‹ Souvenirs de ma jeunesseChapitre 11 sur 12 · PRONONCEE DANS · texte numérisé non relu

PRONONCEE DANS

LA CHAPELLE DES PiELKilEUSES DE LA RETRAITE

Venilrcdi 1 1 lévrier 187:{.

Mes chers Frères,

Vendredi dernier, g-ràce aux soins pieux de la famille du P. Gratry, un service pour le repos de son àme a été célébré dans l'ég'lise des Missions. Tous, ou presque tous, nous y avons assisté, et nous avons payé à cette mémoire si chère le double tribut de nos prières et de nos reg-rets.

Mais, depuis long'temps, les Relig-ieuses de la Retraite m'avaient demandé de con-

voquer dans leur cliapelle les amis les plus intimes du bien-aimé Père, de les réunir ici pour prier ensemble, el aussi poui' nous enlretenir quelques instants devant Dieu, simplement et fraternellement, de celui que nous pleurons.

Cet appel vous a été adressé ; vous êtes venus; et j'interromps la solennelle litur- «i'ie du sacrifice pour me recueillir avec vous devant le souvenir de l'ami absent.

C'est dans cette cbapelle qu'il y a vingi ans, pendant l'iiiver de 1853-1834, le P. Cratry venait dire la sainte messe. Je me préparais alors au sacerdoce, et j'avais souvent le bonlieur de la lui servir.

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Plus lai'd, surtout dans ces derniri'es années, il aimait à y venir expliquer l'Evang-ile. Tout lui convenait ici : cette liospitalité relig'ieuse, si intellig^ente, si cordiale, si dévouée à tout ce qui touche aux intérêts de la g'ioire de Dieu ; ce recueillement qu'on respire, pour ainsi dire, dès qu'on a dépassé le seuil de cette maison, et qui prédispose l'àme à mieux entendre le lang'ag'c de la vérité; enfin, jusqu'aux proportions de cette chapelle où il pouvait parler sans efforts, sans contention, s'ahandonnant simplement, quelquefois de la façon la plus naïve, aux pensées dont il était préoccupé, et (|u'il commentait à ses auditeurs sans plus d'apprél qu'un ami qui converse avec des amis, qu'un père qui s'entretient avec ses enfants.

Et toutefois, vous vous en souvenez, quelle élévation dans cette simplicité ! quelle chaleur communicative et hienfai-

santé dans cet abandon ! quel don incomparable de pénétrer victorieusement jusqu'au fond des âmes et de les ravir, presque à leur insu, aux plus liantes pensées, aux enthousiasmes les plus g^énéreux!

Un texte de l'Évang-ile, un fait contemporain, une comparaison tirée des sciences, un g^racieux détail emprunté aux scènes de la nature, tout cela se mêlait, se fondait de la façon la plus originale, la plus saisissante, dans cet enseig^nement, auquel je puis bien appliquer ce mot de Leibniz que le Père aimait à citer : « Il y « a de l'harmonie, de la g-éométrie, de la « métaphysique, et, pour parler ainsi, de « la morale partout (1). »

Cet autre mot de Joubert lui était ég'alement familier :

c( Il n'y a de beau que Dieu, et, après u Dieu, ce qu'il y a de plus beau c'est

(I) Leibniz, Lettre à Bosxuct, 18 avril 1(392.'

<( l'âme, el a]>t'ès Tàme la pensée, el après « la pensée la parole. Or donc, plus une « àme est semblable à Dieu, plus une pen- <( sée est semblable à une àme, et plus « une parole est semblable à une pensée, a plus tout cela est beau (1). »

Cette réflexion, si profonde et si délicate, exprime parfaitement ce qu'étaient la pensée et la parole du P. Gratry. L'une et l'autre étaient vraiment un cristal transparent au travers duquel on voyait Dieu; non le Dieu abstrait des formules de la métaphysique, mais le Dieu vivant et aimant, le Dieu de l'Evang-ile, le Dieu qui bénit et eml)rasse les petits enfants, g'uérit les malades, console les pauvres veuves, et pleure sur Jérusalem coupable et endurcie.

Oui vi'aiment, chez le P. Gralry, la parole i-essemblait à la pensée, la pensée

{l) JoiilxM i, Venséen, I, 38.

ressemblait à l'àiiie, et cette âme, conslamment nourrie de l'Evang'ile, avait:

(|Lielque chose de l'inefTable tendresse el de la compassion de Jésus-Christ.

D'autres diront, en temps et Heu, qu'il lut un métaphysicien, un profond penseur, un écrivain original. « C'était un homme de g*énie, » me disait de hii noire vénérable archevêque, en le comparant à Malebranche.

Mais ici, j'aime mieux me rappeler qu'il l'ut bon, non d'une vulg'aire et banale bonté; non de cette bonté purement humaine que les siècles sans foi appellent de la philanthropie; mais de cette bonté à la fois naturelle et surnaturelle qui était chez lui comme le reflet de la charité de Jésus- Christ.

Ah ! sans doute, Dieu seul est bon (1), el les meilleurs des hommes ont leurs dé-

(d) Luc, XVIII, 19.

(auts, leurs faiblesses, leurs lacunes, leurs défaillances. Ce ne serait g-uère honorer la mémoire d'un homme qui a toujours eu un respect absolu pour la vérité que de le draper ici dans les plis factices d'une perfection de fantaisie. D'ailleurs, je ne viens pas faire un panég"yrique : je parle simplement. Je ne veux ni ne puis oublier, surtout au milieu de nos aug'ustes mystères, que nous ne devons pas nous lasser de recommander à l'infinie miséricorde ceux mêmes f[ui nous ont paru les meilleurs et les plus g-rands. Ce serait bien mal leur exprimer notre reconnaissance, si, par de téméraires élog*es, nous les privions d'une seule de ces prières que fait jaillir de toute âme chrétienne la redoutable incertitude où nous sommes toujours, dans la vie présente, à l'ég'ard des jug'ements de Dieu !

Mais je puis répéter, sans craindre de manquer à la vérité, que l'exquise bonté

d'âme du P. Gratry était due à son commerce continuel avec l'esprit et avec le cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Ce sentiment inexprimable qu'avait un Jour éprouvé le Sauveur en se voyant suivi par une foule affamée et défaillante : Miscreor super turbam (1), était chez le P. Gratry à l'état d'habitude. C'était sa préoccupation dominante, sa constante inspiration, et comme le ressort intérieur qui le poussait à parler et à écrire.

11 avait pitié des hommes, de leurs ig*norances, de leurs folies, de leurs vices, de leurs chag-rins, de leur vie traversée par tant d'épreuves, de leur mort prématurée !

Il avait pitié de ces foules, encore non chrétiennes, qui s'acheminent comme des troupeaux vers la mort et vers l'éternité, sans savoir qui les mène ni où elles vont.

(1) Marc, viii, 2.

Aussi, avec quel intérêt, avec quel respect, avec quelle passion émue il lisait dans les Annales de la Propagation de la Foi les récits des courses des missionnaires, de leurs travaux, de leurs souffrances, de leurs combats !

C'est lui un jour qui, parlant An séminaire des Missions-Etrang'ères, employa cette orig'inaleet saisissante comparaison:

« Comme il y a des écoles spéciales où « les jeunes g'ens vont étudier pour deve- « nir ing^énieurs, officiers d'artillerie, « marins, il y a aussi à Paris une école « spéciale où Ton apprend la science du « martyre; du martyre entrevu, prévu, « désiré, en vue d'arracher aux maux de « la vie présente et aux maux plus re- « doutables de la vie future, ces foules « immenses qui naissent et meurent au « milieu de toutes les horreurs et de '( toutes les dépravations de lidolàtrie ! »

Sa gM-ando imag'e de piété, celle devant

laquelle il méditait, priait, travaillait, préparait ses discours et ses livres, c'était la mappemonde terrestre, surmontée du crucifix; la croix touchant le g'iobe et le pénétrant ; le sang* de Jésus-Christ ruisselant de toutes ses plaies et de son cœur entr'ouvert, pour inonder le monde, éclairer, o'uérir, ressusciter les âmes!

Celte toute divine compassion du cœur du maître pour tous ceux qui souffrent et sont opprimés, le P. Gratry cherchait à l'inspirer à tous ceux qui l'approchaient. Gela ne lui était pas difficile; car c'était bien chez lui que la bouche parlait de l'abondance du cœur. Non pas que ses sentiments intimes se répandissent en beaucoup de mots : il avait le don exquis de savoir contenir sa parole, et, par là. de la rendre plus substantielle et plus vivante.

Mais ce qu'il disait était si profondément senti ! Il mettait alors son âme dans

l'âme de ses auditeurs, el, en quelques instants , tous ces cœurs vibraient à l'unisson. Tous avaient compassion des foules! Tous avaient faim et soif de se dévouer pour faire un peu de bien , pour tarir quelques larmes, pour s'opposer au flot d'injustice qui dévaste et désole le monde.

a Malheur à la connaissance stérile, qui « ne se tourne pas à aimer! » Ce mot de Bossuet, souvent rappelé par le Père, explique son g^enre d'action et d'apostolat.

Les émotions que sa parole laissait après elle dans les âmes n'étaient pas de ces sentiments factices, passag'ers, qu'un instant produit et qu'un instant fait disparaître, pluies d'orag'C qui battent la terre et ne savent ni la pénétrer, ni la féconder.

Non, c'était comme ces douces et chaudes ondées de printemps, qui tombent sans bruit el sans tempête, mais qui vont

atteindre bien avant dans la terre les g'ermes des plantes pour les décider à croître, à se montrer, à donner leurs fleurs et leurs fruits !

Oui, ce métaphysicien dont la pensée hardie semblait se complaire aux plus hautes spéculations de la philosophie ou <le la g-éométrie, qui passait si aisément d'Aristote à Kepler, et de Descartes à Leibniz, et dont on aurait dit parfois que le reg'ard se perdait dans des rég'ions inaccessibles aux esprits moyens, avait plus encore que la passion de la science, la passion toute divine de rendre, comme il le disait, « les hommes moins méchants pour les rendre moins malheureux, » de lutter contre l'ig'norance pour tarir les sources du vice, et de réprimer le règ'ne du mal, pour diminuer autant que possible celui de la douleur !

La vue des souffrances de la pauvreté l'attristait profondément, et, quand on

allait le solliciter pour quelque misère, sa g'énérosité n'avait pas de mesure.

Il y a quelque temps, un de ses anciens collaborateurs de Stanislas, entré depuis dans la compag'nie de Jésus, et demeuré pour lui, à travers toutes les vicissitudes de la vie, un ami fidèle, m'écrivait un souvenir d'il va trente ans. Il avait été un jour recommander au Directeur les pauvres secourus par la conférence de Saint-Vincent-de-Paul, formée par les élèves du collègue. L'abbé Gralry ouvrit un tiroir, y prit à deux mains, et donna, sans compter, des pièces de cent sous. Que de fois je lui ai vu renouveler ces actes de cbarité, et donner ainsi, suivant le mot de l'EvangMle, « une mesure pleine , pressée , déborde dan te (1) ! »

Le spectacle de l'oppression le bouleversait et lui causait un malaise fiévi-eux,

I I) Lur, M, 38.

qui lui enlevait quelquefois tout repos, durant des semaines. Pendant ce temps, il n'avait pas d'autre idée, pas d'autre sujet de conversation. Ainsi, à l'époque des massacres de Syrie, en 1860, il avait toujours devant les yeux ces milliers de familles, ég'org'ées comme au temps d'Hérode et des saints Innocents, par le fanatisme musulman.

L'année suivante, ce furent les drames sublimes de Varsovie, qui remplirent son ùme à la fois d'horreur et d'enthousiasme ; d'enthousiasme pour ce peuple qui se faisait tuer en chantant des cantiques; d'horreur pour la politique sans principes et sans entrailles, qui pesait comme un déshonneur sur les peuples complices ou témoins du partag-e de la Pologme, ce crime que dans son lang^ag^e saisissant il appelait le péché mortel (\.e l'Europe contemporaine !

Pauvre Père ! ah ! qu'il a souffert, quand

il a vu une double barbarie, celle de la ^•uerre, contre laquelle il s'était élevé si souvent, et celle de la révolution en délire, couvrir de nouveau de sang* et de ruines notre France tant aimée ! Ces désastres irréparables le plong'èrent dans une sorte de stupeur. Il se sentait atloint jusque dans les dernières profondeurs de son Ame. Il mêlait ses larmes à celles de toutes ces pauvres femmes qui pleuraient leurs fils, leurs maris, leurs fiancés!

Il souffrit plus encore, lorsqu'il apprit la terrible mutilation inflig'ée à la France vaincue par le droit impitoyable du plus fort! Et cène fut pas seulement comme Français qu'il pleura avec nous les deuxprovinces dont nous portons le deuil, mais Strasbourg' et l'Alsace lui rappelaient les souvenirs les plus sacrés de sa jeunesse.

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C'est à Strasbourg", en effet, qu'au sortir de l'Ecole polytechnique, un appel mystérieux de la Providence l'avait conduit!

C'est là qu'il avait trouvé un gToupe d'àmes, au milieu desquelles allait éclore sa vocation au sacerdoce !

Là, près de ces jeunes hommes, ardents comme lui, et comme lui uniquement désireux de se consacrer tout entiers à Jésus- Christ, il connut cette femme admirable, cette sainte, qui fut alors pour lui comme la mère de son âme !

Elle touchait déjà à la vieillesse, lorsque le jeune polytechnicien, arrivant à Strasbourg^ quittait résolument l'épée pour la soutane. Elle avait <:»M\infli au mi-

lieu (les orag^es de la révolution. Elle en avait vu et louché de près les sang-lantes horreurs. Jeune fille alors, elle avait eu à remjDlir une mission qui rappelle nos premiers siècles chrétiens, l'ère des Césars, et les g^lorieux mystères des catacombes.

Un vaillant prêtre, devenu depuis et mort évèque de Mayence, était resté à Strasbourg', pour se dévouer au ministère des âmes. A la faveur d'un dég'uisement, il pénétrait auprès des malades elles confessait. Mais, dans la crainte d'être surpris et de voir une profanation s'accomplir sur sa personne, obligée d'ailleurs, pour ne pas éveiller l'attention, de ne pas se présenter plusieurs fois de suite dans la même maison, il se faisait suivre dans ses visites apostoliques par M'" Humann (1 ).

(1) Sa'iii' lie l'ancien ministre des linances, sous l.oiiis- Philippo. Dans sou livre iulitnlé : /'/ Chniirmic de »os Jours, deuxième partie, lettre XV", M. l'abhé Bautain a donné de touchants détails sur celle <lont Dieu se servit pour l'ai-raclier à l'inciédulité et le couduii-e au sacerdoce.

Celle-ci avait alors dix-neuf ou ving*!

ans. Le clig*ne prêtre lui avait confié la j4*arde du très-Saint-Sacrement. Jour et nuit, elle portait sur son cœur, reufermées dans une custode d'arg^ent, les saintes Hosties destinées à la communion des malades. Munie de ce divin fardeau , la jeune fille se rendait dans les maisons qui lui avaient été désig*nées; et, comme dans la primitive Égalise, c'était de ses mains virg-inales qu'elle déposait sur les lèvres des mourants le corps de Jésus- Christ.

0 mon Dieu ! uous avez-vous trouvés indigènes de g^arder la province qui a produit de tels prodig-esde foi, de courag'c et de pureté? Oh! à cause de ces âmes, sinon à cause de nous, et aussi à cause de nous, qui avons tant besoin de populations chrétiennes, rendez nous cette terre de sainte Odile, et cette Lorraine, voisine du berceau de notre Jeanne d'Arc!

Après la révolution , bien que possédaiU une fortune considérable, M"° Humann avait refusé de se marier. Entre Jésus-Glirisl et ce cœur de ving't ans qui lui avait servi de tabernacle, une mystérieuse et indissoluble alliance s'était formée. Cette àmc n'appartenait plus à la terre! Elle y demeui*a cependant encore a^sez pour que, quelques années avant de la quitter, il lui fut donné d'exercer une influence bénie sur le jeune lévite qui devait être plus tard le P. Gratry.

Un seul trait vous dira ce qu'étaient les relations de ces deux âmes.

Déjà, bien que plong'é dans l'obscurité d'une vie de séminaire et voué aux plus rudes fonctions de l'enseigniement secondaire, Alpbonse Gratry laissait assez pressentir ce qu'il pourrait devenir un jour. Ce g'oùt très-vif pour la pliilosopbie et poulies lettres qui lui avait valu les plus lég'itimeset les plus brillants succès du con-

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cours g'énéral; la connaissance approfondie des sciences exactes et naturelles qu'il avait emportée de son séjour à l'École polytechnique; par-dessus tout la nature méditative de son esprit et les riches ressources de son cœur et de son imag-ination, tout montrait en lui un des hommes les mieux préparés à exercer une g-rande action sur son siècle par sa parole et par ses écrits.

Un jour cependant, la mère l'appela.

C'était le nom que ces jeunes hommes donnaient à la femme vénérée qui terminait sa noble carrière en inspirant, encourag^eant et bénissant les efforts de ce g'roupe d'ouvriers évang'éliques.

La mère lui dit donc : «Alphonse, si « Dieu voulait ([ue vous fissiez le sacrifice (( absolu de tous vos projets de travail, s'il (( voulait que votre vie tout entière s'é- « coulât dans une obscurité profonde, « dans riiumilité et dans la prière, vcus

« sentiriez- vous le courag'e de renoncer à (( toutes vos espérances, de vous séparer « de vos amis, de ne plus me voir, moi « qui suis comme la mère de votre âme, (( et d'aller vous ensevelir dans la solitude (( du Bischenberg" ? »

Le Bischenberg' était un couvent de relig'ieux rédemptoristes, situé dans les montagmes à quelques lieues de Strasbourg*.

Alphonse se retira pour réfléchir à cette proposition aussi terrible qu'inattendue.

Comme il l'a dit lui-même dans des pag'cs qui verront bientôt le jour, il lui sembla qu'on lui demandait de mourir.

Mais, après avoir prié, il se dit à lui-même : « Quoi! si j'étais sorti de l'Ecole polytech- « nique officier d'artillerie , ne me serais- « je pas trouvé quelque jour eng^ag'é dans « une bataille, où il aurait fallu, sauf « contre-ordre, me faire tuer sur mes « pièces? Et je n'aurais pas le courag'e

M d'accepter pour Jésus-Christ de mouiir tf à rues espérauces et à mes g*oùts! »

Et il accepta.

Le leudemaiu, il était au Bischenber^-, et il y vécut de la vie la plus rude des novices de l'ordre, priant, jeûnant, méditant les Saintes Écritures , résolu, si Dieu le voulait, à passer là toute sa vie.

Mais Dieu ne le voulut pas; il avait voulu seulement, par l'intermédiaire de la sainte, dég'ag-er et purifier cette àme de toute pensée de vaine g'ioire, lui donner le courag-e de mourir à elle-même dans les profondeurs de la volonté, pour la rendre capable de faire ruisseler plus tard , sur d'autres âmes, la lumière et la vie!

La révolution de 1 830 éclata. Le monastère du Bischenberg' dut être évacué par les relig-ieux; et Alphonse Gratry retourna à Strasbourg^ où il retrouva la mère et le ^Toupe des amis, et il se prépara à recevoir le sacerdoce.

nm

■( si \v g'iaiii de blé, a dit le Sauveur, i< lie tombe (mi terre et ne meurt , il « demeure seul ; mais s'il tombe en terre « et s'il meurt, il porte beaucoup de « l'ruit [\)l »

L'inspiration si évidemment surnaturelle de M'" Humann et les quekjues mois de sf'joiii' au liisebenberg', dans une mort acerpU'c sans réserve, ont probablement, dans le plan de Dieu, préparé l'admirable IV'c, )n(bté haccrdolale de cette vie! Le g'rain d<; bl.' a\ait été mis en terre, et il y était mort; il allait produire trente , soixante , <erit pour un !

(aux d Cnlre vous qui ont le jilus connu

(I) .IOA.\.\., \!I, -l'i.

— an —

t't pratiqué le P. Gratry, se sont-ils demandé quelquefois pourquoi il avait creusé avec tant de profondeur, analysé avec lanl de justesse, expliqué avec une éloquence si émue, la g-rande loi du sacrifice comme condition essentielle de la vraie vie de l'âme? — Ah! c'est qu'il avait expérimenté lui-même cette loi , il en était la démonstration ! C'est parce qu'un jour, il avait résolument renoncé à toute activité extérieure, à toute parole, à tout éclat, à toute action siu^ les hommes pour demeurer enseveli avec Jésus-Christ, seul, derrière les murailles d'un monastère inconnu, que Dieu lui donna une parole si puissante , une action à la fois si étendue et si profonde, le don d'éclairer les âmes, le don meilleur de les transformer, en leur faisant accepter à leur tour les plus douloureux renoncements en vue du royaume de Dieu !

Dans le second volume de la Connais^ sance de l'Ame vous relirez ces pagTs si

chaudes, si vivantes, où sous chaque mot on sent battre un cœur qui a trouvé par la mort la vie surabondante, ces pagres sur la Conscience et le Sacrifice ([ui ont déjà décidé tant d'âmes, qui en décideront encore tant d'autres, à renoncer aux mensong'ères apparences de la vie du dehors , et à supprimer, par un énerg'ique etfort de la volonté, ces deux foyers ennemis, la volupté et l'org'ueil, où la vie se disperse misérablement, afin de la ramener au centre, au cœur, d'où ensuite elle rejaillit comme centuplée, pour se communiquer et se répandre !

La transformation par le sacrifice, la transfîgHi ration des âmes, des lettres, des sciences, des sociétés, en leur faisant accepter la croix de Jésus-Christ pour les délivrer du mensong*e, de la servitude, de la bassesse, de l'ig-nominie, et les mener à la vie pleine, fécoiide, surabondante! Oui, c'était l»i('n là le dej-nier mot de cette

— :;ir, —

grande pliilosophie et commo la noir cl* minanie de cet enseigriement si apostf»lique.

Grand esprit et g'rand cœur, qui depuis sa conversion à Dieu au collég-e, à dix-huit ans, après une périoded'incrédulité absolue, jusqu'à sa mort, c'est-à-dire pendant tout un demi-siècle, n'a pensé, écrit, prié, parlé, que pour travailler à cette transfig-uration des âmes et du monde, dans la connaissance et dans l'amour de Jésus-Christ!

Grand cœur, en qui la divine compassion du Sauveur pour toutes les misères de Ihunianité a été croissant jusqu'à la dernière heure! qui, dans la simplicité et l'énerg-ie de sa foi, a trouvé le secret de ne pas désespérer, de ne pas renoncer à un prog'rès de lumière et de justice, et, au milieu même des heures les plus sombres, sous l'accablement des plus poi gênantes épreuves, d'être, comme il nous le disait trois jours avant sa mort, rempli d es pérancp .

Ail! j'ai besoin de me rappeler ce grand exemple, pour accepter, sans murmure et sans défaillance, que Dieu nous l'ait repris à riieureoù la moisson de ses mag'nifîques inspirations allait devenir plus riche encore; lorsque lui-même, ayant déjà un |)ied dans la tombe , nous disait qu'il n'avait <( jamais eu plus d'idées que depuis «qu'il avait atteint l'âg-e de soixante ans, >» et où, malg-ré les horribles désastres de ce temps, il reg-ardait avec espoir et saluait avec enthousiasme un avenir meilleur pour l'humanité !

Oui, au milieu de ces ruines cjui nous environnent, quand le présent est si incertain, l'avenir si menaçant, quand on voitchezles hommes tant d'inintellig'ence, tant d'ineptes et de dang-ereuses passions, ([u'il eût été bon de se serrer autour de cet apôtre au g'rand (Mcur , à l'àine si sereine, à la parole si persuasive! Qu'il eiil été salutaire, à son contact, d'apprendre

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