant dans la vallée, n'était arrêté que par le rideau de montagnes où l'on distinguait, comme dans un nid d'aigle, la demeure du vieux Mobamed-bel-Hadj, le chef respecté de tout ce pays. Dans la direction du nord, pourtant, l'étendue embrassée par le regard était plus grande encore : une pente douce conduisait du petit fort à ane plaine de forme ovale, où se tenait le marché ; à droite, un ruisseau bordé de lauriers-roses, arrivant d'une vallée qui menait à Orléansville par les terrains difficiles des Sbéahs, les hardis voleurs, mêlait seseaui^ àTOued-Riou. Deux lieues plus loin, la rivière tournait et semblait, tant les crêtes de montagnes se rapprochaient, disparaître sous une voûte; des murailles de terre s'étageaient à l'horizon, et les arêtes dentelées se détachaient du ciel bleu, où, depuis trois mois déjà, l'on ne voyait plus un nuage. Dès que la trompette eut sonné le demi-appel, les chasseurs replacèrent les brosses et les étrilles dans leurs musettes. Tandis que le maréchal-des-logis Leretz venait prendre les ordres pour le lendemain, un homme de chaque tribu (les chasseurs appelaient ainsi leur association de route) s'en allait aux cuisines chercher la soupe du

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soir* On nommait cuisine le trou creasé en terre où brûlait le feu et bouillait la marmite, posée sur deux pierres. C'étaient là les nombreux fourneaux de nos chasseurs. Ghevety en les voyant, eût souri de pitié ; mm ils suffisaient, je vous assure, pour cuire le morceau de bœuf, le râ et le haricot réglementaires.

— Rien de nouveau, mon lieutenant, me dit le maréchal-des-logis, et, selon Pusage militaire, il attendit, le carnet à la main, que je lui fisse connaître les ordres.

— Cest bien, répondis-je ; demain soir, à l'appel du pansage, je passerai une inspection générale.

— A quelle heure, reprit-il lorsqu'il eut fini d'écrire, la corvée du fourrage?

— Elle aura lieu en même temps que celle du poste. L'adjudant de la légion vous informera de l'heure prescrite par le commandant. Un tiers des hommes restera ; vous veillerez à ce que les autres choisissent du bon chaume et bourrent bien les sacs. Il faut profiter du repos pour remettre nos chevaux en état. Nous avons eu deux cents rations d'économie dans les deux premiers mois du trimestre, nous n'avons pas à craindre trop perç^ ^ : vous forcerez donc le prochain bonde fourrages, et Ton donnera un quart d'oi^e de plus aux chevaux que je désignerai demain après l'inspection. Quel est le brigadier du jour ?

i. Les bons que les officiers remettent aux comptables pour toucher les rations allouées aux bonunes et aux chevaux se règlent tous les trois mois, et tout ce qui dépasse l'allocation réglementaire est imputé à l'officier signataire du bon, qui rembourse l'État par retenue de solde.

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— C'est Jacquet.

— Vous lui direz de faire une ronde cette nuit à une heure; il me réveillera et m'en rendra compte.

— Vous n'avez pas d'autres ordres, lieutenant?

— Aucun.

Portant alors la main à son phécy, petite calotte rouge qui remplace le bonnet de police dans les régiments de chasseurs d'Afrique, le maréchal^es-logis passa le long des tentes pour prévenir les chasseurs, afin qu'ils pussent commencer dès ce moment, si bon leur semblait, à mettre leurs effets en ordre. Ayant jeté un dernier coup d'œil sur notre bivouac, je traversai la planche qui servait de pont pour pénétrer de ce côté dans l'intérieur du poste. — Tout autour d'une tour carrée, ayant au centre pour unique ornement un débris de colonne romame et un cadran solaire, on avait construit des baraques où l'infanterie couchait dans de mauvais hamacs, les trois chambres réservées aux officiers, et le petit pavillon composé de deux pièces, pompeusement surnommé le palais du commandant supérieur. Les magasins et l'hôpital se trouvaient dans une seconde cour, près de la rivière. Le lieu, comme on le voit, était loin d'être gai. Seul, un grand arbre, soigneusement conservé, reposait un peu le regard et abritait la maison du commandant. Cet arbre était devenu le rendez-vous général, le salon du camp. Là, tout en buvant l'absinthe, boisson favorite de l'armée d'Afrique, les officiers de la l^on étrangère venaient, le poids du jour passé, échanger les nouvelles, les anec-

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dotes, et aussi les médisances, car au Khamis de Béni- Ourafi^h, comme à Paris, la langue humaine va son train.

Quand j'entrai dans la cour du poste, plusieurs de ces messieurs étaient déjà réunis, les uns officiers irançaiSy les autres brevetés au titre étranger, tous d'une origine aussi disparate que les soldats placés sous leurs ordres. La légion étrangère présente une singulière physionDmie. Ils sont là de tous les pays, de tous les coins du monde. Les uns, sortis on ne sait d'où, après avoir mené une vie d'aventures, erré comme le Juif errant, viennent chercher le repos en courant l'Afrique. Un grand nombre, bien nés, bien élevés, mauvaises têtes, enfants prodigues de l'Europe entière, ayant encore de toutes leurs folies sauvé du cœur, demandent sous un nom supposé au drapeau de la France protection et appui contre eux-mêmes. Aussi, quand les recherches d'une famille pour retrouver un des siens dnt été vaines, lorsque toutes les polices du monde sont en défaut, il reste encore une ressource dernière : écrivez au colonel de la légion étrangère; presque toujours il vous rendra cdlui que vous désirez. J'ai vu, pendant que j'étais au Khamis, le fils d'un conseiller aulique de l'empire, le neveu d'un cardinal, le fils d'un banquier de Francfort, retrouvés ainsi presque en même temps. Dans cette Babel, le chinois seul n'est pas parlé. Italiens, Prussiens Portugais, Russes, Espagnols, ont des représentanU. Il faut une main de fer pour plier dans un même moule des élénïents si divers; aussi la discipline ne connaît

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pas l'indulgence. Malheur à qui désobéit I le conseil de guerre est sans miséricorde, et la justice prompte.

Des trois officiers qui m'avaient précédé sous Tarbre, un seul servait au titre français: c'était M. D..., le frère d'une personne à laquelle des succès de théâtre et des aventures de tribunaux ont dofmé un certain renom ; taciturne, rarement de bonne humeur, fort brave soldat, Ixm camarade, assurait-on. L'autre arrivait en droite ligne de Perse, d'où, un beau matin, ennuyé du service du chah, il était parti, emportant pour toute fortune la décoration du Soleil. Comme il avait rendu, en ces pays lointains, des services à la France, il reçut un brevet d'officier étranger dans la légion. Petit homme aux cheveux châtains, à la barbiche d'un blond ardent, le nez gros, les traits forts, ayant deux yeux bizarres et une cervelle plus étrange encore, il discutait, il disputait sur toutes choses. La pohtique pourtant avait la préférence. Déjà il se déclarait républicain, et il pratiqua avec tant de conviction les maximes des frères et amisy que i'on dut^ même après la révolution de février; le prier de s'éloigner de la légion. Quant au troisième, celui-là avait une distinction de manières et de figure toute particulière : de beaux cheveux noirs, un teint charmant, le nez r^^ier, l'œil limpide et brillant, plein d'intelligence. Un léger accent le faisait reconnaître pour Irlandais. Curieuse existence que celle de ce jeune homme qui, d'Angleterre et de l'Inde, où il avait fait la guerre, se retrouvait, au Khamis des Beni-Ouragh, officier dans la légion étrangère, lui le fils d'un grand poète, le filleul

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de Byron, l'enfant de Thomas Moore! Par quel accident était-il arrivé là? Je crus le deviner alors en le voyant bien souvent regarder un portrait de femme admirablement beau, en rapprochant quelques paroles échappées dans nos longues causeries : un enlèvement, je crois, l'obligation de s'éloigner durant plusieurs années, et le bienveillant i^pui du roi Louis-Philippe, qui lui avait ménagé un asile dans notre Afrique ! Mais le lieutenant Moore espérait bientôt revoir sa patrie, rejoindre celle dont il était séparé. Hélas! quand il me parlait de ses espérances, il s'animait, son r^^ard ^incelait; moi j'écoutais avec terreur la toux sèche succédant à ces éclairs ; je voyais avec e£froi les plaques rougeâtres qui couvraient les pommettes de ses joues. Tous l'avaient en affection, et il s'accommodait à tous. Depuis mon arrivée au Khamis, nous ne nous quittions guère. J'aimais son esprit rapide et prompt, les poésies de son père, qu'il me récitait, et les vieilles histoires d'Irlande qu'il racontait souvent.

Comme j'arrivais sous le grand arbre, notre maître d'hôtel, ou, pour parler plus vrai, le soldat attaché au service de la cantine, vint nous avertir que le dîner était prêt. Un grand hangar, chambre à coucher de trois de ces messieurs, servait de salle à manger. Nos camarades nous avaient précédés et s'asseyaient déjà autour des morceaux de bois à peine équarris et des planches de caisses à biscuits qui formaient la table. Quant aux cuillers de fer étamé, elles étaient brillantes de propreté, les assiettes bien lavées, et les ragoûts, malgré nos

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modestes ressources, dignes du maître coq, .un certain Bavarois de naissance, ancien premier aide de cuisine chez M. de Talleyrand. Fier de sa noble origine culinaire, de temps à autre ce grand cuisinier tentait encore des expériences, afin, assurait-il, de se conserver la main. Il est vrai que le vin, en tombant sur les lesiettes, laissait une large tache d*un bleu indigo admirable; mais estomacs et appétits étaient trop jeunes' pour que ces petites misères fissent grande impression. Somme toute, si le diner laissait parfois à désirer, le café était toujours à point, la soirée superbe, le tabac kabyle excellent, et nous passions à le déguster de fort bonnes heures. Le commandant Manselon, homme de manières affables, juste, intelligent, énergique, restait ordinairement durant la soirée avec nous. Ceux-là seuls qui sont allés dans les pays du midi pourront comprendre le plaisir de nos veilles, les douceurs de la nonchalance, le bonheur que Ton éprouve à respirer quand la nuit arrive, n est si bon de se sentir vivre, sans souci, sans inquiétude, éprouvant un bien-être ineffable! Que de fois, ainsi étendu avec Moore sur un tapis auprès de ma petite tente, à côté de mes chevaux, j'oubliais les heures durant ces nuits admirables où le ciel d*un bleu sombre resplendit de la clarté de millions de pierres précieuses! la lumière transparente de la lune répandait le calme sur la vallée, sur la montagne, tandis que par moments ses mobiles clartés donnaient aux grandes arêtes de terre la mystérieuse apparence de &ntûmes. Tout, alors, jusqu'au pas régulier de la sen-

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tinelle veillant enveloppée de son manteau blanc, portait à la rêverie. Il fallait, je vous Tassure, se faire violence pour regagner sa tente. Le matin, en revanche, un rayon ardent du soleil perçant la toile se chargeait bien de nous jeter à bas du p^t châssis sur lequel on prenait son repos. Avec le poiQt du jour commençaient les devoirs du service, les mille soins nécessaires dont chacun comprend l'importance, car ils vous assumnt une bonne troupe dans la circonstance critique. Làbas, ces détails minutieux ne sont point pénibles comme en France; on s'y livre avec intérêt. Les officiers ressemblent aux chasseurs qui préparent soigneusement eux-mêmes l'arme à l'aide de laquelle ils abattront le gibier. Rien n'échappe à leur attention. Après le déjeûner, on allait faire la sieste dans un beau jardin, sous les figuiers, dans des hamacs suspendus aux branches; puis, le dîner fini, commençaient ces soirées si belles qui duraient l'été entier.

Telle était, pendant la paix, l'existence au poste du Khamis. Une semblable vie, s'écoulant ainsi dans un petit fort, situé comme au centre d'une coupe, d'où Ton n'aperçoit que les montagnes et le ciel, paraîtra sans doute monotone. 11 n'y avait pas trace de luxe. Le drapeau planté sur la muraille dont la garde était confiée à notre honneur rappelait seul la France; mais l'isolement, la solitude même, cette terre d'Afrique enfin, semblent vous apporter des sentiments élevés, une vertu qui pénètre. L'ordre et la fermeté dont vous êtes entoura sont une source de contentenient . Pu pa.rtage du danger

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avec les hommes que Ton commande naissent une mutuelle intimité, un attachement véritahle. Bien souvent alors je me suis rappelé l'histoire de Samson racontée dans la Bible; elle me semblait la plus belle allégorie militaire. — Sans la tête qui les porte, les cheveux de Samson ne sont rien; sans les cheveux qui couvrent se tête, Samson est privé de force : — ainsi du chef et du soldat.

Notre bivouac &isait d'ailleurs plaisir à voir : deux cordes, à chacune desquelles s'attachaient les entraves de douze chevaux, étaient tendues parallèlement au fossé du fort; derrière les rangs, chaque cavalier avait sa chambre, c'est-à^lire les six pieds de long et les deux pieds de large nécessaires à l'homme pour dormir sur la terre nue. Les chasseurs étaient partagés en réunions ou tribus de quatre hommes vivant ensemble sous des tentes de toile hautes de trois pieds. Ces tentes se divisaint en quatre morceaux, afin de rendre dans les marches la charge plus légère. A l'arrivée, les morceaux de toile étaient réunis, les piquets fixés en terre; l'on étendait de la paille ou des branchages; les selles servaient d'oreillers; puis, la nuit venue, les chasseurs, se serrant les uns contre les autres, dormaient, ma foi, mieux que beaucoup dans un lit de plume. Tout léger que soit cet abri, il a sauvé bien des soldats en les préservant des rosées humides de la nuit et des pluies torrentielles de l'hiver. Les faisceaux bien formés, les tentes alignées, les chasseurs toujours propres, donnai^t de la coquetterie à ce bivouac. Jamais on n'eût

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rencontré un des hommes de ce corps dont le pantalon de corvée ne fût pas d'une blancheur irréprochable. C'était une tradition du régiment. Les officiers avaient Tordre d*y veiller avec le plus grand soin : rien^ en e£fety n*influe conmie le manque desoins et la mauvaise tenue sur le moral et la vigueur d*une troupe.

SU en était ainsi les jours ordinaires, pour les inspections chacun faisait merveille, et le lendemain, lorsque je passai, suivant Tordre donné au maréchal-de»logis, la revue du peloton, je n'eus pas une observation à faire. Chaque cavalier seulement plaidait en faveur de son cheval, le déclarant maigre et mal portant, afin d'obtenir pour son ami le supplément de ration. Tous, jusqu'aux animaux attachés à la suite, étaient d'une tenue irréprochable.

C'est là encore un des traits du caractère de ces hommes : vous ne trouverez pas une troupe qui n'ait son chien choyé, fêté conmie Tenfant de la maison. Celui du peloton, gros comme les deux poings^ tout blanc, avec une large tache noire sur Tœil gauche, était bien le plus rusé, le plus charmant enjôleur que j'eusse jamais rencontré. Des mines impayables, des agaceries sans fin, tiraient toujours M. Tic-roc d'embarras. Que la marche fût longue, Tic-Tac aboyait et grossissait si bien sa petite voix, qu'un chasseur, quittant son étrier, tendait le pied; alors Tic-Tac s'élançait,et en deux bonds avait gagné la selle. Là, debout sur l'arçon, fier comme un roi, il semblait narguer les chiens d'infanterie, qui s'en allaient tirant la langue, trdnant la patte. Quand Tic-

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Tac se voyait oublié dans la distribution des vivres, il se plaçait devant une gamelle, et prenait la position du soMai qui présente les armes. La grimace était si drôle, que chacun partageait son biscuit avec ce s.... Tic-Tac, conmie ils disaient. On rira sans doute. Pourtant c*est avec ces riens-là, ces amusements d'enfants, que les esprits se maintiennent alertes et dispos, qu'une troupe conserve la santé et la vigueur. Pu* tous ces moyens, en Afrique, on cherche à tenir les soldats en belle humeur. Le soir vous eussiez vu les hommes de notre petite garnison jouer conune devrais collégiens au chat et à la souris. Deux soldats, les yeux bandés, étaient attachés par deux cordes d'égale longueur à un même piquet. La souris tient dans sa main deux petits morceaux de bois qu'elle frotte sans cesse l'un contre l'autre, le chat est muni d'un gros tampon. La souris doit chercher à l'éviter, le chat s'efforce de l'atteindre; mais, comme ils sont aveugles l'un et l'autre, ils se prennent dans leurs cordes, se rencontrent, se culbutent, tout cela aux grands éclats de rire de la galerie, qui fait cercle et se tient les côtes. D'autres fois, un loustic répétait les pantomimes de la foire, ou bien tous écoutaient les chœurs de chanteurs que l'on avait organisés dans la légion. Sous la direction d'un ancien musicien, ils exécutaient en partie des morceaux d'opéra, de vieux chants religieux, des lieder allemands, et peut-être jamais musique ne m'a fait plus grand plaisir. L'on évitait ainsi la nostalgie, mal épouvantable qui décime les régiments, lorsqu'une fois il s'empare d'une troupe.

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L*été,la chose était facile, le climat venait en aide; mais rhiver^ lorsque durant des mois entiers la pluie tombe sans interruption, sans répit, il fallait inventer mille ruses, et surtout on changeait la garnison plus souvent

Les officiers, outre la chasse, avaient une ressource précieuse : ils pouvaient lire et travailler. Par les soins du ministre de la guerre, et sur l'avis du conseil de santé des armées, une bibliothèque militaire avait été établie dans chaque poste. Composées de quatre cents volumes environ, sciences, littérature ou beaux-arts, de ces livres que Ton retrouve toujours avec plaisir, ces bibliothèques firent dispariûtre les nostalgies qui ravageaient les postes avancés; mais cette mesure utQe eut aussi un autre effet : elle donna à quelques officiers le goût des travaux sérieirx, la culture de Tesprit à un degré que Ton ne renc(mtre point ordinairement parmi les gens de guerre. Les uns poursuivaient des recherches scientifiques, étudiaient les antiquités, rédigeaient des mémoires; les autres s'effbrçaient de connaître la langue, les mœurs et les choses du pays. 11 va sans dire qu'au Khamis ces derniers, — et j'étais du nombre, — avaient pour ami le vieux Kohamed-bel-Hadj, le rusé montagnard qui, sous l'autorité de la France, commandait toute la contrée.

Pendant de longues années, Mohamed-bel-Ha<y mena ses gens brûler la poudre contre nous; mais enfin, vers 1843, fatigué de la lutte, il vint, entouré des vieux de la tribu,^ faire sa soumission au maréchal Bugeaud. — « J'ai été ton ei^^emi le plus acharné; tu m'as vaincu,

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lui dit-il. Je me soumets franchement à toi, monseigneur maréchal, et tu peux compter que je serai aussi fidèle à la parole que je te donne, que je Tai été à Abd-el- Kader. Si tu es humain envers les populations qui m'obéissent, je serai à toi pour toujours. Sache que la parole d'un fieni-Ouragh est proverbiale ; tous les Arabes savent ce qu'elle vaut. Je dirai à Abd-el-Kader que la tribu entière lui a sacrifié ce qu'elle possédait; que je lui ai sacrifié six fils morts dans les combats, que maintenant nous ne pouvons rien faire pour lui, puisqu'il ne peut plus nous protéger contre toi, que nous t'avons donné notre foi, et que nous voulons y rester fidèles. »

Mohamed-bel -Hadj mentait avec l'impudence d'un Beni-Ouragh en parlant ainsi, car la mauvaise foi de cette tribu est aussi notoire dans la plaine que la mission du Prophète. Malgré ces mensonges, je l'aimais. Son œil gris à demi voilé, son sourire de bonne humeur, plein de finesse, lui donnaient l'air de l'un de nos paysans normands. Cupide, souple, retors, courageux avec cela, hardi même au besoin, avare et parfois prodigue, enveloppant enfin tous ses vices d'un voile de bonhomie candide, — tel était ce vieux drôle, chargé de mauvaises actions et d'années, il nous amusait surtout, quand il commençait ses lamentations et parlait de la douleur que lui causaient ses fils, car il lui en restait encore trois. — L'aîné ressemblait d'une façon singulière h l'émir. C'était le bras droit de Bel-Hadj, son repos, son espoir, la consolation de ses vieux jours; mais

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