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d'avoir été long'leinps séduit par son entraînante éloquence. Souvent, il est vrai, j'avais des doutes sur ce que pouvait être cet homme. Je me demandais : No suis-je pas dupe, mais dupe de quoi? Quel mal peuvent me l'aire ses paroles? Tant t[u'il me dira de belles et bonnes choses, je m'en réjouirai, et même, j'en profiterai, Y a-t-il au fond du venin? mon intention est droite, Dieu m'en préservera, a Ceux qui croiront, dit l'Evangile, s'ils boivent ([uelque breuvag-e mortel, le poison ne pourra leur nuire (1). » C'est ce qui est arrivé. Je n'aperçois pas le mal ({ue me fit cette fréquentation. J'en retirai au contraire beaucoup de bons fruits. Ce fut une g'rande g'râce de Dieu ; car cet homme eut pu me faire d'irréparables torts. D'ailleurs, si je l'avais écouté sur plusieurs conseils personnels qu'il me donna, et par
(I) Sailli Marc, x\i, \^.
lesquels il voulait in'enlrainei' daus ses travaux et ses entreprises, il eût brisé ma voie et annulé ma vie.
Mais un jour nous découvrîmes en lui le mensong-e; le mensong-e formel, soutenu, direct, incontestable. A cette heure même, cet homme cessa d'exister pour moi.
Or, pourquoi avais-je couru ce dang-er?
parce que je méprisais les prêtres, parce que je connaissais mal l'Eg-lise, parce que je cherchais les hommes qui parlent en leur nom, et non pas ceux qui parlent au nom de Dieu. Cet homme me séduisait, parce que je le croyais savant et auteur de fort g'randes découvertes. Et je méprisais les prêtres, parce qu'ils n'avaient rien inventé. Je ne voyais pas que cet homme qui avait inventé tant de choses, inventait la vérité, pendant que ces prêtres qui n inventaient rien, se bornaient à transmettre In vérité reçue.
J'étais dans cette erreur que condamne l'Évangile : « Moi, je viens au nom de « mon Père et vous ne me recevez point. (( Si quelqu'un vient en son propre nom, « vous le recevez (1). » Je voulais le g-énie qui découvre la vérité et non l'homme simple qui la transmet. Je ne croyais pas assez en détail à l'Eglise catholique. Je croyais à ses articles de foi, à ses sacrements, aux livres saints dont elle est la dépositaire; mais je ne connaissais pas assez le détail de son enseignement, ni son ministère quotidien. Je ne soupçonnais nullement la grandeur et la profondeur de la théologie catholique, ni l'importance des choses que répètent de mémoire, si l'on veut, les pauvres prêtres sans les comprendre.
Il y avait évidemment de l'orgueil dans cette disposition ; mais Dieu daigna me
(1) Saint Jean, v, 43.
conduire de manière à combattre et à détruire en moi, autant que possible, la bideuse et désastreuse racine d'org^ueil.
Je me préparai à l'École polytechnique.
Je travaillai cette année-là énormément.
Encore perdis-je beaucoup de temps à chercher la philosophie des mathématiques. Ce n'était pas le moment. Arrivé au jour de l'examen, avant de m'y rendre, je me mis à g*enoux en disant : « Sei- « g'neur , mon Dieu ! c'est pour vous a que j'ai travaillé cette année; je livre le (( reste à votre Providence; si c'est votre « volonté que j'entre à cette Ecole, vous (( me ferez recevoir. Sinon, v^ous me ferez « refuser. » Je fus reçu.
Mais, à peine entré à l'Ecole, je fus éprouvé d'une manière terrible. D'abord le réo'ime «'tait dur. On travaillait depuis
— il.-; —
niiK( lieures el deniip du matin jusqu'à deux heures et demie : c'est-à-dire neuf heures de travail continu, interrompus seulement à sept heures et demie pai' uuf récréation d'une demi-lieure, pendant laquelle on mangeait un morceau de pain. Le premier repas était à deux heures et demie. xMais que travaillait-on? l'alg-èhre et tout ce qui s'y rapporte. Je l'avais l)ien prévu. C'était une effroyable privation, et une révolution dans toutes mes facultés. Toute ma sève devait abandonner le côté de l'esprit qu'elle avait vivifié pour nourrir de tout autres org-anes. Tout donc autour de moi devenait sec, aride, g'éométrique. Plus d'idées, plus d'élan, plus de poésie, plus d'harmonie, plus de musique, plus de couleur, pkis de cœur, plus de vie... la \'ie devenait un dessin linéaire. Pas un seul ami de cceur à l'Ecole! pas uu compagMion intellectuel possible! on était trop loin de s'entendre! Certes, si j'avais pu
descendre jusqu'au fond des cœurs, j'y aurais trouvé des amis; mais les cœurs sont cachés, les surfaces sont souvent impénétrables.
Ce n'est pas que je n'eusse aucun goût pour les mathématiques, ni aucun zèle pour parler de religion et de vérité à mes camarades. Au contraire.
Quant aux mathématiques, j'y entrevoyais de belles choses, et l'expérience suivante donnera une idée de la facilité que j'y avais : je suivis, les yeux fermés, sans voir le tableau, ni prendre aucune note, une leçon d'algèbre de M. Ampère, qui dura près de cinq quarts d'heure.
M. Ampère couvrit deux ou trois fois de calculs l'immense tableau. A la fin de la leçon, j'avais retenu l'ordre et la suite des raisonnements et des calculs, .l'écrivis le tout.
Pour ce qui est de mes camarades, je leur parlais de choses sérieuses en toute
occasion. Si quelqu'un semblait me reo-arder de travers à cause de ma relig-ion hautement manifestée, je lui demandais aussitôt un rendez-vous, et je lui reprochais de vivre sans connaître et sans chercher la vérité. MalgTé cela, peu de jours après mon entrée à l'Ecole, je fus pris de la tentation d'en sortir. Je résistai à cette tentation. Dieu même, je n'en puis douter, m'éprouvait en ce moment afin de me purifier de mes fautes et de mon org-ueil. Ce que je souffris ne saurait s'exprimer et ne peut être compris que de ceux qui auraient souffert les mêmes choses. C'était une tristesse mortelle, ou plutôt c'était une mort. J'avais rompu avec tout ce que j'aimais, et voici même (jue certains liens se brisaient entre mon àme et celle de mes parents. Je sortais d'un monde où ils voulaient rester.
De plus, je rompais avec mon siècle dans toute la force du mot. Le siècle dont
les passions, les préjugées, les illusions, les enthousiasmes, m'avaient bercé, porté, enivré , m'était maintenant contraire comme je lui étais opposé. Tout était lutte, rupture, brisement, contradiction. Pendant un an, j'avais lutté avec une allég-resse triomphante; Dieu remplissait mon cœur de joie et d'espérance. Maintenant, Dieu semblait me livrer à moimême, me laisser seul, nu, dans les ténèbres et sous le froid, .le vis et je sentis avec terreur mon isolement, ma faiblesse, et je fus privé de toute espérance. Tout était fini pour moi sur la terre. Jamais je n'y aurais une demeure, une famille, un foyer. Et d'ailleurs qu'importait cette terre d'un jour? tout cet univers, toute notre terre ne me paraissait plus qu'un amas de poussière et de boue, et mon corps une plante fanée, jetée sur cette poussière ou cette boue. Je ne voyais plus devant moi que la mort.
El ce n'étaient pas là des réflexions, c'étaient des impressions. Les réflexions ne sont rien, mais les impressions sont des réalités énergiques qui tuent ou vivifient. J'avais une si universelle terreur, que je me réveillais la nuit en sursaut, croyant que le Panthéon s'écroulait sur l'Ecole polytechnique, ou que l'Ecole était en flammes, ou que la Seine s'eng'ouff'rait dans les Catacomhes , et que Paris s'y eng-loutissait. Et quand ces impressions étaient passées, tout le long* du jour, sans relâche, c'était une incurable et intolérable désolation. Je touchais au désespoir.
Ma foi, qui était mon trésor et ma vie, ma foi était sondée et comme ag-itée avec force par l'épreuve; l'espérance était supprimée; l'amour enlevé comme la chaleur dans un rude hiver; l'àme et le cœur g'Iacés, contractés par le froid.
J'étais tenté de dire à Dieu : «. Mon u Père, mon Père! pourquoi ninvez-vous
« abandonné? » Je me croyais, en effet, repoussé de Dieu, perdu, damné!!!
J'éprouvais quelque chose des souffrances de l'enfer. Je me disais : Nul enfant de Dieu n'a jamais éprouvé cela. C'est le sig"ne malheureusement certain, ou plutôt c'est le commencement réel de la réprobation.
Avant cela, je ne pensais pas même à l'enfer; mon esprit ne s'était jamais porté de ce côté; jamais discours ni réflexions ne m'avaient frappé en ce sens. Je ne tenais pas compte de l'enfer. Maintenant, et tout à coup, je souffrais en quelque sorte ce qu'on y souffre.
Mais ce qui était encore plus affreux peut-être, c'est que toute idée du Ciel m'était ôtée : je n'en pouvais -rien concevoir. Le ciel ne me paraissait pas valoir la peine qu'on y allât; c'était comme un lieu vide; un Elysée mythologique, un séjour d'ombres, moins réel que la terre; je n'y
concevais aucune joie, aucun bonheur.
Bonheur, joie, lumière, perfection et amour, tous ces mots étaient maintenant vides de sens. Sans doute, j'aurais pu parler encore sur ces choses, mais j'étais devenu incapable d'en rien sentir, d'en rien comprendre, d'en rien espérer, d'en rien croire. Là était la g-rande et inconsolable douleur!
Un ciel abstrait sur un rocher nu; voilà donc ma demeure éternelle.et ma demeure pi'ésente!
Je n'apercevais plus, et ne concevais plus en rien l'existence du bonheur ou de la perfection.
Un jour j'eus un moment de consolation, parce que je rencontrai quelque chose qui me parut accompli. C'était un pauvre tambour qui battait la retraite dans les rues de Paris : je le suivais en l'entrant à l'école, le soir d'un jour de s(ji'tie. Cet liomme Ijatlail la caisse de telle
manière, du moins en ce moment, que, si difficile et chag'rin que je fusse, il n'y avait absolument rien à reprendre. On neùt pu concevoir plus de nerî, plus d'élan, plus de mesure et de netteté, plus de richesse dans le roulement ; le désir idéal n'allait pas au delà. J'en fus surpris et consolé. La perfection dans celte misère me fît du bien; je le suivis long'temps. J^e bieji est donc possible, medisais-je, et l'idéal parfois peut prendre corps!
La possibilité de réaliser le j^ien en tout sens, le bien pur, la perfection, la félicité pleine, c'était là pour moi la question. Mon désespoir venait de n'y plus croire.
Cet état se prolong-eait. Il me paraissait impossible d'en sortir jamais. J'étais consumé de tristesse; je maig'rissais et pâlissais. Après avoir v^écu , depuis mon retour à Dieu, dans une immense joie, dans une espèce de plénitude et d'en-
thoLisiasme habituel, j'étais subitement privé de tout. Dieu m'avait porté et me laissait maintenant aller seul. Dieu m'avait accueilli comme l'enfant prodig^ue, par une g'rande fête. C'était maintenant le temps de l'épreuve.
J'étais comme un initié que l'on reçoit d'abord par une fête mag-nifique, et par un splendide festin. Puis, viennent trois jours de jeûne et de solitude dans les ténèbres d'un caveau. Tout à coup une voix crie : « Soyez fort ; saisissez cet (( anneau de fer scellé dans le rocher, et (( attachez-vous-y, quoi qu'il arrive. » Aussitôt tout l'édifice semble crouler; le sol manque sous les pas, l'initié se cramponne à l'anneau, le tonnerre g*ronde, une tempête se déchaîne; un vent épouvantable s'eng'ouffre sous la voùle , un torrent envahit les fondements du temple; les eaux montent : l'initié n'attend plus que la mort; cependant, s'il se désespère et aban-
donne l'anneau, son épreuve est manquée, il est rejeté du temple. S'il tient bon, il triomphe, et dev'ient le héros d'une seconde fête plus belle que la première.
Pour moi, l'anneau c'était la foi, et la pratique des Commandements de Dieu.
Je m'y cramponnai avec force au milieu de terreurs morales que je ne saurais exprimer. Presque sans voir et sans vouloir, je croyais avec ténacité. J'étais comme attaché à Dieu par je ne sais quel acte ou élat de l'àme, ou racine de l'àme, plus profond que l'intellig'ence et que la volonté.
Je communiais tous les dimanches pour trouver quelque force dans le corps et le sang* du Sauveur crucifié. De plus, j'avais une soif et une faim continuelles de cet autre corps du Christ qui est l'Ecriture sainte et l'Evangnle. La vig^ueiu^ divine du texte inspiré me ranimait un peu.
D'un autre côté, je serais mort s'il m'a-»
vait fallu vivre d'alg'èbre seule. Je pris donc la résolution hardie et difficile de partag-er, contre tout règ-lement et môme toute possibilité apparente, ma journée en deux parties : l'une pour les études de l'École polytechnique, et l'autre pour me recueillir, pour rentrer dans mon âme, m'occuper de Dieu, lire rEvang*ile et méditer en écrivant. Depuis le matin jusqu'à deux heures et demie, je travaillais la science, et le reste du temps jusqu'au soir je ne m'occupais plus que de religûon et de philosophie . Je lisais avec avidité l'Écriture sainte, et j'écrivais le journal de mon âme. Là je retrouvais mes anciennes pensées, et je continuais ma vie intérieure. J'écrivais en latin, un peu contre les indiscrets, un peu par g*oùt. Je reg'rette bien d'avoir brûlé ce journal.
Je continuai cet emploi du temps pendant toute l'année;, et n'en passai pas moins mes examens d'une manière suf-
lisanto pour monter on première division. J'avais une telle avidité pour l'Écriture sainte que, le lendemain du jour où commencèrent les vacances de la première année, privé que j'étais de solitude depuis un an, je m'enfermai pendant toute la journée dans la chambre d'un hôtel g*arni pour être seul avec mon Evang^ile et le lire à mon aise. Ce jour me parut comme une heure. Ce fut un bonheur vrai, profond, une fête.
Mais je reviens à la terrible épreuve.
Dieu, ce semble, voulait visiter mon org'ueil et l'éteindre dans la souffrance, .le l'affirme, rien ne me faisait alors plus de mal que le souvenir d'une parole ou d'une action entachée d'org-ueil. Si quelque pensée de vanité m'arrivait par surprise, c'était comme une douleur aig^ur- dans tout mon être et dans mon corps. Oui, dans mon corps, et je suppliais Dieu de me délivrer de ce surcroît de souffrance!
Mon unique consolation, et ce qui adoucissait un peu ma souffrance, c'était donc la communion et la lecture de la sainte Ecriture. Les hommes n'y pouvaient absolument rien, non plus que mes propres réflexions, .le cherchais dans l'Ecriture sainte des lumières pour expliquer ma tristesse mortelle, et pour découvrir, s'il se pouvait, que ce n'était pas le sig-ne ou le commencement de ma réprobation, ,1e ne conçois pas pourquoi je ne pensai pas même à m'appliquer cette parole du Sauveur mourant en croix : « Mon Père !
« pourquoi m'avez-vous abandonné? » Il ne m'entrait pas dans l'esprit d'établir aucune comparaison entre la vie du Sauveur et la mienne. J'ig'norais combien notre Rédempteur est homme, et combien il a voulu se faire semblable à nous, et combien nous devons répéter sa vie. Je ne comprenais pas que, venant en moi par la coinnumion, et tomlmnl. lui. Dieu de
pureté, au milieu de mon org-ueil et de mon indig-nité, il avait à souffrir en moi. Je ne savais pas que je ressentais ses souffrances, auxquelles j'étais uni, et qui ne m'étaient tolérables que parce qu'à son tour il les supportait avec moi.
Je répétais toujours : Jamais saint, jamais juste, jamais enfant de Dieu n'a pu souffrir cela; et je cherchais si quelque prophète, si David, par exemple, n'avait rien souffert d'analog-ue.
Enfin, je trouvai deux textes qui me furent une consolation, du moins pour ma raison ; car l'impression de la douleur demeurait invincible.
Dans un psaume je trouvai ces paroles qui exprimaient absolument mon état :
(( Les douleurs de la mort m'ont enveloppé; « les torrents de Tiniquité m'ont désolé. « — Les douleurs de l enfer m! ont cerné, les « filets de la mort m'ont saisi (1)! »
(1) Ps. XVIll, 5.
Ce vig'oureux texte décrivait mon état purement et simplement. C'était cela. De sorte que le prophète av^ait souffert les mêmes douleurs que moi.
Mais qu'ajoutait le texte sacré ? « Dans ma douleur, j'ai invoqué mon « Dieu, j ai crié vers mon Dieu ! Et Dieu, « de son sanctuaire, a écouté ma voix. » La parole de Dieu était donc pour moi. Je pouvais espérer. Je pouvais et devais prier. Et je priais avec une force extraordinaire, mais presque sans espoir : « Sei- « gMieur! si c'est encore possible, écoutez- « moi ! »
Non, je n'étais pas fou ; je n'étais pas fou ni malade. Mais je n'en puis douter, je souffrais quelque chose des douleurs de l'enfer, selon le texte du psaume. Je souffrais quelque chose de ce que les âmes souffriront en purg-atoire. Quiconque n'a point éprouvée cela ne peut s'en faire une idée.
0 mon Dieu! dans votre miséricorde paternelle, dans votre prédilection poiu' mon àme, vous avez daig^né m'envoyei* cette épreuve et ce feu purificateur. Gomment se fait-il que cette épreuve ne mail pas entièrement purifié? Gomment se faitil que j'aie péché depuis?
Enfin je trouvai dans les lamentations de Jérémie la description détaillée de mon état : pas un seul mot rjui ne répondît aux détails des saisissantes réalités intérieures qui m'écrasaient. Voici ces strophes terribles et ces plaintes contre Dieu (1) :
a Je suis un homnie qui voit sa misère, (c sous la verg-e de ton indig'nation.
« Il m'a g'uidé et ma fait arriver aux « ténèbres, et non à la lumière.
u II a tourné et retourné sa main sur M moi pendant le joui' entier.
(I) Laiiieutîilioiis (le Jéréiiiié, cliiip. iii.
(lia desséché ma peau et ma chair ; il a « hrisé mes os.
'< Il m'a emprisonné, il m'a enveloppé « (le tîel et de douleur.
« Il m'a plong'é dans un heu de ténèhres « comme les morts pour l'éternité.
« Il a bâti une voûte autour de moi et « contre moi, afin de m'enférmer; il a « doublé le poids de ma chaîne.
(( Si je crie, et si je le prie, il chasse loin « de lui ma prière*
« Ce sont des blocs de pierre (|ui m eni- « prisonnent, et qui mont fermé tout pasn sag-e.
« Il est devenu pour moi comme un « ours, commtï un hou (|ui sélance de son « repaire.
" 11 a bouleversé ma vie; il ma brisé ■ i< il me laisse désolé.
'< H a tendu son arc et il ma pris puui- « but de ses Mèches.
(( Il a percé mes reins des flèches de son « carfjuois.
«Je suis devenu pour la foule un objet de « dérision.
« 11 m'a rempli d'amertume; il m'a eni- (( vré d'absinthe.
« Il a brisé mes dents ; il m'a nourri de « cendres.
« Mon âme a été repoussée de toute a paix ; j'ai oublié l'existence de tout bien .
« J'ai dit : Mon avenir est détruit; mon « espérance en Dieu perdue.
a Vous avez opposé un nuag'epour em- « pêcher ma prière de passer. -
« Ma vie est tombée dans un g-ouffre, « un rocher a été mis sur moi !
(I Les eaux ont enveloppé ma tête; j'ai « dit : Je suis perdu ! »
Telles* étaient les paroles terribles dont aucune n'était perdue pour moi. Toutes, sans exception, décrivaient avec la plus
étonnante précision, comme avec la plus saisissante énerg-ie, les détails de ma souffrance; détails que je voyais et sentais en moi, pendant que je les retrouvais dans Jérémie. Les hommes ne connaissent pas ces choses. L'Esprit saint peut seul les décrire.
Mais j'attendais la hn, et je trouvai ceci :
« Sei gêneur ! reg^ardez enhn ma misère, « cette expulsion, ce fiel et cette absinthe!
« Je ne conçois plus que douleurs, et « mon âme se consume en moi.
« Mais en les recueillant dans mon « cœur, j'y trouverai mon espérance.
« C'est sa bonté qui fait que je ne suis « pas encore consumé. Sa bonté n'a pas « défailli.
« Je commence à le voir : il faut se con- (( fier à lui.
« Mon partag'e c'est Dieu, avait dit mon
« àiue, c'est pour cela i|ut' j aUendi'ui « Dieu.
(( Dieu est bon pour celui qui espère eu « lui, et pour l'âme qui le cherche.
(( 11 est bon d'attendre en silence le salut « qui vient de Dieu.
« 11 est bon à l'homme de porter le joug' (( de Dieu dès sa jeunesse.
« Il se tiendra assis, et solitaire, et en « silence, pendant qu'il g-randit en lui- (( même.
« 11 collera sa bouche dans la poussière, « il demandera s'il faut espérer!
(( Il présentera la face aux coups, et se <( rassasiera d'opprobres.
« C'est pourquoi Dieu ne le repoussera « pas cruellement.
(( S'il m'a rejeté, sa bonté sans bornes a me reprendra
(( Ce n'est pas pour son bon plaisir qu'il « humilie et qu'il rejette les enfants des u homuies.
« Il nnime point à fouler aux pieds les (» captifs de la terre.
« Il ne saitpoint refuser justiceàThomme f( r[ui paraît devant lui.
« Mais pourquoi niurmure-t-il, rhonime (( qui souffre pour ses péchés?
« Scrutons nos voies, cherchons hien et '< retournons à Dieu.
« Levons nos cœurs vers Dieu, au ciel, (( levions les mains vers lui.
« J'ai vécu dans l'iniquité, et j'ai pro- « voqué sa colère : c'est pour cela qu'il est « inexorable.
(( Il m'a enveloppé comme d'un nuag'e (( pour empêcher ma prière de passer.
« Il m'a déraciné et rejeté.
« Mais, ôSeig'neur, j'ai invoqué ton nom « du fond de l'abîme.
« Et tu as entendu ma voix ; ne détourne « donc plus ton oreille de mes cris et de « mes sang-lots !
(( Tu le rapproches enfin quand je
'( t'invoque, et tu me dis : « Ne crains « pas. »
'( Tu vas jug*er ma cause, la cause de « mon âme, ô Seig^neur, Rédempteur de « ma vie ! »
Ces prodig'ieuses paroles me saisirent d'étonnement. J'y vis tout mon état et toute mon espérance. Il me parut certain que l'on pouvait sortir de l'état affreux où j'étais. Et vers ce temps, le retour de la vie et de la lumière se fît sentir. Mais ce ne furent point même ces textes qui me g'uérirent : ce ne pouvait être qu'une opération intérieure et réelle de Dieu. C'est Dieu qui me rendait la vie.
La vie donc revenait peu à peu, après quatre ou cinq mois de mortelles souffrances.
Mais comment, sous quelle forme, avec quels sentiments et quelles idées la vie revenait-elle ?
0 mon Dieu ! faites-moi bien retrouver le détail de vos g-râces ! faites-m'en retrouver l'impression / Aujourd'hui, et plus d'un quart de siècle après, je viens de traverser une nouvelle épreuve qui a ressemblé en quelque chose à la première, et la vie me revient encore sous les mêmes traits. Faites, ô mon Dieu, si mes iniquités n'ont pas été trop excessives, (jue la vie me pénètre en entier! faites, (3 mon Dieu, que j'en puisse verser quelque chose dans quelques âmes ! faites, ô mon Dieu, que la vie se répande sur la terre!
La vie donc, ô mon Dieu bien-aiméj la vie me revenait sous forme d'amour : et elle me revenait sous forme d'amour du
— IMS —
prochain. La vie ne me revenait pas sous l'orme d'amour mystique et solitaire d'un Dieu caché, régMiant au loin dans le ciel invisi43le. Mais elle me revenait sous forme d'amour de mes frères, présents et visibles sur terre. Vous cherchiez à me mettre dans le cœur, ô Jésus, mon maître adoré, mon frère visible , mon divin ami , vous qui depuis deux ans m'aviez nourri plus de cent fois de votre chair et de votre sang% vous cherchiez à me mettre au cœur votre loi, votre loi, dis-je, telle qu'elle est déclarée dans l'Évang-ile (1); loi d'après laquelle seule on sera rejeté ou sauvé; loi dans laquelle vous nous enseig^nez que les hommes, les pauvres et les malades, les captifs et les affamés, soni voit s-même, sont vos propres membres, sont comme le sacrement de votre adorable présence ; que celui qui les nég^lig-e vous nég'li^-e; et que
(1) Saint Matthieu, xxv, 34-4fi.
celui qui les aime vous aime, que celui qui les sert vous sert.
Et ce n'est pas, ô Dieu, par des discours semblables à des discours humains, que vous cherchiez à ranimer ma vie; c'était par des sentiments substantiels, et des visions pleines de lumière. Ou, pour mieuxdire, c'était une seule vision et un seul sentiment.
Peu à peu, j'entrevis, et je vis de plus en plus clairement, presque continuellement, pendant deux ou trois mois, une cité, une ville dont tous les habitants s'aimaient! 0 Seig*neur ! ces simples paroles : « une ville « dont tous les habitants s'aimaient », je les ai souvent prononcées au dehors, je les ai racontées de mon mieux (1). Mais elles n'ont jamais fait à personne l'effet qu'elles ont toujours produit et qu'elles
(I) Plusieurs fois, en effet, soit daus ses livres, soit dans ses discours, le P. Gratrya décrit cette cité idéale, lyote des éditeurs.)
produisent encore sur moi. On n'a pas vu cette ville. Moi, je l'ai vue.
Dieu d'amour! Dieu d'amour vrai, réel, présent, actuel, substantiel, éternel ! vous avez voulu me laisser entrevoir quehjue chose de cette Cité où vous rég*nez. Pendant trois mois, je voyais, je sentais, je portais dans mon cœur et dans ma poitrine, dans mon intellig'ence et dans mon imagination avec toute la lumière et toute la force de poésie que vous savez donner, quelque chose des beautés et des félicités de cette admirable patrie.
Mais, Seig-neur, cette cité n'était pas le ciel même. Oh! non, je n'ai point vu le ciel. J'ai seulement entrevu sur la terre une plus g-rande réalisation qu'on ne l'a vue encore de votre divine prière : « Que a votre règ*ne arrive ; que votre volonté « soit faite en la terre comme au ciel. » J'ai entrevu ce qui pourrait se passer sur la terre si l'on pratiquai! l 'Évangile, selon
ce qu'enseig'ne saint Aug-ustin , lorsque dans sa Cité de Dieu il s'écrie : « Et terras « vitœ prsesejitis ornaret sua felicitate respu- « blica, etculmen vitœ seternse beatissime re- « gnatura conscenderet {\). La société hu- « maine, dans la vie présente, deviendrait « l'ornement de cette terre par sa félicité, « et s'élèverait vers le ciel pour y régnier « éternellement. >> Oui, Seig-neur ! si dans une ville toutes les âmes pouvaient avoir l'amour que vous me donniez alors, il en serait ainsi. Cette ville embellirait la terre, et s'élèverait vers le ciel pour y réguler toujours.
Je vivais dans cette ville avec une incroyable félicité. J'en voyais les maisons, les rues, les habitants. Il n'y avait pas là un seul menteur, pas un seul traître; tous se fiaient à tous; tous se soutenaient, se défendaient avec ardeur; la moindre souf-
(1) De ch\ Dp?', I. tî, c. i9.
franco, la moindre peine accumulait vers celui qui souffrait toute l'énerg'ie de tous les cœurs. Tout était noble, tout était dig-ne, g-énéreux, courag'eux; tout était plein d'une lumineuse sérénité. La mort rég-nait encore, puisqu'on était sur terre, mais avec quel espoir, et au milieu de quel amour, de quelles tendresses, de quels hymnes et de quels adieux s'en allaient les mourants ! La mort arrachait au mourant et aux vivants une larme et un sourire, et l'on relevait aussitôt la tête avec confiance pour reprendre la marche sacrée, le travail saint vers Dieu. — Dans cette céleste ville , où tous les habitants s'aimaient , tous se rencontraient avec joie, connus et inconnus, et tous voyaient en tous des frères, des sœurs, de même cœur, de même âme, de même sang'.
Mon âme entrait dans le détail et rencontrait les hommes dans les rues ou les
places. Je n'oublierai jamais ce g'roupe de femmes que j'aperçus devant cette petite et humble maison d'un faubourg'. C'étaient des moindres de la cité. Mais quelle surnaturelle beauté ! quelle royale dig^nité ! quelle gTacieuse et sainte contenance !
quelle clairvoyante sag^esse dans leur reg"ard! quelle lumière purificatrice dans leurs yeux ! quelle musique du ciel dans leur voix ! quel amour ! quel amour dans leur accueil, lorsqueje m'avançai vers elles plein de confiance, de bonheur et d'admiration ! Je pus comprendre dans leur reg'ard, l'esprit, la vie, et la félicité de la ville sainte.
Je ne puis pas ne pas jne souvenir ici de ces g'randes paroles de l'Apocalypse : « / idi « àv'Uatem mnclam, Jérusalem novam, desc( cendentem de cœlo a ])eo (1). » J'ai vu la Cité sainte, la Jérusalem nouvelle, des-
(1) Ajioc;il., xxi, 2i
cendre du Ciel et env^oyée de Dieu. El cet hymne de l'Egalise :
Cœlestis urbs Jeriisak-ui.
Beata pacis visio (1).
«Jérusalem! Cité céleste! 0 bienheu- « reuse vision de paix! » Oui, ce que Dieu [ne donnait, c'était une bienheureuse vision de paix. C'était l'intellig'ence, et comme la vue des biens que l'Eg'lise de Dieu, la nouvelle Jérusalem descendue du ciel sur la terre, pourrait répandre sur le monde, si les peuples lui obéissaient. Mon cœur et ma raison, mon àme, mon imag-ination, je dirai presque mes yeux voyaient, sentaient, aimaient, comprenaient ce spectacle. Cette ville était déviant moi comme vivante, pendant des mois entiers. L'impression eu fut encore très-forte et trèsfréquente pendant bien des années; et du
(1) Oftice de la l'ète de la Dédicace.
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reste, elle n'a cessé de faire comme le fond de ma vie, de mes idées et de mes sentiments. J'élève toujours mes reg-ards vers cette bienheureuse ville, pour comprendre la vie, la mort, le monde, l'histoire, l'Eg'lise, l'avenir.
Cette vision m'a rempli d'une joie indomptable et d'une espérance inflexible; malg*ré les plus cruelles épreuves, cette joie, cette espérance n'ont pas été vaincues jusqu'aujourd'hui. 0 mon Dieu! faites que je les conservée jusqu'à ma dernière heure, et qu'alors il me soit donné de voir combien cette joie et cette espérance étaient vraies.
Mon Dieu! il faut que je m'entretienne encore un peu devant vous de cette g*rande g'râce que vous m'avez faite. Son principal effet fut l'amour. La joie et l'espérance n'étaient que les compag'nes et les suites de ce don principal. Je reg'ardais le monde et le g'enre humain d'un œil nouveau.
Depuis mon enfance, et surtout à l'époque de la première communion, j'avais cru vivre dans une espèce de paradis terrestre, et au milieu des ang'es. Les hommes me semblaient des ang-es. Quand j'ai compris ce qu'était le péché, mes yeux se sont ouverts; le ciel et les ang'es ont disparu. A dix-huit ans, j'avais le plus profond mépris pour tout le g'enre humain; le monde entier me paraissait une pitoyable vanité, et
il me semblait bon d'en sortir au plus tôt par la mort. Mon retour à Dieu avait été accompag'né du désir de travailler pour le bien des hommes. Il y avait zèle, non plus mépris; mais l'épreuve de la tristesse mortelle m'avait comme enlevé l'espérance et la vue de tout bien. Ce monde, et moimême avec lui, me semblait un rebut, une plante pourrie. Je ne voyais aucun avenir pour la terre, je ne comprenais pas le ciel. Mais, après la céleste vision, je revis le monde et l'humanité dans leur beauté possible, possible au Ciel et sur la terre. Sous la plante fanée, j'ai vu les g^ermes, tout l'éclat possible des fleurs, toute la saveur des fruits à venir. A partir de ce moment, il m'a été impossible de comprendre que l'homme put employer sa vie à autre chose qu'à cultiver la terre pour la défendre du mal. '<■ JJl operaretur et custodiret illum (1)/ » J'ai compris la mission d'Adam, le devoir (4) Genèse, ii, do.
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<le riiomme sur la terre. J'ai compris le mot de saint Chrysostome : « Vous n'avez « pas seulement à vous occuper de votre « propre salut, mais vous avez à rendre f( compte du monde entier. » {No?i de vestra tantum sainte, sed de imiverso orbe vobis ratio reddenda est) {\). J'ai compris le Sauveur reg-ardant la moisson terrestre et disant : c( Il y a peu d'ouvriers (2). » Je n'ai cessé, et ne cesse de g-émir de ce que, dans l'état actuel du monde, un si petit nombre d'hommes comprennent ces choses, et s'y dévouent. On se trompe sur la vie, on se trompe sur le bonheur. La vie est donnée à chaque homme pour qu'il puisse dire à la fin, avec notre maître Jésus : « Mon « Père, j'ai accompli l'œuvre dont vous « m'avez charg-é. » Opns consummavi, qvod dedisti mihi ut fadam (3). Ceci est le devoir.
(1) De Sacenl., 1, vi.
(2) S. Matthieu, ix, 37.
(3) S. Jean, xvii, \.
Mais c'est en même temps le jjonheur, l'unique bonheur possible et le plus grand des bonheurs concevables, au-dessous de la félicité du ciel.
Lorsque, dans la Sainte Ecriture, Salomon crie : « Vanité des vanités et tout est « vanité (1), » il étonne par la manière dont il semble tout rejeter, même la science, même la sag^esse, pour nous apprendre à ne chercher que la joie et le bonheur. Eh bien! cela est sublime et tout divin. C'est l'éternelle et absolue vérité. C'est la vie telle qu'elle me fut montrée alors. C'est la vie telle que je la comprends plus que jamais, un quart de siècle après ce premier enseig-nement. « J'ai entin re- « connu (dit le sag'e) qu'il n'y a rien de « mieux que la joie, et l'œuvre de la vie... « J'ai compris qu'il n'y a rien de mieux « pour l'homme que dé puiser le l)onheur
(I) Ecilésiaste, r, 2.
« dans son œuvre. Voilà son partagée (1). » Cette œuvre est celle dont nous devons tous dire avec notre modèle. « Mon Père, « j'ai achevé l'œuvre dont vous m'avez « chargée. » Voilà la vie ! voilà le bonheui'! 0 mon Dieu! ne pas comprendre que votre terre est cultivable ! que vos âmes sont des g^ermes ! Ne pas comprendre que l'humanité est le champ de Dieu! [Dei agricultura estis) (2) ; que Dieu le Père est le laboureur (Pater meus agrkola est) (3), et que nous sommes ses serviteurs, ses amis, ses ouvriers dans ce travail ! « Dei adjiitores sumus (4). » Ne pas voir les immenses prog"rès implicites, moraux, intellectuels et sociaux qu'a déposés le christianisme dans le monde ! Ne pas voir toutes les g'randes choses possibles dans toutes les
(t) Ecoles., m, 12; m, 22.
(2) ICor., m, 0.
(3) S. Joann., xv, I,
(4) I Cor., m !».
âmes! Ne pas voir l'opération du Verbe qui cherche à les éclairer toutes, en tout temps, en tout lieu! Ne pas voir, dans l'ame, l'imagée de Dieu, et la capacité de posséder Dieu! Ne pas aimer d'amour toutes les âmes! Ne pas voir que Jésus dit et a dit à chacun : Je t'aime! Je veux verser mon sang" pour toi !
Permettre, quand on peut l'empechei', que les hommes se méprisent, se haïssent et se tuent ! Que les nations soient divisées par d'indig'nes aveug-lements et des haines incurables! Que les hommes, au lieu de se soutenir tous entre eux contre la nature rebelle, contre les fléaux et la moi^l, l't avant tout contre le mal, source des gTands fléaux et de la mauvaise mort, que les hommes, dis-je, consument leurs forces à se détruire, chacun par la luxure et par la volupté, et à détruire autrui par l'avarice, l'org'ueil, la colère et la haine!
0 Dieu! je ne demande pas que tous les
liommes, je ne demande pas que beaucoup d'hommes, dès aujourd'hui, comprennent ces évidences plus visibles pourtant que le jour! Non, ce serait trop. Mais je demande, o Dieu ! qu'un plus g-rand nombre d'hommes, que les meilleurs, que ceux qui sont déjà sur le chemin de la lumière, ouvrent les yeux, et voient enfin où est la vie, la joie, Tamour, le chemin, le devoir, le bonheur.
Et quant à l'espérance de voir, sur terre, les hommes meilleurs et plus heureux ; d'y voir quelque rayon du ciel ; de voir la république terrestre, par sa félicité, faire l'ornement de ce beau monde que Dieu nous a donné à cultiver, et commencer à montrer quelques traits de la divine cité; pourquoi cette espérance n'emplitelle pas le cœur et ne le fait^elle pas bondir?
0 mon Dieu ! au moment où j'écris ceci (1854), voici le monde bien accablé ; la
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terre entière est enveloppée par le fléau du choléra; la famine nous désole; uneg'uerre cruelle soulève l'Occident contre l'Orient; toutes les nations sont divisées; la g-uerre sociale est toujours prête à éclater, toujours de plus en plus terrible. La haine contre rÉg'lise devient en beaucoup d'hommes acharnée, inflexible, invétérée. Ii^li bien ! c'est en ce moment même que le vicaire de Jésus-Christ, loin de désespérer du monde, élève la voix, et ose en face de l'univers entier demander ceci : « De « mettre fin aux g^uerres dans le monde V entier, d'apaiser toutes les divisions entre « les puissances chrétiennes, de donner « aux peuples la paix, la concorde, le re- *( pos, de donner aux puissants le zèle « pour propag-er la Foi, source de tout <( bonheur pour les hommes; de délivrer « enfin les peuples de tous les maux «• qui les accablent, et de verser partout « la joie et la prospérité , et tous les .
« dons du ciel pour ramener à Dieu les « cœurs (1). »
0 divin cri d'espérance sorti de la bouche du chef spirituel du monde !
N'est-ce pas Dieu, n'est ce pas Jésus- Christ qui parle par cette bouche? Qui osera dire encore : Le monde est fini ; — la terre est perdue, flétrie, ruinée sans ressource ; — il n'y aura plus d'ordre, plus de paix, plus de foi ; — couvrons notre tête d'un linceul, et g-émissons sur les ruines du g'iobe, en attendant la dernière heure? — Qui osera encore parler ainsi?
(1) Deum orare et obsecrare nou desistinius ut aufcrat hella usque ad finem terrœ.
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C'est donc ainsi, par cette céleste et bienheureuse vision, que Dieu me rendit la vie, la santé, l'espérance, la joie, l'amour, et me combla de tous les biens.
Une seule chose aujourd'hui me demeure incompréliensible et trouble mon bonheur. C'est que j'aie pu pécher depuis, et que je n'aie, ce me semble, jusqu'à présent, tiré aucun parti de toutes ces g-râces. Qu'ai-je fait de toutes ces divines données, de toutes ces admirables préparations de Dieu? Qu'ai-je fait de cette joie, de cette ardeur, de cet élan, de cet amour dont Dieu remplissait ma jeunesse?
J'ai à faire une bien triste réponse ; je suis plein de larmes, plein de honte et de
douleur ! Mais il faut le dire et le confesseï' pour l'utilité d'autres âmes que Dieu pourrait conduire par la même voie. Je le déclare donc : j'ai perdu une partie de ces dons, partie peut-être immense, parce que je suis demeuré pécheur, et ne suis pas devenu saint.
Qu'est-ce qu'un saint? C'est un homme à qui Dieu fait des g'râces analog^ues à celles que j'ai rapportées, et qui y correspond. Cet homme alors devient un instrument de Dieu pour le salut des hommes, il influe sur son siècle et sur le monde. {Dabo ei potestatem super génies) \\]. Et moi, ô Dieu! j'ai paralysé la plus g-rande partie de ces g-ràces ; et j'ai été paralysé par mes péchés dans presque tout le hien que j'eusse pu faire.
Si quelqu'un lit ces lig'nes après ma mort, ou même avant, qu'il ait pitié de moi et prie pour moi ! — Mais il faut dire
(1) Apocal., II, 20.
aussi que les hommes sont souvent paralysés par autrui, et que le travail même des ouvriers, dans le champ de Dieu, est détruit et enlevé aussitôt par les méchants [Qui abstulerunt labores eorum) [1]. Peut-être beaucoup de mes efforts ont-ils été ainsi neutralisés. Si donc je n'ai jamais rien fait de bon, d'utile en apparence, du moins je ne veux pas pour cela perdre courag^e : peut-être ai-je contribué parfois, par certains efforts de prière et de bonne volonté, à la résistance g^énérale de l'Egalise contre le mal, et à son travail secret dans les fondements de la société. Peut-être aurai-je été ce soldat qui n'a rien fait, mais qui s'est tenu à son poste, (jui a offert et exposé sa vie, et qui, en cela, a pu contribuer au succès d'une bataille. Dieu le veuille!
(I) Sagesse, v, 1 .
Après l'heureuse issue de la terrible épreuve et le retour de la paix et du bonheur, je terminai ma première année, puis ma seconde année d'études à l'Ecole polytechnique, et je fus admis dans les services publics. Mais je donnai ma démission sans consulter personne; et malg-ré ma famille et mes amis, et les instances du g'ouverneur de l'Ecole, je persistai dans cette démission. Je n'étais plus du monde^ je ne pouvais absolument suivre aucune de ses carrières.
Là, il me fut cruellement douloureux d'avoir à contrister, presque à désespérer, mon père, ma mère et ma sœur. Mes parents, sans aucune fortune, s'étaient épui-
ses pour me donner, jusqu'à vingi-cleux ans, la plus complète éducation. J'avais entre les mains la carrière la plus recherchée; j'avais l'èpaulette d'or, ambition de toute la jeunesse. Je rompais absolument tout mon avenir visible, par un acte qui avait presque le caractère de la folie. Passer pour fou m'était indifférent, mais contrister ceux que j'aimais était affreux. Il me fallait une ténacité, une énergûe, et même une vdolence de résolution qui, aujourd'hui, m'étonnent et m'effrayent presque. Mais je devais obéir à Dieu, je n'avais pas le choix. Je suppliai Dieu, en mon cœur, d'avoir pitié de mes parents, de les consoler, de les éclairer, de ne jamais les laisser manquer de rien sur la terre, de pourvoir à l'avenir de ma sœur, puisque j'étais maintenant comme mort pour eux.
Et de fait, un an après, mon père fit un héritag^e inattendu qui le mit complètement à l'aise, et lui permit de quitter un
emploi fatiguant; et ma sœur, presque en même temps, se maria d'une manière trèsheureuse à un homme de bien qui lui apportait plus de fortune que mes parents n'en espéraient.
D'ailleurs, j'avais prévu ces déchirements de cœur, et c'était une des causes de ma mortelle tristesse de l'année précédente. Je supportai la douleur présente avec courag-e. Je dis à mon père que je n lui demanderais plus d'arg'ent; qu'en conscience je n'en voulais plus recevoir; e j'entrai dans ma carrière inconnue sans rien posséder que quelques livres et mes A^êtements, sans aucun but déterminé, sinon de ne travailler que pour Dieu.
Plein de joie de retrouver la solitude, l'Ecriture sainte, la méditation libre, je m'enfermai dans une petite chambre d'un hôtel g*arni, d'où je ne sortais que pour aller voir quelques amis, alin de les ramener à Dieu. J'attendais d'ailleurs, et cher-
chais à quoi il plairait à Dieu de m'employer. J'attendis ainsi pendant six mois, priant beaucoup Dieu de m'éclairer. Je passai surtout la semaine sainte clans ma chambre à prier, dans une retraite sévère, ne mang-eantque du riz cuit à l'eau, sans autre assaisonnement que du sel, sans pain, sans autre boisson que de l'eau. C'est pendant ce temps, ou très-peu après, que la Providence parut m'indiquer la voie.
Un vénérable prêtre vint me voir et me raconta avec chaleur, qu'il y avait à Strasbourg* un g-roupe composé de quelques jeunes hommes de mon âg^e, qui vivaient en commun, et avaient précisément les mêmes dispositions, les mêmes désirs que moi. D'après tout ce qu il me dit, je crus entrevoir qu'il y avait là comme une oasis où l'on cherchait à réaliser quelque chose de la ville sainte que j'avais rêvée, et dont la vue m'avait rendu la vie. J'y courus, et c'est là que je trouvai ces jeunes g^ens, au
nombre de cinq, ainsi qu'une admirable et sainte personne que j'appellerai simplement Marie, et qui était alors âg'ée de soixante ans. Elle avait au plus haut degré riiabitude du recueillement, une surprenante intellig^ence, le g'oût de la science, et, ce qui me plut et nie frappa surtout, un g'rand espoir dans l'avenir du monde et de rÉg'lise.
Voici en peu de mots son histoire (1).
(1) La personne dont il est question ici est M"^ Humann, sœur de l'ancien ministre des finances, sous Louis-Philippe. Ce fut elle qui, par ses entretiens, eut le bonheur de ramener à la foi chrétienne M. Adolphe Bautain, alors professeur de philosophie à la faculté des lettres de Strasbourg. Devenu prêtre, l'abbé Bautain fut le chef de ce petit groupe de jeunes hommes auxquels s'adjoignit \\phonse Gratiy, en sortant de l'École polytechnique. Dans un des ouvrages qu'il a publiés peu de temps avant sa mort {la Chrétienne de nos jours, lettre 13"), M. l'abbé Bautain, vicaire général de Paris, a donné les plus touchants détails sur M^'^ Humann et fait connaître l'influence bénie qu'elle exerçait sur les âmes. La mémoire de cette sainte personne est restée en vénération dans la ville de Strasbourg. M. l'abbé Cari, ancien directeur de Juilly, et mort prêtre de l'Oratoire, était son neveu. {Note des éditeurs.)
Pendant la Terreur elle avait ving-t ans. Un saint prêtre, qui fut depuis évêque de Mayence et qui exposait chaque jour sa tête pour continuer son ministère à Strasbourgs lui avait confié une mission bien extraordinaire, celle d'être dépositaire du Saint-Sacrement, et de le porter sur son cœur, L'cime de la jeune fille s'éleva dans ce contact à un ardent amour de Dieu : elle fît vœu d'être à Dieu seul, et de consacrer toute sa vie et toutes ses forces à son service. Elle fut fidèle à ce vœu. Tant que vécut l'évêque de Mayence, elle s'employa aux œuvres qu'il lui prescrivait; mais, quand ce saint évêque fut mort, elle se retira bien attristée, à Strasbourg", dans une petite maison qui lui appartenait, pour y prier et se reposer, en attendant l'heure où Dieu l'appellerait aussi à lui. Mais là, son frère (homme connu, qui fut depuis ministrede Louis-Philippe) lui amena un joui' un jeune et brillant professeur de philoso-