Fils de Turcs et de femmes arabes
semblable à un prophète des premiers âges, il chargea les vents de porter à son ennemi ces paroles: v Fils de Mahiddin, cette terre n'est pas écrite au nom d'un marabout comme toi, d'un homme de zaouia, La conquête l'a arrachée à ceux quej'avais servis toute ma vie; cette terre est maintenant le bien de ceux dont le bras a su la prendre; elle ne te reviendra pas, à toi qui ne l'avais que volée. De mon sang et de mes forces, j'ai aidé les Français à reprendre leur bien. Soldat, mon obéissance ne devrait être donnée qu'à des soldats. Je les ai conduits jusqu'aux portes du Sahara; la mort peut venir maintenant, car justice sera bientôt faite de ta vaine ambition. »
Quinze jours plus tard, le marghzen rentrait à Oran, et célébrait, au bruit de la poudre, les nouvelles noces de son chef. Depuis lors Mustapha se montra moins ardent. L'heure du repos semblaitvenue pour lui; il chérissait sa jeune femme, et craignait de perdre cette vie qu'il avait prodiguéejusque-là. Vers le mois de juin 1843, il se trouvait pourtant encore à cheval à la tête de ses goumSy et, par une razzia heureuse, tombait, avec la colonne du général de Lamoricière, sur les débris de la Smala que M. le duc d'Aumale venait de frapper. Tandis que le général de Lamoricière retournait à Mascara, Mustapha devait regagner la plaine de l'illill par le chemin direct, en traversant le pays des Flittas. Les chevaux étaient chargés de butin; la troupe marchait en désordre; arrivée dans un passage difficile, elle fut attaquée par des Kabyles, et, comme Mustapha se portait du côté du danger, une balle
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inconnue le frappa. 11 tombe ; aussitôt une panique s*empare de toute la troupe; le cadavre reste à terre; deux cavaliers seuls se font tuer en essayant de l'enlever; chacun fuit, et il y en eut qui arrivèrent d'une traite à Oran, à plus de quarante lieues, semant répouvante sur leur passage. Dépouillé par des gens de la montagne, qui ne savaient pas quel était celui dont la mort leur livrait tant de richesses, le cadavre, étendu le long d'une broussaille, fut reconnu par un courrier d'Abd-el-Kader à une blessure reçue à la main lors de la bataille de la Si-Kak. La main et la tête détachées du corps furent portées à l'émir, qui ne pouvait se lasser de contempler le sanglant témoignage de la mort de son ennemi. Il voulut que sa mère se rassasiât aussi de ce spectacle; mais Zora refusa. « De pareils trophées, dit-elle à son fils, doivent être confiés à la terre, et non promenés de tribu en tribu, comme les restes d'un homme du vulgaire. » Le tronçon du corps, racheté le surlendemain aux Kabyles, fut rapporté à Oran, où l'armée française rendit au guerrier arabe les honneurs dus à un général.
A l'heure de sa mort, durant un instant, l'âme de Mustapha sembla s'être retirée de ses cavaliers; les Douairs eurent peur, mais plus tard ils vengèrent sur l'ennemi ce moment d'effroi, car ils sont d'une vaillante race, où le courage est un titre de gloire, môme parmi les femmes. L'on cite ^ncore avec fierté dans leur tribu le nom de Bedra, qui enlevée près de Ras-el-Aïn, dans une razzia, le 22 octobre i84i, par Bou-Hamedi, refusa lorsque le khalifat de l'émir voulut l'envoyer aux tentes
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de la fraction des Douairs soumise à Abd-el-Kader, d'accepter la protection de ses frères transfuges. « Votre cœur est tortueux, leur dit-elle; vous avez abandonné le sentier de vos frères; et la lâcheté est votre compagnie. Et toi, en s'adressant au khalifat devant la foule étonnée de son audace, tu es semblable au voleur de nuit qui se glisse dans la tente comme un chacal. L'ombre du guerrier t'inspire la crainte ; tu n'oses attaquer les femmes sans défenseurs : devant les fusils de nos cavaliers, tu aurais fui, mais ta fuite est vaine; quelque profonde que soit ta retraite, le bras de Mustapha saura t'atteindre. » Bou-Hamedi envoya la courageuse fille à Nedroma. Quelques mois plus tard, lorsqu'une colonne française parcourait cette partie du pays, Mustapha se présentait devant la ville et exigeait dès habitants que Bedra, la fille des Douairs, fût solennellement ramenée dans son camp par les notables, tenant euxmêmes la bride de sa mule richement caparaçonnée.
Chacun de nos pas nous rappelait des souvenirs de cette grande figure de Mustapha, dont Fombre semble encore planer sur les Douairs, et nous prenions plaisir à les raconter à M. de Laussat, quand Ismaël-ould-Caddi, qui comprenait le français et avait suivi nos récits, se mit à psalmodier lentement ce chant que Jes rapsodes du pays ont composé sur la mort de l'agha.
or 0 malheur ! le fils de Mustapha se jette éperdu au milieu du goum, il parcourt les rangs des cavaliers et ne voit plus Mustapha, Mustapha, le protecteur des malheureux.
» Il parcourt les rangs des cavaliers et demande son père.
Hélas! rjiomme héroïque, celui dçnt l'ascendant maintenait la paix dans les tribus, a quitté pour toujours la terre, et nous ne le verrons plus !
2> Lorsqu'il s'élançait à la tête des goums, sur un coursier impétueux, l'animant des rênes et de la voix, les guerriers le suivaient en foule.
» Pleurons le plus intrépide des hommes, celui que nous avons vu si beau sous le harnais de guerre, faisant piaffer les coursiers chamarrés d'or ; pleurons celui qui fut la gloire des cavaliers.
» Tant que les hommes se réuniront, ô Dieu miséricordieux 1 ils verseront des larmes sur son trépas, ils passeront dans le deuil les heures et les années.
» Braves guerriers, poussez des gémissements unanimes sur cette mort si soudaine qui a fermé pour nous les portes de l'espérance.
» Comment est-il tombé dans les ténèbres de la mort, lui si brillant de gloire, laissant ses amis dans l'affliction, comme s'il n'avait jamais existé?
» Comme si jamais nos yeux ne l'avaieht vu ! Ah ! quelle blessure pour nos cœurs ! Il ne s*élancera plus à notre tête au jour du combat !
» Guerriers, pourquoi vous rassemblez-vous? Qui pourrait avoir aujourd'hui la prétention de vous commander, d'égaler celui qui remplit le pays de la renommée de ses hauts faits?
» Souvenez-vous du jour où il fut appelé à Fez par ordre du chériff; comme il brilla parmi les grands de la cour, plus grand par ses belles actions que tous ceux qui l'entouraient !
3> On reconnut en lui le sang de ses nobles ancêtres, et, pour le lui témoigner, le chériff le combla d'honneurs.
» Présents de toutes sortes, chevaux richement caparaçonnés qui semblaient composer à son coursier une escorte d'honneur, on lui offrit tout ce qu'il pouvait désirer.
» Qu'il était beau dans Tivresse du triomphe, lorsque, sur
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le noir coursier du Soudan à la selle étincelante de dorure, il apparaissait comme le génie de la guerre ou le dragon des combats !
a> Souverain dispensateur de la justice étemelle, tu nous l'as enlevé, et cette mort, ô mes frères! rend intarissable le fleuve de nos larmes.
a> Contemplez ces armes, ces nobles dépouilles, et devant ce spectacle de désolation, vos yeux se consumeront dans les douleurs!
» Gomme les rameaux de nos jardins se dessèchent après avoir fleuri, de même, dans ces temps malheureux, les vents et la tempête l'ont emporté dans leur tourbillon.
9 II fut la gloire de notre époque; mais le flambeau de sa maison s'est éteint depuis quMl a mêlé sa poussière à la poussière des cavaliers qui4'avaient précédé dans le tombeau.
3> Il ne reste plus personne qui puisse remplacer le lion, et ses amis consternés n'ont plus de force que pour remplir la contrée de leur désolation.
2> Dieu est témoin que Mustapha-ben-Ismaêl fut fidèle à sa parole jusqu'à la mort, et qu'il ne cessa jamais d'être le modèle des cavaliers. »
Au son voilé du chant monotone, nos chevaux avaient ralenti le pas, ils semblaient comprendre la tristesse du cavalier douair; mais la mélancolie ne pouvait faire longue route avec nous. Les causeries reprirent leur entrain dès que nous eûmes chassé la tristesse et le froid à l'aide de cigares et de la gourde du commandant d'illiers. Un Parisien ne se doute guère, en voyant les tonnes d'eau-de-vie roulées sur le quai de Bercy, qu'il se trouve auprès du meilleur et du plus fécond encoi*ragement de la colonisation d'Afrique. Le trois-six , le modeste trois-no;, méprisé des élégants, rend la force
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au soldat fatigué, ranime le courage de celui qui allait s'abandonner à la peiH*. Quant à nous autres coureurs de grands chemins, nous le bénissions, car, sans le petit verre et ses profits attrayants, nous n'aurions pas trouvé sur les bords déserts du Tlelat une auberge en planche où, sur la table raboteuse, Tindustrieux Martin^ ce maître d^hôtel du bivouac du général Lamoricière, bien connu de la division d'Oran, pût placer quelques plats français au milieu de la diffa arabe apportée en Thonneur du général.
Pendant que nous déjeunions, la pluie voulut prendre part à la fête, et il fallut remonter à cheval^ le capuchon du caban rabattu sur les yeux pour se garer d'une de ces averses à larges gouttes dont le ciel d'Afrique a le secret. Fort heureusement, la route traversait la forêt de Muley- Ismaêl. Le terrain pierreux résistait au sabot des chevaux, tout joyeux d'avoir quitté enfin les terres grasses et boueuses de la Melata. Aux époques de guerre, la traversée de ce bois est périlleuse; on s'y est battu souvent. Nous laissâmes un peu sur la droite le tertre où le colonel Oudinot, du 2« cjiasseurs, trouva la mort, en 1835, dans une brillante charge à la tête de son régiment. Près du retrait d'eau que le général Lamoricière fit établir au milieu du bois, afin de désaltérer les colonnes à leur passage, on montre un vieil olivier sauvage tout couvert de petits morceaux d'étoflFes et dont le pied est encombré de pierres. C'est l'arbre sous lequel s'arrêta le chériflF du Maroc Muley-[smaël, lorsque, il y a cent quarante ans , à la tête d'une cavalerie nombreuse,
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dont les Douaire et les Abids faisaient partie, il vint tenter la conquête du pays. Cette forêt a pris son nom de sa défaite; toute femme qui a son mari en guerre, fidèle à la croyance populaire, jette en passant une pierre au pied de l'olivier, et attache à ses branches un morceau de ses vêtements, afin de le préserver du mauvais sort.
A trois heures, nous traversions le pont de bois, et le tambour du poste saluait l'entrée du général dans le village du Sig, composé de six baraques et d'une maison en pierre. Quant aux autres habitations, elles étaient à moitié construites ou en projet, et ceux des colons que la fièvre n'avait pas menés à Tbôpîtal passaient leur temps à se disputer. L'année précédente, lorsque l'on construisit l'enceinte du village, tous croyaient à sa prospérité rapide. Cette partie de la plaine était saine, la terre d'une fertilité proverbiale; le canon faisait retentir les échos de la vallée, les cavaliers arabes couraient à fond de train le long des canaux d'irrigations, saluant de leurs coups de fusil l'arrivée de l'eau dans la plame, et^oute la population était dans la joie. C'était en effet un grand jour, car, sous l'habile direction du capitaine du génje M. Chapelain, l'ancien barrage turc venait d'être relevé. Rien de plus beau que cette maçonnerie, large de plus de cent pieds, élevée avec de gros blocs de pierre tirés presque tous des ruines romaines qui couvrent le sol dans un rayon de quatre mille mètres. Arrêtées entre les deux rochers par l'obstacle, les eaux se répandent sur les deux rives par deux
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canaux principaux portant dans tous les champs Tabondance et la fertilité. Lorsque, placé sur le petit pont d'oii Ton fait manœuvrer les vannes, vous vous tournez du côté de la plaine, tandis que sous vos pieds vous entendez les eaux inutiles franchir la barrière et tomber avec fracas dans l'ancien lit, vos yeux découvrent un horizon immense, une plaine verdoyante, fertile, des collines qui se perdent dans la brume, et sur la droite, à huit lieues du Sig, les marais de la Macta et les dunes de sable se déroulant comme les mailles d'un âlet. £n 1841, les troupeaux des Garabas, nos ennemis, paissaient librement dans cette plaine, sous la protection des bataillons réguliers de Mustaphaben-Tami; mais le général de Lamoricière, qui venait de prendre le commandement de la division, ne devait pas les laisser longtemps en repos.
Dans le courant de décembre, un cavalier arabe se présenta aux portes d'Oran, demandant à parler au général. Amené au Château-Neuf, conduit en sa présence, il lui dit: — Je suis Djelloul, mon nom est connu dans le pays, et tous savent que je n'ai jamais reculé devant une vengeance. J'ai tué des hommes de tous les partis, en ce moment je viens de chez Abd-el-Kader, et je me rends à toi ; prends ma tété ou mes services, la vengeance m'amène.
— Je prends tes services, dit le général ; je garde ta tête pour te punir, si tu me trompes.
— Écoute, reprit Djjelloul, et tu croiras. Bou-Salem, le chef des Garabas, avait une fille, et je l'aimais. Je la
lui ai demandée en mariage, et il me Ta refusée: alors j'ai juré vengeance sur lui et sur les siens. J'ai quitté Abd-el-Kader et suis venu vers toi pour mettre les Garabas dans tes mains. Je reste à tes ordres^ et, lorsque l'heure du châtiment sera venue^ je t'avertirai.
— C'est bien, retire-toi; tiens ta parole, et tu seras récompensé.
— Le sang de Bou-Salem sera ma récompense. Deux semaines se passèrent, et le général n'avait plus
revu Djelloul. Un soir, il donne Tordre qu'on le lui amène. On le trouva près de la porte de la ville, dans un café maure où il se rendait chaque jour.
— Et tes promesses, tu les as donc oubliées? lui dit le général.
— Tu es bien impatient, reprit Ejelloul; je sais bien attendre, moi, et cependant ce n'est que ma vengeance que tu exécutes. Chaque nuit, je sors et je veille; mais, quand la vingt-neuvième *■ sera venue, l'heure sera proche, et, s'il plaît à Dieu, je te guiderai suivant mes désirs.
La vingt-huitième nuit, Djelloul était chez le général
— Que ceux que tu commandes soient prêts demain à la nuit; le moment est venu.
Le lendemain, à six heures, les troupes étaient sur pied, et la colonne s'ébranlait dans la direction du Sig. Au jour, pendant que les bataillons de Mustapha- ben^ Tami se dirigeaient de leur côté sur Oran pour tenter un coup de main, la colonne française arrivait sur les tentes