‹ Souvenirs de la vie militaire en AfriqueChapitre 12 sur 24 · LE KHAMIS DES BEN1-0URA6H · texte numérisé non relu

LE KHAMIS DES BEN1-0URA6H

Qjilali, qui foisait de Topposition à son père, et Caddour, le {dus jeune, ceux-là avaient été conçus dans un jour de malheur : ils étaient Topprobre de sa famille, le fiel -de sa vie, que sais-je encore? — Le fait est que Pjilali faisait par son ordre le métier des princes héritiers en Europe; en cas de revirement de fortune, Bel- Hacy croyait prudent de rester en bons termes avec nos ennemis, et Djilali lui servait d'intermédiaire. Quant à Gaddour, il le mettait parfois réellement en colère, bien qu'il le fît aussi souvent rire, parce que Gaddour, mauvais sujet, toujours sans argent, venait sans cesse frapper à sa cassette, puis vendait les chevaux, les mules, et il fallait les remplacer. Le fils de Bel-Hadj, le Montmorency des Beni-Ouragh, ne pouvait marcher à pied comme un mendiant. Un matin, je vis Gaddour rôder autour de ma tente. — Bon I me dis-je, il vient chercher quelque chose, et j'attendis sans avoir l'air de m'apercevoir de son manège. Un instant après, Gaddour était assis près de moi> et demandait du feu ; je lui en fis donner. Il resta silencieux ; enfin :

— Ton père a-t-il de beaux chevaux dans ton pays?

— Oui.

— Plus beaux que ceux du mien?

— Ils sont d'une autre race.

— Pourquoi ne t'en envoie-t-il pas un?

— U faudrait traverser la mer.

— C'est vrai.

U y eut alors un nouveau silence. Pour moi, dès les premières paroles, rien qu'à ses détours (car un Arabe

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se croirait perdu, on pourrait presque dire déshonoré, s'il allait droit au but), je vis que Caddour voulait vendre son cheval. Comme Tanimal était excellent, je résolus de Tacheter. Quand le Kabyle eut aspiré une dizaine de bouffées de tabac, il reprit, en me montrant du doigt un de mes chevaux attachés tout près de nous:

— D'où vient ton cheval gris ?

— Du Chéliff.

— Les chevaux du Ghâiff sont bons» mais ceux de la montagne valent mieux; ils sont plus lestes et plus adroits.

— Tu dis vrai.

— Pourquoi n'en achètes-tu pas un?

— Ceux que l'on amène au marché sont mauvais.

— Veux-tu que je t'en cherche?

— Non, j'ai le temps.

Il y eut encore un nouveau silence, pendant lequel Caddour sembla de plus en plus occupé de sa pipe; enfin, comme moi aussi j'avais l'air de songer à autre chose, il fallut qu'il parlât.

— Si je te trouvais un cheval semblable à mon cheval bai^ tu donnerais bien deux cents douros^?

— Non, ton cheval et ta mule ne valent pas plus de cent vingt douros, et le cheval seul n'en vaut pas quatre-vingts.

— Quoi! Par ma tête, ton œil pour les chevaux a donc un voile? La jument du Prophète n'en a jamais

i. Le douro vaiit 5 fr/AOc.

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enfanté un dont le pied fût plus sûr. Il sait attendre Teau des journées entières ; c*est un de ces cheyaux au jarret vigoureux qui disent à Faigle : « Descends, ou je monte vers toi».

Pendant que, sous prétexte de défendre l'honneur de son cheval, il me disait toutes ces belles paroles^ je fis signe à mon ordonnance de m'apporter un sac d'argent que je destinais à Tachât d'un cheval. Quand le chasseur me le remit, je le laissai tomber comme par maladresse, et les douros roulèrent sur le tapis. Les yeux de Caddour étincelèrent.

— Tu as là beaucoup d'argent. Qu'en veux-tu faire ?

— Tu te trompes; il n'y en a pas beaucoup. J'envoyais ce sac au commandant; mais, grâce à ma maladresse, le voilà sur le tapis. — Puis, comme me ravisant, moitié riant, moitié sérieusement : Ma foi, si tu le veux je prends ton cheval et ta mule; toi, tu prendras cet argent.

— Combien y a-t-il ?

— Compte, si cela t'amuse; pour moi, je le sais. Caddour se mit à compter les pièces une à une, les

touchant avec délices, s'enivrant à la vue de l'argent, et quand il eut fini et répété entre ses lèvres : Ceut vingt douros ! — il me dit :

— Mon cheval et ma mule valentdeux cent cinquante douros.

— Tu crois ! Moi je ne pense pas. S'il en est ainsi, tu aurais tort de les vendre. Au reste, cela m'est égal, je n'en ai pas besoin. Parlons d'autre chose.

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Je dis alors au chasseur de remporter Tsa-gent. Caddour ne quittait pas le sac des yeux ; quand il vit le chasseur s'éloigxier bien réellement, il me prit le bras, et, me regardant:

— Je les donne comme tu Tas voulu; fais apporter Taisent.

— Soit. Envoie-les chercher; quand ils seront là et que je me serai assuré de leur état, je te les paierai.

— Ils sont là.

Un de ses serviteurs les tenait en effet à quelques pas. Les bétes étaient en bon état : je les payai, et elles furent attachées à ma corde. Il n*y avait pas une heure que le marché venait d'être conclu, quand Mohamedbel-Hadj arriva lui-même à son tour et tout éploré.

— Qu'as-tu fait là, me dit-il, toi que je tenais pour mon ami? Tu as acheté le cheval de mon fils Gaddour ; c'est le meilleur cheval des Ouled-Rhouidem.

— Si le cheval de Gaddour est le meilleur des Ouled- Rhouidem, je suis bien aise de l'avoir; mais laisse-moi tranquille. Gaddour est assez grand pour vendre ou acheter des chevaux, si bon lui semble. Je suis de mauvaise humeur; ainsi ne me fatigue pas de tes lamentations.

Gelui que je traitais ainsi était le chef qui, sur un signe de son doigt, pouvait niettre tout le pays en armes, dont les Kabyles baisaient avec respect le burnous. Gomme il s'était tu : — Tiens, repris-je, prends ces deux foulards, je les ai fait venir de Mostaganem pour toi.

Le moyen était infaillible. J'aurais pu à ce prix

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acheter en paix tous les chevaux de Gaddour, car Bel- HadUv malgré son âge, venait de se remarier. Il était amoureux fou d'Aîcha, sa jeune femme, toujours en quête de surprises pour elle, et ces foulards allaient servir à la parure de celle qu'il aimait. Pour un foulard de plus, il se serait, je crois, fait battre volontiers; il m'aurait baisé la main, lui que j^avais vu trois semaines auparavant venir avec un si grand air à la tête de sa tribu apporter la diffa à la colonne qui bivouaquait au Khamis. Dans cette occasion solennelle, Bel-Ha4i était arrivé à cheval, accompagné de ses chaous, suivi de trois cents hommes à pied, portant, embrochés à de grands bfttons, des moutons rôtis tout d'une pièce; trois cents autres s'avançaient ensuite avec d'énormes plats de noyer remplis de couscouss cuit à la vapeur de la viande; puis venait une suite immense chargée de ragoûts, de pâtisseries de toute sorte. Depuis ce fameux dîner donné dans les cootre-allées des Champs-Elysées à huit régiments qui passaient à Paris, en revenant d'iéna, jamais soldats ne firent meilleure chère. 11 n'y avait pas, comme autrefois à Paris, Palu, le célèbre maître d'hôtdde la ville, et ses vingt maîtres d*hôtel, aides de camp, toujours au galop sur la chaussée, veillant à ce que rien ne manquât au service; mais les chaous du bureau arabe avec leurs bâtons surent fort bien se tirer d'embarras et faire arriver à chaque corps les mets qui lui étaient destinés, tandis que Bel-Hadj, ses fils et leur tribu rendaient ainsi hommage à la souveraineté de la France.

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L'influence de Mohamed sur les Benî-Ouragh était due autant à une conduite habile qu'au prestige des souvenirs de race. Le jeudi de chaque semaine surtout, le patronage de ce chef s'exerçait dans sa plénitude, soufi la surveillance de l'autorité firançaise, et un observateur attentif pouvait, durant cette journée de marché, tout en assistant à I'uq des {dus curieux épisodes de la vie arabe, se rendre compte du double but atteint par l'établissement des postes-magasios. Le petit fort du Khamis, dépôt de munitions et de vivres, construit, conmie tous nos postes de l'intérieur en Afrique, sur une ligne parallèle à la mer, permettait à nos colonnes de s'avancer durant la guerre sans traîner à leur suite un lourd convoi, les rendait enfin aussi mobiles que l'ennemi. Placés sous le commandement d'officiers choisis, ces postes servaient d'éclaireurs pendant la paix. Se trouvant au centre des nouvelles et des rapports, ayant une police spéciale, les officiers devaient rendre compte des moindres symptômes d'agitation qui pouvaient se manifester parmi ces turbulentes populations des montagnes. Aussi tous les postes avaient-ils été établis près d'un marché; car en Afrique le marché n'est pas seulement un lieu de transactions, c'est surtout le bazar des nouvelles> et pas un Arabe ou un Kabyle ne manque

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d'y assister. Le jour du marché, quittant leur repos et leur silence, on les voyait. Kabyles et Arabes, arriver de tous côtés, des montagnes,. des vallées, de chaque sentier, les uns conduisant des moutons, d'autres des bestiaux, plusieurs amenant des charges de blé, les fôves, la laine ou l'étoffe fabriquée, mais tous en armes, beaucoup même venant seulement avec leurs fusils et ce bâton noueux dont un seul coup rompt les têtes les plus dures. Le Juif au turban sale poussait, lui aussi, ses mulets écordiés, et déballait ses caisses à la place que le caïd préposé à la police lui faisait indiquer, dressant sa petite tente en mauvaise toile de coton pour les mettre à l'abri du pillage. Presque toujours les premières heures étaient uniquement consacrées aux transactions du commerce. Les bouchers dépouillaient les moutons qu'ils avaient égorgés en prononçant la formule du Koran, besmdahj louange à Dieu, et suspendaient des chairs à leurs étaux formés de trois petits sapins, dont les branches coupées à deux pouces du tronc servaient de crochets. Les propriétaires de bestiaux se tenaient accroupis auprès de ^urs bêtes, attendant l'acheteur. Le marchand de poules, de blé, de maïs, de fèves, le vendeur de sel, criaient, parlaient, se disputaient pour un sou; mdsle plus affairé, celui dont on entendait toujours la voix et les lamentations, c'était encore le Juif. Comme partout intermédiaire des transactions, tour à tour il brocantait, vendait, volait. Le Juif est en Algérie le marchand de cotonnades, le fournisseur de poivre, de clous de girofle, de sucre et de café; il tient le noir d'antimoine dont les femmes

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s'entourent les yeux, la feuille de henné qui teint en rouge les ongles des élégantes; forgeron, il raccommode les armes; il est ressoudeur d'anneaux et fabricant de bijoux; c'est lui encore qui cisèle les plaques d'argent suspendues aux selles des cbefs. Aucun commerce ne lui est étranger : le Juif rampe entre tous les gains . Vous le voyez se presser, s'agiter, tendant sans cesse sa main sale et avide, se querellant, rossé, malmené, revenant sans jamais se lasser, et, si la dispute est sérieuse, allant demander justice au codi , dont le tribunal est totgours établi pour trancher les procès, couper court à toutes les difficultés. Le caïd, responsable de l'ordre dans le marché, se tient ordinairement près du cadi pour lui prêter main-forte, si besoin était ; mais le respect de la décision rendue est si grand parmi ces hommes, que tous l'acceptent sans mot dire. L'instant d'auparavant, deux avocats du barreau auraient été battus en volubilité, en faconde, en exclamations : le cadi a prononcé, et les plaideurs s'éloignent sans murmurer. Les premières heures passées, les transactions presque finies, le bourdonnement de tous ces discoureurs, qui de loin ressemblait au bruit de la mer, devenait plus fort. Les groupes se rapprochaient; chacun, libre des affaires, commentait et discutait, soit les actes de l'autorité que le crieur public venait de faire connaître, soit les chances de paix ou de guerre, la grande préoccupation de tous, ou bien encore les disputes de tribu à tribu et les querelles de particuliers. Les envoyés de l'émir, porteurs de paroles d'encouragement et d'espé-

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rance, se glissaient souvent panni la foule <iu*attirait chaque jeudi le marché du Khamis. Les frères des ordres religieux qui se reconnaissaient à leurs signes mystérieux échangeaient les messages confiés à leur fanatisme. Ces associations religieuses sont au nombre de sept en Algérie. Tandis que Tislamisme est yenu de Test, ces ordres, à l'exception d'un seul» ont |»Î8 naissance au Maroc; mais tous, quelles que soient les différences de leurs règles et de leurs tendances, ont une même origine: Tamourdu merveilleux et l'enâiousiasme de la foi religieuse, — traits communs à ces populations d'une nature parfois si diverse. Presque toujours le fondateur de l'ordre est visité en songe par un envoyé du Prophète qui lui montre la voie dans laquelle il d(Ht conduire ses fidèles. Au dire des récits populaires, la plupart de ces fondateurs d'ordres furent des ^mths, c'est-à-dire des hommes puissants par la souffrance. De ces ordres religieux dépendent les zaouiaSf sorte d'écoles ou de monastëres qu'entretiennent les donations pieuses et une dîme prélevée sur les fidèles. Les jsaoutos ne relèvent point toutes cependant des ordres religieux, il y en a de séculières, si Fon peut parler ainsi; mais asiles inviolables, les zaùuiaSy séculières ou religieuses, reçoivent les réfugiés, recueillent les infirmes, soignent les blessés. Dans toutes, on ^die les trois grands B» vres, fondement de la foi pour un bon musulman : le Koran, Sidi-Boukari et 8idi-Krelil *.

4. Le Koran, composé avec les paroles inspirées au prophète Mo hamed par l'ange Gabriel, est pour les musulmans le livre par exccfl-

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Il est facile de comprendre combien sont dangereux les hommes des zaouias, réunissant le caractère de juge et d'homme de Dieu, ayant sous leur autorité une suite nombreuse d'affiliés prêts à exécuter leurs ordres. Aussi, dès que les circonstances semblaient favorables pour un soulèvement, ils se répandaient dans les marchés, ranimant les tièdes, exaltant les fanatiques. Cependant un de ces ordres religieux, celui en honneur dans les montagnes des Beni-Ouragh comme dans presque toute la province d'Oran, l'ordre de Mouley-Taieb, tout en conservant sa haine contre les chrétiens, minait sourdement la puissance de l'émir. Sî-el-Âribi, de la race royale du Maroc, en était le chef; le fondateur, un de ses ancêtres, fit à ses disciples cette prédiction qui se transmet de bouche en bouche : « Vous dominerez un jour tous les pays de Test, toute la contrée du royaume d'Alger vous appartiendra; mais, avant que

lence, le code complet qui renferme les devoirs de l'homme envers Dieu aussi bien que ceux de l'homme envers ses semblables. On y trouve à chaque ligne la haine du chrétien, l'exaltation de la mort glorieuse dans la lutte contre l'infidèle. L'œuvre la pins méritoire, a dit le Prophète, c'est le pèlerinage à la Mecque; une seule chose est plus méritoire : ~ La mort dans la guerre sainte. Aussi, parmi les musulmans l'image de la guerre se retrouve pariout, et U n'y a pas de fête sans poudre, car le paradis est à V ombre des glaives. — L'ouvrage de Sidi-Boukari, connu sous le nom de Paroles de notre seigneur Mohamed, renferme les discours et les proverbes prononcés par le Prophète. Tout bon croyant le tient pour vrai : lorsque l'on cite Sidi-Boukari, on cite le Prophète lui-môme. — Sidi-Krelil, commentateur, père de l'Église, en quelque sorte, explique les passages obscurs, soit du Koran, soit de Sidi-Boukari. Son autorité fait foi et décide en matière religieuse. Aussi un homme de zaouia a-t-il toujours à la bouche une citation de Sidi-Krelil, de Sidi-Boukari ou du Koran, ei, comme ce livre renferme la loi humaine, l'homme de zaouia rend la justice et réunit les deux influences

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cette parole s'accomplisse, il faut que cette contrée ait été possédée par les Bmi-el-Cefeur (les enfants du jaune). — Ce sont les Français que les musulmans nomment ainsi. — Si vous vous en emparez maintenant., ils vous enlèveront votre conquête; mais si, au contraire, ils prennent ce pays les premiers, l'heure viendra où votre main brisera leur puissance. » n ne faut point chercher d*aulre origine à la confiance des Marocains lors de la bataille d'Isly. Tel est aussi le motit de l'opposition que les frères de Mouley-Taieb, sous rinfluence de la famille régnante au M aroc» ne cessaient de fdre à rHa4j-Âbd-el-Kader. C'est à cette croyance encore que Ben-Marabet, leur chef respecté parmi les Beni-Ouragh, devait le repos dont nous le laissions jouir dans sa retraite, à quatre lieues du poste, il ne la quittait jamais, et Mohamed-bel-Hadj se croyait obligé d'aller leur rendre ses devoirs^ Mohamed-bel-Hadj qui ne daignait point se déranger, même lorsqu'un zaza venait à éclater parmi les milliers de Kabyles qui couvraient le terrain du marché.

Zaza signifie en arabe le tumulte soulevé par les voleurs, quand ils veulent faire un bon coup et piller le Juif. Ce dernier est ordinairement le tondu en ces sortes d'affaires. Pour exécuter un zaza, les coupeurs de route simulent une rixe entre eux : on prend parti pour l'un, on prend parti pour l'autre ; la foule tourbillonne, une première tente est renversée, chaque Kabyle couvre de son corps ses poules ou ses moutons ; le Juif, battu, rossé, pousse des hurlements, voit ses marchandises

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pillées, et les cavaliers du caïd du marché, qui presque toujours ont reçu de l'argent pour arriver plus tard, achèvent de mettre la confusion en distribuant des coups de bâton à tort et à travers. Quand leur bras est fatigué, ils viennent reprendreleur poste prèsduchef qui n'a pas bougé. C'est, au reste, encore une singulière milice que ces cavaliers de Vautoritéf du marghzen. Ils ressemblent assez aux chiens de berger, mais à des chiens qui mordent, emportent toujours le morceau, et font ainsi grande chère. Quant à Bel-Hadj, lorsque le bruit de ce tumulte, où souvent il y a mort d'homme, arrivait jusqu'à la petite maison construite pour tenir sa cour pléiiière, sous les murailles du fort, à huit cents pas du marché, parfois il se tournait vers un de ses chaous, disant négligemment : Ouachta hada (qu'est-ce que cela) ? question à laquelle le chaous, après s'être avancé jusqu'à la porte, répondait toujours par les mots: Atta hadjà, loud % zegou (ce n'est rien, des cris de Juif). Que lui importait une cerveUe de plus ou de moins? La longue file de ceux qui se rendaient auprès de lui n'en sentit pas moins nombreuse. Bel-Hadj exerçait l'autorité politique sous notre surveillance; de lui émanaient les décisions dans tous les rapports des Kabyles avec le gouvernement; aussi, bien que la salle où le chef donnait des audiences ne ressemblât guère au cabinet d'un ministre d'État, il s'y tramait autant d'intrigues qu'autrefois chez le cardinal Mazarin, avec cette diflférence que le cardinal achetait les consciences, tandis que Bel-Hadj vendait un peu la sienne.

Vn jour de marché j'entrai avec Ifoore chejs Mohamed.

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11 se faisait tard. Le vieillard avait passé la journée entière assis au fond de la pièce, les jambes croisées sur une natte, le dos appuyé à la muraille^ égrenant son chapelet d'un mouvement machinal, tout en écoutant gravement les paroles que les gens accroupis près de lui murmuraient à son oreille. Quand nous entrâmes, quelques groupes restaient à peine dans la salle, et la vallée avait repris son grand silence. Dès que' Bel-Hadj nous vit, il congédia les derniers qui attendaient, et, demandant du. café, nous fit place sur sa natte.

— Quel est ce cavalier? lui dis-je en désignant l'homme qui me présentait la tasse, un grand gaillard sec et décharné, ayant trois doigts de la main gauche enlevés ; n'a-t-il pas été blessé, il y a deux ans, lorsque la colonne d'Alger est venue dans ton pays?

— Oui, reprit-il; au jour de la rencontre avec le maréchal, une balle lui a broyé la main. C'était le chaous de mon fils Ahmet, qui fut tué le lendemain.

Après s'être tu un instant, Mohamed reprit : — La jeunesse est encore ton partage, le bonheur est ton ombre; rappelle-toi les paroles d'un homme déjà vieux: fuis le chagrin, il ronge plus Thomme que la fièvre.

— Fuis-le, ajouta le khodja (secrétaire) assis à côté de Bel-Hadj, comme la morsure de la vipère, et porte toujours sur ta poitrine le talisman qui l'éloigné.

Comme un sourire s'était glissé sur nos lèvres, le khodja reprit en fixant sur nous son regard :

— Vous autres, fils de Terreur, vous ne connaissez que le doute^ et cela parce que notre seigneur Mohamed

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ne vous a pas donné sa lumière. Le vrai croyant, lui, * est comme le voyageur qui retrouve la source du ruisseau en remontant le fil de Teau. Grâce aux paroles saintes, nous savons Torigine des choses et le moyen d'éviter le mal.

— Tu pourrais m'enseigner Torigine du chagrin?

— Oui, le taleb ; mon maître me Ta apprise.

— Et quelle est cette origine?

— Les génies, reprit le khodja d'un air grave et pénétré, sont les pères du chagrin; ils l'envoient afin de se venger. Écoute et retiens ma parole. — Lorsque le puissant eut jeté les nôtres dans l'espace, Eve, notre mère commune, se trouvant pour la première fois enceinte, tomba dans la tristesse, car la curiosité la dévorait, et elle voulait lire en son sein. Alors elle appela un démon nommé Aret, et celui-ci lui promit que, si la créature renfermée dans son sein recevait le nom de serviteur éPAret^ par sa puissance il la ferait naître semblable à elle ; mais Dieu, pour punir Eve d'avoir cru un lapidé, lui fit mettre au monde un génie. Gomme, par la promesse de la mère des hommes, les génies tiennent du démon, ils en ont reçu la malice, et aussi pour unique joie la vue du mal. Et ils se prirent à tourmenter l'homme en soufflant à la femme, sa compagne, les coquetteries, déchirement du cœur. Le rire est leur partage quand le repos abandonne le mari. Aussi, gardiens des replis de la terre, ils ont inventé les parures qui rendent Taimant caché par Dieu dans les formes de la femme plus puissant encore. Ils

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ont fait briller à ses yeux la pierre, larme du soleil, dont réclat Tenivre. Toigours ces maudits nous préparent des embûches : mais leur malice est sans force contre la sourate ^ du prophète. Dès que tu la prononces, le démon s'enfuit plus prompt que le voleur de nuit quand il entend la voix du maître.

T- Ainsi, en vérité, tu crois aux génies?

^ Comment douter de ce que j'ai vu? les génies m*ont frappé. Un jour^ j'avais oublié mon talisman, je n'eus pas le temps de répéter la «otirate, je tombai foudroyé; et sans Hamed-ben-Hameur, à qui Dieu adonné rinteliigence des choses cachées, et qui est puissant dans la science des merveilles, je serais encore sous le joug du démon. Louange à Dieu> dont le serviteur m'a retiré du mal !

— Il est singulier, me dit Moore quand le khodja eut cessé de parler, il est singulier de retrouver à des distances aussi grandes le même besoin de merveilleux, la même croyance à des êtres intermédiaires entre nous et la terre, la même foi dans les enchantements. Je me

1 . Voici comment la tawatet formule d'exorcisme, fat révélée au Prophète. Un Juif maudit, nommé Labeid, ayant, par un art magique, attaché le prophète Mohamed à l'aide d'une corde formée par onze nœuds, Dieu ordonna au prophète de répéter les paroles suivantes : « Dis : Je mets ma confiance dans le maître des hommes, roi des hommes, dieu des hommes, contre la malignité du perfide souffleur qui souffle dans le cœur des hommes, et contre la malignité des génies et des hommes.

:p Dis : J*ai recours au maître du malin contre la malignité des êtres qu'il a créés, ainsi que contre la malignité de la lune, contre sa vertu de ténèbres, contre la malignité des femmes qui font des vœux en soufflant, et contre la malignité de l'envieux quand il veut nuire. »

A chaque verset, un nœud tombait, et le prophète resta libre des atteintes du génie.

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rappelle avoir entendu raconter en Irlande des histofres de génies ; mais là-bas ils ne résident poit sur terre : la mer est leur demeure. La tradition assure que les îles habitées par ces créatures mystérieuses apparaissent de temps à autre à la surface des eaux. De Dublin, lorsque le temps était clair, on les apercevait parfois ; jamais on n'avait pu y aborder, lorsqu'on 1674, le 2 mars, un certain John Nisbett, aïeul de celui qui me racontait rhistoire, se trouva pris par un brouillard affreux. Ce brouillard dura plusieurs heures, et quand il se dissipa les marins se trouvèrent près d'une terre inconnue. Conune ils n'avaient que quatre brasses d'eau, ils se décidèrent à jeter l'ancre, et la moitié de l'équipage fut envoyée pour reconnaître l'île. Â un mille de la côte, après avoir traversé un petit bois, ces éclairenrs trouvèrent des bestiaux, des chevaux, des moutons paissant tranquillement l'herbe verte; au delà, ils virent un grand château, mais personne ne répondit à leurs voix. Comme le vent devenait froid, les marins se mirent à l'abri sous un vieux chêne, et firent un grand feu. Ils discouraient paisiblement, quand tout à coup un bruit épouvantable déchira les airs, et sembla rouler sur l'île entière. Saisis de terreur, les marins s'enfuirent sur leur navire, mais n'osèrent, vu le peu de profondeur de l'eau, mettre à la voile pendant la nuit Le lendemain matin à peine le soleil était-il levé, qu'ils virent s'avancer au bord de la côte un vieux seigneur et dix hommes, qui le suivaient nu-téte comme des serviteurs. Adressant la parole au maître du navire, le vieillard lui demanda

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d*où il venait, où il allait, et sMl savait en quel endroit il était. Le mdtre satisfit à ces questions, mais déclara ne point savoir où il se trouvait. Alors celui qui senablait le seigneur invita las marins à descendre à terre et, ayant chassé leur crainte par de bonnes paroles, il les emmena en son château, où on leur fit joyeuse fête. Là ils apprirent que Tîle se trouvait depuis bien des siècles sous la puissance d'un enchantement qui ne devait cesser que lorsque de bons chrétiens allumeraient du feu; que la veiUe, dès que la flanune avait commencé à brûler, les génies malfaisants vaincus s'étaient enfuis avec ce bruit terrible qu'ils avaient entendu, et que, grâce à l'heureuse venue des marins, les habitants de l'île étaient enfin délivrés de leur épouvantable prison. — On donna aux Irlandais, ajoutait Moore, an moins d'après celui qui racontait l'histoire, de nombreuses pièces d'or; ils atteignirent heureusement ^l^ lande, et revinrent même dans ce pays où on les avait si bien fêtés ; mais, au troisième voyage, ils cherchèrent vainement l'île : elle avait disparu.

Bel-Hadj était tout oreilles à ce récit, et, quand Moore eut fini, il nous dit :

— La terre est un livre plus clair que ceux des savants, et chaque pays a le signe qui conserve le souvenir des événements accomplis. Tu connais la grande montagne, l'Ouar-Senis, sa longue crête de roches aiguës et la tête de pierre qui la domine? Parmi les anciens des Beni-Boukanous, qui demeurent au pied, on conserve cette tradition. — Fatigué des crimes des hommes,

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Dieu qui n'avait pas encore envoyé son prophète, se retirait dans sa puissance, et laissait les génies du ciel et de la terre engager la lutte entre eux. Un jour, les génies du oiel, vaincus, regagnaient les étoiles, leurs citadelles ; les génies de la mer, acharnés à leur poursuite, tirèrent les eaux de leurs profondeurs et s'élevèrent, portés par elles, pour rejoindre leurs ennemis. Le flot montait, montait toujours, couvrant la terre^ étouffant les peuples; mais Dieu restait dans son silence, car les peuples étaient maudits, quand arriva jusqu'à lui la voix d'un serviteur, le seul qui lui fût resté fidèle dans le pays entier. Alors^ abaissant son regard, il donna à la terre l'ordre de se gonfler à la place où se trouvait la famille du serviteur, et sous ses pieds le juste lui-même sentit le rocher grandir. Quand l'œuvre de destruction qui était écrite fut achevée, les génies de la mer se trouvèrent sans force pour dresser les flots jusqu'au ciel, et ils retombèrent dans les abîmes, entraînant les cadavres dans leurs profondeurs. Le juste pourtant survécut, et il éleva un marabout respecté sur le sommet de la roche. Maintenant encore, l'eau coule auprès goutte à goutte, et raconte la puissance du Seigneur.

— J'aime mieux, reprit Moore, la Bouchée-du-Diable de Gashel, qui s'élève comme une dent au centre de la viDe, et porte à son sommet les ruines d'une vieille abbaye. Dans les montagnes bleues que l'on aperçoit au loin, on distingue une cavité que tout bon Irlandais déclare de la dimension du roCi Satan, se trouvant un ,^— *

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jour en mauvaise humeur, mordit celte bouchée monstueuse, la cracha sur Gashel en s'envolant, et lui donna toute puissance diabolique. Que serait-il arrivé à la ville, si elle n^avait pas eu pour patron saint Kevin? 11 chassa les maléfices, ce grand saint Kévin^ dont la vertu courut un jour ces grands dangers que mon père a racontés dans la ballade de Kathleen.

EtMoorenous récita quelques-unes des plus charmantes strophes de la chanson irlandaise.

c Près de ce lac, dont le sombre rivage n*a jamais ré le doux chant de l'alouette, où la roche escarpée s'élance dans les airs, saint Kevin, jeune alors^ alla chercher le sommeil. — Ici, du moins, se dit-il avec calme, aucune femme ne troublera mon repos! — Âhl lebon saint connaissait peu ce sexe rusé et tout ce qu'il peut entreprendre!

» Il fuyait les yeux de Kathleen, ces yeux d'un bleu qui n'était rien moins que céleste. Elle l'avait aimé tendrement et longtemps, désirant qu'il fût tout à elle, sans penser faire mal. En quelque lieu où le saint pût s'enfuir, il entendait bientôt son pas léger derrière lui. Soit qu'il se dirigeât vers l'orient ou vers l'occident, les yeux de Kathleen brillaient encore devant lui.

a> Couché sur la roche escarpée, Il dort enfin paisiblement, rêvant des cieux, et sûr que là du moins les sourires d'une femme ne le poursuivront pas ; mais ni le ciel ni la terre ne sont affranchis du pouvoir de celle qui aime. A ce moment même, tandis qu'il sommeille dans le calme, Kathleen pleure, courbée sur lui.

a> Intrépide, elle a suivi ses pas jusqu'à ce lieu sauvage et désolé, et, lorsque le matin vint frapper ses regards, il rencontra aussi les doux yeux de Kathleen. Ah I ces saints ont un cœur trop cruel! Furieux, de sa couche il se lève, et, d'un choc impétueux, la précipite du haut de la roche recourbée.

2> Glendalough ! tes sombres vagues furent le tombeau de la belle Kathleen. Bientôt le saint, hélas! trop tard, comprit

L£ KUAUIS DES BENl-OURAGH. 217

son amour, et gémit sur son sort. -^ Puisse son Ame, dit-il, reposer dans les cieux I — Alors une douce musique sortit du sein du lac, et Ton vit son ombre souriante glisser sur l'onde fatale. »

Tout entier aux souvenirs de la vieille Irlande^ je ne songeais plus à Bel-Hadj. Le chef arabe, nous laissant parler français, s^était mis à causer avec deux nouveaux . venus, deux montagnards en guenilles. Tout à coup je Tentendis appeler son nègre £nibarek,et lui donner Tordre d'amener son cheval.

— Où vas-tu? lui dis-je; tu ne pars d'ordinaire qu'à la nuit.

— Ces hommes m'ont appris que la bénédiction de Dieu m'envoyait des hôtes, et j'ai hâte de les recevoir.

— £n ce cas, adieu. Le bien soit sur toi I

Nous levant alors, nous touchâmes l'extrémité de ses doigts en portant ensuite notre main à notre bouche, selon l'usage de la politesse arabe, et nous sortîmes avec les cavaliers dont les éperons aux longues tiges de fer résonnaient sur le sol.

— Gageons^ dis-je à Moore, que le vieux coquin vient d'apprendre une nouvelle qui lui rendrait la rencontre du commandant désagréable. Il se sauve pour l'éviter.

— Je n'en serais pas étonné, me répondit-il; l'un de ces déguenillés est un homme des Sbéahs, que déjà j'ai vu plusieurs fois avec lui.

Je le questionnai sur cet homme, dont les grands yeux noirs et le nez aquiiin, semblable à celui d'un aigle, m'avaient frappé; mais le planton de service nousinler-

218 LI KHÀMIS DBS BENI-OURAGH.

rompit en venant me chercher de la part du commandant, et je m*éloignai sans que ma curiosité fût satisfaite.

— Combien aveit-yous de chevaux disponibles? me dit le commandant Manselon, dès qu'il me vit.

— n n'y a eu aucun accident depuis ce matin, lui répondis-je, et la situation en portait vingt-cinq. Hommes et chevaux sont tous en état de marcher.

— Votre peloton, reprit-il, sera en armes à dix heures et demie, emportant seulement de Torge et des vivres pour un repas. Mes espions m'apprennent que le Bou-Maza couche ce soir à six lieues d'ici, chez les Sbéahs, où la éUffa lui est donnée. L'impudence est trop forte; je veux demain, au lever du soleil, lui souhaiter moi-même le bonjour. Si nous n'avons pas la chance de le saisir, au moins nous châtierons ces drôles. Ave:&-vous vu Mohamed-bel-Hadj?

— 11 retourne à l'instant chez lui. Je crois même que la venue d'un homme des Sbéahs, avec lequel il s'est entretenu, l'a fait partir plus promptement.

--^ Le gredin sera toujours le même, reprit en riant le commandant; toujours il nagera entre deux eaux. Dans la crainte de m^accompagner, si je me décidais à mar* cher, il s'est sauvé sans m'avertir de la présence du Bou- Haxa. J'en suis bien aise; il aurait été capable de faii^ manquer le coup de main, tant il tient à ménager tout le monde. Vous n'avertirez vos chasseurs que vingt minutes avant l'heure du départ. Il peut y avoir des rôdeurs aux en virons du camp, et je ne veux point qu'ils

LÎ KfiÀMiS DÈS BBNI-OtRAGH. îl9

aperçoivent le moindre mouvement. En montant à cheval, TOUS prendrez mes derniers ordres.

— Ccst bien, commandant.

Et je m'éloignai, heureux d'échapper enfin à notre repos monotone, éprouvant la joie d'un amateur passionné du spectacle qui reçoit, au moment où il ne s'y attend plus, un billet pour le mélodrame nouveau.

A la retraite, vers l'heure à laquelle le brigadier de service distribuait l'orge du soir, je me rendis à notre bivouac, afin de veiller moi-même à ce que les rations soient copieuses, car l'expérience m'avait appris la vérité de ces paroles des cavaliers arabes : « Si je n'avais vu rétalon enfanter le poulain, je jurerais que l'orge est son père ». Or, comme le soldat sait toujours quand il part et jamais quand il revient, il nous fellait, pour la nuit, des dievaux prêts à toutes les fatigues. La soirée était belle, le silence profond; pas un souffle dans Tair. On n'attendait que le bruit si doux à l'oreille de celui qui va se servir de sa monture, le bruit des mâchoires des chevaux écrasant l'orge. Tous les soldats se glissaient peu à peu sous leur petite tente, et ils dormaient d^à comme de jeunes filles, lorsque à dix heures on releva les sentinelles, rappelai alors le maréchal-des-logis.

— Dans une demi-heure tout le monde à cheval ! On emportera trois jointées^ d'orge et du biscuit pour un repas. Les effets placés dans les sacs de campanent seront réunis dans l'intérieur du poste en cas d'accidents.

1 . On nomme ainsi la quantité d'orge contenue dans les deux maint rs^prochées Tune de Tautre. C'est une mesure de bivouac.

ii6 LE kdÀMlS d£S BENi-OURAGH.

En un clin d*œil, le maréchal-des-logis et les briga-J diers avaient réveillé tout le monde. Les tentes étaleoti abattues, les couvertures pliées, les chevaux sellés, ksi armes chargées, et à dix heures vingt minutes rien ne pouvait faire supposer que depuis trois semaines vingtcinq chevaux et vingt-cinq chasseurs eussent leur demeure en cet endroit. Cinq minutes après, le peloton faisait le tour des murailles et se rangeait derrière les trois cents hommes d'infanterie, qui, jetés brusquement hors de leur hamac, attendaient patiemment qu'il plût à leur chef de disposer d'eux.

— L'infanterie passera la première^ me dit le commandant; vous suivrez^ et quand nous serons près d*arriver^ selon ce que me rapporteront les esfuions, je vous donnerai mes instructions.

Et la petite troupe s'ébranla, le commandant Hanselon marchant en tète avec les deux guides arabes. Nous traversâmes l'emplacement du marché; puis, tournant à droite, nous suivîmes la vallée qui remontait dans la direction du pays des Sbéahs. Cette vallée, ou, pour mieux dire, cette gorge étroite et boisée permettait d'avancer à l'abri de tous les regards. Le chemin était large pour un chemin d'Afrique, il avait quatre pieds. A trois lieues de là, cette route aboutissait à un vaste hémicycle de montagnes qui semblaient fermer le pays. Appuyant alors du côté du nord, la petite colonne gravit les pentes escarpées, faisant d'heure en heure une halte de dix minutes pour laisser à l'infanterie le temps de reprendre haleine. Les bois qui couvraient le flanc

LE XHAMIS DES BENI-OURAGH. 221

des montagnes cessaient brusquement au sommet, et tandis qu*à droite le regard plongeait dans cette gorge, que la nuit et la clarté de la lune faisaient paraître plus profonde encore, sur la gauche les terres dénudées se soulevaient en de vastes ondulations, semblables à ces grandes vagues de l'Océan qui viennent de Terre- Neuve se briser sur la côte de Bretagne. On avançait toujours dans le plus profond silence, sans qu'une pipe ou un dgare fût allumé; le feu aperçu de loin aurait pu nous trahir. La fatigue commençait pourtant, l'engourdissement nous saisissait déjà ; on sentait ce froid qui fal^ frissonner les plus vigoureux quand, après une nuit de marche» le point du jour approche, et, comme l'étoile du matin brillait de tout son éclat, nous fîmes halte à Tombre d'un pli de terrain, attendant le retour des limiers que le commandant avait envoyés en reconnaissance. Au premier crépuscule, ils nous avaient rejoints.

— Nous sommes à dix minutes des douars, nous dit le commandant. Tous les chevaux des hôtes sont encore au piquet, on ne se doute pas de notre arrivée. Les chasseurs vont prendre la tête, et, dès que ces douars seront en vue, ils iront au galop couper la retraite.

Cette fois-là, quand on reprit la marche, toute lassitude avait disparu comme par enchantement. Chacun, l'œil au guet, se pressait pour arriver plus vite. Au détour d'un mouvem^t de terre, au moment où nous allions voir les Arabes, un soldat dinfanterie buta contre une pierre, tomba, et d(ms sa chute son fusil partit.

222 LE KHAMIS DES BENI-OURÀOfi.

— Maudit animal I s*écria le coaunandant, il nous fait manquer le coup; Téveil est donné, Partes, monsieur, me dit*il; nous tous suivrons au pas de course. Tâches au moins de réparer la sottise de ce drôle.

En trois minutes, les chasseurs étaient sur le douar ; mais le coup de fusil nous arait dénoncés, et pour des Arabes habitués aux surprises, trois minutes en pareil cas, c'est la yie. Comme nous arrivions, déjà ils s'étaient précipités hors de leurs tentes, arrachaient les entraves, s'élançaient sur les chevaux, tentaient la fuite, échangeaient les coups de pistolet, déchargeaient leurs fusils. Dans ce premier moment de confusion, deux ou trois chevaux furent frappés, deux chasseurs grièvement blessés. Notre coup de main n'en avait cependant pas moins réussi» et, tandis que l'infimterie rassemblait les troupeaux avec quelques prisonniers, les chasseurs continuaient la chasse, poursuivant les fuyards dans les ravines, attaquaient les tentes placées sur le second plateau, et, descendant les pentes à fond de train, s'acharnaient après les cavaliers qui essayaient de se dérober à leurs coups. Mais l'on était loin déjà, les clairons de la compagnie envoyée pour appuyer les chasseurs avaient sonné la retraite; l'audace ne supplée pas toujours au nombre: le trompette répéta le ralliement, et la petite troupe vint en bon ordre prendre position sur le plateau auprès de l'infanterie.

Les coups de fusil avaient fait monter à cheval un grand nombre de cavaliers des Sbéahs. Ils accouraient de tous côtés; on voyait du petit mamelon où nous

LE KHAMIS DBS BENI-0URA6H. 223

avions fait halte leur silhouette se dessiner sur les arêtes dénudées. Réunis en groupe, ils semblaient se consulter; le commandant avait envoyé des postes en grand'garde, et, pendant que Ton pansait les blessés, il interrogeait les prisonniers. D*après leurs réponses, le Bou-Maza, la veille au soir, avait reçu la diffa dans ces deuars. Vers onze heures, il était parti pour traverser de nuit la vallée du Chéliff et gagner le Dahra. Ses cavaliers seuls Pavaient accompagné, et les gens des Sbéahs, venus pour lui faire honneur, étaient restés en arrière par son ordre. — Cette tribu des Sbéahs a presque toujours été composée des plus hardis coquins de l'Afirique. Même au temps des Turcs, il n'y avait pas de mécréants pareils, ^ parmi eux se conservait l'usage de remettre le paiement des dettes à l'époque où le bey passait dans la vallée du Chéliff pour porter le tribut au pacha d'Alger. Jamais le Turc ne traversait ce passage sans y laisser des chevaux ou des mules qui réglaient les comptes. Quand les Français vinrent, il fallut égren$r les Sbéahs, si l'on peut parler ainsi, avant de les mater, et les razzias sans cesse ratées purent seules en venir à bout.

Lorsque la petite colonne reprit le chemin du Khamis, emmenaot nos prisonniers, les drôles nous firent voir qu'ils savaient jouer de la poudre, et les fusils de leurs cavaliers, s'abattant dans notre direction, nous envoyèrent des filles. Pour éviter les blessures inutiles, le commandant, profitant des larges ondulations du terrain, ordonna au peloton de chasseurs d'établir le var

224 LE KHA1I18 DBS BENI-OORAGH.

et-vient à Textréme arrière-garde avec une compagnie de la légion. L'infanterie quittait la position tranquillement, sans se presser, car la chaleur était accablante, et les chasseurs formant la ligne de tirailleurs tenaient bon. Quand les fantassins occupaient une position nou^ yelle, ils se repliaient au galop. Les cavaliers ennemis arrivaient aussitôt, mais ils trouvaient toujours des baltes pour les arrêter. Par ce moyen, maintenus toujours à de grandes distances, ils ne nous firent aucun mal, et le combat n'était plus qu'un jeu d'échecs pldn d'intérêt. Arrivés à la limite du territoire des Beni-Ouragfa, les Kabyles, en querelle avec eux, leur envoyèrent des coups de fusil, et les Sbéahs jugèrent prudent de ne point s'engager dans la gorge. A trois heures de l'après-midi, les chevaux étaient entravés, les blessés portés à l'hôpital, et le camp du Khamis avait repris son aspect accoutumé. Le soir, personne, en passant dans le bivouac, de nouveau aligné et en bon ordre, ne se serait douté du cotip éTépervier de la nuit.

Cinq jours après, un autre peloton arrivait de Mostaganem. Nous n'étions plus au complet, et il fallait suivre les deux compagnies d'infanterie venues pour chercher les troupeaux pris à k razzia. Nous partîmes après avoir serré la main de nos camarades; mais le repos ne devait pas être de longue durée. Un mois plus tard, mon escadron s'en allait avec la colonne commandée par le général de Bouijolly faire rentrer quelques impôts en retard, lorsque la grande révolte éclata tout à coup. Depuis ce moment, on ne compta plus avec les priva-

LE KHAMIS I>ES BENI-OURAGH. 225

tioDs, les fatigues et le danger. Bien des nôtres succombèrent dans ces premiers jours, fidèles à l'honneur du régiment, face à l'ennemi. Le lieutenant-colonel Berihier avait frayé la route; une balle kabyle l'avait tué à bout portant. Après deux mois de luttes et de marches sans fin, nous avions cependant pris le dessus. Traqués, pourchassés dans leurs ravines afifreuses, les Kabyles se dérobaient de nouveau par la fuite, espérant que les pluies et les neiges nous forceraient au repos ; mais la campagne devait durer l*hiv^ entier, tant qu'un ennemi oserait lever la tête. Vers le 15 novembre, deux mille hommes dMnfanterie et ttois cents chevaux étaient établis à Dar-ben-Abdallah, bonne position militaire, située dans le pays des Flittas, à douze lieues du poste du Khamis; ils fouillaient les bois de lentisques et de chênes verts, repaires des bandes arabes, vidaient les silos, et toujours en mouvement, ne laissaient échapper aucune occasion favorable.

De Dar-ben-Abdallah, le général envoya des troupes nouv^es remplacer au Khamis les soldats de la légion bloqués depuis le commencement de l'insurrection. Thomas Moore fut ramené par le détachement ; mais il ne commandait plus sa troupe. Ballotté sur un cacolet, au flainc d'un mulet, il se soutenait à peine. Les ravages de la maladie étaient affreux; à nous tous qui l'aimions, sa vue nous serra le cœur. On eût dit un vieillard. Son œil brillant et limpide d'ordinaire avait maintenant un éclat sinistre; il avait la pommette saillante, il était presque voûté; puis, à chaque moment, l'on entendait

2Î6 LB KHAMI8 DES BENI-OURAGH.

cette toux sèche^ si faible, dont chaqae ébranlement pourtant creusait la mort dans sa poitrine. Toute la journée et la nuit qu'il passa près de nous, nous Tentoar&mes de nos soins. Chacun, hélas ! se hâtait de le voir, et lui nous racontait ses projets et ses joies. Après s'être reposé quelques jours à Alger, il allait s*embarqu» pour la France; de là, il gagnerait l'Angleterre. Ses soucis avaient disparu; l'avenir lui souriait, et la toux seule interrompait le récit de ses rêves. Nous assistions ainsi à son agonie; nous le voyions mourir, lui qui ae parlait que de vivre, et de vivre heureux. Impression douloureuse, terrible surtout pour des soldats! La mort brusque ne surprend pas, on Ta rencontrée souvent, c'est la destinée; mais voir s'éteindre peu à peu un camarade, un ami, craindre à chaque instant que vos traits ne marquent votre tristesse, n'oser lui dire : « Tu te trompes, tu ne peux plus vivre; » dissimuler jusque dans le dernier serrement de main, l'émotion qui jons agite, les plus fermes vous le diront, mieux vaut encore braver le feu des tirailleurs arabes, ce danger de chaque jour et de chaque nuit en Afrique.

Le lendemain, quand notre pauvre ami se disposait à partir avec le convoi de malades et de blessés, au moment où il allait monter sur le mulet qui devait l'aider à s'en aller mourir plus loin, nous étions tous auprès de lui, chacun apportant ce qui pouvait adoucir la fatigue de la marche et lui témoignant son affection. Enfin le convoi se mit en mouvement. Deux heures après, nous quittions Dar-ben-Abdallah pour nous enfoncer

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plus avant dans le pays. Durant quatre mois, aucune nouvelle ne parvint à la colonne ; enfin, comme nous approchions de Boghar, à quatre-vingts lieues de là, nous apprîmes * que Thomas Moore avait cessé de vivre.

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