‹ Souvenirs de ma jeunesseChapitre 4 sur 12 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

paris, le !«' novembre 18b4. Jour de la Toussiiiiit.

Au NOM DU Père, du Fils et du Saint-Esprit!

Qu'est-ce que cet écrit? Est-ce mon testament? est-ce ma confession g'énérale?

est-ce l'histoire de mon âme? C'est peutêtre tout cela ensemble, et c'est surtout ce que voudra le g'uide intérieur de mon âme, si je l'écoute.

(1) Le manuscrit original ne porte pas de litre. Celui-ci nous a paru exprimer assez exactement le caractère de cet écrit, (Note des éditeurs.) *

Mon premier souvenir sérieux remonte à l'âg-e de cinq ans (1). Ce fut une énerg-ique et profonde impression de Dieu. J'y fais allusion dans le livre de la Connaismnce de Dieu, par ces paroles : ((Je me (( souviens dans ma première enfance, « avant Tâg^e qu'on appelle de raison, « d'avoir un jour senti cette impression (( de l'Etre dans sa vivacité. Un g'rand « effort contre une masse extérieure dis- « tincte de moi, dont l'inflexible résis- « tance m'étonnait, me fit articuler ces « mots : Je suis! J'y pensais pour la pre- « mière fois. La surprise s'éleva bientôt « jusqu'au plus profond étonnement et « jusqu'à la plus vive admiration. Je ré^ (( pétais avec transport : Je suis! Etre! (( être! Tout le fond relig-ieux, poétique, c( intellig-ent de l'àme était en ce moment « éveillé, remué ert moi... Une lumière

(I) Le P. Gratry est né <à Lille, le 30 mars 1805; {Noté des éditeurs.)

(( pénétrante, que je crois voir encore, « m'enveloppait : je voyais que l'Etre est, « que l'Etre est beau, bienheureux, ai- « mable, plein de mystère ! Je vois encore, « après quarante -années, tous ces faits « intérieurs et les détails physiques qui « m'entouraient (1). »

En effet, je vois encore clairement le lieu où j'ai reçu cette g-râce, il y a quarante-cinq ans. Je vois encore cette petite cour tout éclairée par le soleil. Je vois la porte que j'essayais d'ouvrir, et devant laquelle je suis resté immobile de surprise et d'admiration, pendant un temps fort long* pour un enfant. Je vois le petit escalier sur lequel je m'élançai, avec des transports de cœur, pour aller embrasser ma mère : car depuis ce moment je sentis Un redoublement d'amour pour elle. Dieu venait de m'inonder de lumière et d'amour.

(1) Connaissance de Dieu, t. Il, p. |H8 ^d;lns le chapitre intitulé : Procédé infinitésimal].

J'avais senti je ne sais quelle certitude triomphante qui m'élevait et me fortifiait. J'avais vu avec enthousiasme la beauté de l'Etre et de la vie. Mon esprit plong-eait dans une lumière indéfinie, irréfléchie, et mon cœur débordait.

Ce g*rand événement intérieur m'a fait comprendre depuis la parole de mon maître bien-aimé : « Leurs angles voient sans « cesse la face du Père qui est au ciel (1 ). » Et j'ai compris aussi le sens mystique de l'histoire de Samuel enfant, lorsque le Seig'neur l'appela par son nom (2). Il me paraît que Dieu n'appelle pas seulement de sa voix intérieure les prophètes, mais qu'il parle à tous les enfants, comme d'ailleurs à tous les hommes. Je sais aujourd'hui que le plus g*rand des scandales de la vie présente et de la fausse éducation que donne le monde à l'homme naissant, c'est

(1) s. Matth., VIII, 10.

(2) 1" livre des Rois, ch. m.

qu'on lui apprend directement ou indirectement que Dieu ne parle pas. On attache aux livres l'œil de l'enfant, et son oreille à la parole articulée. Les livres assurément et la parole articulée sont bons et nécessaires. Mais on oublie de dire à l'enfant ce que lui disait le g-rand-prêtre : « Allez, « et si l'on vous appelle encore, dites ceci : « Parlez, Seig-neur, parce que votre ser- « viteur vous écoute. »

Au lieu de cela, on défend d'ordinaire à l'enfant d'écouter. On se moque et du guide intérieur, et de l'angle {Angélus qui loquebatur in me [1] ), et de toutes les traces du ciel que l'on découvre dans l'enfant : car il faut qu'il devienne bien terrestre, bien aplati, bien conforme au type commun. L'humanité ag*it encore comme ces tribus sauvag'cs, qui aplatissent physiquement la tête des nouveau-nés.

(1) Zacharie, i, i», |:}, 14, i'J; u, 3; iv, I, 4, o; v, ;i, 10; VI, 4.

Mon second gM^and souvenir est celui de ma première communion. Je n'ai compris que depuis peu tous ses effets. Les suites en sont g*ravées d'une manière ineffaçable dans ma mémoire; mais je n'y avais jamais assez réfléchi. Aujourd'hui j'en suis frappé d'admiration. Il me semble que je vois maintenant avec clarté, par ces faits d^ expérience , que la communion est la réception réelle de Dieu. J'avais été peu préparé à cet acte. Mes parents, excellents d'ailleurs, n'avaient aucune habitude religieuse, si ce n'est de relig'ion naturelle. Mon père n'avait pas fait sa première communion; c'est moi qui la lui ai fait faire, vingi ans après la mienne. Ma préparation à l'ég-lise fut très-courte et bien insuffisante : mais Dieu pourvut à tout.

Dieu d'abord m'avait fait arriver à ce g-rand et saint jour, à douze ans, avec l'innocence baptismale la plus entière. Je n'avais pas menti une seule fois (il est vrai

que je n'ai pas non plus menti depuis). Et. quant au vice terrible qui ruine l'humanité et brûle les g-ermes clans l'àme, dans l'esprit et dans le corps, tout m'était entièrement inconnu , malg-ré divers dang^ers fort g-rands que j'avais courus, mais où Dieu m'avait parfaitement fermé les yeux, pour voir sans voir.

De plus, Dieu m'avait comme préparé, par la relig^ion naturelle, par le culte de ses représentants visibles, mon père et ma mère. Dieu, ce me semble, me les montrait dans sa lumière, non peut-être tels qu'ils étaient , mais tels qu'ils devaient être, tels qu'ils sont, je l'espère, maintenant au ciel; tels qu'ils étaient dans son idéal éternel. Mon père et ma mère m'avaient souvent paru deux ang'es impeccables, sachant tout et pouvant tout. Ils me représentaient vraiment Dieu, et J'aimais Dieu en eux.

Ma mère m'avait appris à prier et à

aimer la bonté, la vertu et la véracité (1). Mon père m'avait appris à aimer la justice, l'honneur, la vérité, la science. Au moment de ma première communion, l'un et l'autre, ce me semble, étaient devenus comme des ministres de Tautel. Car, on le sait, les pères et mères sont souvent, par état, inspirés de Dieu, pour leurs enfants, en ce qui touche la relig-ion et la vertu, lors même qu'ils sont moins bien inspirés pour eux-mêmes.

Cependant je dois dire ici que, quand je fis ma confession, je ne reconnus pas comme bien g-raves deux fautes que je me reproche aujourd'hui : l'une, c'est que j'avais, à six ou sept ans, médité un

(1) Dans une homélie prèchée le vendredi saint, à Paris, en 1806, le P. Gratry rappelait cet autre souvenir de sa mère ; « Quand j'étais enfant, ma mère me disait en me montrant de pauvres mendiants : « Pense, mon fils, ce « que ce serait, si cette pauvre femme, c'était moi; si ce « pauvre enfant, c'était toi. » Elle m'apprenait ainsi à me mettre à la place de ceux qui pleurent. » [Note des éditeurs.)

meurtre; et il y avait eu un commencement d'exécution qui eût pu entraîner la mort. Mon patriotisme enfantin en était cause. Ma famille était en Allemag'ne, un peu avant la campaguie de Russie. Une Allemande dit un jour devant moi que tous les Finançais étaient des animaux immondes. Rien n'ég*ala mon étonnement et ma douleur. Jamais je n'avais entendu l'injure sortir d'une bouche humaine; je fus emporté par une colère immense, qui me parut sainte, légitime, nécessaire. Je crus remplir un devoir sacré, dans lequel je serais soutenu par la France entière, et par Dieu même qui savait que cette femme avait outrag'é la vérité. Je résolus la mort de la blasphématrice, m'abandonnant moimême aux conséquences de mon action.

Rien heureusement, le lourd projectile qu'un instant après je laissai tomber sur sa tête de très-haut, ne fit qu'effleurer son épaule. Mon père m'apprit par la verg-e

— loque je m'étais trompé. La victime, d'ailleurs, demanda ma g'râce. Mais il m'a fallu bien des années pour comprendre que j'avais fait mal.

Mon patriotisme du reste ne me réussit pas mieux dans une autre occasion. Rentrant en France après quatre ans d'exil, dès le premier relai, en entendant un enfant parler français, je courus l'embrasser avec transport. Il me reçut par un éclat de rire, ce qui fut un des plus douloureux scandales de ma vie, et m'eût fermé le cœur pour toujours, s'il eût pu l'être.

La seconde faute était une désobéissance envers mon père, désobéissance que j'ai eu bien du mal à réparer. A douze ans, je savais l'allemand comme un Allemand, mon père employait toute son autorité pour me faire parler allemand. Sans vouloir formellement désobéir, je n'obéissais pas. J'étais certain de ne jamais oublier ce que je savais si complètement. Au bout

d'un an, je ne savais plus rien; et cette lang'ue, qui m'est devenue si nécessaire, et que je possédais comme ma propre lang'ue, j'ai dû la rapprendre à trente ans par le dehors [auswendig] .

Mais je veux revenir aux effets de ma première communion. Si cet écrit est jamais lu par quelque âme qui ait perdu la foi, qu'elle soit attentive! Il est certain qu'après ma première communion, et pendant plus d'un an, tout se passa en moi comme si Dieu y était venu. Ni avant, ni après, je n'ai rencontré rien de pareil. Je ne m'attendais à rien, je ne cherchais rien, je ne savais rien, et je ne rapportais nullement ces effets à la première communion. C'est aujourd'hui seulement que j'aperçois cette liaison.

Et d'abord, rien ne peut exprimer le besoin d'aimer qui se développa alors dans mon cœur, besoin qui a subsisté, qui subsiste et qui subsistera.

C'est surtout ma mère qui était devenue mon trésor, et que je ne me lassais pas d'aimer et d'admirer. Mais j'éprouvais en même temps pour d'autres êtres une sorte d'amour céleste que je ne saurais comparer qu'à l'amour de saint Joseph, mon patron, pour la sainte Vierg'e. Cet amour est trèsinconnu. C'est celui qui subsistera au ciel, c'est le contraire de l'amour charnel; c'est le pôle opposé; c'est celui que saint tVançois de Sales, qui le connaissait bien, appelle l'amour intellectuel et cordial.

Cet amour, par la vertu du sang' de Jésus-Christ, qui est aussi celui de la sainte Vierg'e, unique femme immaculée, cet amour, dis-je, par la vertu du sang* virgnnal et divin, se liai t étroitement, dans mon âme, à un g-oùt, à une estime, à une intellig*ence extraordinaire de la virg-inité. Savais-je ce qu'était la virg-inité et son contraire? en aucune sorte; je ne connaissais en rien ni les mots ni les choses : mais c'était un

tel état d'âme, de cœur et de corps, qu'un jour, je ne sais par quelle influence, ayant deviné, entrevu ce que pouvait être le contraire de cette vertu, je fus comme renversé d'horreur, de dég'oût, de douleur; le monde entier me parut perdre sa beauté, l'humanité se décolorer, se faner, et en jetant les yeux en esprit sur tous les êtres les plus aimables et les plus beaux que je connusse, mon intellig-ence et mon cœur s'écrièrent avec un indicible décourag-ement : « Ce ne sont donc pas des ang'es? » Je tombais du ciel sur la terre. Jusqu'alors j'avais cru vivre au milieu des ang-es, et dans un paradis...

Plus tard, lorsque les séductions les plus terribles et les plus inévitables occasions s'offrirent à moi, Dieu tint mon cœur, et ma volonté dominait l'occasion et la séduction. Lorsque la volonté, au contraire, était vaincue, car elle l'a été plus d'une fois. Dieu mettait des murailles entre moi

et le dang-er. L'homme de l'amour, eng*endré par la communion, n'a jamais été détruit en moi. Je vois, jusqu'à ving*t ans et au delà, l'amour de ma mère me protég'er et m'envelopper comme le manteau de la sainte Vierg-e. Je vois avec une clarté parfaite combien cet amour me purifiait et m'éloig-nait du mal. Je comprends le cénacle, et le passag*e des Actes des apôtres, et cette description de la société du ciel sur la terre : « Les apôtres persévéraient « dans la prière, et d'un seul cœur, avec « les femmes, et Marie, mère de Jésus (1). »

L'expérience d'une vie entière m'a appris depuis que le sang* virg*inal du Sauveur et de sa mère immaculée est la force surnaturelle, la g-reffe toute-puissante qui dompte l'indomptable passion, qui transforme le cœur, et l'élève de la terre au ciel.

Je crois, en outre, que la piété croissante

(1) Actes des apôtres, i, 14.

de l'Ég'lise catholique envers la Vierg-e immaculée peut répandre sur le monde de larg-es bénédictions d'amour, et rendre plus céleste la société humaine en aug-mentant l'amour et en diminuant la passion. Il y a là, pour le monde, d'immenses progTès possibles. Il y a là d'incalculables ressources de lumière et de paix, de félicité et d'héroïsme.

On pourrait sur ce g*rand sujet écrire des volumes qui n'existent pas, et dont le g'cnre humain, ce semble, a besoin. Mais peut-être n'y a-t-il au contraire rien à écrire, parce qu'il y a des choses que Dieu seul peut dire. Dites par un homme, on les comprendrait mal.

J'attribue aussi à ma première communion certains développements intellectuels qui eurent lieu en moi peu de temps après. Par exemple, je venais de commencer l'étude du latin. Je n'oublierai jamais qu'une nuit, en un instant, le sens du g'énie latin

me fut donné. En réfléchissant à une phrase latine, je compris tout à coup l'esprit de cette lang'ue. Je vois maintenant, me dis-je aussitôt, ce que c'est que le latin.

Et de fait, mes prog-rès furent sing'u* liers; j'appris le latin du dedans au dehors; il me semhle que je le tirais du fond de mon esprit, où il était inoculé. Pendant plusieurs années, j'ai pensé en latin, il m'est arrivé de rêver en latin, de tenir en rêve des discours en vers latins dont je me souvenais au réveil et qui étaient corrects. J'exprimais en cette lang-ue, plus facilement et beaucoup plus nettement qu'en français, les moindres nuances de mes pensées.

Sans doute, je ne crois pas que la communion donne des facultés que l'on n'avait pas. Mais ses effets intellectuels n'en sont pas moins immenses. Elle met en œuvre les facultés qu'on a, les bénit, les déploie.

les greffe et les arrose ; elle les échauffe, les éclaire, les vivifie d'un soleil meilleur. Elle les oriente, elle les dirig-e vers leur vrai pôle, elle leur donne de célestes mouvements, plus étendus, plus utiles, plus permanents. Telle est l'influence dont je crois avoir éprouvé quelque chose depuis ma première communion.

J'attribue encore à ma première communion un certain état d'àme qui ne fut jamais aussi fort en moi qu'à cette époque. C'est une confiance vig'oureuse et courag-euse dans la force de la justice et du bon droit. Ce sentiment et ce courag'e s'affaiblissent d'ordinaire peu à peu, et se perdent enfin complètement à mesure qu'on avance dans la vie. J'espère que Dieu m'en a laissé quelque chose. A cette époque, la vertu de celui qui a vaincu le monde par la folie de la croix était dans mon cœur. Je bravais absolument l'injustice soutenue par la force dans les petites occasions que

m'offrait la tyrannie des mauvais sujets de eoilég'e.

Pourquoi faut-il que je n'aie pas g-randi et vécu sous cette seule influence; qu'il ne m'ait pas été donné de croître en grâce et en sag'esse devant Dieu et devant les hommes, et que le scandale et l'erreur m'aient entravé presque dès le début?

J'avais failli, à l'âg-e de dix ans, être placé comme élève interne au collég-e Louis-le-Grand. Mon père avait obtenu une bourse. C'était ma perte dans tous les sens du mot. Si j'étais entré au collègue, j'aurais commencé le latin trop tôt; et la difficulté et le dég'oùt m'eussent empêché de l'apprendre jamais : dès lors tout développement intellectuel était arrêté.

En outre, j'aurais connu le mal avant ma première communion; j'aurais probablement mal fait cette g-rande action ; en tout cas, je n'en aurais pas recueilli les fruits dont j'ai parlé.

Mais l'amour que j'avais pour ma mère me sauva. Le jour du départ venu, il me

fut entièrement impossible de la quitter. Mon père renonça au bénéfice de la bourse, et j'eus le bonheur de ne quitter la maison paternelle qu'à seize ans. Avant ce temps, je commençai mes études à Tours, comme externe, d'abord dans une petite pension, puis au collègue. C'est là que je fus exposé aux terribles dang^ers de la contag'ion des enfants entre eux.

Je dirai d'abord ce qui me sauva, et puis ce qui faillit me perdre, enfin comment le bien l'emporta sur le mal.

Ce qui me sauva, ce fut l'amour du travail et le succès de mes études. Mes parents, sans y mettre aucune combinaison, avaient réalisé pour moi ce que recommandait le père de Pascal : « Tenir tou- (( jours l'enfant au-dessus de son ou- « vrag^e, » c'est-à-dire ne lui jamais imposer qu'une tâche possible, selon ses forces. On ne m'avait rien imposé jusqu'à douze ans, si ce n'est d'apprendre à lire et

à écrire; rien de plus. Aussi lisais-je tous les livres que je rencontrais, quels qu'ils fussent. J'avais lu de dix à douze ans, avec le plus vif entraînement et pêle-mêle, Homère, Plutarque, Don Quichotte, Gil- Blas, Floriaii et le livre infâme de Voltaire sur Jeanne d'Arc, auquel, par une étonnante protection de Dieu, je ne compris absolument rien ; quoique je comprisse fort bien les ouvragées que je lisais.

Quand je commençai le latin, je me trouvai avec des enfants de huit, neuf et dix ans qui n'avaient encore rien lu, et ne connaissaient pas la valeur des mots français. En trois mois, je rattrapai ceux qui avaient trois ans de latin; j'entrai en sixième, où je fus de beaucoup le premier, ainsi qu'en cinquième. Ce succès venait en g^rande partie de ce que mes condisciples avaient commencé le latin trop tôt, et de ce qu'on les faisait travailler de six heures du matin à huit heures du soir. On

leur imposait une tâche impossible. Ces pauvres enfants faisaient tout au plus semblant de travailler, et prenaient leurs études en horreur. Pour moi, on ne me mettait au travail que de huit heures du matin à quatre heures du soir. A cause de cela même, j'avançais beaucoup plus vite que les autres, bien moins par supériorité d'intellig'ence, s'il y en avait, que parce que mon travail était possible et réel, le leur impossible et fictif.

Après de brillants succès obtenus en quatrième et en troisième au collègue de Tours, je fus placé en seconde à Paris, au collég-e Henri IV. Là, j'eus quelque mal à g-ag-ner la tête de la classe ; mais en rhétorique^ l'année suivante, j'eus le second prix d'honneur au concours g-énéral. Je redoublai ma rhétorique et fus premier en toutes les facultés, mais sans obtenir dé prix au concours g'énéral. L'année suivante, j'obtins au concours g'énéral, en

philosophie, le premier prix de dissertation française et le second prix de dissertation latine (1).

Il y a trente ans de tout cela. J'en suis encore heureux aujourd'hui, parce que c'est ce travail et ce succès qui, par la g'râce de Dieu, m'ont sauvé.

J'avais bien besoin en effet d'être sauvé.

(1) Les Annales des concours généraux contiennent les deux dissertations d'Alphonse Gratry couronnées dans le concours de 1824. Le sujet de la dissertation latine était : De auctorîtate sensus intimi et raiionaUs evidentix; et le sujet de la dissertation française : De l'assodation de nos idées et de son influence sur nos habitudes infeUectuelIes et morales.

J'avais été élevé, sauf l'époque de ma première communion, dans le mépris et dans l'horreur des ég'lises et des prêtres. Je n'oublierai jamais, qu'à dix ans, la vue d'un prêtre dans ses habits sacerdotaux était pour moi l'objet le plus odieux et le plus effrayant. Cette disposition ne fut pas entièrement détruite par ma première communion, et je ne puis rendre l'impression que produisit sur moi, peu de temps après, la vue d'une procession. Les chantres que je reg-ardais comme des prêtres; leur fîg'ure, leur tenue, leur ton, leur voix, leur chant lourd, dénué de tout sens, de tout cœur, de tout esprit, de toute beauté; l'air dévot et hypocrite de plusieurs vi-

sag^es, les chapes, le serpent, les bonnets pointus, tout ce spectacle faillit, en une heure, me faire perdre la foi. Est-ce là, me disais-je, le costume de la vérité, le culte de Dieu?

Mais en ce temps, je portais encore Dieu dans mon cœur, par l'innocence et par la paix; rien d'extérieur ne l'en eût arraché.

Mais survint l'époque du scandale. Mon innocence, mon horreur du mal, mon zèle pour l'étude, mes succès plus qu'ordinaires, mon mépris des tyrans de collègue, m'avaient fait surnommer V orgueilleux .

C'était à tort, en ce temps-là du moins. Mais de plus, il y eut une lig^ue, ou tacite ou formelle, pour m'apprendre le mal et me le faire aimer. Avec le temps, on parvint à réaliser la première partie du plan. Ce que j'appris me parut être précisément la mort, ou la cause de la mort. Etonnante impression dont je n'ai bien com-

pris la profonde vérité que fort long-temps après !

Cependant, un jour vint où j'eus honte de me confesser. En même temps la lig-ue tacite continuait pour me faire perdre la relig-ion.

On me disait : « La confession I tu as « cent fois trop d'esprit pour prendre ces « sottises au sérieux! « D'un autre côté, on me prouvait que l'Évang^iie ne pouvait .être la parole de Dieu, parce qu'il s'y trouvait des solécismes, comme celui-ci : « Me- « mento homo quia pulvis es et in jmlverem « reverterw. » Or, disaient les écoliers, nous savons tous qu'il faut dire : « Mett mento homo tepulverem esse^ » par la règ'le du que rétranché; ce qui me paraissait incontestable. Et je ne vérifiais pas non plus si ce texte était dans rEvang"ile(l). On

(I) Cette parole attrilniée à l'Évaugile par l'ignorance des jeunes écoliers, est tirée du livre de la Genèse (m, 19j. Le mémento homo a été ajouté par la liturgie de l'Église qui

voit par cet exemple combien nous avions tous d'esprit. Gela se passait en classe de troisième.

En seconde, nous vîmes venir, au commencement de l'année, un nouveau professeur, un bel bomme de ving*t-quatre ans, qui avait la croix d'bonneur ! Entbousiasme dans toute la classe! Et l'enthousiasme s'accrut encore lorsque, dans une énerg-ique profession de foi, il nous apprit qu'il était ennemi des tyrans, ami de la vertu et supérieur à toute superstition. 11 se moquait beaucoup d'Homère, delà Bible, du Pape ; il racontait les faits de la tyrannie et de l'inquisition. Sur ce, tous les élèves de seconde perdirent la foi. On lisait les Ruines de Volney, les Cultes de Dupuy et la profession de foi du 'Vicaire savoyard. On disait : « C'est bien démonte tré; tout est faux. Maisya-t-il un Dieu? »

emploie cetfe formule dans la cérémonie de l'imposition des rendres aux fidèles, {^ote des éditeurs.)

Les uns disaient oui, les autres non. Je ne fus jamais dans la nég'ation; mais le doute me tenta un instant.

Le professeur de seconde devint l'idole de ses élèves ; le proviseur, qui était un prêtre, s'en déliait : quelques maîtres d'étude soutenaient le proviseur. Un jour je cherchai querelle à l'un d'eux , pour ce motif, et me battis avec lui jusqu'au sang*.

Eh bien ! ce professeur pour lequel on se battait, qui g"Ouvernait les consciences en maître absolu, qui décidait ce qu'on ferait de Dieu et du christianisme, ce professeur était un pur et simple menteur. Il nous racontait, ainsi qu'à nos familles, de prodig'ieux hauts faits maritimes dont il se disait le héros : le tout était absolument faux, sans aucune trace de fondement, comme on l'a su lorsqu'il eut quitté le collég"e.

Or, cette ridicule et pitoyable histoire de quelques polissons est, à mes yeux, d'une

fort grande gravité; car c'est ainsi qu'en France, depuis cinquante ans, la plupart des hommes de la haute classe et de la classe moyenne perdent la foi pendant leurs années de collég-e.

J'excepte une circonstance : les prédicateurs d'irrélig*ion sont loin d'être tous des menteurs. Un grand nombre sont trèssincères, je le sais par ma propre expérience. Dès cette époque, en effet, je fus saisi d'un g'rand zèle de propag*ande irréligieuse.

En outre, comme presque tous les jeunes gens de cette époque, nous maudissions la Charte et les Bourbons, nous admirions les cai'bonari et les sociétés secrètes; l'Eg'lise n'était à nos yeux qu'une officine de mensonge se lig-uant avec la tyrannie des princes pour abrutir les peuples. Nous étions fous.

Je n'oublierai jamais cet homme considérable, homme d'esprit et de cœur, en-

voyé à Paris, de ma province, pour offrir une couronne d'or à Manuel. Je me rappelle encore comment il admirait, encourag'cait ma précoce vertu, mon énerg^ie civique, et comment, dans une promenade où nos cœurs s'ouvraient, me montrant le palais et le beau jardin du Luxembourg^ sous un étincelant soleil, il s'écriait, avec l'accent d'une irrésistible douleur : « Belle « cité ! beau ciel ! belle nature ! faut-il que « cette admirable splendeur soit flétrie, et f( les travaux des hommes dévorés, et ce « soleil terni par l'atmosphère de la servi- « tude! »

Ces discours nous électrisaient. Nous frémissions, nous bondissions, nous ne méditions plus que soulèvements et révolutions.

Oui, nous étions fous. J'avais dix-sept ou dix-huit ans; sans étude, sans réflexion, sans connaissance de cause, mais d'accord avec parents, amis, voisins, journaux,

condisciples et professeurs, philosophes de renom et célébrités oratoires, me croyant très-libre, très-éclairé , très-indépendant, j'étais emporté par le torrent du jour comme un tronc d'arbre par la masse des eaux, sans nul mouvement propre, sans autre élan que celui des flots qui bondissenf. Or je n'étais, pauvre enfant, ni plus fou, ni plus sag"e, ni plus ni moins instruit en morale , en philosophie, en relig-ion, en science sociale,, en connaissance de l'homme et de l'histoire que ne l'était ou ne l'est peut-être encore aujourd'hui la moitié des hommes lettrés de quarante ans.

Mais Dieu a soin des âmes. 0 custos hominuml dit la Sag^esse (1). Je ne crois pas que Dieu permette jamais que notre âme boive du poison pur ; il ne l'a pas permis pour moi.

Cet homme qui mentait, chose que je n'ai jamais comprise ; cet homme qui nous faisait perdre la foi, nous fît d'un autre côté peut-être beaucoup de bien. Il avait de l'élan, de la verve, il n'était pas incapable de conviction; je lui ai tout pardonné depuis long-temps.

De fait, il nous prêchait avec ardeur certaines vertus : la continence, la tempé-

(1) Cette parole est du livre de Job (vu, 20). [ l^ote des éditeurs. 1

rance, la force, le courag-e, le désintéressement, le dévouement, la véracité!!! Il voulait qu'on fût chaste et sobre, que l'on fût avide de lumière et de force, que l'on osât tout pour défendre la vérité ; que l'on sacrifiât tout pour ses frères; que l'on s'aimât les uns les autres. Du moins, c'était ainsi que nos cœurs naïfs entendaient sa doctrine. On jura de tout partag-er dans la vie, de vivre et de travailler ensemble pour le bien; la gTàce de Dieu aidant, ces idées et ces sentiments enrayaient le mal sur la pente et préparaient un avenir meilleur.

De plus, comme je l'ai dit, je travaillais toujours avec ardeur et un très-g-rand succès. Je ne dois pas oublier ici quelle fut l'une des causes de ce succès. Un jour, un vieux prêtre, chargée d'inspecter le collég-e,- ce dont le collègue se moquait fort, s'approchant de moi, me demanda si j'avais compris ma version. Je lui dis

qu'elle était difficile : sur quoi il me donna ce conseil : « Mon enfant, quand vous « aurez quelque difficulté dans votre tract vail, élevez votre esprit à Dieu et priez- (( le de vous aider, et Dieu vous aidera. » Je méditai pendant quelque temps cette parole, qui m'étonnait fort. Je faillis la rejeter d'abord comme une superstitieuse absurdité. Dieu, me disais-je, se mêle-t-il de mes versions? A la fin, il me parut qu'en effet Dieu pouvait se mêler de tout, et de fait je mis le conseil en pratique. Cette pratique m'est devenue de plus en plus habituelle, et il est très-certain que mes succès de collègue lui sont dus en trèsgTande partie, et qu'en tout g'enre de travaux et de difficultés, dans toute ma vie, cette pratique a été ma force et à peu près mon unique méthode. Lors même que j'eus perdu toute foi, et dans les quelques années où je croyais à peine en Dieu, je persévérais d'une certaine manière : la

prière était moins formelle, moins explicite, mais c'était un ardent désir qui s'adressait indirectement à Dieu et invoquait implicitement son secours. L'effet, ce me semble, n'était pas nul.

Je travaillais donc avec ardeur et succès, surtout lorsque l'on meut envoyé à Paris. En seconde, je m'attachai exclusivement à la poésie et à Virg-ile, accumulant toute mon ardeur sur ce seul point, et ne faisant que des vers latins. Cet exercice, dont on se moque beaucoup aujourd'hui, a eu pour moi cet avantag-e, de m'apprendre profondément le latin, de minitier à l'art d'écrire, en commençant à me rendre maître des mots jusque dans le nombre et le poids des syllabes, et de développer en moi la faculté poétique; L'année suivante, en rhétorique^ je m'attachai uniquement à Tite-Live, à Tacite et au discours latin. J'écrivais en latin avec bonheur. Je pensais en latin. Gomme je lai dit^ cela me

rapportait tous les succès que 1 on peut avoir au collég'e. Mais cela me rapporta plus encore.

En effet, c'est ce travail qui m'a sauvé. Le travail ardent est une prière de l'intellig-ence. Cette prière implicite presque continuelle me tenait attaché à Dieu d'une certaine manière, pendant que j'avais horreur de toute relig-ion, pendant que Ije faisais tous mes efforts pour rendre incrédules tous ceux que je pouvais atteindre, ne cessant d'exprimer mon mépris, mon dég-oùt, mon horreur pour tout ce qui tenait à la relig'ion.

Une autre cause encore m'a préservé :

c'est mon amour extrême pour mes parents, pour ma mère surtout. J'étais au collègue, à Paris, loin d'eux. A travers ma honne humeur et ma joie, leur absence m'était toujours sensible au cœur, parfois jusqu'aux larmes, et tenait mon âme en éveil.

C'est alors qu'arriva Je plus gTand des événements de ma vie. — 0 mon Dieu, je vous remercie encore une fois de ce g-rand don de votre paternelle providence! accordez-moi la g-râce aujourd'hui, après plus de trente ans, d'en faire le récit avec vérité et utilité.

J'étais alors âg-é de dix-sepl ans et demi. Je jouissais de tout le bonheur qu'un enfant peut avoir. Je venais de remporter le deuxième prix d'honneur, ce qui me couvrait de gloire aux yeux de mes condisciples. J'adorais mes parents, qui 'étaient heureux et g-lorieux de mes petits succès. J'avais de très-chers amis de collègue; je jouissais de la santé la plus brillante et d'une débordante plénitude de facultés; j'étais plein de confiance et de joie.

C'était un soir d'automne. Nous venions de rentrer au collég-e après les vacances. Les élèves étaient au dortoir, et chacun venait de se retirer dans sa cellule. Au lieu de me déshabiller, je m'étais assis sur mon

lit, plong\^ dans mille réllexions ag'réables sur l'année classique qui s'ouvrait. BientrM, commença dans mon âme le discours intérieur que voici. L'ensemble et les détails sont g-ravés dans ma mémoire pour l'éternité, quelle que soit la puérilité du point de départ :

(( Me voici en seconde année de rhéto- « rique; je suis le plus fort de ma classe <( et de mon collègue, et peut-être le plus « fort de tous les élèves de Paris, Aurai-je « lepremierprixd'honneur? Nepourrai-je (( point avoir tous les premiers prix au « concours g-énéral? To?fs, c'est difficile; « mais trois ou quatre; oui ! c'est très- « possible.

« L'année prochaine, en philosophie, « j'aurai probablement le prix d'honneur. '( Après cela, je ferai mon droit. Serai-je « le premier parmi les élèves de droit? (( Aurai-je autant et plus de science et i( de talent que celui qui en aura le plus?

(( Pourquoi pas? Je Je vois déjà: les honi- (( mes travaillent peu; très-peu d'hommes « ont de la volonté, de la persévérance et « de l'énerg-ie. C'est une mollesse et une « atonie g*énérales. Donc je l'emporterai si « je le veux bien, à force d'ardeur, de trace vail et de ténacité.

« J'apprendrai à parler et à écrire. Je « parlerai et j'écrirai aussi bien que ceux « qui parlent ou écrivent le mieux. Je serai « avocat, très-bon avocat. Je ne mentirai « jamais; car c'est absurde, impossible et « dég'oùtant.Quandje défendrai une cause, « on saura qu'elle est juste; quand je dirai « quoi que ce soit, on sera certain que je « le pense. J'acquerrai une belle position « et une g'rande fortune.

« Mais un métier ne suffît pas. Il faut « quelque chose de mieux et de plus g^rand. « Il faut faire quelque chose de beau. J'é- (( crirai quelque ouvrag-e. Ah ! mais à quel (( rang" httéraire cet ouvrag-e pourra-t-il

« me placer? Arriverai-je à l'Académie < française ? sans doute. Mais encore à quel « niveau de g'io ire? sera-ce comme Labarpe (( ou Casimir Delavig-ne? ce serait bien... « mais peut-être que ce n'est pas assez... '( Serait-ce comme Voltaire, Rousseau, Ra- « cine, Corneille, l^ascal? Ob! ceci est « peut-être trop ambitieux. Enfin, on ne H peut pas savoir.

« Toujours est-il que voilà devant moi « un bel avenir. Quel bonheur! Courage! « courag*e !

« Mon père, ma mère et ma sœur seront (c lieureux. J'aurai bien des amis. J'achète- « rai une maison de campag-ne assez près <( de Paris. Je me marierai. Oh ! quel choix ! n et quel amour ! »

Telle fut la première partie de mon discours intérieur, qui s'arrêta ici pour faire place à une espèce de contemplation du bonheur de ma vie. En ce moment, iJieu me donna uiu^ imag'ination étonnante de

lucidité, de fécondité, de mouvement et de beauté. Je voyais se dérouler ma vie d'année en année dans un bonheur croissant; je voyais les personnes, les choses, les événements, les lieux. Je voyais mon château, mes amis, ma famille; la belle, l'admirable compag'ne de ma vie; mes enfants, les joies, les fêtes, le bonheur intime, le bonheur partag-é.

Je ne sais combien de temps dura cette contemplation ; c'était mag-nifique et saisissant. Tout le bonheur possible de la terre était concentré là.

Mais cette contemplation avait son prog'rès. Tout allait toujours de mieux en mieux: et je disais toujours: Encore! encore ! après ! après !

Aussi, ne pouvais-je m'empêcherde voir qu'à telle époque de mon bonheur j'aurais tel âg"e, et je commençai à penser qu'alors mon père serait bien vieux, et quepeut-être il mourrait en ce temps-là ma mère lui

survivrait, mais peut-être pas plus de dix ans. Et si ma sœur mourait avant moi!! si tel et tel mourait! Si je venais à perdre ma femme!... On a vu des hommes survivre à tous leurs amis, à toute leur famille, même à leurs enfants!... Oh! que ce doit être triste ! ! !

L'étincelant soleil qui, un instant avant, dorait mou imag'ination, commençait à donner une tout autre lumière. Un largue et noir nuag*e passait devant le soleil. Tout pâlissait, et il fut inévitable de dire : Après tout cela, moi aussi je mourrai !

Il viendra un momentoù jeserai couché sur un lit, et je m'y débattrai pour mourir, et je mourrai et tout sera fini.

Dieu donnait toujours à mon imagination la même force. Il me lit voir et sentir et g-oùter la mort, comme il venait de me faire voir, sentir et g*oiiter la vie. 11 est impossible d'exprimer avec quelle vérité je vis la moiH, je la sentis tout entière. Elle

me fut montrée, donnée, dévoilée. A l'heure réelle de la mort, je ne la verrai pas plus clairement; peut-être la verrai-je et la senlirai-je avec incomparablement moins de force et de lucidité.

Tout est donc fini! me disais-je; plus de père, plus de mère, plus d'amis; la bienaimée démon cœur n'est plus, je ne suis plus... plus de soleil, plus d'hommes, plus de monde ! plus rien !

J'ai passé en un instant! Je vois encore d'ici mes années d'enfance, je les vois de mon lit de mort. Il n'y a pas loin de l'enfance à la mort; — c'est un jour qui finit bien vite, c'est un rêve!

Voilà donc la vie! tous les hommes naissent et meurent ainsi ! Depuis le commencement du monde jusqu'à la fin, il en sera ainsi, les g'énérations se succèdent et passent vite; chacune vit un instant et disparaît; mais c'est affreux!

Alors je voyais ces g-énéralions passer et

disparaître, comme des troupeaux qui vont à la boucherie, sans y penser ; comme les flots d'une rivière qui approche d'une cataracte, où ils descendent tous à leur tour, mais pour rester sous terre, et ne plus retrouver le soleil.

Je voyais de petits flots, dans ce fleuve, surg"ir et jaillir un instant, et, pendant la durée d'un clin d'œil, répercuter un rayon de soleil, puis s'enfoncer. Ce flot, c'est moi ; ceux qui ont lui tout à côté sont les êtres quej'ai aimés : mais tout est déjà replong'é dans le g'ouffre.

A cette vue j'étais immobile et comme cloué par l'étonnement et la terreur.

Mais qu'est-ce que tout cela veut dire? m'écriai-je. Pourquoi ne cherche-t-on pas d'abord l'explication de tout cela? Personne ne s'en inquiète, on passe sans s'informer de rien! on vit comme des mouclierons qui dansent et bourdonnent dans un rayon de soleil ! à quoi servent donc ces appari-

tions d'un instant au milieu de ce fleuve qui passe? Pourquoi passo-t-on? Pourquoi est-on venu? A quoi bon? — J'étais désespéré. Je reg^ardais toujours avec terreur l'abominable et insoluble énig*me.

Le désespoir alors me porta à rassembler mes forces, et àcliercher quelque part quelque ressource. Se peut-il que ce soit là tout? Se peut-il que tout soit absurde, inutile, et dénué de sens? Les choses ontelles un sens, et quel est-il? Si ce n'est pas là tout^ où est le reste et à quoi sert ce que je vois?

Je ne voyais aucune réponse à ces questions, mais je commençais à penser à Dieu. 0 mon Dieu! Y a-t-il donc un Dieu?

Et toujours plus désespéré, je fis un nouvel effort : tout mon être éprouva comme une énergique concentration de toutes ses forces vers le centre. Je rentrai dans mon âme, et pénétrai en un instant à desprofondeursqueje n'avais jamais

aperçues. Je crois voir encore aujourd'hui cette profondeur sans fond.

Tout à coup, de cet insondable et mystérieux abîme partit un cri aig-u, redoublé, déchirant, perçant, capable d'atteindre aux dernières limites de l'univers, et de retentir au-delà dans le vide... ou en Dieu,

si l'univers est enveloppé par Dieu

0 Dieu! ô Dieu! criais-je, et je ne criais pas seul. Il y avait un autre en moi qui criait, et donnait à mon cri une irrésistible puissance. 0 Dieu! ô Dieu! Lunjière! Secours! Expliquez-moi l'énig'me... ô mon Dieu! je le promets et je le jure, ô mon Dieu! faites-moi connaître la vérité, et j'y consacrerai ma vie entière!

Tout aussitôt je compris que je n'avais pas crié en vain, .le sentis qu'il y avait, ou qu'il y aurait une réponse.

Quelque chose me disait, mais timidement et de loin, qu'évidemment il n'y avait pas d'autre solution possible (jue la

relig'ion, mais cela me paraissait fade et n'arrêtait pas d'ailleurs mon attention.

Seulement, j'étais sorti du désespoir, je sentais que la vérité existait, que je la connaîtrais, que j'y consacrerais ma vie entière.

Il semble que cette grande leeon de Dieu aurait dii transformer ma vie dès ce moment. Il n'en fut rien Hélas ! je sais ce qu'on appelle ne pas répondre à la g-ràce de Dieu. Je ne tirai presque aucune conséquence immédiate, ni en pratique ni en théorie, de ce que j'avais vu. Je continuais a bien travailler ma rhétorique, en quoi j'étais dans le bon chemin; mais je ne m'occupais pas de réfléchir sur la grande lumière ({ui m'avait pénétré, et je n'étais pas beaucoup plus fort qu'auparavant contre le mal. Mon bonheur était toujours d'avoir de bonnes places, et de faire un bon discours latin, et d'aller presque tous les dimanches avec mon père dîner

chez un ami où l'on chantait au dessert les chansons de Bérang-er. Mon bonheur était de porter toujours sur moi une rose artificielle, frag'ment d'une parure de bal qui m'avait été donnée. Cette rose, que je reg-ardais de temps en temps, m'inspirait l'amour du travail, l'amour de la vertu, le besoin de la pureté, le désir de la g*loire. La donatrice se trouvait d'ailleurs presque tous les dimanches chez cet ami où l'on chantait les chansons de Bérang^er. Pendant deux ans je l'admirais et l'aimais ardemment, mais je ne lui parlais presque point... je lisais la Nouvelle Héloïse et mon cœur se fondait d'amour, et je disais aussi : « Nos années s'écoulent comme de l'eau... <( et je ne suis point avec toi. »

Je ne me faisais point le moindre scrupule de lire les plus mauvais livres; et, en ce sens, nous étions bien placés. Nos maîtres nous en donnaient. L'un d'eux avait dans ses matelas un recueil de g'ravures

obscènes. Il avait permis aux grands, dont j'étais, d'entrer dans sa chambre, un à un, pendant son absence, pour les reg'arder à l'aise; ce maître était aimé et considéré des élèves; surtout parce qu'il passait pour être de moitié dans la façon d'un vaudeville fort sale qui avait du succès. Un autre empruntait les montres des élèves et ne les rendait pas. Je connais tous ces faits avec certitude. De tous les maîtres de cette pension dont j'aie g^ardé souvenir, un seul était un honnête homme. Quant au chef de l'institution, il me prit un jour à part et me dit : « Mon cher, je ne suis pas plus « big-ot que vous, et je ne crois pas plus « que vous à tout cela : cependant je vous « demande de communier à Pâques : cela « est à propos dans ce temps-ci . » — L'abbé de Frayssinous était alors ministre de l'instruction publique. — A quoi je répondis : « Je ne dis pas que je ne crois pas; je dis « seulement que je ne communierai pas. »

C'est dans ce cloaque que nous vivions.

Mais en l'année dont il s'ag'it, après la nuit lumineuse dont j'ai parié, j'étais plus sérieux. Bien des choses se passaient en moi, sans moi. L'impression de Dieu subsistait, d'autant plus profonde que je ne la voyais pas; je comprends aujourd'hui qu'il se passait en moi ce que dit l'Evano'ile : (( Lorsqu'un g'erme a semé, ce g-erme « croît et se développe, soit que l'homme « veille, soit qu'il dorme (l). » Je dormais, et le g'erme croissait. Voici la preuve de cette croissance : c'est qu'à dix-huit ans, j'étais aussi profondément pénétré de la vanité de toutes choses que je le suis aujourd'hui. Un jour (on m'avait alors donné une chambre particulière à un étag-e fort élevé), je reg^ardais à ma fenélre, et, voyant

(1) Cette pensée ne se trouve pas textuellement dnns l'Évangile; mais on peut en déduire le sens des versets 24 et 2o du chapitre xiii de saint Matthieu. {Note des éditeur s.)

cette hauteur, je me disais à moi-même avec une grande conviction : ( Je ne me « jetterai certainement pas par cette fe- (( nêtre; mais si quelqu'un venait m'y « jeter par surprise, il me rendrait un « g*rand service. » Je n'avais d'ailleurs aucun sujet de tristesse, mais la vie me semblait inutile et dénuée de sens. Quelques mois auparavant, dans mon rêve d'avenir, je désirais tout. Maintenant je ne désirais plus rien. En ce moment même où je pensais à la mort comme à un bien, je me souviens que, faisant ensuite le tour de ma chambre, livré à ces réflexions, je me disais : « Que faire en effet? où y a-t-il « du bonheur? L'arguent! allons donc! <( Les honneurs? c'est ridicule! Les plai- « sirs? L'ambition? hélas non! Quand je « serais g*énéral, ministre, empereur et (( roi, que s'ensuivrait-il pour mon bon- <( heur? La vie est vide, c'est certain, tout « est ennuyeux. »

En même temps, je commençais à jug^er les hommes et mon siècle. Je considérais les hommes comme un vil troupeau, et mes camarades, sauf un ou deux, comme des imbéciles. Ce cloaque de stupides g-amins, comme je parlais alors, et de maîtres ig^nobles, m'inspirait le plus profond dég'oùt et le plus profond mépris. Je commençais à jug'er les hommes du jour, et, voyant des célébrités qui avaient prêté serment à l'empire, puis à f^ouis XVIII, puis à l'empire, puis encore à Louis XVIII, je me disais : « Qu'est-ce que tous ces « farceurs-là? sont-ce là des hommes?» Puis, considérant la violence et le vide, ou rinintellig'cncedes discours et des menées politiques, j'en vins à pouvoir comprendre ce mot d'un camarade plus âg*é, déjà sorti du collègue, et qui avait été carbonaro : « Mon cher, ni ultra ni libéral! il n'y a de « sagesse d'aucun des deux côtés. » Ce mot, venu à propos, me fit un prodig*ieux

effet; depuis ce jour, je n'ai jamais pu appartenir précisément à aucun parti. Je commençais aussi à jug-er le dix-huitième siècle qui continuait toujours. Je me demandais comment un siècle entier avait pu se laisser g*ouverner par Voltaire! Veut-on rire, ou parle-t-on sérieusement? me disais-je. Si l'on veut rire, à la bonne heure. Mais s'il s'ag*it de la vérité, ce n'est pas, ce me semble, chez les menteurs et les mauvais plaisants qu'il la faut chercher. Quand j'entendais mon père et de forts beaux parleurs traiter Voltaire de philosophe, rien n'ég^alait mon étonnement et ma profonde pitié. Un jour, je fus intérieurement saisi d'enthousiasme en reconnaissant avec évidence, avec une certitude triomphante, que moi, pauvre écolier de dix-huit ans, j'avais plus de sag-esse, plus de philosophie, plus d'amour et même plus de connaissance de la vérité que Voltaire. C'était vrai. Ce jour-là, je foulai aux pieds

cette idole avec transport ; je me sentis libre, libre de ce joug", ou plutôt de ce bât honteux et ridicule que portait la foule imbécile. Quand je voyais ces idiots adorer l'indigMie polisson, comme je parlais alors, qui avait sali la France en voulant déshonorer Jeanne d'Arc, mon cœur bondissait d'indig'nation, mon sang* était en flammes, et je commençais à concevoir quelque sérieux amour de la sag^esse. En ce même temps, je lisais les oraisons funèbres de Bossuet, que nous devions apprendre par cœur, et je me consolais avec Bossuet du profond ennui que m'inspirait Massillon.

Je trouvais dans Bossuet de l'énerg^ie, chose que je commençais à aimer passionnément, en voyant partout son absence. Quand je lisais dans Bossuet : « Vanité des

« vanités, et tout est vanité, » je comprenais cela, je crois, autant que Salomon. Et quand il ajoutait : « Tout est vanité, sauf

« l'aveu de sa vanité et servir Dieu, » je

tressaillais à l'espoir de quelque sublime exception à l'universelle vanité, mais je ne comprenais en rien ce que voulait dire : « servir Dieu. » Ce mot pour moi n'avait point de sens. En ce même temps, je me misa lire \q^ Mémoires de Sainte-Hélène; j'admirais dans le g*rand homme la force d'abord, puis l'originalité de son g*énie, indépendant de la platitudedu dix-huitième siècle. Je le voyais avec plaisir aimer Homère et la Bible. (.Jamais je n'avais vu une Bible!) Je triomphais en l'entendant parler avec mépris de Voltaire, desidéolog*ues et des avocats ; j'étais ravi de joie en le voyantjeter par terre la stupidetrag-édie de Mahomet, et s'écrier : « Cet homme ne (( connaissait ni les hommes ni les choses.» Napoléon, du reste, n'était pas mort. Je le voyais de loin sur son rocher de Sainte- Hélène. Je me demandais s'il ne serait pas possible de l'aller délivrer et de l'aider à relever l'Europe de son aplatissement.

En ce temps, je pris g-oùt à la solitude; je passais des journées entières, seul, dans ma chambre, ou bien j'allais marcher pendant six ou huit heures avec la plus extrême rapidité, à travers champs, hors des routes et des sentiers.

Au milieu de tout cela, aux yeux de la foi, et selon que je vois les choses aujourd'hui, j'étais depuis cinq ans en état de péché mortel. Or, vers cette même époque un rêve lucide envoyé de Dieu, sans nul doute, me fît une grande impression. Je me voyais étendu sur mon lit, dans ma chambre; et moi, qui alors aimais tant l'énergie, la force physique et morale, je voyais mon corps tout ramolli et mes chairs cuites, en quelque sorte, par je ne sais quel feu mauvais. Une voix intérieure me disait que c'était le feu du péché. Mes mains, toujours dans ce rêve, se portèrent çàetlà sur mon corps, et tout fléchissait; j'enlevais des morceaux de chair, sans

douleur ! je découvrais les os. toujours sans douleur ! cette absence de douleur était quelque chose d'effroyable! Je me réveillai d'horreur ; je me retrouvai vivant, entier, sensible, mais je compris la vérité du rêve, et j'en conservai une profonde et salutaire impression.

J'étais donc dans ces dispositions absolument seul sur la terre ! Seul, en ce sens que mes parents bien-aimés ne pouvaient avoir aucune connaissance de tout ce qui se passait en moi. Je n'en pouvais parler à personne. Je trouvais trop nuls, trop inintellig-ents tous ceux que je rencontrais. J'étais assommé de la niaiserie et de la fadeur des conversations. J'avais des nausées en entendant les banalités vides de sens, les absurdes préjugées que quelques g'ens répétaient toujours dans les mêmes termes et du même ton. Je ne rencontrais personne qui aimât la vérité, ni qui eut de l'élan. Je dois dire que je vivais dans un tel milieu que, depuis cinq ans, je n'avais

— (il —

pas, je crois, parlé une seule l'ois à un prêtre ou à un chrétien. Tous les prêtres continuaient à m'inspirer le plus profond mépris, et le lang-ag^e dévot ordinaire le dég'oùt le plus insurmontable. Jamais je ne mettais le pied dans une ég-lise ; et un jour, comme premier de la rhétorique, ayant dû adresser un compliment, trèsmodéré d'ailleurs, en vers latins, à M^"" de Quélen, archevêque de Paris, qui visitait le collég-e Henri IV, je m'en repentis ensuite comme d'une lâcheté. Au reste, cette seconde année de rhétorique fut mon année d'org*ueil. Chacun comptait sur moi pour le prix d'honneur du concours g^énéral. Je l'espérais fort, et aussi tous les autres prix. J'avais fait de très-bonnes compositions dans toutes les parties, et l'on ne doutait pas du succès. Mon maître de pension m'annonça, après la correction, que Ton était certain au moins du prix d'honneur et du prix de discours fran-

çais. Je n'eus pas même un accessit. On attribua cet échec invraisembla])le à ce que toutes mes compositions avaient été déchirées par ordre supérieur, vu l'énerg-ie indécente de l'esprit révolutionnaire qu'elles exhalaient. C'était bien probablement faux, mais la vérité est que Dieu daig-na punir ainsi mon org-ueil, qui avait réellement levé la tête. Les cinq premiers prix remportés au collègue, mais sans prix de concours g"énéral, me parurent un honteux échec.

Mon org-ueil, dis-je, avait levé la tète; mais néanmoins pas très-malig*nement. Il y avait certainement quelque chose de salutaire et de lég-itime dans l'indiguiation superbe avec laquelle je m'élevais au-dessus du cloaque où j'avais été jeté. Et il y avait certainement beaucoup de vrai dans mes jug*ements sur l'état intellectuel des hommes. Aujourd'hui encore, trente ans après, et n'ayant qu'à me louer de tout le

monde, de toutes manières, je vois avec peine l'inattention et l'inintellig-ence g*énérales. Au reste, je crois que Dieu le souffre ainsi comme moindre mal. Les liommes sont plus inintellig'ents que pervers, et les méchants sont encore plus aveug'les que méchants. Au lit de mort de chacun de nous, et au tribunal de Dieu, le Sauveur des hommes se réserve de dire : « Pardonnez-leur, mon Père, car ils ne « savent ce qu'ils font. »

Mais je reprends la suite de mon récit. En ce temps donc je ne rencontrais personne dont la parole excitât un instant mon attention . Dès le premier mot, c'était connu, jug-é!

Un jour, c'était à la rentrée suivante, je commençais ma philosophie, — un jour, survint dans la pension un nouveau maître d'étude. Le chef d'institution me le présenta comme venant d'obtenir au concours ^'énéral un accessit de philosophie.

Ce n'était pas sans valeur à mes yeux. D'ailleurs le nouveau-venu était de mon âg'e. Dès la première visite, ce jeune homme me parut remarquable, parce que, pendant toute la conversation, il ne dit pas une seule sottise et ne proféra pas une seule phrase banale. Je l'eng'ag'eai à revenir pour causer de philosophie. Il revint quelques jours après, sans empressement, et je ne fus pas moins satisfait de sa conversation. Lorsqu'il s'en allait, je lui dis : « A quoi donc vous destinez- vous? » Il ne répondit pas. J'insistai. Il me dit : « Vous (( comprendrez que je ne reste pas ici ; (( j'attends une réponse du ministère de la (( marine, je veux vivre sur mer pendant « quelques années. — Et pourquoi faire? (( Je vous expliquerai cela un autre jour, « me dit-il ; il faut que j'aille à l'étude. a Aujourd'hui, un seul mot : je veux ex- « poser ma vie en face de Dieu, et vivre « en sa présence pendant la tempête, au

« milieu du désert de l'océan. Au reste, « j'ai consacré ma vie au service de Jésus- " Glirist. » Et il me quitta.

Profond étonnement ! impression d'ailleurs favorable et ag-réable. Voilà un homme ! m'écriai-je. C'était la première fois de ma vie que j'entendais prononcer avec foi, avec intellig^ence et avec fermeté le nom de Notre -Seig^neur Jésus- Christ, mon maître bien-aimé qui m'était alors inconnu ! Ce nom jusqu'alors n'avail élé g'ravé ni dans mon inlellig'ence ni sur mon cœur. Que veut-il dire? me demandais-je. Et comme ce sing'ulier jeune homme ne revenait ni le lendemain ni le surlendemain, j'allai le chercher le soir du jour suivant et l'emmenai dans ma chambre, où, heureusement, il pouvait me consacrer plusieurs heures. Je lui demandai ce qu'il voulait dire par ces mots : Consacrer sa vie au service de Jésus- Ciu'ist!

Alors il prit la parole et parla seul pendant deux heures. Je n'avais, ce me semble, jamais entendu l'accent d'une conviction forte en aucun g-enre, ni surtout l'accent et l'esprit de la foi vive. Je fus saisi, charmé, dilaté, entraîné. Depuis un an, j'attendais ce qu'il m'apportait. Seulement, comme il appelait cela le catholicisme, je n'y comprenais rien d'abord : Mais « enfin, mon cher ami, lui disais-je,rabru- « tissement de la superstition, l'éteig-noir (( sur toutes les lumières, le fer et le feu « contre tous les esprits élevés, l'alliance cf avec tous les despotismes, l'insupporta- « ble laideur d'un culte décrépit, l'ignioble « hypocrisie des faux dévots, ce n'est pas (( là sans doute ce que vous m'apportez?

(( Lui. — En aucune sorte, et je déteste « cela autant que vous ou plus que vous. « Mais dites-moi, trouvez-vous que toute « cette masse qui nous entoure est dans le « vrai?

(( ^loi. — Non. Elle est dans le faux et (( pleinement.

(( Lui. — Pensez-vous que ce soit là la « vie ?

« Moi. — Non, c'est un sommeil, un « délire, un abrutissement.

« Lui. ■ — Bien. Vous voulez donc autre « chose?

« Moi. — Oui, certainement!

u Lin. — Eh bien ! mon cher, il faut « devenir un apôtre de la justice et de la « vérité.

« 31oi. — C'est précisément ce que je « demande.

« Lui. — Il faut tout sacrifier, envoyer « promener le barreau, la tribune, le « comptoir et le reste, et vivre comme un « homme en face de Dieu seul et pour le « bien de rhumanilé.

« Moi. — Ceci est évidemment beau.

« L?fi. — • Il faut montrer aux liommes (( la vérilé et les rendre meilleurs.

a MoL — Ail? oui! mais lavérit('% où la « prendre?

(f Lui. — En Notrp-Seig'nenr Jésns- « Christ.

« Moi. — Oui, c'est un noble nom, un « beau nom; mais la foi, je n'en ai pas « trace.

<i Liti. — Vous en avez plus que vous (( ne pensez ; allez en avant, le reste vous « viendra.

« Moi. — Non, je ne puis rien que par « la vérité et la conviction. Impossible de « faire un seul pas sans y voir. Je vis de « lumière, ou du moins j'en veux vivre, « et ne puis aller au hasard.

« Lui. — Vous voulez la lumière? paru lons-en. Ces masses qui charg*ent la « terre, ces fourmilières d'hommes qui « vivent sans savoir pourquoi, sont-elles « dans les ténèbres ou dans la lumière?

« Moi. — Dans les ténèbres les plus pro- (( fondes.

« Lui. — Et si vous vous séparez d'eux « pour vivre en face de Dieu, pour cher- « cher la vérité seule et pour leur faire du « bien, serez-vous dans les ténèbres ou '( dans la lumière ?

« Moi. — Dans la lumière assurément.

« Lui. — Aimer Dieu par-dessus toutes « choses et tous les hommes comme soi- « même pour l'amour de Dieu, consacrer « sa vie à cela seul, est ce aller au hasard '( et suivre une relig'ion douteuse?

« Moi. — Non, certes; c'est entrer dans « la relig"ion infaillible, nécessairement et « absolument infaillible, aussi certaine » que la g'éométrie.

« Lui. — C'est cela. Eh bien ! .lésus- « Christ est-il , oui ou non , le chef, le « maître et le modèle des hommes qui « ont vécu ou (|ui vivront ainsi? A-t-il H vécu, a-t-il parlé, est-il mori , oui ou « non, poiu' (uiviMP aux hommes ce che- « min?

« Moi. — Il est le maître et le modèle, <i c'est évident.

« Lui. — Alors, si vous vous attachez à « sa suite, en marchant, comme vous le « reconnaissez, dans la lumière même, '( cette lumière g'énérale, par la bénédict( tion croissante de Dieu, par vos prières, « vos travaux, les enseig-nements de ceux « qui vous auront précédé dans cette route, « par les inspirations intérieures de Dieu, « cette lumière g-énérale ne se déploiera- « t-elle pas nécessairement en détails in- « finis, en mag'nifiques applications?

u Moi. — J'avoue bien que je n'en puis « douter, mais où y a-t-il trace de cette « lumière ?

« Lui. — Comment! mais dans la Bible '< d'abord. L'Évang'ile en est le foyer.

« Moi. — Je ne dis pas non.

«( L^ii. — Et les Pères de l'Egalise, « hommes prodigMenx flonl on ne se « doute ))ns?

« Moi. — Ces lioiniiies prodigieux, il « n'y en a génère aujourd'hui ; je vois « bien des hommes noirs ridiculement « coifïes et habillés, mais qui ne pensent « g'uère à la vérité, convenez-en.

« Lui. — N'en jug^eons pas si vite.

« Parmi ces hommes si méprisés, il y en a « de g-rands par l'esprit et le cœur. Je K vous le prouverai peut-être en temps et « lieu. Mais d'ailleurs je vous livre le « clerg^é.

« Moi. — Et aussi l'Egalise catliolique. « j'espère, car vous pensez comme moi, K sans nul doute, que c'est dans le protes- « tantisme que doit se trouver le christia- « nisme pur.

« Lui. — Uue dites-vous là ? y pensez- « vous? avez-vous jamais étudié le protes- « tantisme?

« Moi. — Jamais, pas plus que le catho- « licisme.

« Lui. — Eh bien ! ouvrez l'histoire t

« vous verrez où sont les sag'es. Vous « verrez quels erimes et quelles erreurs « ont contribué à fonderie protestantisme. « D'ailleurs, je vous délie de dire ce que « croit et enseigne le protestantisme. Ce « n'est ni une Eg*lise, ni une doctrine, « mais une déroute, une tour de Babel, « une décomposition. L'existence prolon- « g'ée du protestantisme en Europe est K une des g-randes preuves de l'inintelli- « g'enceetde l'inattention publiques. Le « protestantisme n'a jamais eu la profon- « deur de la science, jamais de théolog-ie « ni de philosophie. Permettez-moi de « n'en plus parler. Vous jug*erez cela « vous-même, en prenant, où vous vou- (( drez, connaissance des faits historiques. « Les faits crèvent les yeux.

'« Moi. — Mais enfin, lui dis-je, venons « à la pratique. Que puis-je faire, que « dois-je faire?

„ j^ifi^ — Il faut avant toute chose vous

'( purifier. La lumière et l'amour n'habi- <( tent que dans un cœur pur. « Bienheu- (( reux ceux qui ont le cœur pur, dit le « maître des hommes , car ils verront (( Dieu. » Etil esUlitailleui'sdans la Bible : (( La sag'csse n'habitera point dans un <( corps corrompu par le péché (1).

« Moi. — Gela me paraît vrai, beau, (( très-fondé.

« Lui. — Il faut donc vous purifier; il « faut vous confesser.

« Moi. — Excellent! lui dis-je en sou- « riant, je n'en suis pas là du tout : je ne <i crois à rien, je vous dis que je n'ai pas « la foi, démontrez-moi...

« Lui. — Un moment! il me faudrait « trois jours pour vous faire une démons- (( tration, laquelle serait bonne ou mau- « vaise, et puis ensuite serait ou ne serait « pas comprise par vous. Puis surtout, il « faut reconnaître, qu'avec ou sans dé- [\) Sagesse, i, 4.

« iiionstralioii, la loi est positivenienl un « don de Dieu. Est-ce que vous ne croyez <( pas que Dieu peut vous pousser inté- (( rieurement, vous parler, vous éclairer « implicitement? Eh bien! moije vous dis (( au nom de l'Eg-lise catholique : Rentrez (( en vous-même; roug'issez de vos iniqui- « tés et de toutes vos hontes intérieures. (c Soulagez votre cœur en exhalant par la « parole, par des larmes si vous pouvez, « et à g-enoux devant un ministre de Dieu^ « bon ou mauvais, le fardeau qui vous (( opprime. Par cet acte de vig'ueur et de « vérité, devenez un autre homme; trans- « formez-vous. Voilà ce que je vous dis. (( Demandez à Dieu, votre Père, si cela est « bien, s'il le faut faire. Quand j'aurai « quitté votre chambre, mettez-vous à g'e- « noux ici, à cette même place. Elevez « réellement vers lui tout votre cœur et « tout votre esprit; demandez-lui ardem- « ment la lumière, la vérité; demandez-

« lui la foi, ou du moins ce f(u"il faut de « foi pour faire un premier pas dans la « pratique et dans la vie du christianisme.

« Allez! allez! le premier pas se vérifiera « d'ailleurs de plus en plus par les consé- « (juences. Vous aimez la science et la lu- (( mière. Dieu vous les donnera, vous en <( comblera, si vous lui êtes fidèle. »

Ainsi fut fait.

Lorsqu'il m'eut (juitté, je me mis à g'eiioux, à cette même place qu'on m'avait montrée.

Je criai vers mon Père. C'était comme un écho du g'rand cri de l'année précédente. Je pressentais la liaison de ces deux prières, de ces deux soirées, et de ces deux Noix, l'une intérieure qui m'avait préparé et qui m'avait laissé un g'erme dans le sein, l'autre extérieure qui venait appeler le g'erme à la lumière;

Dieu parle. 11 parle toujours. Et quand on prie sincèrement et ardemment, il faut

être athée ou absurde pour penser qu'il ne répond pas. Une vous dit pas des mots, mais il effectue en vous ce qu'il veut.

Après ma prière, je me mis au lit, et je m'endormis sans savoir quel en serait l'effet; mais le lendemain, sans la plus petite hésitation, mon premier acte fut de sortir pour chercher une égalise et un prêtre.

Je ne m'embarrassai nullement de choisir un confesseur. Ne sachant pas où étaient les ég-lises, sauf la plus proche, où je ne voulais pas aller, je pris une rue quelconque; j'entrai dans la première ég-lise venue, et me mis au premier confessionnal, où je vis un prêtre. Là, je repassai ma vie dans le côté qui n'était pas propre à nourrir l'org'ueil. Il plut à Dieu de me faire rencontrer un vieillard sévère, austère, et qui m'était indispensable en ce moment. 11 eut Theureuse inspiration de me faire attendre pendant plusieurs mois l'absolution et la gTàce de la communion.

Depuis cette dernière prière, et ma première confession, il s'était fait dans mon

esprit et dans mon âme un notable cliang'ement. J'avais compris l'insuffisance de la log-ique pure. J'avais cessé de croire que la vérité, que la relig-ion fût une suite de mots, un discours, une théorie. J'entrevoyais que la relig'ion était en outre une force ; que la vérité est un être, une substance qui est Dieu, le Dieu vivant. J'avais écrit sur mon petit journal ces mots : a homme littéraire, dang^ereux et vain ! » Je comprenais d'avance le sens profond d'une parole de la sainte Ecriture que je ne rencontrai que bien des années plus tard : « Parce que je sors de la vanité lit- (( téraire, j'entrerai dans les profondeurs (( de Dieu (1). » Je commençai à bien comprendre la distinction fondamentale entre les idées claires de la rég'ion logique et la substance profonde des vérités implicites, mystérieuses, substantiellement inoculées de Dieu à l'àme. La gTàce de Dieu

(l)Ps,, i.xx, 13.

ao;'issant au dedans, et l'effort énergMque et profond de mon désir, et de ma continuelle et très-sérieuse méditation, me faisaient entrevoir ce monde nouveau, et je comprenais d'avance, sans la connaître encore, la parole de saint Paul : « La foi « est la substance des choses à venir, et la « preuve certaine de ce qu'on ne voit pas « encore. » Aussi ce n'étaient plus des discours qu'il me fallait, mais des opérations de Dieu, dans l'âme, dans le cœur, dans l'esprit, dans le corps. En ce temps même, je triomphai d'une violente tentation qui, avant cette époque, eut été invincible. Jamais je n'avais résisté à une violente tentation; les hommes éloig-nés de Dieu ne le peuvent pas. Ils ne résistent jamais. .l'étais heureux, étonné. J'écrivis sur mon petit journal : « Nimc primitm, f< quia sut) Deol » ceci était en effet une opération substantielle de Dieu. C'est ce dont j'avais soif : « Mon cœur et ma chair

avaient soif de Dieu. » Cor meiim et caromea exultaverunt in Deum vivum (I). Je concevais et j'attendais les effets substantiels des sacrements, surtout de la communion. Mon esprit, ma foi, sous l'influence de Dieu, et au milieu de g'rands et heureux efforts intellectuels et moraux, fermentaient et se développaient rapidement. Qui m'enseig"nait la relig'ion? Qui me faisait croire que je recevrais dans la communion le corps et le sang* du maître des hommes, du Dieu incarné? C'était Dieu surtout, et cela par une multitude de motifs, de raisons et de sentiments plus clairs et plus forts que ceux qui g^uident ordinairement les hommes. J'aspirais donc à communier, et à recevoir dans mon âme, dans mon sang*, l'âme, le corps, le sang* et la divinité de notre Seig*neur Jésus-Christ.

Mais ce désir était retardé. Une nuit donc, où je l'éprouvais plus vivement, je

(I) Ps., LXXXIII, 3.

me levai. Je pris du pain, et, adressant à Dieu une prière pleine de foi, je bénis ce pain, et demandai à Dieu de donner à ma bénédiction toute l'efficacité qu'elle pouvait comporter. Puis, je mang^eai ce pain en mémoire du Sauveur et dans le désir de la communion. J'ai su, long^temps après, que j'avais fait en ce moment une communion spirituelle; communion qui n'est pas sans valeur, puisque saint Lig'uori, comparant la communion spirituelle à la communion sacramentelle, appelle cette dernière wi vase (tor, et la première un vase d argent.

Mais, toujours convaincu de la réalité des opérations de Dieu, du Dieu créateur et vivificateur de Tàme et du corps, je désirais toujours avec ardeur la communion sacramentelle.

Le moment arriva. Enfin je reçus l'absolution de tout le mal que j'avais commis depuis ma première communion. Il en résulta un effet presque physique auquel

je ne m'attendais nullement : la nnil qui suivit, je dormis tout d'un trait comme à mon ordinaire, mais le réveil fut différent. Au réveil, je me trouvai dans un état que j'avais complètement oublié, et auquel certes je n'aurais jamais pu penser si je n'y avais été replacé. 11 fallait que j'eusse reçu un nouvel être pour connaître de nouveau ce dont je n'avais plus aucune idée. Cette idée, ce sentiment nouveau, mais dont je retrouvai aussitôt la mémoire, c'était la douceur et la paix de l'état d'innocence. Mon cœur, mon âme, mon sang*, mon corps et mon esprit, le tout ensemble sentait de même et tressaillait de joie, .le retrouvais ma douce et pure enfance.

Je m'empressai d'aller à l'égalise et je reçus la communion du corps et du sang* de Notre-Seig-neur Jésus-Christ.

Je ne pouvais non plus m'attendre en rien à ce qui en résulta. J'attendais tout autre chose. Et d'abord, aucun des effets

que prévoyait l'imag*ination n'eut lieu.

Mais, après un silence, et comme un calme plat d'une heure environ, rentré chez moi, je sentis s'élever dans mon àme la plus furieuse tempête, et le plus terrible combat entre la foi pleine et l'incrédulité radicale, entre la lumière pure et les ténèbres absolues. Ce fut si fort, que ce devint presque une vision. Je vois encore dans le coin de ma chambre que reg^ardaient mes yeux, ime sorte de colonne double, lumière éclatante d'un côté, ténèbres épaisses de l'autre: et, dans le premier moment, nul amour de la lumière, nulle horreur des ténèbres, mais pleine indifférence. Je fus tenu en équilibre parfait pendant un quart de minute. Ce fut peut-être le moment le plus solennel de ma vie! je dus choisir par ma hberté seule. Je sentis le moment où j'allais pencher du côté de l'absolue incrédulité. Je serais retombé bien au-dessous du moment où je criais à Dieu : a Seig-neurî

« la vérité pour que je m'y dévoue ! » J'allais devenir un énerg-ique ennemi de toute relig"ion, un impie à jamais inflexible. Heureusement, un très-faible mais trèsdifficile mouvement de ma volonté libre qu'aucune g-râce, aucune force ne semblait appuyer, que Dieu semblait av:oir abandonnée à son néant, un imperceptible mouvement, dis-je, mouvement tout libre, d'esprit et de cœur, m'inclina lég^èrement de l'autre côté, et de là je m'élançai avec transport dans la lumière, tendant les bras à Dieu, et lui disant : •< C'est vous que je « veux! »

Depuis cet instant, je ne puis pas dire avoir jamais eu de sérieuse tentation contre la foi.

Ceci se passait pendant mon année de philosophie. Oi', ces révolutions de mon âme étaient sing*ulièrement favorables à mon intellig*ence. Je ne puis assez dire quelle sérieuse et féconde année de philosophie me procura ce retour à Dieu. Oh! je saurai toujours si la foi détruit la raison, ou si elle la redresse et l'élève. Je m'habituais à voir, à comprendre, à jug*er les opinions, les g'rands hommes et leurs systèmes, autrement que dans la suite des mots et la surface du texte Je cherchais à voir en moi-même les idées d'autrui. Je m'orientais par le texte, pris en gTos. Je tâchais d'apercevoir intérieurement l'idée ([ui avait produit le texte, puis j'expliquais

le détail du texte par l'idée. Je devins moins contempteur des grands g*énies, des anciens, des idées et des questions traditionnelles qui passent de siècle en siècle. Je m'étonnais d'entendre parler avec le plus profond mépris d'Aristote, de Platon, de Leibnitz, de Malebranche, des Pères de l'Egalise, des scolastiques, et citer leur doctrine comme absolument ridicule et dénuée de sens. Il me parut que la philosophie ne pouvait pas n'avoir été découverte que vers la fin du dix-huitième siècle. La seule faute intellectuelle que j'aie à me reprocher cette année-là, c'est d'avoir pris Gondillac en considération , lui qui croyait précisément avoir tout découvert à partir de rien. J'en suis honteux et humilié aujourd'hui encore. Cela me prouve mon extrême insuffisance et mon inconséquence intellectuelle.

Mais ma faiblesse commençait à s'appuyer sur des secours nouveaux. Je lisais

V Imitation avec bonheur, avec délices. Ce prodig'ieux style tout compacte, tout substantiel, plein de vie, de sens, d'intuition, me charmait. Le profond dég'oùt de la phrase, de l'amplification, déjà très-sensible en moi depuis deux ans, aug'mentait toujours; et je ne trouvai bientôt plus de saveur véritable qu'au style concentré, consommé, radical de la Bible ou de \ Imitation. Je remercie Bossuet, Pascal, Tacite, et en g-énéral le nerf et la concision du g-énie latin, de m'avoir amené par deg'rés à cette disposition.

Donc, je laissais les mots pour aller aux choses; et n'aimais plus les mots que lorsqu'ils étaient des calques vrais, vivants et simples des choses et de la vérité. Mais alors je les aimais beaucoup, — et je les aime encore, — car à cet état ce sont presque des sacrements (1).

1)M. Ulicr «lit i|iit'l.|ii.' pnit i|iit' les fréaturp* sont

Mes idées en même temps prenaient une autre forme, et, si je puis m'exprimer ainsi , elles devenaient stellaires, je veux dire qu'elles se concentraient en des unités simples, en des centres vivants, d'où jaillissaient des rayons en tout sens. Quand une question de philosophie m'était proposée, je cherchais son étoile, et quand l'étoile était trouvée, je n'avais que l'embarras du choix des rayons et des développements, qui étaient d'ordinaire jug'és solides et orig'inaux. Je me rappelle que mon rival en philosophie, g^arçon plein d'esprit et de cœur, sans nulle envie ni jalousie, m'admirait hautement et s'écriait avec enthousiasme : « Où va-t-il chercher « tout cela? » Souvent cette étoile, vraie source de la question, était un texte de la sainte Ecriture ou de Vlmitation, que je ne citais pas, mais dont je faisais la tra-

comme une sorte de sacrement qui, tout ;i la fois, cache et manifeste Dieu. {ISote des éditeurs.)

duction philosophique et httéraire. Tels sont les secours qui suppléaient à ma faiblesse.

Mais surtout je priais avec ardeur. Un jour mon père me surprit lisant Y Imitation. Sa colère fut ég*ale à son étonnement. — « Ah ça, monsieur, qu'est-ce que cette « capucinade? Vous allez donner votre « temps à ces sottises! Déjà Tannée der- « nière point de prix au concours! Voulez- « vous finir vos études par une chute? » — Lorsque mon père eut quitté ma chambre, je me mis à g^enoux et je priai Dieu ardemment et instamment de ne point permettre que cette année, marquée par mon retour à la relig-ion, fût une année stérile pour mes études; je le priai de m'accorder un g-rand succès pour répondre à mon père !

C'est ce qui eut lieu. J'eus à la fin de l'année, au concours g-énéral , ce qu'on appelle aujourd'hui le prix d'honneur de

philosophie, et le second prix fie latin ; et au collègue le second prix de français, et le premier prix de latin, cjui était alors le prix d'honneur.

Un autre effet de cette année de philosophie et de la lumière nouvelle de la foi fut de développer dans mon esprit ce que j'appellerai la puberté scientifique. Je sen^ tais, comme je viens de le dire, le besoin de laisser les mots pour aller aux choses, .l'avais besoin de savoir ce qui est : qu'estce que la terre, le ciel, le corps humain? qu'est-ce que la lumière? qu'est-ce que l'électricité, l'attraction et toutes les autres forces de la nature? qu'est-ce que notre physique moderne et nos mathématiques?

.l'apercevais beaucoup de g*ens s'enfoncer dans rirrélig'ion, l'athéisme, le matérialisme, sous prétexte de piiysique, d'anatomie et de mathématiques; et je eommen-

çais à mesurer l'org-ueil de bien des savants incrédules. De plus, j'eus le bonheur de lire à cette époque les Soirées de Saint-Pétersbourg t du comte de Maistre. Cet énero'ique esprit, plein d'éclairs de g'énie, malg-ré ses paradoxes et ses erreurs, me fît comprendre l'union possible et nécessaire de la science et de la relig'ion. L n mot surtout de ces Soirées exerça une g^rande influence sur ma vie. Le voici : — « Attende dez que l'affinité naturelle de la science « et de la relignon les ait réunies l'une et « l'autre dans la tête d'un homme de g'é- « nie ! ... Celui-là sera fameux et mettra fin « audix-huitième siècle, qui dure encore.» Je vis dans ces paroles l'annonce prophétique d'une ère nouvelle, à laquelle je n'ai depuis jamais cessé de croire. Je ne me rappelle point avoir jamais pensé, dans aucun moment d'org'ueil juvénile, ni alors, ni surtout depuis, que je pusse devenir cet homme fameux ; mais je sentis une g-rande

ardeur pour entrer dans cette voie, et pour contribuer à cette transformation intellectuelle de l'Europe.

Pour cela, je ne pouvais me dissimuler qu'il me manquait plus de la moitié du nécessaire, ayant sans doute quelque commencement par les lettres et le g"oùt de la philosophie, mais n'ayant aucune teinture d'aucune science. Je commençais à remarquer que les lettrés n'ont aucune science, et les savants aucune philosophie. Je résolus d'apprendre les sciences. J'entrerai dans cette citadelle, me disais-je, et nous verrons si on a droit de n'y pas croire en Dieu et de se moquer du catholicisme.

Mais l'entreprise était très-difficile; et, sans une résolution d'une extraordinaire ténacité, sans l'enthousiasme relig-ieux, je ne l'aurais pas mise à fin. Et d'abord, comment obtenir de mes parents, fort peu riches, la permission d'étudier encore pendant troisans, après ma philosophie? Puis,

supposant cjne ce temps me fût donné, on seraient mes maîtres? Chez qui, comment Iravaillerais-je?

Je compris aussitôt que, sorti du collègue, libre et seul, sans règ'le ni org'anisation, je ne travaillerais pas les sciences, et qu'il n'y avait pour aller à mon but qu'un seul moyen : c'était d'entrer à l'École polytechnique. Mais je ne savais pas faire une multiplication, je ne savais pas la table de Pythag*ore, je n'avais jamais assisté à aucune leçon de mathématiques. Or, j'avais dix-neuf ans et demi, et l'on n'entre pas à lÉcole après ving-tans; et il faut d'ordinaire pour y être reçu trois ans d'études.

Je résolus cependant d'y entrer; cai'i reg^ardant de près les règ*lements, je vis d'abord que j'avais encore un an pour me préparer, et je savais que, quand on veut^ on peut beaucoup en un an. Mais pour arriver à TEcole, il faut suivre deux cours préparatoires : l'un, par lequel on com-

mence, ost le (.oui's de mathéinatiqLU>s élémentaires ; l'autre, plus avancé, est le cours de mathématiques spéciales. Et ces deux cours se tiennent comme les anneaux d'une chaîne. Le premier seul ne correspond qu'à la moitié de l'examen d'entrée : le second suppose le premier et en découle comme conséquence. Or la durée de chacun des deux est d'un an. Je n'avais qu'un an, et il fallait choisir. Evidemment, si je voulais comprendre quelque chose, il faU lait suivre le premier; mais, si je v^oulais être reçu, il fallait suivre le second. Je résolus d'entrer dans le second et de comprendre néanmoins.

J'avais, entre ma philosophie qui s'achevait et l'ouvert uro du cours de mathématiques, six semaines de vacances;

Je décidai que ce temps serait employé à parcourir les mathématifjuesélémeritaires, et que du reste, arrivé en présence des énig'mes du cours spécial, je ferais des

efforts surhumains pour les deviner. Les hommes sontparesseux (medisais-je); ayons un peu d'énerg'ie, et d'ailleurs appuyonsnous sur Dieu, et nous ferons ce qui semble impossible.

Mais, quand il en fallut venir à l'exécution, les difficultés se dressèrent. D'abord, on me traita de fou. Amis et camarades me représentèrent que c'était une entreprise impossible, et une année perdue pour arriver au bout à un échec. Je tins bon, mais voici qui faillit me faire lâcher prise.

J'avais un amour passionné de la philosophie, de la vraie poésie, de l'éloquence de la vérité manifestée par la beauté mâle d'une parole forte : de plus je croyais sentir en moi la sève du talent fermenter avec une puissance toute nouvelle. D'incroyables élog'es m'avaient été donnés par un homme célèbre pour mes compositions au concours g-énéral et pour mon style : mais,

à part même toute vanité, j'étais attaché par ma vie, et comme par mes entrailles, à ce travail fécond de la pensée philosophique et littéraire, et à mille g-ermes prêts à éclore avec la plus facile culture, culture qui faisait du reste mon g-rand bonheur. Or il fallait rompre absolument avec toute cette vie dont j'étais plein! Laisser cette sève et ses beautés, et tout usag-e de ces belles facultés de l'esprit déjà si animées, si fîères de leurs forces naissantes, si confiantes dans les riantes promesses et dans l'étincelante lumière de leur printemps!

Quitter tout cela, y renoncer absolument pendant trois ans! laisser perdre cette étincelle! laisser mourir ce feu! ne plus reg-arder ce soleil ! entrer dans une froide caverne^ pâle demeure de l'algèbre, pour y vivre de craie et de fîguies g-éométri^ ques !

Je faillis reculer. Mais, reprenant tout mon courage^ et me rappelant qu'il s'agis-

sait de souffrir pour la science, pour la vérité, pour le service de Dieu, je fis à Dieu par un acte énerg*ique et douloureux le sacrifice de ces fleurs, de cette sève, de ce soleil, de ce printemps, de ces promesses et de cette joie ! Seig-neur! vous me rendrez tout cela peut-être! disais-je, mais aussitôt, au moment de la rupture, je tombai à g-enoux en sang'lotant, et en versant des larmes abondantes.

Ce renoncement en amenait un autre.

Il fallait quitter la musique. J'avais appris la musique depuis l'enfance, mais sans beaucoup de travail, sans suite, ni gTand succès. Cependant, à dix-sept ans, le sens musical se développa en moi, sous l'influence d'un ami, profond musicien, qui me fît connaître Urhan et quelques autres artistes sérieux. Je buvais avec ravissement et enthousiasme non-seulement le vig^oureux nectar des anciens classiques, mais surtout les pi'0(lif:»'iéuses liannonies du l'é-

cent Beethoven que, pour sa part, cette petite école s'efforçait d'introduire, sans s'effrayer de la clameur publique. Là, je devins tout à coup musicien d'esprit et de cœur. J'appris à transposer en musique ce que je savais en littérature et en philosophie. Je vis et sentis les concordances de la musique. Je compris l'identité de la critique littéraire et de la critique musicale. La musique, dès cette époque, est devenue pour moi une compag*ne, une admirable et ravissante amie, dont l'absence trop prolong'ée nuit d'ordinaire à mon travail, à mes facultés et même à ma santé (1). Une de mes g'randes consolations dans les moments de tristesse et de mélancolie, — car j'étais sorti de la g*rosse bonne humeur continue, — c'était de prendre mon violon et, bien enfermé, de me laisser aller pen-

(1) Voir dans le livre des Sources, au chapitre intitulé le Soir et le Repofi, ce que le P. Gratry a écrit plus tard sur la musique, (Note def^ éditeiirf^.)

dant plusieurs heures à tous mes senti ments. II m'était impossible de choisir le ton ni le mouvement, cela était impérieusement donné du dedans par le cœur.

C'est à quoi il fallait encore renoncer. Mais cela était peu de chose. Voici le plus difficile. J'avais toujours cette fleur qui m'avait été donnée, et je vivais principalement d'amour, d'un amour d'autant plus immense, enivrant, pénétrant, qu'il était absolument pur. Un bel et céleste idéal planait devant moi dans la lumière; et sans oser y réfléchir, je supposais implicitement que c'était là la compag^ne de ma vie, quoique ce fût, sous tous les rapports, d'une absolue impossibilité. Ce sentiment s'était maintenu à travers les révolutions successives qui s'étaient opérées dans mes idées et dans mon âme. Dieu m'avait lait profondément sentir et voir la vanité de toutes choses ! mais j'aimais !

Après avoir promis de consacrer toute

ma vie au service de Dieu, après avoir même pratiquement commencé par le douloureux sacrifice de mes anciennes études, j'avais encore cette chaîne, que rien n'avait jamais essayé d'entamer. Le maître qui me conduisait, l'ang-e qui traçait ma route, n'avait jamais encore osé, si je puis le dire, toucher à cela !

Mais, peu de jours après le premier sacrifice, étant dans cette même chamhre solitaire, où j'avais sang'loté en rompant avec ma vie littéraire passée, je fus intérieurement appelé à une vive attention. Je pensais à consacrer en effet ma vie entière à Dieu, bravement, g*énéreusement, à vaincre pour cela toutes les difficultés et à rompre tout lien qui voudrait m'arrêter. Vivre libre pour Dieu : indépendant des hom^ mes, dépendant de Dieu seul!... Tout à coup j'aperçus, pour la première fois, je crois, que mon amour était un lien et un obstacle. A cette vue, je fus consterné, et

— lo;^ —

sentis mon impuissance absolue à rompre eette chaîne vivante de mon cœur. Je ne le voulais pas. Quant à cela, non! non!

Mais v^oici qu'une espèce de souffle vivifiant m'entourait et pénétrait dans ma poiti'ine, et qu'une voix tout intérieure, d'une extraordinaire noblesse et d'une douceur incomparable, me disait lentement et gravement avec un accent d'une insondable profondeur : — ^c Ah ! si tu voulais! « — Je ne peux pas vouloir, répondis-je (( avec beaucoup de douceur et de respect, « vous voyez bien que c'est impossible. — (' Pourtant si tu voulais! » reprenait la douce voix toujours plus caressante et vivifiante. — Et moi, je faisais la même réponse, en prenant à témoin le ciel entier que c'était impossible. — « Tu n'es point « obligée à cela, semblait me dire ou l'ang'e « ou la céleste Reine qui parlait, mais cece pendant si tu voulais !... » C'étaient toujours les mêmes mots, mais avec un sens

grandissant. Jo voyais les immenses conséquences de cette volonté libre, de ce sacrifice qu'on ne m'imposait pas, mais qu'on me conseillait avec d'admirables promesses— et la merveilleuse conversation se poursuivait ainsi toujours, avec la même demande et la même réponse. D'abord, je ne voulais pas vouloir. Quelque temps après, je voulais bien vouloir, mais sans vouloir encore. Il y avait toujours impossibilité. Mais sous l'insistance croissante de la voix, sous l'émotion de la douce haleine qui me remplissait la poitrine et me g'ag'nait le cœur, j'en vins à dire : « Je ne (( puis, mais je ne m'y oppose pas : faites (( vous-même; prenez, coupez. .» Et alors, comme si on m'avait mis dans la main un fer tranchant, et comme si on m'avait poussé le bras et pressé la main, je coupai l'artère principale de mon cœur. Je crois encore sentir le froid de cette coupure. C'était fini.

Dans toutes ces scènes intérieures, je n'imag-inais rien ; je ne demandais nullement aux ang-es et au ciel de me faire entendre aucune voix : c'étaient de saisissantes et très-énerg'iquesréalitésauxquelles je ne m'attendais nullement, et que je ne préparais assurément par aucun ressort.

C'est aujourd'hui seulement, en écrivant ces lig-nes trente ans après, qu'il me semble que cette voix était peut-être celle de la Sainte Vierg'e. Oserai-je dire, pour ceux qui liront peut-être cet écrit après ma mort, que j'ai encore le souvenir du son de cette voix^ qui d'ailleurs n'avait rien de physique? C'était une incomparable voix de femme d'une beauté, d'une noblesse, dune douceur, d'une tendresse, d'vme intellig'ence!... sans aucune trace d'imperfection en aucun g-enre.

Le lendemain de ce jour j'entrai dans une ég-lise, l'ég-lise de l'Assomption, et je fis vœu de pratiquer les conseils évan gaéliques. Je fis vœu de ne me point marier, de ne prendre aucun état; de ne jamais devenir riche ; de ne point m'occuper de mon avenir en ce monde, de chercher uniquement le royaume de Dieu et sa justice ; de rester libre à 1 eg'ard de toutes choses, hors la volonté de Dieu, sa justice et sa vérité. Je fis vœu de travailler toute ma vie pour connaître et faire connaître la vérité, et pour tirer de leurs ténèbres le plus g^^and nombre d'hommes qu'il me serait possible.

Depuis trente ans je n'ai jamais regTetté

ce vœu un seul jour. Ce vœu u fait le bonheur de ma \^ie. J'ai pu pécher de mille manières contre les vertus aux({uelles j avais voulu me vouer, mais je n'ai jamais désiré rompre mes vœux. J'ai toujours voulu les maintenir. J'ai ag^i en maintes circonstances très-difficiles conformément à ces promesses, de tout mon cœur et de toutes mes forces ; j'ai toujours arrang*é ma vie pour y être fidèle, et ce A^œu a été le sel, la lumière, la force, la bénédiction de ma vie et la source d'une long'ue jeunesse dans tous les sens du mot.

Au milieu de tout cela, je n'eus pas même la pensée de devenir prêtre. J'avais toujours pour les prêtres le plus profond mépris.

Cependant, avec le respect de Dieu, le respect du g'cnre humain m'était revenu. Je recommençais à croire qu'il y avait eu ou qu'il pouvait y avoir des hommes vraiment gTands, et très-élevés dans la lu-

— lOH —

mière. Mais, je les croyais très-rares, trèsinconnus, très-cachés.

Un jour, ce jeune homme qui avait été mon apôtre, et qui depuis était entré au séminaire de Saint-Sulpice, me conduisit mystérieusement, et après m'avoir fait attendre cette faveur pendant des semaines, dans une petite maison d'un faubourg* où résidait un sag'e. Lui et moi nous avons cru longtemps en effet que c'était un sage et un homme inspiré de Dieu. C'était en tout cas un homme d'une irrésistible éloquence. 11 nous parlait de science, de philosophie et de religion. Il nous répétait souvent avec fermeté : « Quoi qu'il arrive, « ne vous détachez jamais de l'Église « catholique. » Ce mot me donna confiance. Il nous parlait de prodig^ieuses découvertes scientifiques qu'il avait laites, et d'une g-rande influence qu'il espérait exercer tôt ou tard pour le bien du g-enre humain.

Gel homme nous cliarma pendant loiig'temps , nous excita au bien, au travail, au dévouement pour la justice et la vérité, j'étais bien souvent oblig-é de tempérer ses assertions par le correctif du bon sens, de la saine raison, de la foi orthodoxe. Mais il exerçait sur nous une influence profonde, jusqu'au jour où nous découvrîmes, dans la plus irrésistible évidence, que cet homme était un menteur, en même temps un fou et un hérétique.

Cependant je dois dire ici qu'à sa mort, il a rétracté tout ce qu'il avait pu jamais dire ou écrire de contraire à la foi, et qu'il a demandé et reçu les sacrements de l'Egalise catholique. Cet homme avait reçu de Dieu d'étonnantes" facultés d'intellig^ence et de volonté. Il avait les g-ermes tlu g-énie et de la sainteté. Par quel prodig-e s'est-il réduit au rôle d'un admirable charlatan ?

.l'ai aujourd'hui encore l'humiliation

Page 1