LB GÉNÉRAL DB BOUR^OLLY
LES FLITTAS — LB COLONBL TARTAS
LB MARÉCHAL BUGBAUD
On touchait à l'automne de 4845. Depuis quelque temps déjà, une légère fermentation s'était manifestée parmi les Flittas ^ : Timpôt ne rentrait qu'avec difficulté; des assassinats avaient été commis, et de nombreux rapports arabes signalaient les menées sans cesse renaissantes du chérif Bou-Maza. M. le général de Bourjolly, commandant la subdivision de liostaganan Jugea nécessaire de se porter au centre du pays pour mettre fin à ce c^nmencement de désordre. Rien, du reste, n'indiquait
i . Lm Flittas sont une grande et puissante tribu dont le territoire commence à quinze lieues au sud de Mostaganem. Ce territoire touclie d'un côté à la plaine do la Mina, de l'autre aux limites du Tell. Les Flittas sont divisés en plusieurs fractions, dont l'une» les Gheurfas, habitant les terrains les plus difficiles, doit à son fanatisme une grande action sur le reste de la tribu.
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que l'on dût rencontrer la moindre résistance. Au dire de ceux qui se prétendaient les mieux renseignés, quelques amendes et la présence des troupes auraient bientôt fait rentrer tout le monde dans le devoir, et nous devions revenir à Mostaganem sans avoir tiré un coup de fusil.
Douze cents hommes d'infanterie, cent quarante chevaux du 4« chasseurs d'Afrique et deux pièces d'artillerie de montagne bivouaquaient donc, le 18 septembre 1845, sur le territoire des Beni-Dergoun, au pied des plateaux des Flittas^ dans un endroit connu sous le nom de Touiza, et, le lendemain 19, à trois heures du matin, les clairons et les trompettes, en sonnant la diane, Msaient retentir les échos de la vallée. A la première fanfare, tout s'éveilla. Le fantassin, à peine debout, roula sa petite tente sur son sac déjà fait, pendant que lo'chasseur d'Afrique, salué par les joyeux hennissements de son cheval, allait retrouver ce fidèle compagnon de ses fatigues et lui porter la provende du matin. Les mulets patients se laissaient gravement charger de leurs fardeaux. Encore quelques instants, et la ville improvisée allait disparaître. D^à le froid du point du jour se faisait sentir sans nous piquer trop vivement. Assis au coin d'un feu improvisé, nous pesdons contre le général, qui, après nous avoir réveillés de si grand matin, ne donnait pas encore le signal du départ. En ce moment, le colonel Berthier revint de l'état-major. « Messieurs, nous dit-îl, faites charger les armes; je ne sais trop quelles sont les nouvelles, mais il paraît que les Flittas, soulevés par
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Bou-Maza, se disposent à nous disputer le défilé de Tiifour. La colonne suivra en effet ce chemin, pendant que la cavalerie passera par Zamora, ainsi que le goum ^ du khalifat Sidi-el-Aribi K Le peloton de M. Paulz d*Yvoie restera seul avec le général et lui servira d'escorte. Allons, messieurs, Mtons-nous, et, dans dix minutes, en marche sans sonneries. »
Ceux d'entre nous qui connaissaient l'histoire de cette partie de l'Afrique ne furent pas étonnés de la menace des Flittas.^ Toujours remuants, agités, indociles au joug, même au temps des Turcs, ils n'avaient jamais subi qu'avec peine l'autorité de la France. Constamment excité par les prédications fanatiques des Chenrfas, cet esprit de lutte et de haine trouvait un puissant secours dans les difficultés dont le pays des Flittas est hérissé. Pour arriver à ces hauts plateaux fonnant la plus grande partie de leur territoire, mamelons sans fin de terres admirables et fertiles au delà de tous les rêves, il faut trav^ser des défilés boisés du plus difficile accès: buissons de lentisques mêlés de ch^es verts ofifrant partout un abri et une embuscade; ravines et déchirements de terrain où se peuvent cacher des milliers d'enn^tnis. Vous avez yu à Versailles ces arbres touffus, aiTondis par le ciseau des jardiniers de la vieille école française ; eh bien, dans le pays des Flittas, Dieu est le seul jardinier ; mais, pour le plus grand tourment
i. Rôunioa des cavaliers irréguliers du pays. S. Ouled-Sidi-el-Aribi, notre lieutenant arabe pour tout ce pays. li appartient à Tune des plus anciennes familles de la contrée.
des généraux qui doivent y mener des colonnes, il a donné aux lentisques la forme des plus épais quinconces des jardins de Louis XIY. A Test, une partie de ce territoire que Ton nomme Guerboussa est presque impénétrable : c'est la citadelle ; le repaire^ où pendant longtemps les Flittas, ces rebelles incorrigibles, ont toujours trouvé un refuge. Montagnes afifreusement déchirées, ravins succédant aux ravins; partout des bois épais, des cavernes aux entrées étroites disparaissant au miliea des taillis et des terres grisâtres, voilà le Guerboussa.
Les Arabes ont un dicton : « Quand la queue des chevaux se hérisse, c'est signe de poudre! » La veille, nous faisions en riant cette remarque, et aujourd'hui le hasard ou la fortune donnait raison au proverbe guerrier. Toujours est-il que nous battre était pour nous une grande joie. Tout fût bientôt prêt, et, suivant au trot le goum du khalifat Sidi-el-Arîbi, nous voilà, le cœur gai et alerte, prenant la direction de Zamora. A la fontaine de ce nom, pendant une halte d'un instant, chaque officier passa l'inspection de son peloKm. Les ^evaux furent ressanglés; on revit le paquetage: on examina l'amorce des fusils, puis, toutes choses en bon ordre, on sonna la marche; soixante-dix chevaux dans chaque escadron, ni plus, ni moins, composaient notre force régulière; mais c'étaient de wais chevaux, de vrais soldats que conduisait un vaillant capitaine, le colonel Berthier.
Déjà Ton entendait, du côté de la route que suivait la colonne, les coups de fusil d'abord rares et incer-
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tains, bientôt plus nombreux, se succédant sans interruption, puis les obus dominant tout ce tapage de leur grosse voix. Quant à nous, toutes les parties du bois que nous traversions étaient d*une fraîcheur délicieuse. Les oiseaux, effrayés par le bruit de nos pas, s'enfuyaient seuls en poussant de petits cris d*alarme et allaient porter plus loin leurs chansons et leur gaieté. Dans la direction de Tifour, la fusillade redoublait tou* jours, et, malgré l'aspect tranquille du bois, nous nous tenions sur nos gardes, dans la crainte d'une surprise, quand tout à coup les gens du khalifat s'en viennent nous annoncer que Fennemi est devant nous. Alors nous prenons le trot et, lui courant sus au milieu du fourré, nous dispersons un parti de deux cents chevaux qui s'en venait de Calah pour rejoindre Bou-Maza. Notre marche, plus rapide que celle de la colonne, qui avait été obligée de s'entourer d'un réseau de tirailleurs, nous eut bientôt portés sur les plateaux qui précèdent Dar-ben-Abdallah ^. Un magnifique spectacle nous attendait sur ces hauteurs.
Rangés en bataille, nous dominions la colonne calme et en bon ordre au milieu des ennemis qui la harcelaient de tous côtés. Le bois semblait devenu une fourmilière. On ne voyait que cavaliers qui s'agitaient, courant, galo* pant. Kabyles aux bras nus, se glissant de buissons en
1. Le nom de Dar-ben-Abdallah désigne remplacement occupé autrefois par une maison dont il reste quelques pierres pour tout vestige. En Afrïque. un arbre, un champ, reçoivent souvent un nom particulier, sans qu'U y ait même en cet endroit la moindre trace d'habitation permanente.
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buissons pour tirer plus juste et de plus près. C'étaient des cris aigus semblables aux cris des botes fauves. Déjà rôdeur de la poudre portait à nos têtes son ivresse irrésistible. Un beau soleil jetait ses étincelles sur les armes, éclairait ces massifs de verdure. En ce moment, la colonne s'était arrêtée sur un plateau découvert. Le général, que l'on reconnaissait de loin à son fanion, fair sait placer en batterie deux petites pièces d'artillerie. Nous vîmes les obus tracer dans l'air leur sillon de feu et porter la mort jusqu'au fond des ravins.
Sur l'ordre du colonel Bertbier, on prit le trot pour rejoindre le général. A peine étions-nous formés en bataille, que le peloton de M. Paulz d'Y voie, qui venait de charger, appuyé par une compagnie de tiraill^irs indi-» gènes, vint se rallier à nous. La charge avait été vigoureuse; vaillamment conduits, les trente hommes commandés par M. Paulz d'Tvoie avaient dignement soutenu l'honneur du A^ chasseurs. On n^a pas oublié le dévouement et le courage de ce brave Geffines, qui, après avoir dégagé et relevé le fourrier PariKot sous une grêle de balles, sauve, au péril de sa vie, un autre de ses compagnons d'armes, le chasseur Mazères, court au drapeau agité fièrement par un cavalier arabe, le saisit après une lutte acharnée, et tombe enfin criblé de blessures, mais smrant sur son cœur ce drapeau ^, trophée de sa gloire !
4. Ce drapeau est placé au cercle des officiers du 4* chasseurs d'Afrique à Mostaganem, entre les deux tambours des réguliers de Ben-Allall| pris par les escadrons du môme régiment.
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La vigoureuse offensive de nos chasseurs donna un peu de repos à la colonne. On en profita pour attacha les morts et les blessés sur les cacolets qui se tenaient à l'arrière-garde, attendant leur charge funèbre. Le chasseur Mazères, un des vaillants compagnons de Geffines, n'était pas encore mis sur son mulet, que déjà sa préoccupation, sa seule pensée était son cheval. C'est là une des marques auxquelles on reconnaît un digne et brave soldat. Celui-là seul peut savoir ce que vaut un bon cheval, qui a veillé et combattu sur lui et qui bien squ- Tent s'est dit : « Sans ces quatre jambes nerveuses qui galopent à mon ordre, où senûs-je maintenant? »
Les morts et les blessés avaient été emportés, les armes, les harnachements des chevaux soigneusement enlevés. Seul, im blessé restait sur le champ de bataille: c'était un soldat indigène, un Turc Penché sur la blessm^ de cet homme, le docteur Lefebvre, sans s'inquiéter des baUes, l'examinait avec sdn. La gravité de la i^e était telle que Ton ne pouvait tarder; si Ton voulait sauver le blessé, l'amputation immédiate était nécessaire. Le général donna aussitôt l'ordre à l'arrière-garde de tfflûr. A gauche du chemin se trouvait un gros caroubier; on y porta le soldat, et sous l'ombrage séculaire, au milieu des balles, l'opération fut entreprise par nos chirurgiens militaires, pendant que, sur la droite, à dix pas, deux petites pièces d'artillerie, commandées par M. de Berkheim, se plaçaient en batterie, entraînant dans leur bruit les gémissements du bkssé. Un peu plus loin, en bataille d^raière un pli de terrain, nous étions prêts à
charger, si besoin était, tandis qu*une ligne de tirailleurs indigènes tenait bon pour que leur camarade fût sauvé. En moins de cinq minutes, Thomme était amputé, placé sur une litière et nous poursuivions notre marche en avant.
Cependant Tardeur de l'ennemi s'était ralentie. Dès que nous fûmes sur un terrain découvert, les cavaliers seuls vinrent tirailler de loin sur nos hommes, et nous pûmes, sans nouvelles fatigues, nous établir au bivouac sur les bords du Menasfa, la cavalerie au centre, les quatre faces formées par l'infanterie. A notre arrivée, les premiers soins furent donnés aux blessés ; on étendit, sous des tentes d'ambulance dressées à la hâte, des couvertures de laine, et on porta nos pauvres soldats sur ce lit bien dur. La guerre est un rude métier ; celui même que la balle a déchiré doit s'attendre le plus souvent à n'avoir d'autre lit que la terre. Il était trois heures du soir, les grand'gardes furent placées de tous côtés; puis ceux que le service ne réclamait pas se disposèrent à passer le plus gaiement possible la fin d'une journée sans lendemain pour plusieurs, chacun se laissant aller à cette insouciance de gens qui n'ont pas la responsabilité d'eux-mêmes.
Le général, sans nul doute, était moins tranquille. La colonne n'était approvisionnée en vivres et en munitions que pour une course de quelques jours dans un pays où personne au départ ne s'attendait à rencontrer toute une population fanatisée par la présence du chériflf. L'heure était solennelle, les circonstances étaient graves ;
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à en juger par la vive attaque de cette matinée, par les feux que Ton voyait au loin sur les collines, nous allions avoir sur les bras la révolte du pays tout entier; nous allions être obligés de nous retirer devant Tinsurrection^ de regagner la plaine par une marche périlleuse pour aller chercher au camp de Bel-Assel les vivres, les munitions, les renforts devenus nécessaires. Le plus grand siget de crainte du général, c'est qu'en partant de Mostaganem, il avait donné Tordre au commandant Manselon de quitter le Khamis ^ des Beni-Ouragh sur le Riou^ avec un bataillon et cinquante chevaux^ et de venir le rejoindre. Ces troupes devaient traverser une partie du Guerboussa, et il fallait les soustraire aux dangers d'une embuscade. L'ordre fut donc que, le lendemain^ la moitié de nos forces resterait au camp, pendant que soixante-dix chevaux et le reste de l'infanterie partiraient avec le général pour aller au devant du commandant Manselon.
NoU*e camp était établi à cinq cents pas du Menasfa, sur une petite colline de forme allongée, dans une bonne position militaire. Tout autour de nous de grands horizons gris; pas un arbre, pas un buisson, car les dernières collines nous cachaient les bois que nous venions de U*averser. Sur cette terre profondénnent crevas8é9 par un soleil de quatre mois, on ne voyait que les chaumes et de grands chardons desséchés. Seulement, sur les bords du ruisseau, des buissons de lauriers-roses en
1. Khamis des Beoi-Ouragh. Nom d'un poste-magasin situé dans le pays des Beni-Ouragfa.
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traçaient le cours sinueux; on eût dit une rivière de fleurs.
La petite colonne partie avec le général traversa le Menasfa, monta la colline, et bientôt disparut à nos regards. Un instant après, nous entendîmes quelques coups de feu; puis bientôt le bruit de la fusillade se perdit dans le lointain. Peu à peu les hauteurs devinrent menaçantes, chaque heure du jour nous amenait de nouveaux ennemis. De cette multitude armée nous venait un bourdonnement sourd mêlé de cris aigus. Qu'on se figure le frémissement de la mer quand la houle Tagîte et que de temps à autre la vague vient se heurter au rivage. Pendant que nos grand'gardes redoublaient de surveillance, nous nous abandonnions tranquilles et confiants au grand charme de ce pays, à la beauté du jour. Nos blessés étaient bien; ils avaient eu notre première visite à leur réveil. Le brave Mazères, que Ton venait d*amputer, était calme et gai ; mais son sourire avait je ne sais quoi de noble et de triste, on voyait qu'il savait souffrir. Assis près de Geffines, il lui donnait à boire de temps à autre, et, s'oùbliant lui-même, il cherchait par ses soins à rendre plus douces les souffrances de son camarade. Quand Ton sort fiés tentes d'ambulance, on a toujours le cœur attristé. Ce sang qui coule, ces figures hâves et fatiguées, cette révolte de la jeunesse contre la douleur, ces pansements au miHeu des armes, ce mélange de guerre et d'hôpital, donnent à la gloire même une irrésistible apparence de tristesse et de deuil. Cet appareil de la
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douleur militaire a pourtant sa grandeur. A peine entendez-YOus quelques înâles gémissements empreints d'une dignité toute yirile; on se meurt en silence, loin des siens, patient et résigné.
Le bruit et l'agitation augmentaient à chaque instant; les cris devenaient de plus en plus insolents; déjà nous entendions le tam-lam, et nos grand'gardes échangeaient des coups de fusil, quand la tête de colonne partie le matin se montra sur les hauteurs du Menasfa. Une demi-heure après^ tous étaient de retour^ ramenant quelques morts, un plus grand nombre de blessés, et, chose heureuse, le détachement du Khamis.
Le dîner fut gai, si cela peut s'appeler un dîner; on but à la santé des camarades qui nous avaient rejoints; on se raconta ces mille et une histoires de sous-lieute* nants qui font la joie de la halte» si bien que le colonel vint nous retrouver, il était près de six heures; le soleil allait disparaître; déjà cette teinte brune et chaude d'AMque commençait à s'emparer de la terre et du ciel. Le colonel ne partageait ni notre sécurité, ni notre joie. Sa grande et longue figure semblait préoccupée et inquiète. U voulait paraître enjoué; un instant il se mêla à nos gais propos, sa tristesse l'emportait toujours, et, en nous quittant, il nous avait laissé ime impression pénible. A la nuit tombante, on apporta l'ordre : le départ était fixé pour le lendemain au jour; un des escadrons formait Tarrière^garde avec les chasseurs d'Orléans; le reste de la colonne devait marcher d'après
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les indications données; puis chacun se sépara jusqu'au lendemain.
Déjà tout dormait dans le grand silence de la nuit : on entendait le pas régulier des sentinelles qu'éclairait la lueur vacillante des feux à moitié éteints; de temps à autre, le vent nous apportait une vague rumeur, et le silence retombait sur tout ce repos. Seule, une lumière brillait encore dans la tente du bureau arabe. J'entrai et je m'assis dans un coin. Le chef du bureau achevait d'écrire une lettre. Égrenant son chapelet avec un bourdonnement monotone^ le vieil agha Djelloul à la barbe blanche, au teint blême, au regard éclairé par la fièvre, était à demi couché au fond de la tente. On eût dit un solitaire de la Thébaide chrétienne* Deux jeunes gens à l'oeil intelligent et vif attendaient debout Tordre du chef : c'étaient les messagers qui allaient porter cette dépêche à Mostaganem. On la roula presque imperceptible dans un des nombreux plis des hcnks grossiers qui entouraient leur tête; en même temps on leur donna leurs instructions, ils devaient attendre que la lune eût disparu pour gagner le bois ; une fois dans le fourré, il leur serait facile d'éviter l'ennemi; enfin si, de bon matin, ils arrivaient à Bel-Assel, une forte récompense leur était promise. Us sortaient, et déjà ils avaient gagné la porte de la tente, quand tout à coup, revenant sur leurs pas et dans une altitude pleine de dignité modeste : « Père, dirent-ils à l'agha en s'inclinant, c'est notre première entreprise; nous courons risque de la vie; que la bénédiction nous
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vienne en aide et soit notre force. » El ils se mirent à genoux, tandis que le vieillard leur imposait les mains et appelait sur eux la bénédiction de Dieu.
Je sortis du bureau arabe et je rentrai sous ma tente^ pénétré d*une religieuse émotion. Le lendemain^ au point du jour, la colonne se mit en marche dans la direction de la basse Mina. Les chasseurs d*Orléans, sous les ordres du commandant Clerc^ et un escadron de chasseurs d'Afrique devaient former Tarrière-garde. M. le colonel Berthier était resté avec cet escadron. La brume du matin n'était pas encore dissipée que déjà les édaireurs ennemis nous saluaient de leurs balles. A mesure que le jour grandissait, les Arabes se pressaient plus, nombreux, il en venait des collines et des clairières, il en sortait de tous côtés, si bien qu'à peine arrivés à l'entrée du bois, nous eûmes sur les bras quinze cents cavaliers et six mille Kabyles. Deux charges vigoureuses et bien conduites les tinrent d'abord en respect; mais bientôt l'attaque recommença .plus vive. On voyait les Arabes passer à travers le fourré, sautant comme des chevreuils. Les cavaliers arrivant au galop tiraient leur coup de fusil, puis disparaissaient de toute la vitesse de leurs chevaux ; le Kabyle, criant et hurlant, s'enivrait de ces cris que le bruit de la poudre ne pouvait dominer. Nous, cependant, prêts à tout, nous marchions au pas, attendant les ordres.
Sur notre route s'élevait un plateau de deux cents mètres environ, que la forêt bordait de trois côtés. Le chemin traversait ensuite une ravine boisée, longue de
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mille pas à peu près; au delà de cette ravine se dressait un plateau presque semblable au premier. La colonne avait presque franchi la ravine et se massait du côté opposé ; par malheur, l'escadron de chasseurs, sur un ordre mal interprété, s'était engagé dans un chemin creux, et il ne restait plus à Tarrière-garde que deux compagnies de chasseurs d'Orléans sous les ordres du commandant Qerc. Nous étions déjà à mi -chemin, lorsque nous entendîmes deux feux de peloton, puis, du même point, des coups de fusil plus rares. Au même instant, nous sommes rejoints par le capitaine adjudant-major Guyot. « Mon colonel, dit-il au colonel Berthier, hâtezvous; le commandant Clerc est serré de près, ses hommes ont usé toutes leurs cartouches ; seul il ne peut pas quitter sa position et s'engager dans le bois: il demande du renfort ! » Il parlait encore que déjà nous faisions demi-tour au galop, le sabre en main. Au même instant, non loin de la sortie du bois, le colonel Berthier, suivi du docteur Bécœur et de trois chasseurs, tournait deux grands buissons de lentisques pour gagner la tête de colonne. Il avait à peine disparu derrièi-e les premiers arbres, que du fourré se font entendre les cris : Au colonel I au colonel I Un peloton s'élance, tandis que le reste de l'escadron suit M. Paulz d'Tvoie. Malheureusement il est déjà trop tard. A deux pas de la route, nous voyons un corps étendu à terre que soutient le docteur Bécœur. Le brigadier Vincent et deux chasseurs le défendent. Autour d'eux sont étendus les cadavres de cinq Arabes. Le colonel Berthier venait d'être frappé d'un
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coup de feu en pleine poitrine^ au moment où il perçait de son sabre un Kabyle embusqué derrière le fourré. L'infortuné était tombé de son cheval, une lutte s'était engagée sur son corps, et les cadavres couchés sur le sable rendaient témoignage de la violence du combat. Le peloton se porta immédiatement en avant, et repoussa Tennemi qui revenait plus nombreux pour s'emparer du corps: ainsi fut protégé l'enlèvement du colonel, que l'on porta respirant encore vers l'ambulance.
Ce triste devoir accompli, nous courûmes rejoindre l'escadron de M. Paulz d'Yvoie, qui s'était élancé au secours de l'arrière-garde. Eux aussi avaient été témoins d'un terrible spectacle. Les chasseurs d'Orléans, la lèvre noircie par la poudre, la baïonnette rouge de sang, tenaient bon, quoique entourés d'une vingtaine de leurs camarades tombés sous les balles ennemies. C'était un affreux pêle-mêle d'armes brisées, de chevaux morts, de blessés, de mourants arabes et français, étendus sur le même sol trempé de sang. En face des cavaliers arabes, qui les attaquaient avec une ivresse sauvage, les chasseurs restaient impassibles, serrés les uns contre les autres; ils semblaient avoir emprunté à leur digne conmiandant quelque chose de sa sénérité et de son sang-froid. Par une charge vigoureuse, M. Paulz d'Yvoie et ses cavaliers les eurent bientôt dégagés; puis, s'établissant à trente mètres en avant, ils formèrent une ligne de tirailleurs qui permit d'attendre le bataillon de secours. Certes, il fallait une vieille troupe conune celle-là pour rester ainsi au milieu des balles. Toujours
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en mouvement, ils ofiFraient des points de mire incertains. Les blessés étaient envoyés près des chasseurs d'Orléans, les autres restaient fermes au devoir. Chacun sentait que du courage de tous dépendaient sa propre vie et son propre honneur ; chacun avait à cœur d'ajouter une belle page à Thistoire du 4^ Déjà, depuis dix minutes, les chasseurs faisaient tête à Forage; mais de semblables minutes peuvent compter pour des heures, quand enfin le général averti par un de ses officiers d'ordonnance, le lieutenant Dariule qui traversa seul le ravin coupé par l'ennemi, arriva lui-même avec un bataillon de secours. C'était le bataillon indigène commandé par M. Valicon. Aussitôt nous nous replions, on charge les morts, on emporte les blessés, on enlève les armes et l'on serre sur la colonne. Alors seulement on s'aperçut qu'une balle avait broyé le genou du commandant Clerc. Depuis vingt minutes à cheval, sans pousser une plainte, il ressentait d'atroces souffrances; mais il craignait la moindre hésitation dans ce moment de péril, et il avait fait taire la douleur.
Dès que nous eûmes rejoint la colonne, nous accourûmes près de notre colonel po^r nous informer de son état. On l'avait placé sur une litière, un buisson le protégeait contre l'ardeur du soleil. Réunis autour de lui, nous écoutions silencieusement ses derniers râles, tandis que le docteur Bécœur et deux chirurgiens cherchaient, mais en vain, à se donner une esp^ancè. Bientôt la respiration devint plus oppressée, et ce vaillant homme rendit à Dieu son dernier soupir. Ce n'était pas l'heure
de pleurer. À peine mort, sa litière fut placée sur un mulet : de l'autre côté, un chasseur, qui avait la cuisse cassée, faisait contre poids. Puis les trompettes sonnèrent, les tambours battirent, la colonne reprit sa marche. Nous entrions dans le défilé de Tifour, tandis que le bataillon indigène supportait à son tour le poids delà journée.
Monté sur un cheval blanc et toujours à la première ligne des tirailleurs, le capitaine Valicon, qui les commandait, semblait avoir fasciné les balles. Opposant ruses à ruses, fourrés à fourrés, embuscades à embus^ cades^ nos tirailleurs indigènes se coulaient entre les buissons comme des serpents et répondaient vigoureusement aux Arabes. Les officiers, les premiers au danger, leur donnaient l'exemple. Un de ces tirailleurs s'était glissé derrière une grosse touffe de lentisques; un Kabyle s'approche, le coup part, le Kabyle est mort? Le tirailleur recharge son arme et il attend. L'instant d'après, vous eussiez vu un second Kabyle s'avancer à pas comptés : il regardait à droite, il regardait à gauche; puis ne voyant personne, il s'approchait pour enlever le corps, suivant l'usage arabe. Un coup de fusil l'étend raide mort. Bref, le tirailleur en abat quatre, et, l'œuvre accomplie, il r^agne la colonne, tout fier de son adresse et de son sang-froid.
Cependant on approchait de cet endroit nommé Touiza, d'où nous étions partis si gaiement il y avait trois jours : c'était là que nous devions de nouveau bivouaquer. Il était trois heures quand nous nous y installâmes. Les
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ilrabes avaient pris position sur une colline voisine, d'où leur bourdonnement et le bruit du tam-tam arrivaient jusqu'à notre camp. Chacun de nous avait retrouvé la place qu'il occupait avant le départ. La tente du colonel Berthier fut dressée à l'endroit même où elle avait été une première fois élevée. Là, son corps fut entouré de silence et de respect : deux factionnaires veillaient nuit et jour à ce lit de mort. Six grandes tentes étaient remplies de blessés; deux autres renfermaient les cadavres de ceux qui avaient succombé. A la nuit, l'on o^eosa dans l'intérieur du camp des fosses pour enterrer nos morts, hélas 1 trop nombreux ; après quoi on alluma de grands feux sur ces tombes qu'il follait dérober aux profanations des Arabes, et, ce devoir accompli, chacun regagna sa tente.
Le lendemain fut un jour de halte : on donna aux chevaux le peu d'orge qui restait dans les sacs, et ce fut là, pendant vingt-quatre heures, leur seule nourriture jusqu'à ce que nous eussions rencontré dans la plaine quelque provende à dévorer. On se disposait à ramener le corps du colonel Berthier à Mostaganem, afin que sa tombe fût placée près de son régiment, disons mieux, près de sa famille; mais on avait compté sans le soleil de septembre, et il fallut embaumer le cadavre. Le ruisseau qui coulait près du bivouac était rempli d'aromates ; on en recueillit une grande quantité, et, dans la journée, l'embaumement fut achevé. Le colonel fut revêtu de ses vêtements de guerre, enveloppé de son manteau, roulé enfin dans sa tente, digne
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lineeul ! une mule vigoureuse, franchissant vingt-cinq lieues en un jour, devait transporter ce funèbre dépôt à Mostaganem.
Cependant, pour ne pas rester oisifs, les Arabes étaient venus tirailler sur nos grand'gardes, et le lendemain, au départ, tous ces cavaliers nous suivaient, mais d'assez loin. A partir de Touiza, la vallée s'élargit jusqu'aux dernières collines, qui vont mourir, à deux lieues de là, dans la grande plaine de la Mina. Le nom de cette plaine lui vient d'une rivière qui prend sa source sur les hauts plateaux du Sersous, traverse le pays des Sdamas, côtoie les Flittas et débouche au sud-ouest de cette grande plaine, coulant en ligne presque droite, pendant trois lieues et demie, jusqu'aux montagnes de Bel-Assel. Là, obliquant à droite, elle suit, trois lieues durant, cette nouvelle direction jusqu'à ce qu'elle se jette dans le Chéliff, qui arrive, en sens opposé, de l'est, et tous deux ont leur embouchure, à quinze lieues de là, dans la mer. Dans cette plaine immense, vous ne rencontrez pas un arbre, pas un abri; çà et là seulement quelques buissons de jujubiers sauvages, de légères ondulations de terrain, un lac salé : le morne passage est encadré dans de vastes horizons dénudés et vaporeux; plusieurs parties de la plaine, profondément ravinées par les pluies, sont impraticables en hiver. La Mina elle-même coule dans des bords à pic de vingt-cinq pieds de profondeur que les eaux des crues d'hiver ont élargis. La fertilité de cette région de la plaine qu'on nomme la basse Mina est proverbiale. Le
sol, formé de terres d*alluvîon, peut en parde êire arrosé, grâce au barrage du fleuve que les Turcs avaient établi à Relizann et que les Français ont relevé. Quelque jour, cette Beauce africaine se couvrira des plus belles cultures; mais, en 1845, elle retentissait des coups de fusil des Arabes ennemis. Nos obus, tirés à ricochet, les eurent bientôt rejetés à une distance respectueuse; puis, tandis que les blessés prenaient la direction de Bel-Âssel, la colonne faisant un à-gauche, gagnait Relizann.
Les coureurs ennemis, descendus dans la plaine à notre suite, se répandaient à droite et à gauche, cherchant le pillage; mais que pouvaient-ils piller? Les tentes ^ du khalifat Sidi-el-Aribi s'étaient repliées vers le Chéliff. Alors, pour ne pas perdre leur journée, les maraudeurs mirent le feu aux meules de paille. En un clin d'oeil, Tincendie éclata et gagna les grands chaumes et les herbes desséchées par quatre mois de soleil. A la nuit, la plaine entière n'était qu'un océan de feu. Durant de longues heures nous vîmes les nuages se teindre en rouge et renvoyer au loin ce reflet de mauvais augure: on eût dit la bannière de la révolte se levant sur le
1 . La tentêj en A/rique, est une expression coUective indiquant la maison, la famiUe.
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pays entier, un signal de sang annonçant à tous que le jour de la délivrance était arrivé.
Le lendemain, nous recevions les nouvelles de Djemâa- Ghazaouat. Le soulèvement des Flittas n'était pas une révolte partielle : de la frontière de Touest jusqu'au delà des Kerraîch, les tribus s'étaient soulevées comme un seul homme; chaque instant de ces heures difficiles apportait au général une nouvelle fâcheuse : une tribu de plus avait déserté notre cause; tous, jusqu'aux gens de la plaine, passaient à l'ennemi , et de ses nombreux cavaliers Sidi-el-Aribi lui-même ne conservait guère que ceux que les liens du sang attachaient à sa fortune.
Cependant de nombreux renforts nous étaient arrivés de Mostaganem. Rejoints par le colonel Tartas, nous avions maintenant deux beaux et bons escadrons de cavalerie, vaillante troupe qui ne demandait qu'à prendre sa revanche. Il est vrai que notre inaction forcée avait excité l'audace de Bou-Maza> et avec son audace ses forces s'étaient augmentées. Le 3 jctobre, Bou-Maza avait mis le feu à la maison du khalifat, et le lendemain il tentait une razzia sur l'autre rive de la Mina. Ce fut alors que le général de BouijoUy se décida à quitter Relizann et à se replier sur Bel-Assel. À une heure donc, on levait le bivouac, et,- à la moitié de la route, le lieutenant Nérat portait l'ordre au colonel Tartas de prendre à droite avec la cavalerie, et de marcher dans la direction du confluent du Chéliff et de la Mina. Réunissant à sa petite troupe les cavaliers de Sidi-el-Aribi, qu'il devait rencontrer en route, le colonel Tartas avait
mission d^observer Bou-Maza et de lui reprendre, si faire se pouvait, une partie de son butin.
Malgré les quatre jours d'orge et les quatre jours de vivres dont nos chevaux étaient chargés, nous prîmes le trot dans la direction donnée, et nous allions bon train, lorsqu'à une demi-lieue du confluent du Chélifif et de la Mina nous vîmes accourir le khalifat Sidi-el-Aribi à la tête de ses cavaliers, la figure animée par le combat, son grand cheval alezan tout couvert d'écume; on eût dit un chevalier banneret du moyen âge. H salua le colonel, et vint se placer à ses côtés. 11 était cinq heures ; le soleil d'Afrique, ce soleil, qui, au dernier instant du jour répand sur la terre ces teintes brunes et chaudes inconnues aux pays du nord, nous éclairait de ses rayons aussi rouges que le sang. Nous pressions nos chevaux, et nos regards se portaient en avant ; encore un pli de terrain^ et nous allions voir l'ennemi. L'obstacle fut bientôt franchi, et nous aperçûmes devant nous, aussi nombreux que les sables de la mer, les cavaliers ennemis nous attendant de pied ferme. Au centre flottait un immense drapeau vert, et les deux ailes, formant le fer à cheval, semblaient prêtes à nous envelopper. Au pas! s'écrie aussitôt le colonel Tartas, et nous allons au pas le sabre dans le fourreau. De sa grande voix de manœuvre, le colonel alors commande, et les escadrons se forment; chacun garde une division de soutien. Entre les deux escadrons marchaient le colonel et son fanion ; à ses côtés, le khahfat; derrière lui, une petite escorte; sur nos deux ailes, quelques cavaliers arabes restés
fidèles. « Où est le ralliement? denr.ande Tadjudanfrmajor. — Derrière l'ennemi, à mon fanion », répond le colonel, et, liés comme par une chaîne, les escadrons prennent le trot, le sabre au fourreau. Quand nous sommes à portée de fusil : Sabre-main ! crie le colonel, et les deux cent cinquante sabres sont tirés ensemble, comme par une seule main. Cent pas plus loin, nous prenons le galop, unis toujours comme une muraille. Tout à coup, en voyant cet ouragan de fer, qui s'avance vers eux, si calme et si fort, ces ennemis innombrables hésitent; un bruit sourd, le bruit du flot dans la tempête, s'élève du milieu de cette multitude. Us se serrent les uns contre les autres, flottent un instant indécis, et soudain disparaissent, semblables à la poussière que chasse le vent d'orage. Au bout d'un quart d'heure, nous nous arrêtâmes. Cent de nos ennemis étaient à terre, et les cavaliers du khalifat, poursuivant les fuyards, s'emparaient de nombreuses dépouilles. Pour nous, sans ambulance, sans troupes pour nous appuyer, à trois lieues et demie de tout secours, la moindre hésitation nous eût perdus sans retour. Le calme et l'audace nous sauvèrent.
Cette charge était, depuis notre sortie des Flittas, notre première offensive, notre première bonne fortune. Serrés autour du colonel Tartas, près de son fanion que deux balles avaient traversé, tous ces hommes de grande tente ^, tous ces chefs arabes au teint bronzé, aux yeux animés par l'émotion de la poudre, le remer-
1. On appelle ainsi en Afrique les hommes de grande race. C'est ains que nous dirions en France: il est de bonne maison.
^2 UNE CAMPAGNE d'hIYER.
ciaient comme un sauveur. A leur tête, Sidi-el-Aribi, avec cette dignité majestueuse qui ne Tabandonnait jamais, lui prodiguait les paroles de reconnaissance, et autour d'eux, comme pour encadrer la scène, ces chevaux écumants, ces chasseurs penchés sur leurs selles, ces armes, ce je ne sais quoi dans Tair qui sentait la victoire, ces grands vêtements flottants, ces chevaux que Ton ramenait à chaque instant, les têtes mêmes que quelques-uns des Arabes avaient attachées à Farçon de leur selle, tout contribuait à donner à ce spectacle quelque chose de la noblesse et de la grandeur sauvage des temps primitifs.
Sur ces entrefaites, la nuit était venue ; il fallait songer à reprendre le chemin du camp. Les trompettes sonnèrent la marche, et nous nous dirigeâmes vers Bel-Assel au. milieu des giis propos et des chansons. A dix heures du soir, les chasseurs rentraient au bivouac. On tendait les cordes, on attachait les chevaux au piquet; on attendit quatre heures encore, jusqu'à ce que Ton eût dessellé, le signal d*un repos dont on avait grand besoin.
Ce succès fut comme la première halte dé Tinsurrection dans cette partie du pays. Malgré les fièvres et les marais, on séjourna longtemps à Bel-Assel. La position militaire était bonne, et nous attendions l'arrivée de la colonne d'Orléans ville pour pénétrer de nouveau chez les Flittas. Plusieurs razzias furent faites avec succès. On partait le soir, on marchait toute la nuit, et au jour on cliâliait quelques insoumis. Chaque malin, les jours
UNE CAMPAGNE d'HIYER. 253
ordinaires, la cavalerie s'en allait au fourrage avec toutes les bêtes de somme. Quelquefois elle était inquiétée par les cavaliers ennemis ; mais alors, dans ces belles plaines, le combat devenait un brillant exercice : on faisait Vécokdes tirailleurs et citait un spectacle animé, une vraie partie d'échecs. D'autres fois on sortait pour enlever le grain des silos, afin d'approvisionner la colonne; alors le ban et l'arrière-ban des tribus amies étaient convoqués; vieillards, femmes, enfants, tout arrivait, les uns avec de méchants ânons et leurs sacs de laine, d'autres avec des mulets. Une fois sur le lieu des silos, chacun de sonder la terre avec des baguettes de fusil. VenaitK)n à sentir le vide dans ce terrain mouvant, aussitôt on creusait avec la pioche, et, pour peu que la veine fût bonne, on rencontrait une ouverture de la grosseur d'un homme, qui allait en s'évasant: là enfoncés dans la terre, on trouvait le blé et l'orge 4 foison. Ainsi sont construits ces greniers d'abondance. Dans chaque tribu, les mêmes familles sont chargées de construire les silos, conservant par tradition cet art que leur ont enseigné leurs pères. L'ardeur que les soldats mettent à leurs recherches est vraiment curieuse. Il faut voir leur empressement à se glisser dans l'étroite ouverture, remplissant, à moitié accroupis, les premiers sacs, jusqu'à ce que le vide se soit fait et permette à leurs camarades de leur venir en aide. Et aussi comme ils sortent de terre tout couverts de sueur et de poussière, mais toujours riants et contents l C'est que tous comprennent que la nourriture de leurs chevaux est la grande affaire ; que, si le cheval manque
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s^VL cavalier, c^lui-ci serç forcé de f^iy^ ^ pied voie l^g^iie route, sans compter Vhei|re d^ combat, qui peut se présenter chaque jour.
La colonne d'OrléansviUe vii^t çaifin nous rejoindre^ nous çimenant, avec une bonne et belle infanterie^ deux escadrons de chasseurs et un escadron de spahis ; cette vaillante troupe^ sous la main vigoureuse du capitaine Fleury, avait gï^né en discipliae, sans rien perdra des précieuses qualités 4e TArabe. Dévoués à leur capitaiae, ils le suivaient s^ns hési^ et se jetaient en avant, ne doublant jamais ni d'eux-mêmes ni de lui. Quand ils passaient debout sur leurs étrier« d'argent, montés sur leurs bons chevaux, les haïks flottants et le burnous rouge jeté par-dessus Tép^ulç, on croyait voir ces hommes d*armes dont Içs vieilles chroniques nous font de si nierveilleux portr^^its. L^ moitié de l*escadron avait été mise hors de combat en moins de six mois'; c'était le meilleur brevet d'un courage dont nos spahis pliaient bientôt nous donner des preuves nouvelles. Nous ayiops là d^ vigoureux renforts, et nous pouvions prendre notre r^yai^çhe sur les FUttaji.
Dans le çpuraut d'octobre, les ^eu^t çojojines réunies se remirent en mî^rche vers le pays des Flitta?, et allèrent s'établir ^u bivouac de Touiaa. L'orx y fit un séjour qui permH 9.^ général de Jourjolly d'envoyer la cavalerie au fourrage sous l'escorte d'un ^lataillon d'in* fanterie.
A peine sorti de la pl^inç de la Mina, vqus entrez dans la vallée que Ton apypelle la Touiza des Béni-
UNB CAMPAQNB D^HIYBR. %U$
Oçrgeun^ du nom de la tribu qui l'habite. Cette vallée précède les montagnes des Flîttas parallèles à la mer, et va en 8*évasant du côté de l'est, ou elle forme entre ces montagnes un bassin d'une assez grande étendue, oouvert de lentîsques, coupé çà et là de clairières et de cliampâ de blé. Au sud, en faisant face à Touiza, se trouve le défilé de Tifour ; à l'ouest, à deux lieues, s'ouvre le passage de Zamora; à l'est, dans le fond de ce grand bassin naturel, serpente un chemin qui coupe la montagne et conduit à l'Oued-Melab dans la direction du Guerbeqssa. C^est le chemin qui aboutit au khamis des Beni-Ouragh. Sur les hauteurs, à notre gauche, nous devions trouver de la paille. Bientôt, en effet, nous aperçûmes les petites buttes de terre qui indiquent les meules; car, pour empêcher que le vent n'emporte la paille hachée sous le pied des chevaux lor8qu\)n dépique le blé, les Arabes en forment des tas de trois ou quatre pieds de circonférence environ sur cinq pieds de haut, et recouvrent le tout d'épaisses mottes de leive, œ qui la met à l'abri du vent fA de la pluie. Uneheuie suffit à construire un grenier sur le champ qu'ils ent récolté. C^t au moins l'usage des Kerraîdi et des Flittas.
Nous étions en train d^arràcher les mottes de terre et de remplir les sacs de campement , tandis que les hommes en vedette surveillaient l^nnemi, au fond du bofô, sous nos pieds, lorsque du camp même (on le voyait à notre droite avec ses lentes blanches) nous ttatencJKmes parUr ée nombreux coups de fusil. En
même temps, des broussailles voisines surgissait un immense hurlement. Bientôt^ au fracas des tambours, rinfanterie, chargeant à la baïonnette, balaya les collines voisines, tandis qu'au loin les obus délogeaient les Arabes du fourré. A cette rude attaque, le colonel Tartas fit aussitôt sonner à cheval, et, jetant nos sacs, nous courûmes couper la retraite à l'ennemi; puis, faisant un à -gauche, spahis et chasseurs, tous en bon ordre, malgré les accidents du terrain, nous les poursuivîmes deux lieues durant jusqu'aux montagnes. Alors, on sonna le ralliement, et nous revînmes au pas, un peu inquiétés par leurs coups de fusils, mais en ayant laissé bon nombre sur le terrain.
Le lendemain la colonne, niarchant dans la direction du Guerboussa, passait le défilé et venait bivouaquer sur rOued-Melab. Plusieurs courses furent tentées. Les unes réussirent, d'autres moins heureuses échouèrent. Un jour entre autres, les chasseurs d'Orléans furent chargés de fouiller une montagne boisée. Sur le revers se dressait un rocher h pic de cinquante mèti^. A trente pieds du bord s'ouvrait l'entrée d'une caverne qui, d'en bas, paraissait un point noir. Là, disait-on, les Arabes s'étaient disposé un repaire ; ils y cachaient leurs effets les plus précieux, et quelques-uns d'entre eux y avaient probablement cherché un refuge. La chose était curieuse et valait la peine d'être éclaircie. On eut d'abord l'idée d'employer à cette exploration un prisonnier qui irait lé premier sonder la caverne et savoir ce qu'elle renfermait. L'idée était bonne, seul^nent le pauvre diabla
UNE CAMPAGNE d'HÎVER. 2Î>7
d'Arabe rdîisa tout net, et non pas sans quelque juste motif tiré de sa sûreté personnelle, disant qu'on l'envoyait à la mort, si par hasard il se trouvait un Arabe caché dans la caverne. Pour toute réponse, et sans perdre le temps en discours inutiles, on fit approcher deux soldats, dont la pantomime, pleine d'expression, eut bientôt fait comprendre au prisonnier récalcitrant que le plus sage était encore pour lui de tenter l'aventure. Cette éloquence militaire le décida enfin, et, bon gré mal gré, deux cordes furent passées sous ses bras ; puis on le descendit dans l'abîme tandis qu'à l'aide de ses mains il s'accrochait à «quelques buissons qui couraient le long du rocher. Enfin, il arrive à l'entrée de la caverne et disparaît. L'instant d'après, il nous faisait signe que le rocher était vide et que l'on pouvait descendre. Aussitôt dit, aussitôt fait ; c'était à qui parmi nos soldats se précipiterait dans cette caverne d'Ali-Baba. Bientôt haïks, tapis, burnous, provisions de toute sorte, même des tam-tam et dois plats de bois, furent hissés et enlevés, puis les soldats reprirent leur course aérienne et la colonne rentra au camp, ramenant le bétail et les prisonniers qu'elle avait ramassés dans le bois.
Quelques jours plus tard, nous bivouaquions à Darben- Abdallah, dans une admirable position militaire. Le Menasfa, qui la contourne en coulant dans un ravin de rochers, la défend de trois côtés; de là, nous étions à portée des silos des Flittas, et nous pouvions faire une rude guerre à leurs greniers. L'ennemi était, en effet, devenu insaisissable ; il avait disparu comme par enchan-
2bâ U!ffe GÀMP/^6NB D*HIVER.
temeût, et nous n'avions plus devant nous que le ealâie extérieur, le calme du vide* La plupart des Fllttas s'étalent réfUgiés dans les bois avec leurs troupeaUHL ; il nous fallait recommencer ces chasses à courre que Ton nommé rauias^ faire la guerre aux grains et au ti^u^ peaux, la seule fortune de Tennemi» C'est, en effets par la possession ou r&néantissement de ces deux biens que Ton ai*rive à avoir influence et action sur les Arabes. Là razzia tant reprochée à l'Afrique, cê vo$ organisé^ comme on l'appelait dans le étyle déclamatoire à l'usage des grands orateurs et des grands journaux de l'opposition, est tout simplement ce qui se passe en Europe sous une autre forme* Qu'est-ce que la guerre? La chasse aux intérêts. En Europe, une fois maître de deux ou trois grands centres^ le pays tout en li^ esta vous; mais, en Afrique, comment atteindre une population qui ne tient à la terre que par led piquets de ses tentes? Par quelle force, par quel châtiment, par quelle invasion Venir à bout de ces hommes sans villes, sans maisons^ pareils aux Scythes qui traînaient tout aveo eait.
Quorum plaustra vagas
Klte trahunt domosf
On n'A d'autre moyen que de leur prendre le blé qui les nourrit, le troupeau qui les habille. De là la guerre aux silos, la guerre au bétail, la raiszia.
Maintenant donc que l'ennemi avait perdu de son audace, nous reprenions la vie de partisans, si pleine de charme et d'hnprévu sous le ci^ d'Afrique^ — Un
U!!E CAMPAGNE D'HIYER. 2^
jour que nous nous étions mis eh chasse et en quête de très-grand matin, on pénétra dans une affreuse ravine qui s'étend à Touest de la ligne de partage des eaut jusque vers la Mina. Le chemin que nous suivions avait deux pieds de large, et s'en allait le long des pentes rapides d'une colline, aboutissant au fbnd de la ravine qu'il côtoyait à gauche. Les chênes verts, les lentisques et les ronces recouvraient ce terrain dangereux; Au centre du bassin^ Jes eaux s'étaient creusé un large fossé à travers les terres végétales, une ravine même dans la ravine. Pendant l'hiver, les eaux sans frein se t)récipitent furieuses de toutes ces montagnes, se frayant un passage, entraînant arbres et terres, creusant des conduits souterrains pour arriver plus vite à cette grande artère de cinquante pieds de large et de trente pieds de profondeur; mais l'été venu, quand depuis cinq mois il n'est pas tombé du ciel une goutte de rosée, il est facile de pénétrer dans ses issues souterraines. En ce moment, si nos rapports étaient fidèles, ces catacombes devaient contenir une grande partie du butin et des richesses d'une fraction des Flittas. On ajoutait même qu'un grand nombre s'y était réfugié, et nous étions bien décidés à nous en assurer ; plusieurs cachettes furent explorées inutilement, mais enfin, vers le milieu de la ravine, deux soldats qui se présentaient en rampant à l'un de ces orifices souterrains reçoivent deux balles qui leur cassent la tête. Au même instant, à notre droite, à notre gauche, comme par autant de meurtrières, les balles tombent sur nous.
Î60 UNE CAMPAGNE d'HIYER.
Certes, la situation était difficile. Gomment s'en tirer? Attaquer de front, c'était aller en procession à la mort; tourner l'ennemi, impossible, et pourtant, à tout prix, il nous fallait venir à bout de cet obstacle. En vain on les menace, en vain on leur promet la vie sauve, ils ne veulent rien entendre. Que faire alors? Employer l'éloquence d'action, la plus persuasive de toutes, enfumer le renard dans son terrier. Nous voilà donc faisant des fascines : en guise de prologue, on en jeta deux ou trois enflammées à l'entrée de la caverne, puis la conversation fut reprise avec aussi peu de succès que la première fois. Ils refusaient de sortir. Force fut alors de jeter d'autres fascines enflammées, puis l'on attendit. Il faut rendre justice à ces braves gens, que, tant qu'ils eurent un peu d'air à respirer, ils résistèrent. Enfin, le feu et la fumée furent les plus forts, et la caverne se rendit à merci. Alors moutons et chèvres, femmes, hommes et enfants, sortirent de dessous terre et vinrent se remettre en nos mains.
Deux cents cavaliers arabes, presque tous medjehers ou bordjias ^ formaient notre Marqhzen, sous le commandement de Mustapha-ben-dif, leur chef. Marqhzen, en arabe veut dire magasin, arsenal ; de là le nom donné aux cavaliers de l'État. C'est la force sur laquelle l'autorité s'appuie. Mustapha-ben-dif leur chef, imposait à ces intrépides compagnons, vivant de la guerre et familiarisés avec tous les dangers, son autorité et son
1 . Les Medjehers et les Bordjias sont des tribus arabes des environs de Mostaganem.
UNE CAMPAGNE d'hIVER. 261
courage. A le voir dans la vie de chaque jour, doux et simple, on eût pris Mustapha pour un bourgeois honnête et pacifique, mais au premier danger, à la première colère, soudain ses yeux si calmes se dilataient affreusement, ses veines se gonflaient sous la pression ardente d'un sang impétueux ; le sauvage reprenait ses instincts, le lion retrouvait ses fureurs. Resté fidèle aux heures douteuses, il nous avait rendu de grands services dans cette campagne qui allait s'achever par ces courses d'hiver qui peuvent compter parmi les plus pénibles travaux de la guerre d'Afrique.
Pendant que les deux colonnes réunies opéraient dans les Flittas, Tinsurrection avait gagné les environs d'Orléansville. A ces nouvelles, M. le colonel Saint-Arnaud se hâta de retourner dans sa subdivision. Fort heureusement pour nous, la révolte éclata de ce côté au moment même où M. le maréchal Bugeaud, qui s'en venait d'Alger par Teniet-el-Had, arrivait dans le pays. Comme sa cavalerie n'était pas assez nombreuse, M. le maréchal prit avec lui les escadrons du général, de Bourjolly, qui devait faire venir des renforts de Mostaganem, puis il partit dans la direction de Thiaret.
Les rigueurs de l'hiver étaient venues nous apporter un surcroît de fatigues. A l'horrible chaleur avait suc-
i62 Vnt CÀMPAOWE D'HIVBR.
cédé un fh)id glâCial sur ces haute plateaux qui domi» nent de six cents pieds le niveau de la mer. Nous avions déjà reçu la première pluie d'automne, celle que les Arabes appellent la phtiê des agneauœ. Un mois se passa^ pois vinrent les pluies aux larges gouttes» les pluies d'hiver; les mauvais jours allaient commencer.
Nous étions dans le pays des Kerraïch* M. le mi^^hal devait gagner le haut Rîou, tandis que^ par une mar^e de nuit, nous allions essayer de surprendre Abd-el-Kader^ qui se trouvait dans nos environs. On partit au soir, sous les ordres ;du général Yousouf, par un temps couvert ; toute la nuit fut employée à traverser les montagnes et les défilés. La marche était pénible, et sur les trois heures une pluie fine, de ces pluies hypocrites qui mouillent sans dire gare, vint nous geler sur nos chevaux, glissant dans des sentiers de deux pieds de large. AU petit jour, on Ût halte, un de mes camarades et mol, nous iioûs blottîmes dans une touffe de palmiers nains, et nous bûmes sournoisement un peu d'étlu-dèvie, trésor précieux en pareil cas. Déjà notis cédions à ce sommeil de plomb qui s*empâre de tous vôâ âend quand, après une nuit de fatigués, une nuit sans sotûttlëil le premier froid, précurseur du poînt du jour, se fait sentir. Malheureusement la halte fut courte. Àtt bout d'une heure, il faillit remonter à cheval, et par des ravines affreuses, par la pluie et la grêle, regflgdêr la colonne du maréchal Bugeaud. Vers les quatre heures, nous débouchâmes sur les hauteurs du Riou, que nous descendîmes par un sentier étroit, à demi tracé le loûg
de ce& collines de terre glaise. Enfin^ après mille peines^ nous atteignîmes le bivouac du maréchal^ et les cordes forent tendues dans des terres détrempées, car à cette heure il pleuvait comme il pleut en Afrique, et le ciel s'était changé etl torrents. Pendant six jours, nous fûtaes exposés à ce déluge; la pluie et la pluie enfcofe et toujours la pluie, et pas une étoile, pas un espoir! Les averses tombaient sans interruption, et rendaient en tombant sui* les tentes ce bruit sec qui vôUs glace. Sous cette pi*ession funeste, lés fortes terres de la vallée, pareilles aux terres de la Brie, se changeaient en une boue liquide. Bien hardi eût été celui qui eût osé mettre le nez hors de sa tente. Vous faisiez un pas, vous enfonciez jUsqu^aUx genoux. Nous n'étions plus des soldats en belle tenue, nous avions toute l'apparence de sauvages, et c'est utte des cruautés de la vie au bivouac que cette absence de netteté et d'élégance. Aussi malheureux que leurs maîtres et non moins à plaindre, nos pauvres chevaux, l'Oreille basse, la tête entre les jambes, Jii'ésentaient au vent et & la pluie leur croupe frileuse. Tout cela nous ennuyait fort; pour comble de malheur, l'orge commençait à manquer. Maîti'es et che^ vaux, du reste, étaient à l'unisson, nos provisions s'épuisaient, bientôt nous allions être réduits aux vivres de guerre. En Afrique, il faut tout prévoir avant lo départ et ne pas compter sur le hasard; or, depuis tantôt deux mois, aucun ravitaillement ne nous était parvenu. Déjà nous nWons plus de vin; Teau-de-vie diminuait d'une façon effrayante ; heureusement il nous restait du sucra
et du café. 11 faut prendre son parti de toutes choses: la pluie, la boue, le froid, la disette menaçante, ne pouvaient venir à bout de notre joyeuse philosophie. Nos chevaux étaient moins patients que nous-mêmes, et nous devions les nourrir coûte que coûte. On se mit donc à la recherche des silos à travers des chemins afifreux, des sentiers glissants, le long des pentes les plus escarpées. On en trouva bien quelques-uns, mais en quantité insuffisante, et pendant quatre jours nos pauvres bêtes n*eurent qu'une poignée d'orge; en revanche, boue, grêle et pluie.
A chaque instant, il arrivait des nouvelles de cet homme tant cherché, d'Abd-el-Kader. Au dire des espions il était non loin de nous, dans le pays des Flittas; on pouvait facilement le joindre. Il tombait toujours beaucoup d'eau, mais le baromètre remontait, et les savants de la colonne prétendaient que la lune allait se montrer miséricordieuse. Par-dessus tout, et quel que fût le temps, il fallait agir ; laisser Abd-el-Kader en repos si près de nous était une trop grave imprudence. Aussi Tordre futil donné à. la cavalerie de se tenir prête à marcher, et une demi-heure avant le jour nous quittions le bivouac mouillés jusqu'aux os. Pendant que nous étions en course, M. le maréchal descendait le Riou et venait camper au confluent de cette rivière et de l'Oued-Teguiguess. C'était là que nous devions le rejoindre. Deux heures après le départ, la pluie cessa, le vent d'ouest balaya les nuages. On marchait vite ; les chevaux, épuisés par le mauvais temps et le manque de nourriture, avaient grand'peine à
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se tirer d'affaire dans ces terres grasses, beaucoup y laissèrent leurs fers; mais il fallait arriver : les vedettes ennemies avaient averti Fémir de notre approche ; tant pis pour qui reste en chemin. Une vingtaine d'hommes ne purent suivre, et furent laissés en arrière.
Ainsi clopin-clopant, épuisés, haletants, nous arrivâmes à Temda, juste à temps pour voir déboucher d'une colline, enseignes déployées, les cavaliers réguliers d'Abdel'Kader. Au centre de ses escadrons flottait le grand drapeau blanc, à la main brodée, signe du commandement ; aux deux ailes s'élevaient de petits fanions de diflérentes couleurs. Tous ces cavaliers arrivèrent d'abord comme pour nous charger; nous, de notre côté, nous prîmes le galop pour les mieux recevoir, mais nos prévenances eurent peu de succès. Faisant un à-gauche, ils gagnèrent une hauteur, non sans avoir fait feu de toutes leurs armes. Nous les poursuivîmes l'épée dans les reins. Le capitaine Larochefoucauld dont l'escadron était en tête en tua quelques-uns, mais les chevaux épuisés perdirent bientôt le souffle et refusèrent d'aller plus loin. Après une halte d'une heure et les premiers soins donnés aux blessés, nous reprîmes la direction de l'Oued-Teguiguess, observés à distance par quelques cavaliers. Nous suivîmes le plus longtemps possible la route parcourue le matin dans l'espoir de rallier les hommes laissés en arrière. La nuit nous surprit dans des gorges de rochers. Les trompettes sonnaient à toute volée et à temps ^aux; dans ce silence de l'obscurité, quand les plus alertes ce matin encore allaient la tête basse et fati-
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guée au milieu de ces crêtes rocheuses, ces trompettes, qui tout à coup déchiraient de leiîT bruit Aigu le silence des solitudes, produisaient une singulière impression. On eût dit autant de cris d'alarme répétés par lés échos pour évoquer les morts. A dix heures du soir, nous arrivâmes au bivouac du maréchal Bugeaud. Un de tios blessés^ Baithelmy, avait reçu cinq coups de feu pont sa part. Ce Barthelmy est un des héros de notre odyssée. Le matin, une balle le jette à bas de cheval; la colohne chargeait et le laisse à tei*re. Des fourrageurs ennemis s'approchent et lui envoient deiii autres balles. Lui cependant, il fait le mort. Les Arabes mettent pied à terre, lui enlèvent son ceinturon^ puis laissent là ce cadatt*e immobile. L^un d'eUx, un de ces malfaiteurs de la guerre qui s'acharnent aux cadavres (et il y en a malheureusement plus d'un, même parmi les Français), qUi ne sont courageux que contre les morts, lui applique son fusil sur la tempe. C'en était fait, mais le cheval de l'Arabe s'écarte, le coup part, la balle mal diHgée rase le front du chasseur et va se perdre dans la terre. Le même soir, Barthelmy disait, dans son style de soldat, au chirurgien qui le pansait : « C'est égal, major, je leur ai tiré une fameuse carotte! »
Le lendemain, 24 décembre, M. le maréchal fit former avec la cavalerie et sil cents hommes d*infanterie d'élite du colonel Uolière, une petite colonne légère dont le commandement fut confié au général Yousouf. Nous devions d'abord gagner Thiarét pour y chercher de l'orge et du fourrage, et, nos dhevauX refaits, nous Mettre à
Ut^ÎB CAMPAGlife D'ktYËk. ^1
la ik)urâttit6 d'Abd-el-Kader. Notre joie fUt grande, au premier bivouac, de nous voir rejoints pafr les braves gens que nous aviotis laissés eti arrière la veille et que nous cfoyions perdus. Retirés dans un marabout, ils s'y étaient retranchés tout d'abord; à la fin de la jourhée, ils avaient entendu la sonnerie de la colonne, et ils nous avaient rejoints sans obstacles, 6ar, fort heureusement peut* eul, ils n'avaient pas été aperçus par l'ennemi.
Auic approches de Thiaret, le pays change complètement d'aspect. Aux longues silhouettes grises et nues des collines amoncelées succèdent des bois de chênes verts, quelques cèdi^, de grandes prairies et des sources. Un troupeau de gazelles s'enfuit devant nos chevaux, tantôt bondissattt à travei^ leS arbres, tantôt s'arrêtant cotnme pour noua provoquer, et bien vile disparaissant dès qu'elles âe voyaient séHeusement poursuivies. De temps à autre, le soleil, entre deux nuages, yenait nous î-échaufiEler et jeter sa pâle lumière sur une partie du bois, tandis que la longue montagne de Thiaret prolongeait Tombre de ses niurailles à pic. A la fin, nous atteignîmes le passage de Guertoufa, et alors s*ouvrit devant nous, à deux cents pieds de haut, l'échancrure par laquelle nous devions passer. Pour l'atteindre, il faut franchir une cascade de pierre et gravir en zig zag le flanc de la montagne. Des aigles planaient majestueusement au-desâus de nos têtes. On n'entendait que le bruit de nos chevaux sur la pierre sonore oU les sabres retentissant contre les parois du rocher. En présence de ces obsiaelêë, l'âôié ôe réveille, et la grandeur de cette vue
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remplît le cœur de nobles pensées; puis, quand nous eûmes atteint ces sommets, quel spectacle imposant et magnifique! À nos pieds se déroulait, immense et lumineuse, cette cascade de rochers que nous venions de franchir, et sur laquelle étincelaient encore les baïonnettes de l'infanterie; plus loin, ces bois, cette verdure, ces prairies; plus loin encore, des collines sans fin succédant aux collines. Le regard se perdait dans ces longues silhouettes nues et grisâtres, pareilles à des vagues qu'une force inconnue aurait fixées au moment de la houle. A la dernière limite du Guertoufa, éclairées par les rayons du soleil, se dressaient, au milieu des vapeurs bleuâtres, les hautes montagnes de Bel-Assel. Un peu sur la droite, les deux pitons de Teguiguess s'avançaient comme ferait un promontoire, et cette houle de terre se prolongeait et allait frapper, à vingt lieues de là, dans la direction de l'est, le pied de l'Ouarsenis, dont la longue crête grandit isolée, dominant tout le pays à soixante lieues à la ronde. A sa forme d'obélisque dentelé, on l'aurait pris pour une cathédrale antique surmontée par un dôme majestueux. Il y avait dans ce paysage une grandeur et un calme qui reportaient la pensée vers les âges primitifs.
Le défilé se prolonge sur un espace de cinq cents mètres, puis l'on est à Thiaret. Ce poste bâti sur la limite du Tell et du petit désert en belles pierres de taille est renommé pour la saveur de ses eaux. Le Tell, mère nourricière de l'Afrique, produit le blé, de même que le Sersous nourrit d'innombrables troupeaux.
UNE CAMPAGNE D*HIYER. 269
11 semble que Dieu ait voulu établir une barrière entre ces deux terres, dont Tune est Tesciave de l'autre, celleci séparée de celle-là par un rempart de montagnes. Les montagnes de Thiaret sont les plus élevées de toute cette chaîne, et on ne peut les franchir que par trois passages. De Thiaret on découvre une partie du Sersous. Sous vos regards s'étend une plaine de petits mamelons rocailleux; entre chaque mamelon s'échappe une source, et, grâce à ces eaux bienfaisantes, poussent vigoureusement des herbages épais et substantiels qui nourrissent d'immenses troupeaux de moutons.
La guerre avait depuis longtemps empêché les marchands de ravitailler Thiaret. A notre arrivée, nous y trouvâmes une grande misère: il n'y avait plus que les vivres de campagne. Une bougie semblait une merveille; on se rappelait vaguement avoir bu autrefois du vin. Heureusement Toi^e et le fourrage ne manquaient pas, et, pendant deux jours, nos chevaux mangèrent à leur faim. Après ces deux jours, il fallut quitter Thiaret pour reprendre, malgré le froid et la glace, notre chasse à l'émir. Nous eûmes, pendant cette excursion, de longues et cruelles journées : point de bois, pas d'abri contre les vents; quelques chardons, de la fiente desséchée, avec lesquels on faisait cuire les aliments, et, chaque matin, nos tentes raidies par le givre et les glaçons ; pour tout intermède, la pluie. En ce moment se montrait, pâli par l'abstinence et la désolation, le premier jour de l'année 1846: c'était à nous surtout qu'il eût fallu souhaiter un bon jour et une bonne année.
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car enfin nous manquions de tout. Le suete était inangé3 Teau-de-vie était bue, nous n'avions jdus même un grain de café à mettre sous la dent. Sevrés des nôtres, loin du monde habité> loin de tout depuis trois mois^ nous étions comme les passagers d*un navire; La colonne était devenue la patrie, la tente remi^açait la maison, l'escadron la famille; les heures passaient actives, occupées, sans cesse en arrêt sur une émotion nouvelle> toujours remplies par l'attente d'un danger. Malheureusement la pluie et le vent^ le fh>id et la grêle, nos grands ennemis^ étaient les seuls qui ne nous fissent jamais faux bond : on eût dit que le â janvier ils s'étaient tous donné rendez-vous pour célébrer la fête de l'orage. Le 2 janvier fut un grand jour de tempête dans toute l'Afrique: huit cents hommes périssaient dans la neige, à. Sétif^ le même jour oii, pendant une marche sur Thiaret^ nous recevions une pluie de glace, de neige fondue mêlée de grêlons énormes^ poussée par un horrilde vent de nord-oUest qui nous courbait sur nos selles» Quand nous arrivâmes à Thiaret, il fallut porter à l'hôpital six hommes qui avaient les pieds gelés; pour les autres ils se hâtèrent de faire de grands feux, et^ dans chaque tente, un trou creusé en terre reçut des charbons ardents; On dîna^ on se réchauffa, on dormit comme on put.
Vers le mois de février, nous avions rejoint déjà depuis quelque temps la colonne de M. le maréchal^ lorsque nous prîmes la direction de îest* Abd-el-Kader s'était porté, disait-on, du côtédes:Ouled-Niaïl>il fallait
UNS eAMPAGNB D'HIYBR. 2T1
prendre une position qui permît de surveiller ses mou* yements dans le sud, en restant maître de se diriger vers Test ou Touest. I^s sources du Narh-Ouessel, à huit lieues au sud de Teniet-el-Had, remplissaient toutes ces conditions. Aussi, à peine ravitaillée, la colonne se mitelle en marche pour le Narh-Nussel> ne gardant pour toute cavaleiîe que les escadrons du 4^^ chasseurs d'Afrique; les autres furent envoyés se refaire au dépôt. L'arrivée d'une troupe à demi morte de faim et de misère était une bonne fortune pour les marchands de Teniet-el-Had. Nous allâmes camper à cinq lieues de ce poste, au pied des montagnes, à la limite du Sersous, près de la fontaine d'Aïn-Tekria. Aussitôt que l'on sut l'arrivée de tant de gens aôamés^ ce fut, autour de nous^ comme un grand marché de toute sorte de denrées, de vêtements, de comestibles; alors descendit de Teniet-el-Had une procession de chameaux diargés de pommes de terre^ d'oignons^ de vivres de toute espèce, tandis que les bœufe porteurs arriviû^t de leur côté avec leurs deux caisses sur les flancs, retenues par des cordes de laine» Puis^ tout autour du camp^ les boutiques de s'installer sous des tentes, en plein vent, se faisant un rempart de leurs caisses de sapin. Je les vois encore ces spéculateurs empressés, le Juif au turban sale, aux yeux brillants et aux doigts crochus, le colon européen vendeur d'eau-de-vie criant, pestant ^ jurant et débitant en grande hâte ses provisions que l'on s'arrachait au prix fixé par le tarif de i'état-major général, pendant que l'administration recevait dans des sacs plombés de cinquante
272 UNE CAMPAG!fB d'HIYBR.
kilogrammes les vivres de guerre. Quand toutes les provisions furent faites, Ton se remit en marche.
Petite pluie abat grand vent, dit un proverbe français ; la grande pluie abat le grand vent en Afnque, et après les mauvais jours de novembre, avant les giboulées du mois de mars, les belles journées reparaissent comme par enchantement. Or^ nous étions précisément à cette époque de Tannée. Giaque matin, un clair soleil sans nuage nous venait apporter la chaleur et la joie. La route était belle. Ton nous annonçait de grandes chasses dans le Narh-Ouessel : que nous fallait-il de plus pour être en joyeuse humeur ?
Au Narh-Ouessel, en effet, dans un espace d'environ une lieue carrée, les eaux de belles sources sont retenues sur une hauteur de près de trois pieds. D'innombrables roseaux y poussent de tous côtés, et là s'ébattent comme dans leurs domaines naturels des milliers de canards sauvages. En s'échappant, les eaux traversent de vastes prairies coupées de buissons de tamarins. Ce fut près de ces prairies où nous trouvions du bois et quelque pâture pour nos chevaux, que Ton établit le bivouac. En ce beau lieu, la chasse devint notre grande affaire, chacun.de nous courut au marais comme à la terre promise; M. le maréchal tout le premier se donnait souvent ce passe-temps, et malheur au canard qu'il avait visé! Dans un de nos escadrons, il y avait un trompette, ancien braconnier de son état : que n'y a-til pas dans un escadron ! or, le braconnier s'en donnait à cœur joie. On lui confiait la poudre et le plomb, un
UNE CAMPAGNE d'HIVER. 273
bon fusil de chasse, et chaque soir il s'en revenait avec une magnifique provision de gibier. Gomme il rentrait au bivouac un peu mieux chaîné que d'ordinaire, le maréchal Bugeaud le rencontra par hasard. Aussitôt, il l'interroge; l'autre raconte son histoire; de là une belle discussion sur la chasse, un grand art dans lequel M. le maréchal était passé maître, mais le braconnier ne l'était pas moins. De discours en discours, le maréchal fut enchanté du braconnier, et, le nommant son grand pourvoyeur, il l'attacha à sa personne. Voilà pourtant à quoi tiennent les destinées! un canard de plus ou de moins, et la fortune du braconnier était au fond de l'eau.
Les tribus du sud, que le maréchal Bugeaud attendait depuis longtemps, arrivaient enfin. Pendant plusieurs jours, leurs immenses troupeaux de moutons défilèrent devant nous; venaient ensuite les cavaliers, vêtus de burnous blancs (pendant l'hiver, les gens du Tell portent le burnous noir), escortant leurs femmes hissées sur des chameaux, ornées de banderoles de laine, et cachées à tous lea yeux par un grand palanquin. Ces grandes précautions ne disent pas toujours ce qu'elles veulent dire. Telle tribu qui cache ses femmes sous un grand voile porte, dit-on, l'hospitalité au delà de toute limite. Nos Arabes nous saluaient d'un salut amical; ils étaient en règle avec la France, ils avaient payé l'amende, ils avaient payé les impôts, ils étaient les ennemis très-déclarés d'Abd-el-Kader, dont ils nous signalèrent la présence dans l'est. Nous devions donc
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quitter le Narh-Ouessel pour prendre la direction des Ouled-Naïl; mais il était urgent de nous ravitailler. Des chevaux sans fers, des hommes à peine vêtus, ne font que médiocre besogne; on nous dirigea donc auparavant sur Boghar.
Boghar, sur le méridien d*Aîger, ou peu s'en faut, s'élève, conraie un nid d'aigle, à l'entrée d'une vallée qui conduit k Médéah. Abd-el-Kader y avait établi na* guère une fonderie et des établissements importants. Nous en avons fait un poste avancé dans la province d'Alger, une halte, un lieu de rafraîchissement et de repos pour les colonnes qui opèrent de ce côté. Sans nous arrêter à Boghar^ nous parfîmes pour Médéah, où nous devions trouver les objets de rechange dont nous avions grand besoin, et former la cavalerie d'une petite colonne confiée à M. le colonel Molière. La vallée que nous suivions était belle et fraîche. A notre droite, à notre gauche, les collines étaient couvertes de bois. Plus nous approchions de Médéah, plus le terrain devenait accidenté. Enfin, après avoir couru autour des collines, autour des montagnes, nous aperçûmes tout à coup Médéah perchée sur une crête qui, du côté opposé, s'en va formant un long plateau. Vous avez encore plus de deux heures à marcher avant d'arriver aux grands arbres de la fontaine des Réguliers et à la magnifique pelouse qui précède la ville; là était établi le bivouac.
Après tant de privations^ oii arrivait à Médéah poiu* enterrer le Carnaval et le jour même du dernier bal masqué. Nous n'ations pas un habit présetitable, raison
UMB CAMPAGNE d'hIVËR. 275
de plus pour aller à ce bal, où tous les costumes du monde connu et inconnu étaient admis, excepté l'uniforme. Quelle joie ! venir de si loin, à travers tant de dangers et de fatigues, pour s'habiller en ours ou en pacha, en marquis ou en débardeur! Quel repos! danser toute la nuit des danses furibondes à la lueur d'une douzaine de quinquets, vénérable et primitif luminaire emprunté aux anciens salons de Mars et d'Apollon, l'antique ornement des barrières de Paris ! Nous n'avions pas le droit, pour le moment, de nous montrer trop difficiles en fait de gaieté et de bonne humeur; nous étions sevrés depuis trop longtemps de danse et de musique pour ne pas trouver toutes ces fêtes charmantes et de bon goût. La pluie et la neige, le vent sous la tente, la boue et la poussière, nous avaient merveilleusement disposés à savourer le pain blanc, le vin frais, un bon souper, chaudement servi. Oui; mais, au point du jour, la voix ebéie, absolue, la voix du chef se fit entendre. L'ordre était formel, le départ était inévitable ; il fadlaît partir. Le premier pas seul coûte, dit-on; ce fut aotre histoire. Â peine dans la rue, chacun s'en aUa gaiement reprendre son harnais de guerre. Or, voici la cause de ce prompt départ : notre grand ennemi, Abdrel-Kader, jaloux sans doute de nos plaisirs et de nos fêtes, avait fait une razzia sur le territoire des Issers, à dix lieues d'Alger, et nous nous mettions en marche, au sortir du bal, pour chasser ce trouble^fête.
Nous marchions vers l'est; parallèlement à la haute chaîne de montagnes qui borde la Mitidja, et dans la
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direction du Jurjura. Bientôt nous eûmes atteint le pays des Beni-Seleyman et des Ârib. Toutes ces vallées étaient charmantes; la rivière s'en allait doucement sur un lit rocailleux entre deux haies d'aubépines et de lauriersroses. Çà et là de grands peupliers de Hollande jetant au loin leurs naissants ombrages, pendant qu'à notre gauche les rochers nus s'élançaient dans les airs. Les beaux jours arrivaient ; déjà se faisaient sentir les premières brises printanières, mais nous avions encore de rudes moments à passer.
Toutes les troupes s'étaient concentrées vers Test; c'était là qu'il fallait porter les derniers coups à l'insurrection. Tandis que le maréchal Bjigeaud s'avançait dans les montagnes de l'Tsser, les diflTérentes colonnes appuyaient ses mouvements. Tout allait bien, mais nous avions compté sans le mauvais temps. La pluie encore, la neige et la grêle nous accablaient connue aux jours passés. Partout des torrents impétueux, des chemins impraticables, et il fallait marcher. .Nous garderons longtemps le souvenir de la belle vallée de l'Isser. Nous traversâmes soixante-seize fois la rivière en deux jours. Il y avait trois pieds d'eau, et d'eau glacée ; mais la bonne humeur nous soutenait, et, quand on approchait de l'eau, vous eussiez entendu des bataillons entiers imiter le cri des canards et s'égayer aux dépens des maladroits.
Au bout de deux jours, nous fûmes enfin sur un bon terrain : bien séchés autour de feux énormes, nous trouvâmes la route singulièrement embellie. Sous la main
UNE CAMPAGNE d'HIVBR. Î77
industrieuse des Kabyles, tout le revers des montagnes s'était couvert de cultures. Les oliviers, les noyers, les arbres de toute espèce, étaient entretenus avec soin ; les villages étaient pour le moins aussi bien bâtis que nos villages de France. A mesure que nous avancions, le printemps marchait d'un pas rapide; semant sur sa route les fleurs, les parfums et la verdure. Nous étions alors sur TOued-el-Aziz; la rivière courait, profondément encaissée entre deux murailles de rochers, et contournant le camp de deux côtés, elle nous servait de remparts. Nos tentes s'élevaient sur une pelouse verdoyante, entre des buissons de lentisqués aux formes arrondies. On eût dit un bivouac dans un jardin anglais. Au nord, un énorme rocher attaché au flanc de la colline dressait sa masse noire, et les sentinelles de la compagnie de grand'garde se dessinaient sur l'horizon. Gomment faire comprendre le charme de ces premières journées du printemps d'Afrique? Lorsque le crépuscule arrive, vous vous étendez sur un tapis, et vous aspirez le tabac parfumé, vous laissant aller au plaisir d'être heureux. D'où viennent cette joie et ce cahne? Qu'importe ? tout est riant, tout charme; on admire, on se souvient, on espère. L'on entend le printemps chanter en son cœur toutes les chansons heureuses de la jeunesse: douce ivresse sans fatigue, sans regret; ainsi passent les heures, ainsi la nuit s'avance, et vous vous endormez bercé par ces doux rêves.
Cependant la révolte était calmée ; chaque jour nous apportait une soumission nouvelle; le pays agité rentrait
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dans le deyoiri riqsurrection était étouffée, et ce grand résultat était dû au chef illustre qui pous aviât conduits en personne pendant toute la dernière partie de la campagne, h M. le maréchal fiugeaud.
Quand la révolte avait édaté comme un coup de foudre de Touest à l'est de TAlgérie^ le maréchal Bugeaud était en France. A la première nouvQlie de nos revers il hâta son retour, et, sans perdre un instaat, de nombreuses colonnes, ohéissant à une impulsion uniforme et carrespondimt entre eUea, sillonnèrent par ses ordres le p^s tout entier. Ou ch&tia les traîtres., ou protégea les faihlesi mais surtout cm poursuivit saos relâche rame de Tinsurrection, Ahd-(^-^Kader. A peiae avait-il le temps de poser son bivouac, que nus têtes de colonne le forçaient à fuir. Eu vain, comme dernière ressource, Vémir chercha-t-il à jeter l'inquiétude du eôté d'Alger : le vieux maréchal, malgré les rigueurs du temp^i 1^ suivit au milieu des montagnes et le chassa de ce dernier repaire; enfin, après une année de fatigues inouïes, il eut la jofe de wr son œuvre consolidée, et la paix, prix de tant d'efforts, acquise pour longtemps à TAlgérie,
On ne frappe de tels coups, on n'obtient de tels résultats qu'avec une armée qui a pour son chef plus que de la confiance, qui lui porte de l'afifection et du respect Tels élaient, en effet, les sentiments que M. le maréchal Bugeaud avait su inspirer à ses soldats. Qui de nous a pu oublier cette noble figure et ce noble cœur? Dans leur langage familier, les sK^ats l'avaient surnommé le pm
UNE CAMPAGNE d'hIVER. ÎI^
Bugeaud, et ils avaient raison, car sa sollicitude pour eux était grande comme son affection. Facile et communîcatif, il se sentait heureux parmi ses troupes comme au milieu d^une famille: son langage plein de bonhomie alliEut droit au cœur du soldat. Tous lui savaient gré de savoir parfois oublier son haut rang, et le respècit qui reùtourait ett était plus profond encore. C*est qu'à rhëufe du danger le chef reparaissait tout entier. En ces mortients-là, tous les regards se tournaient vers lui, sûrs de trouver une direction, des ordres précis, et, si le péril devenait impérieux, le salut de tous. Un roi de Castille, vaillant guerrier, a dit : Murto el omhre, mas no su nombre (Phomme meurt, mais son nom vit). M. le maréchal Bugeaud est du petit nombre de ceux qui sur vivent aux générations; bien plus, qui laissent un sou^ venir dans le cœur de tous ceux qu'ils ont commandés. Le moment était venu de donner quelque repos aux troupes après la laborieuse campagne de l'hiver de 1846. L'ordre nous vint donc de reprendre la route d*Alger, oii nous devions nous arrêter quelques jours avant de regagner Mostaganem. t)e Médéah nous atteignîmes Blidah en passant par la gorge de la Chiffa, une des merveilles de l'Afrique, une des beautés du monde. Figurez-vous, dans une coupure à pic de cinq lieues de long, une magnifique route de vingt-cinq pieds de large, conquise tantôt sur le rocher que la mine a dompté, tantôt sur le torrent qui cède une partie de son lit séculaire. Les lichens, les herbes de toute espèce poussent dans les fentes des rochers. Dans les plaôes les
plus favorisées où la terre végétale n'a pas été enlevée, de véritables forêts se dressent sur vos têtes. La ChifiEa . s'est frayé, à travers ces rochers, un chemin tortueux; elle reçoit dans sa course vagabonde les cascades qui tombent des sommets escarpés. Tout à coup enfin Fhorizon s'élargit, vous sortez de cette prison, et vos yeux éblouis s'arrêtent sur les longues collines de la Mitidja, sur la mer qui se montre par la coupure de la Mazafran, et sur cette immense plaine, si belle quand on la voit de loin. Une heure après, vous êtes à Blidah. Mohamed-ben-Yousef, le voyageur dont les dictons sont restés populaires en Algérie, a dit de Blidah : « On vous appelle une petite ville, moi je vous appelle une petite rose. » Rien n'est plus exact. Blidah s'élève avec une grâce ineffable dans les bois d'oraùgers, dont les parfums la trahissent au loin. Les Français Font embellie, à ce qu'ils disent, avec un art tout français ; eh bien , malgré leurs embellissements, Bhdah est restée une ville charmante, la petite rose de* Mohamed-ben-Yousef. Enfin, après trois cents lieues de route et six mois de bivouac, nous atteignîmes notre bonne ville d'Alger. Le matelot n'est pas plus heureux quand il touche la terre après la tempête. La vie d'Alger, c'était pour nous une véritable renaissance ; nous ne pouvions nous rassasier du spectacle que nous avions sous les yeux. La vie et le mouvement d'un peuple affairé, ces maisons de pierre, ces cafés, ces journaux, ces bruits de la France, ces lettres qui nous attendaient au retour, ce sont là des émotions qu'il nous serait impossible de raconter, tant est
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grande la joie intime du devoir dignement accompli, tant la privation ajoute à la jouissance ! Si vous rencontrez jamais des gens blasés sur les jouissances de la vie, envoyez-les faire une campagne d'hiver en Afrique. Dans cette ville d'Alger, où Ton retrouve à la fois la gaieté de Paris et le charme de TOrient, il y a surtout une certaine terrasse qui rappelle les enchantements des Mille et une Nuits, Là, quand le poids du jour est tombé, vous allez respirer les brises rafraîchissantes, tout en contemplant cette mer et ses mille étincelles, tandis qu'au-Klessus de vos têtes se dressent comme suspendues toutes les maisons aux blanches murailles, et dans la baie môme d'Alger ces collines de roses et de verdure, ces montagnes, ces horizons qui vont se perdre au pied dû Jurjura, dont les crêtes dénudées coupent la ligne bleue du ciel. Avec quel charme nous nous abandonnions à la contemplation de ce splendide paysage, et aussi, il faut Ta vouer, à d'autres joies plus bruyantes ! comme la vie nous paraissait douce ! Mais est-il besoin d'ajouter que notre bonheur fut de courte durée? La vie militaire est ainsi faite, et l'heure du départ y suit toujours de près l'heure de la halte. Huit jours après être entrés à Alger, nous nous remettions en marche pour courir à de nouveaux hasards.
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LE
LÉ SERSOUS
Le nom des Rhotmi est certes bien peu Connu en France, et pourtant les Rhomsi sont une vieille famille berbère en grand renotn parmi les Âssesnas, sauvages habitatits des ttiontagnes qui, non loin du poste français de Saïdd, séparent le Tell du Sersous. Ce sont nos plus fidèles alliés, et, depuis qu'ils ont fait leur soumission, en 1841, ils n'ont jamais manqué à la foi jurée.
Un jour, après s'être vaillamment battus contre Abdel-Kader, les Rhomsi, pour échapper à la vengeance de l'émir, furent obligés de chercher Un refuge cheîî leurs amis les Harars. Parlant la nuit avec un peu d*orge eL des vivres pour trois jours, ils espéraient les rejoindre près des Chotts. Vain espoir ! n ftlllut se remettre en
route, ne marcher que la nuit dans la crainte des coureurs ennemis, et pour guide, à travers cette houle de mamelmSj les étoiles du ciel. Accablés de fatigue, ils s'endormirent; le lendemain, au jour, ils étaient égarés. Sans se laisser abattre, les Rhomsi marchèrent encore longtemps, poussant devant eux leurs chevaux épuisés; mais enfin la petite troupe s'arrêta, et conune elle délibérait sur le parti à prendre, à Thorizon apparut un cavalier agitant son burnous. — M'est avis, dit aussitôt le plus vieux des Rhomsi, qu'il faut voir nos fusils, puis marcher dans la direction du douar. Si ce sont des Ouled-Rhelif *, nous sommes perdus: ils nous ont aperçus; si ce sont des Harars \ ils auront moins de chemin pour venir au-devant de nous et nous faire bon accueil. — Et les Rhomsi marchèrent en avant. Bientôt de nombreux cavaliers accoururent vers eux. La prudence exigeait en effet qu'on se préparât au combat. Et comme le cheval de l'un d'eux, nommé ïlhaled, avait mieux supporté la fatigue : — Allons, monseigneur, dit Rhaled au vieillard son père, montez sur ce cheval qui tient encore, afin qu'il ne soit pas dit qu'un Rhomsi soit mort pied à terre comme un berger. — Ces cavaliers, heureusement, c'étaient des amis, des gens de l'un des caïds des Harars, Mohamed-Legras, qui venaient au-devant de leurs hôtes.
Vous pouvez juger à ce trait de la fierté des Rhomsi; leur orgueil hospitalier n'est pas moins grand, et un
i. Tribu des hauts plateaux.
s. Autre tribu aussi puissante que la première.
jour OÙ, assis sous leur tente, nous causions : — C'est que, vois- tu, me dit Tun d'eux, jamais hôte descendu dans la tente des Rhomsi n'en est sorti, ni le lendemain, ni le surlendemain, ni huit jours après, lui et son cheval, le ventre vide.
Au mois de mars 1847^ les escadrons du 4<* chasseurs dont je faisais partie, se trouvaient en observation non loin du douar des Rhomsi; nous étions, du reste, dans la paix la plus profonde, et, sitôt que les devoirs du service nous laissaient libres, nos journées se passaient à la chasse. Rhaled nous accompagnait souvent, et, un soir que nous reotrions avec lui, il nous dit qu'il venait de i*ecevoir des nouvelles de l'un de ses amis des Harars, dont les douars s'étaient établis à quelques lieues de là. Mohamed, ajoutait-il, avait les plus beaux lévriers et les meilleurs faucons de la tribu; si nous le voulions, il nous proposait d'aller avec lui à une grande chasse, qui devait avoir lieu deux jours plus tard. L'occasion était trop belle pour ne pas en profiter; aussi, après nous être mis en règle avec notre capitaine, nous nous empressâmes d'accepter l'offre de Rhaled, et, le surlendemain, au point du jour, nous prenions la direction du douar.
Les taleh (savants) appellent seheur ce moment presque insaisissable qui précède le point du jour où la nuit n'est plus la nuit, où le jour n'est pas encore le jour; à l'époque du rhamadan, dès que Ton peut distinguer un fil blanc d'un fil noir, l'abstinence est de rigueur pour tout bon musulman; le seheur précède cet instant, et il est plus facilement appréciable dans les- pays d'un
Îè6 LE SAËARÀ Et LB GEÀND bËSËRT.
horizon étendu: de là^ au dire des savants, le nom de Sahara donné à celte région des hauts plateaux qui siiil le Telly dont Tétymologie ne serait pas non plus le mot latin telluSy mais le mot arabe tali, qui veut dire dernière parce que le seheur ne s'y aperçoit que plus tard. Quoi qu'il en soit de ces étymologies, pour nous le Tell est la terre qui produit le grain, et le Sahàfâ la terre des troupeaux et des pâturages. Comme me disait Un jour Mohamed-Legras. « Le Téll est notre pèfe, éelui qui Ta épousé est notre mèfé, » oU bien encore, selon le dicton des tribus nomades, « nous m pouvons être ni musuhnans, ni Juifs, ni chrétiens, nous sommes les amis de notre ventre. »
Les premiers plateaux du Sahara, nommés Sefsous^ sont une succession de mamelons d'une hauteur presque égale, qui se suivent sur une immense étendue; on dirait la houle de la mer Ûxée à ces sommets par une main toute-puissante. Là, entre chaque gonflement de terrain, coulent des sources d'eau vive, et s'étendent de gras pâturagèâ à rhôl*be courte et épaisse qui nourrissent ces brebis si renommées pour leur chair et pour leur laine. Plus loin, au delà du premier horizon de montagnes, à une vingtaine de lieuôs des montagnes du Tell, commence le vrai Sahara; là, nous disait-on, le voyageur rencontrait de vastes plaines vides et dénudées, des montagnes arides, des oasis aux palmiers élancés, d'autres terres où, vers le printemps et pendant l'hiver, on trouve encore des pâturages pour les troupeaux; puis plus loin, bien loin, le pays mystérieux, les sables.
Lçs popykiipas qui h9l)itent ces haijts plateaux sont surtout guerrières et nopiades. Chaque anuée, elles g'euibnceut dans Içs régions du sud, emportant toute leur fortune sur des milliers de ch^ime^ux, lorsqu'elles ont achevé leur provision de gr^n dans le Tell. Or, le printemps arrivait ; avec le printemps, les Harars comm^ç$ueni à par^Urç^ et c'était cbez l*un d'eui^ que nous allions chercher le plaisir d'une chasse au fauoon.
Tout était prêt à notre arrivée, i^ea cavaliers mcmtaient ces juments rapides ai estimées par ub bon musulHum, car, lorsque Dieu voulut créer la jument, disent les ulémas^ il a dit au vent; « Je ferai naître de toi un être qui portera toua mes adorateurs, qui s^a ehéri par tous mes esclaves, et qui fera le désespoir de tous ceux qui ne suivront pas mes lois, » et il créa la jument en «'écriant : <( J& t'ai créée sans pareille ; les biens de ce monde seront placés entre tes yeux; tu ruineras met; ennemis; partout je te rendrai heureuse et préférée sur tous les autres animaux, car la tendresse sera partout dans le cceur de ton maître ; bonne pour la chasse comme pour la retraite, tu voleras sana ailes, et je ne placerai sur %m dos que des hommes qui me conni^ront^ me feront des prières e| des actions de grâces, des hommes enfin qui m'adoreront. »
Les chefs avaient la main droite garantie par un gant nommé smègue. Ce gant n'a pas de doigts. Les élégants le portent en peau de tigre ou de panthère. Là^ssus se perche le faucon; souvent même un deuxième et un troisième trouvent place, l'un sur l'épaule, l'autre sur
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les cordes en poil de chameau qui entourent les hmks de. la tête. A peine en chasse, des poules de Carthage partent devant jious, et les faucons décapuchoonés s'élèvent d'abord en ligne droite; puis, lorsque les yeux, accoutumés à la lumière, ont aperçu leur proie, ils fondent sur elle et l'ont bientôt mise à mort. Plus loin, au bruit de nos chevaux, deux lièvres quittèrent leur gîte, et les faucons furent de nouveau lancés. Tant que le lièvre court, il échappe à son ennemi; mais lorsqu'il hésite pour chercher une retraite, c'est alors que l'oiseau s'accroche à son dos et commence à lui manger la cervelle et les yeux. Il en est des faucons comme des hommes : les uns sont bons, les autres mauvais. 11 fallait entendre les Arabes se moquer de ceux-ci, les gourmander et les accabler de reproches; il fallait voir l'orgueil du maître possesseur du meilleur chasseur. C'est pendant l'été que se préparent les chasses de l'hiver. L'oiseau, à son premier vol, tombe sous le pi^e du fauconnier; encore sauvage, on l'habitue à courir à sa proie; on lui prépare une chasse facile, on lui apprend bientôt à attendre l'ordre du maître, à reconnaître la voix, le signal, l'appât, à se précipiter sur la peau du lièvre jetée en l'air avec différents cris auxquels l'oiseau vorace obéit avec une ardeur sans égale *. Ainsi le faucon de l'Arabe redevient l'oiseau du moyen âge, entouré de soins, de gloire et même d'honneurs.
1. Les Arabes, pour rappeler le faucon qui tente de s'éloigner, jettent en l'air une peau de lièvre, en poussant un cri aigu pour attirer l'attention de l'oiseau chasseur. Le faucon, qui croit le lièvre vivant, se précipite avec une rapidité telle que souvent il touche la terre avant que l'appât soit retombé.
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Dans notre course, comme toujours, nous admirions la hardiesse des cavaliers et la beauté de leurs montures; une jument surtout nous frappa. Mohamed, Tami de notre ami Rhaled, avait une jument isabelle si légère, qu'elle aurait pu galoper, suivant l'expression arabe, sur le sein d'une femme. Comme nous lui faisions compliment de sa beauté, Rhaled nous dit : « Elle avait une sœur, qui seule pouvait lutter avec sa sœur; elles étaient • l'envie de tous et l'orgueil de leur maître, lorsque Mohamed fut emmené prisonnier par les cavaliers de l'émir : il parvint à s'échapper; mais à peine avait-il atteint son douar, que les chaous du sultan furent signalés. Aussitôt Mohamed s'élança sur sa bonne jument, et, lorsque les cavaliers arrivèrent à la tente, ils virent aux entraves défaites que le maître s'était enfui. Le rejoindre était impossible; l'un d'eux pourtant sauta à bas de son cheval, courut à l'autre jument, encore attachée à la orde; mais l'enfant de Mohamed retendit raide morte d'un coup de pistolet. Cette jument pouvait seule atteindre sa sœur ; l'enfant sauvait son père. »
Comme Rhaled achevait cette histoire, un des serviteurs des Rhomsi nous rejoignit. Il nous apportait une lettre du commandant de notre petite colonne, nous donnant l'ordre de revenir au plus tôt, car nos escadrons allaient partir pour Saïda. Nous reprîmes en toute hâte la direction du bivouac, et nous apprîmes en arrivant que nous étions destinés à faire partie de la colonne du général Renaud, qui devait partir le i®"* avril pour une longue course dans les oasis du sud. C'était pour nous une
bonne fortune,et lorsque, quelques jours après, la colonneau long convoi quittait Saïda, nous étions tous heureux de pénétrer enfin dans ces régions dont on raconte tant de choses étranges.
Un équipage de barils était porté par nos mulets, car des journées entières devaient se passer sans que le soldat pût trouver de l'eau. Deux mille chameaux des Hamians et des Harars étaient chargés de nos vivres et s'étendaient sur une seule ligne, descendant les légères collines, gravissant les petils mamelons, au chant monotone de leurs conducteurs. Devant ces rabatteurs d'une nouvelle espèce, les lièvres se sauvaient par centaines; alors, les effrayant de leurs cris, leur jetant leurs bâtons noueux, les chameliers en avaient bientôt raison, et ceux qui leur échappaient tombaient sous la dent de nos lévriers. Le soir, le bivouac ressemblait à un vaste marché ; de feu en feu, les Arabes portaient leur chasse de la journée. Sur les plateaux du Sersous, l'écononiie politique aurait pu, cette fois- là, justifier un de ses axiomes, car c'est à grand'peme qu'offrant un lièvre d'une main et tendant l'autre en disant donar soldi^ les Arabes parvenaient à se défaire de leur marchandise, tant le massacre du matin avait été terrible.
Deux jours après, nous bivouaquions sur le bord des Chotts. Ces immenses lacs salés, desséchés l'été, ne sont praticables en avril que par un petit nombre de passages. Le lendemain, à la diane, tout le monde était debout; hélas! nous étions déjà depuis longtemps réveillés par les beuglements des chameaux, que leurs conducteurs
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chargeaient afin de n*être point en retard. Ces cris sont l'un des supplices d'une marche dans le sud. De l'autre côté des Chotts, nous allions trouver le Bled-el-RhelOy le pays du yide; mais au premier soleil, avant que notre pied se fût posé sur l'autre rive, il nous sembla que cette longue file de chameaux qui s'avançaient à longs intervalles dans l'étroit passage prenait les formes les plus bizarres : aux uns on ne voyait plus qu'une tête immense, les autres étaient gonflés comme des navires, plusieurs paraissaient jeter des flammes et flotter dans l'air; enfin quelques-uns marchaient les jambes renversées, les agitant toujours. C'était là un de ces singuliers effets de mirage si communs dans les Chotts, que Ton traite de fables lorsqu'on ne les a pas vus .
Notre guide est un arabe de proie^ un homme des Hamians, flibustier des hauts plateaux, coureur d'aventures, au nez recourbé comme le vautour, à l'œil noir et limpide, maigre, bronzé, à la physionomie calme, impassible, un vrai type du Saharien; il nous conduisit près des puits, où, sous les branchages qui les recouvraient, nous trouvâmes une eau abondante et pure. Au départ, les branches qui devaient les protéger contre les sables furent religieusement replacées, car un puits dans le Sahara, c'est un lieu sacré qui a droit aux soins et à la protection de tous les voyageurs. Puis nos marches continuèrent dans ce pays du vide, dont les solitudes n'ont pas la grandeur des autres solitudes : elles serrent le cœur, au lieu de l'élever ; il semble qu'un poids de malédiction soit là tout autour, et, dans ces plaines dé-
nudées, nous avandons, voyant à droite et à gauche, à l'horizon, les montagnes arides, sans végétation, sans rien qui vînt reposer le regard. Du reste, la partie du Sahara que nous traversions alors était tristement renom mée, et ce n'est jamais qu'un passage pour les nomades habitants de ces contrées.
Une fraction des Hamians-Garabas insoumise à la France se trouvait avec ses troupeaux à vingt lieues de nous; le général l'apprit par ses coureurs, et comme, depuis quelque temps, tious ne bivouaquions jamais que dans les fonds, et que, pendant le jour, le mirage empêchait de voir la poussière soulevée par la colonne, nous étions certains de n'avoir pas été découverts. Aussi, à trois heures de l'après-midi, six cents hommes d'infanterie d'élite partaient, avec la cavalerie et le général, pour aller tenter un coup de main; le reste de TinfaQterie et le convoi se dirigeaient sur les puits de Nama, où nous devions les retrouver le lendemain.
La chaleur était accablante, mais ces hommes endurcis à toutes les fatigues ne craignaient ni le soleil ardent ni la pluie glacée; à six heures du matin, la colonne s'arrêtait, les coureurs arabes nous revenaient, annonçant que les chameaux des Hamians étaient au pâturage à trois heures de marche. C'était un signe évident de leur sécurité. L'infanterie avait déjà marché quinze heures; il y avait quatre heures du point où nous étions aux puits de Nama ; si le coup de main manquait, cela faisait près de trente heures. Le général n'osa pas lancer la cavalerie seule, et, au grand regret de nos Ara-
bes, qui comptaient sur le butin, ordre fut donné de prendre la direction de Nama.
A une heure de Paprès-midi, après avoir traversé les dunes de sable sous un soleil ardent, sans avoir trouvé une goutte d'eau- depuis la veille pour rafraîchir nos lèvres desséchées, nous arrivions au lieu du bivouac, n'ayant que cinq hommes sur les cacolets, encore étaitce par suite d'accident. La cavalerie avait pris l'avance, et lorsque du haut d'une dune de sable, nos escadrons aperçurent une immense pièce d'eau où l'on voyait, comme dans les lacs de la Suisse, le rivage se réfléchir dans Ponde limpide, il y eut un cri général, et nous nous hâtâmes de débrider les chevaux pour apaiser leur soif; mais, à mesure que nous avancions, nous voyions toujours l'eau reculer à six pieds devant nous, si bien qu'en nous retournant, nous découvrîmes notre erreur : nous étions encore la dupe d'un mirage. En effet, l'eau se trouvait dans des dunes de sable à quatre-vingts pas de notre droite. Il fallut puiser pour la répandre dans les auges de pierre qui entourent les puits.
Le lendemain, les bagages et le reste de la colonne nous avaient rejoints depuis quelques heures, quand il s'éleva un ouragan épouvantable. En dix minutes, le ciel entier devint un rideau de nuages, et le thermomètre baissant tout à coup, à une chaleur accablante succédèrent des tourbillons de neige; par bonheur, nous nous étions réunis, car sans cela c'était fait de nous : à trois pas, on ne se voyait plus; et, de peur de s'égarer, on était obligé d'aller arracher, au son du clairon, les genêts qui
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couvraient les dunes, le seul aliment de nos feux. Le lendemain, la terre était 'couverte de neige. Que Ton juge des souffrances de cette nuit et des deux jours qui suivirent, car ce ne fut que deux jours après que ces ténèbres se dissipèrent. Au premier soleil^ les sables de )a terre rocheuse de la plaine burent la neige fondue. L'air pourtant restait glacé; mais nous avancions vers le sud, nous rapprochant des montagnes, dont nous eûmes bientôt atteint les passages les plus élevés, k travers ces rochers de grès et ces terres rougeâtres, de temps à autre, nous rencontrions un pistachier au maigre feuillage ou des genêts à la fleur violette. Notre colonne s'allongeait, descendant par une pente rapide dans la direction de Chellala. C'était du reste toujours ce même aspect morne, désolé, plein de tristesse, et les pieds de nos chevaux ne foulaient que Valpha ^ ou ces petits arbrisseaux à la feuille salée dont les chameaux sont si friands.
Quand la vue s'est ainsi fatiguée pendant de longs Jours, sans pouvoir se reposer sur la moindre verdure, on ne saurait croire la joie qu'il y a à contempler une eau fraîche et courante, des feuilles, de larges feuilles, et aussi des arbres dont l'ombrage vous meta l'abri du soleil. Depuis quelques jours, le soleil était insupportable, et, lorsque nous arrivâmes à l'oasis de Chellala, nous en souffrions déjà assez pour trouver délicieux ses maigres figuiers et ses rares palmiers. Le général reçut les hommages et le tribut des gens de la ville, si toutefois on