Nuit sans lune
des Gabaras. — Voilà rennemi ! s'écria Ejelloul; je te Tai donné, maintenant je suis libre et à ma vengeance. Et TArabe partit en tête des cavaliers. Quand le ralliement sonna, quand le butin était épuisé, Djelloul revint, mais le dernier. — Mon bras s*est rassasié de sang^ disait-il au capitaine Bentzmann, mais Bou-Salem m'a échappé. Comme je m'en revenais, pourtant, tout à l'heure, j'ai trouvé derrière un buisson le plus vieux de la tribu ; je lui avais déjà mis mon pistolet sur la téte> quand le Puissant m'a envoyé une idée. Alors je lui ai dit: — T0I9 Mohammed, tu es le plus vieux, d'entre les Garabas ; je te rends la vie, retourne vers Bou-Salem et les tiens, et dis-leur que c'est Djelloul qui les a livrés. Dis à Bou-Salem que ma vengeance n'est pas satisfaite. Dislui que, toutes les fois qu'il posera sa tête sur une pierre, il regarde dessous, pour voir si mon poignard n'y est pas.
Depuis cette époque, Djelloul s'est vengé, mais luimême a reçu la mort dans un combat. Les Garabas soumis et fidèles cultivent maintenant en paix la plaine^ et si vous leur demandez pourquoi, pendant deux heures dans la journée, et même durant une partie de la nuit, quand la lune est dans tout son éclat, le vent soulève régulièrement des tourbillons de poussière ? — La ville, vous diront-ils, dont on voit les ruines de tous côtés, avait refusé de témoigner à la foi musulmane, lorsque les Mehal firent la conquête du pays. Le prophète alors envoya un vent violent, qui détruisit ses murailles et fit niourir une partie de la population. Depuis lors, une
fois la nuit> une fois le jour, toutes ces âmes traversent en pleurant, les ruines de la ville, enterrées maintenant en partie sous les terres d'alluvion; de là viennent les bruits et les gémissements que ce vent fait entendre.
Le général voulait se rendre compte des causes qui arrêtaient le développement d'un village placé dans les meilleures conditions de prosp^té;* il fit donc annoncer qu*à partir de cinq heures il recevrait tous les colons qui auraient à lui parler. Je ne sache pas spectacle plus triste que cette audience, tenue dans la salle enfumée d*un cabaret de planches. Assis sur un méchant escabeau de bois, le général interrogeait avec bonté tous ces malheureux, pendant que, sur une table boiteuse, on prenait note de leurs noms, de leurs familles, de leurs ressources et de leurs besoins. C'était toujours la même histoire : personne qui pût employer leurs bras et leur faire gagner un salaire; les maladies, la mort décimaient leurs familles. Deux familles pourtant des montagnes des Pyrénées s'étaient tirées d'affaire : leurs terres rapportaient, celles avaient un petit troupeau, et, si elles venaient voir le général, c'était pour lui demander un bélier. Le général prit plaisir à les écouter. « Eh bien, vous êtes heureux, disait-il à la femme ; c'est meilleur qu'en France? — Ah ! oui, monsieur le général, répondit la bonne femme, on est bien ici, mais il y a une chose t^ui fait bien souffrir, allez ; c'est dur de ne pas entendre le son des cloches. » Pour qu'une colonie réussisse eu Afrique, il ne faut pas, en effet, seulement songer à la chair et au corps, il faut ce qui console et rappelle les
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souvenirs de Tenfance, Téglise et la cloche. Le premier ordre qu*expédia le général fut celui de la construction d'une chapelle à Saint-Denis-du-Sig. Un seul homme avec ces deux familles, un nommé NassoLn, avait su se tirer d'emharras. 11 possédait une longue et belle maison en pierre, où s'arrêtaient presque tous les rouliers qui parcouraient sans cesse la route d'Oran; mais celui-là était un vieux routier, façonné depuis longues années à l'Afrique. Habile, énergique, industrieux, il tirait parti de tout, et, qui le croirait? le billet de banque, grâce à lui, était connu des Arabes, non pas la banque de France, mais la banque Nassois. Un bon de lui se passait de main en main sur tous les marchés des environs comme argent comptant.
Dès que le général eut fini son interrogatoire et comparé les notes prises, sa résolution fut arrêtée. Il fallait à la petite colonie un commandement ferme et net, décidant promplement les contestations, et pourvu des ressources nécessaires pour venir en aide avant l'hiver à tous ces malheureux. Ordre fut immédiatement envoyé au conmiandant Charras de venir au Sig bivouaquer sous les tentes avec son bataillon. Les soldats devaient se faire chauffourniers, taiUeurs de pierre, maçons et laboureurs, pour tirer cette misérable population de sa souffrance. Quelques mois plus tard, celui qui aurait traversé le Sig n'aurait plus reconnu Saint- Denis : ce village était transformé.
Un peu au delà de Saint-Denis commencent les gorges des montagnes qui séparent de Mascara et de la plaine
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d'Ëghris la vallée du Sig et de THabra. La nuit était noire, quand nous traversâmes ces défilés, pour gagner le pont de FOued-el-Hamam (la rivière du Bain), où nous devions bivouaquer; le lendemain matin, il fallut se remettre aussitôt en route. Nous laissâmes di^rière nous la petite redoute où, lors de la révolte de 1845, renfermé dans le blockhaus avec deux vigoureux compagnons, un cantinier, ancien sous-officier d*un régiment, tint tête aux Kabyles, et fut dégagé par un détachement se rendant à Mascara. La pluie recommençant de plus belle, nous quittâmes la route des prolonges, et nous escaladâmes le chemin de traverse, au risque de culbuter dans les ravins; mais enfin la fameuse montée, baptisée par les soldats du nom de Crèvecœur^ fut franchie, et nous rencontrâmes peu après le général Renaud, venu à la rencontre du général Lamoricière, avec un grand nombre d*officiers, de chefs arabes et le commandant de place, M. Basloul, le Salomon de Fendroit. Nous arrivions à Mascara.
L'histoire de Mascara se rattache aux souvenirs les plus glorieux de la province d'Oran. En 1704, Bou-Kedach, le dey d'Alger, confia le commandement de Touest à l'un de ses favoris, un jeune homme de vingt-quatre ans, nQmméBou-Ghelagrham (le père de \sl moustache).
Ambitieux, actif, intelligent, Bou-Ghelagrham avait juré de venger la mort de son prédécesseur, le bey Chaban, tué par les chrétiens d'Oran; mais, avant de tourner ses armes contre l'infidèle, il voulut réduire toute la province sous son autorité. Jusqu'alors, la ville de Masou- . na, située dans le Dahra, entre le Oiéliff et la mer, avait servi de résidence aux bey» ; mais, trop éloignés du centre de la province, ceux-ci voyaient un grand nombre de tribus échapper à leur autorité. Le premier acte du nouveau bey fut de quitter Mazouna, et de transporter le siège de la puissance turque de l'autre côté de la première chune de montagnes^ dans un lieu appelé le pays des Querthjdu nom d'une tribu berbère qui l'habitait. Cette position, qui permettait aux cavaliers de Bou-Ghelagrham de prendre à revers les tribus des plaines de la Mina, de l'Illill, de l'Habra et du Sig, les mettait également à portée des tribus du sud^ qui^ jusqu'à cette époque, avaient osé braver les ordres des bey s, et, par .les hauts plateaux de Sidi-Bel-Abbès, les communications des chefs turcs avec Tlemcen avaient lieu sans difficulté. Sur les derniers mamelons de la chaîne qui domine la fertile plaine d'Ëghris, s'éleva donc la ville de Mascara {Ma-Askeury littéralement la mère des soldats), qui devint la résidence des beys jusqu'au jour où ils chassèrent les chrétiens d'Oran. Mascara ne tarda pas à prospérer.
Cette ville renfermait une population nombreuse^ peu morale, si l'on en croit le dicton de Mohammed-ben- Yousef le voyageur: « J'avais conduit les fripons jusque
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SOUS les murs de Mascara; ils se soat sauvés dans les maisons de cette ville. » Ses habitants pouvaient être de mauvais drôles, mais, à coup sûr, leur position militaire était excellente; aussi, à toutes les époques, Mascara fut regardé par les hommes de guerre comme la clef du pays, et lorsque le général Bugeaud, ayant réuni une forte colonne à Mostaganem, était incertain s'il marcherait sur Tegdempt, le nouveau poste fondé par Abd-el-Kader à la limite du Tell, ou sur Mascara, pour s'y établir conmie le conseillait le général de Lamoricière, le général Mustapha-ben-Ismaël, interrogé, fit cette réponse: « Lors de l'insurrection de Ben-Chériflf (1810), il y eut un grand conseil d'hommes à barbes grises, de Turcs et d'Arabes. L'on discuta ce qu'il fallait faire: aller à Mascara, ou faire la guerre aux tribus par razzia. Les hommes bons par le conseil et les hommes bons par l'étrier furent tous d'avis d'aller à Mascara. Je n'ai pas la prétention d'en savoir plus qu'eux, et ce qu'ils disaient alors, je le dis aujourd'hui : il faut aller à Mascara, et y rester. » L'armée, cependant, partit pour Tegdempt; mais l'on fut bien forcé de revenir à l'avis du vieux Mustapha et du général de Lamoricière. Établi, durant l'hiver de 1841 à 1842, dans cette ville, sans approvisionnements, sans ressources, le général de Lamoricière dut entreprendre et sut mener à bonne fin une campagne qui assura la pacification de la province, et porta le plus rude coup à la puissance de l'émir, pendant que le général Changarnier, le montagnard, comme l'appelait le maréchal Bugeaud, par son audace et son
énei^e, amenait à merci les populations de la province d'Alger.
Bien des gens s'étonnent de la considération attachée à Tuniforme du soldat, même pendant la paix. Ils en serainât moins surpris, s'ils se rappelaient que, dans un régiment, chaque soldat est l'héritier de ceux qui l'ont précédé au danger. On sait bien ausçi que la guerre d'Afrique n'est piis semblable à la guerre d'Europe; que la souffrance y est.de chaque heure. Combattez, en efifet, en Allemagne ou en< Italie, vous combattez des hommes, des nations où l'humanité est une loi; le blessé est secouru, le prisonnier bien traité, et, lorsque la bataille est livrée, vos membres fatigués trouvent des abris, des maisons pour se reposer; parfois les fêtes se rencontrent sur le passage, et les plaisirs viennent ranimer votre ardeur. En Afrique, dès que la lutte conmience, plus de repos. L'ennemi est invisible, il est partout. On marche le jour, on marche la nuit^ bravant la rosée froide, le soleil ardent, ou, l'hiver venu, les pluies glacées, qui s'abattent sur vous des semaines entières. Pour soutenir le corps au milieu de tant de fatigues, on n'a qu'une nourriture insuffisante qu'il faut porter avec soi, et, pour relever le courage, rien, absolument rien, toujours les mêmes visages, toujours l'isolement. Durant des jnois, vous n'entendez pas une parole amie, vous ne rencontrez pas un regard qui encourage. Ces souffrances, ces fatigues, l'oubli sera leur récompense ; elles resteront inconnues, et le lendemain n'apportera que le même labeur et une force de moins. Que la fatigue
brise le corps, le soldat accablé, si le général prévoyant ne le faisait relever, serait livré à la barbarie de ces tribus, que Tinstinct du sang rend semblables aux bêtes fauves. Dans la guerre d'Afrique, la mort glorieuse qui arrive au bruit de la poudre n*assure pas le r^)os; parfois méme^ dans l'ardeur du combat, l'inquiétude s'empare du plus courageux, car, au milieu des hurlements de ces sauvages, il est poursuivi par l'image de son corps privé de tête, devenu le hideux trophée qu'outragent les femmes et les enfants de ses ennemis. Pour dominer une pareille vie, il fieiut des soldats que rien n'abatte, et que l'âme du chef remplisse. Si le succès a couronné nos efforts en Afrique, nous le devons au caractère vigoureusement trempé de nos soldats, à cette gaieté énergique qui les faisait plaisanter de leurs misères et de leurs douleurs. La campagne qui suivit l'occupation de Mascara peut donner une juste idée de ces souffrances et de l'énergie que le général de Lamoricière sut inspirer à ses troupes.
Le climat est affreux, durant l'hiver, dans cette pai'tie du pays : neige, pluie, grêle, vents, toutes les intempéries du ciel, et, dans certaines directions, le manque de bois, pour surcroît de misères ! Quand la division s'établit dans la yille conquise, il ne restait plus une maison intacte, pas un abri; on se hâta de réparer celles qui étaient en moins mauvais état pour établir les magasins et les hôpitaux, car il fallait conserver avec soin le peu d'approvisionnements que Ton avait pu apporter. La place ne pouvait être ravitaillée avant quatre mois.
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il n'y avait qu'un mois de vivres. « N'importe, avait dit le général Lamoricière, les Arabes vivent et tiennent la campagne, nous vivrons comme eux, et nous les battrons », et il fut fait comme il l'avait dit. Le troupeau amené de Mostaganem fut enlevé au moment où on le conduisait au pâturage; les courses de nuit, la razzia rapide, rendirent bientôt la viande aux soldats ; le biscuit dut être soigneusement ménagé, mais il y avait du blé dans le pays, enfoui, il est vrai, dans ces greniers souterrains que les Arabes nomment silos; on saurait le découvrir, et des moulins portatifs permettraient à la colonne de faire elle-même sa farine et son pain, et de prolonger ainsi ses sorties. Quand les renseignements des espions indiquaient un emplacement de silos, c'était vraiment un spectacle singulier que celui de ces soldats piquant le sol avec leurs baguettes de fusil, essayant une place, puis une autre, jusqu'à ce que la terre, plus friable, cédant sous la baguette bienheureuse, eût indiqué l'étroite ouverture du silos : alors le soldat favorisé du sort recevait dix trancs, et, Tadministration s'emparant de ce magasin, les distributions régulières conmiençaient, car le blé était un spécifique universel qui, dans les mains de l'intendant, se changeait en riz, sucre, café, biscuit, que sais-je? blé-riz, tant de livres; blé-sucre, tant de livres, puis les moulins à bras tournaient, et la farine recueillie se métamorphosait en galettes entre deux gamelles, four improvisé quand le temps manquait pour établir ces fours en terre et en branchages que quelques heures suffisent à creuser. C'était une vie
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pénible^ et j'ai peine à croire que les élégants du Café de Paria se fussent contentés de l'ordinaire de la colonne de Mascara; mais Fentrain y régnait : le succès a aussi son ivresse, et rien ne fait supporter la fatigue comme l'heureuse réussite d'un coup de main. Or, les espions étaient bien payés, les renseignements excellents, et l'on manquait rarement son coup.
Chaque jour, après dîner, le général Lamorîdère inte^ rogeait lui-même les prisonniers : un soir on lui en amène un qui conmience par s'accroupir à terre, puis, tout à coup, relevant la tête et le regardant fixement, s'écrie : — Enta bon chechiay enta bou haraotMy et il répéta constamment ces paroles avec des gestes de terreur. Il faut savoir que dans la province d'Alger, lorsqu'il commandait les zouaves, le chéchia^ coiffure tunisienne que M. de Lamoricière portait toujours, lui avait fait donner le surnom de père du chéchia^ de même que dans la province d'Oran, il avait celui de père du hâtouj ou, pour mieux dire, père la trique. Or, ce prisonnier était le cafetier d'un bataillon de réguliers de l'émir, il avait connu le général dans la province d'Alger, et il était frappé de crainte en voyant que le bou haraoua, dont tous les Arabes parlaient dans le pays, n^était autre que le bou chéchia, qu'il avait appris à redouter.
— Je te connais, lui dit le prisonnier au bout d'un instant, te rappelles-tu que c'est moi qui t'ai remis une lettre au bois des Oliviers ?
— Ouï, répondit le général, alors donne-moi des renseignements sur le bataillon.
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— Sur Dieu ! jamais. Je serai muet.
— Fais attention, je vais faire appeler le chaousy et le bâton frappera.
— - Frappe, je serai muet,
— Non, je ne vais pas m'y prendre ainsi avec cet homme, dit le général à ses officiers, qui assistaient à l'interrogatoire; il est trop fanatique. Je veux vous prouver que la corruption peut tout sur les Arabes. Bentzmann, allez chercher un sac de mille francs, et versez-en la moitié sur la table. .
Au bruit des pièces d'argent, les yeux de l'Arabe commençaient à s'ouvrir, et sa prunelle se dilatait à mesure que les pièces s'ajoutaient aux pièces.
— Tu les vois, dit le général, elles t'appartiennent, si tu me mènes où sont les bataillons.
— Tes gens sont-ils prêts? partons, dit l'Arabe en se levant brusquement.
— Ce n'est pas tout, reprit le général. Et il fit signe à Benizmann de verser le reste du sac. Il me faut ta tribu.
— Je suis prêt, je te conduirai, dit l'Arabe, qui ne quittait pas l'argent du regard; partons.
— Si tu es prêt, je ne le suis pas encore, dit le général^ et je n'ai pas encore besoin de ta tribu; mais demain^ si tu me fais rencontrer les, bataillons, comme je l'ai promis, la moitié de cet argent sera à toi.
Le lendemaio, la colonne surprenait les bataillons de l'émir, et depuis cet homme fit faire un grand nombre de razzias au général; mais aussi le succès de ces
entreprises était rendu plus facile par Thabileté de nos soldats. En peu de temps, les Français étaient devenus aussi rusés que les Arabes, et souvent ils les prenaient dans leurs pièges. Parfois, quand la colonne traversait un pays en apparence vide, et que Ton voulait attirer les Arabes qui se cachaient, on envoyait des cavaliers douairs et des spahis qui avaient ôté leur burnous rouge, leur seul uniforme alors, simuler une attaque contre Tarrière-garde. Au bruit des coups de fusil, des broussailles, des ravins, de chaque pli de terrain sortait bientôt toute la population du pays, qui venait prendre part à la fête, et recevoir ce que les soldats nomment, dans leur langage si expressif, une bonne frottée. « Avec du pain et des cartouches, on va jusqu'au bout du monde, disait un général de la révolution passant en revue ses troupes en guenilles. — Et les souliers donc, il n'en parle pas, celui-là », grogna un des soldats. Les troupes du général Lamoricière auraient pu lui faire la même réponse ; car bientôt souliers et culottes furent, non pas usés jusqu*à la corde, mais détruits. L'industrie était là, elle tira tout le monde d'embarras : les peaux de bœufs, fraîchement écorchés, étaient distribuées aux soldats, qui, avec des cordes d'une espèce de joncs, nommés alpha, se faisaient des espadrilles excellentes et remplaçaient pour leurs culottes le drap par le cuir. Les habiles même savaient très bien choisir le cuir de résistance, celui du dos. L'activité du général de Lamoricière ne leur laissait pas une seconde de repos : grâce à l'imprévu et à l'entrain de la colonne, les quatre mois
furent si bien remplis, qu'à l'arrivée du général d'Arbôuville, venu de Mostaganem avec un convoi et des troupes fraîches, le coup mortel était porté au cœur même de la puissance de l'émir. Bientôt de toutes parts allait commencer la dissolution du faisceau qui formait sa puissance.
C'était, en effet, au pied de Mascara, dans la plaine des Hachems, que cette puissance, que nous avions semblé prendre plaisir à fortifier par une série de fautes, avait pris naissance. A quatre lieues de Mascara, sur le revers de la colline opposée, on voit les ombrages de Cachrou, la zaouia de Si-Mahiddin, père d'Abd-el-Kader, et sur la droite, tout prêt de la ville, Ersibia, où les chefs des trois tribus des Hachems, des Beni-Hamer et des Garabas se réunirent pour nommer un chef qui devait tirer le pays de l'état de désordre où le renversement de la puissance turque l'avait plongé; car, disaient les sages, l'Arabe a toujours besoin, pour le conduire, d'un homme qui sache manier avec une égale hardiesse le mors et le chabir^. Tous les hommes influents, marabouts et guerriers, s'y rendirent h cheval, et le conseil fut présidé par Si-Larrach, marabout centenaire des Hachems, que tous tenaient en respect.
A cette époque, Mahiddin, le père d'Abd-el-Kader, jouissait dans toute la contrée d'une grande considération, que lui avaient méritée sa réputation de savant, les persécutions des Turcs et ses deux pèlerinages à la