CHAPITRE VIII
NAPOLÉON in COLLECTIONNEUR.
En ce temps-là, M. VioUet-Leduc — qu'à la Cour impériale on appelait le duc Viollet — n'était ni républicain ni conseiller municipal de la ville de Paris. Il se bornait à être un architecte d'un très grand et très incontestable talent, et il faisait étalage d'un profond dévouement au souverain qui prenait plaisir à multiplier pour lui les occasions de faire du grand et du beau. C'est ainsi que le château de Pierrefonds, pareil au phénix, vint à renaître de ses ruines, ruines imposantes et intelligentes, car le cardinal de Richelieu n'avait fait qu'éventrer ses remparts, dont la destruction totale ne lui était d'aucune utilité. On ne possédait pas alors, comme aujourd'hui, les démolisseurs de la bande noire, ne laissant pas un pan de muraille capable de surpasser l'herbe qui croit drue et forte sur les squelettes des édifices et des hommes. Comme c'était l'application d'un principe que Ton poursuivait, il suffisait que le faite des tours des monuments de la féodalité fut abattu dans les fossés. Aux châteaux comme aux hommes, le grand ministre se contentait d'enlever la tête.
Si TEmpire n'avait pas sombré dans la tourmente du 4 septembre, disons-le en passant, TEmpereur, après la reconstitution de Pierrefonds, réservait à son architecte favori un de ces travaux qui suffisent pour immortaliser un homme. 11 était fortement question de charger M. Viollet-Leduc de Tachèvemeut de la cathédrale de Beauvais. La France aurait été alors douée du monument religieux le plus grandiose et le plus vaste de toute TEurope. La défaite et les criminels du 4 septembre en ont décidé autrement.
A Beauvais, comme à Pierrefonds, M. Viollet-Leduc aurait été capable d'accomplir un véritable tour de force. Pour moi, Pierrefonds réédiUé est un chef-d'œuvre. J'avais vu, dans le cadre incomparable que lui fait la forêt de Compiègne, la forteresse découronnée de ses toits, de ses créneaux ensevelis dans la mousse des fossés, et je ne pus rii'empêcher de pousser un cri d'admiration en la retrouvant, à quelques années de là, comme si les hommes d'armes du duc d'Orléans la peuplaient encore, comme si leurs éperons allaient éveiller les échos sonores des salles désertes. Le talent de l'architecte avait efïacé deux siècles d'abandon et de ruine ; les pierres encore debout lui avaient livré le secret de celles qui étaient tombées. Personne de ceux qui ont visité Pierrefonds ne saurait me démentir.
Mais, jusqu'au 4 septembre 1890, le seul attrait d'une excursion à Pierrefonds ne résidait pas dans la vue du château réédifié. La salle d'honneur, la salle des neuf Preuses, renfermait une précieuse collection qui y avait été installée moins de deux ans auparavant et qui offrait à l'artiste et à l'antiquaire un incomparable sujet d'études. L'Empereur Napoléon III avait judicieusement pensé qu'une salle d'armes était indispensable
dans un monument destiné à reproduire le type le plus pur et le plus complet de rarchitecturè militaire française au XV® siècle ; et il s'était généreusement dépos sédé de soji riche cabinet d'armes au profit du public et des touristes. Il faut avoir collectionné pour apprécier la grandeur et l'étendue du sacrifice.
L'Empereur ne se séparait pas complètement, d'ailleurs, de sa collection. Chaque année, la Cour allait passer six semaines à Compiègne, et Napoléon III se plaisait à faire les honneurs de Pierrefonds et de sa collection à tous ses invités. Il ne se passait pas de semaine que le château et la salle des neuf Preuses ne fussent le but d'une excursion. Avant cette époque, le cabinet d'armes était logé, et très mal logé, je dois le dire, dans une assez vaste salle des Tuileries, dans l'aile qui longe la rue de Rivoli, entre la rue des Pyramides et'Ia rue de Richelieu. Cette salle, prenant jour à la fois sur la rue de Rivoli, et sur la cour des Tuileries^ était néanmoins sombre, et les belles pièces de la collection étaient dépréciées et par le défaut de lumière et par la peinture blanche des murailles. Les armures, disposées sur un rebord maçonné qui régnait tout autour de la pièce, étaient placées si haut que l'œil en regardant droit devant soi se fixait d'abord sur leurs genoux : il fallait lever la tête pour apercevoir l'ensemble. Quant aux trophées, on aurait eu besoin d'une échelle pour admirer dans leurs détails les pièces qui les composaient.
Il y aurait également eu besoin, comme on dit, de la croix et de la bannière pour pénétrer dans cette salle des Tuileries, où il n'y avait aucun gardien, et il fallait être personnellement connu du Surintendant dés Beaux-Arts pour en oiblenir l'entrée. On commençait par demander
d'abord rautorisation de visiter; la demande verbale était transmiseà TEmpereurparM. le comte de Nieuwerkerke. On prenait jour et heure, et l'aimable comte de Nieuwer kerke arrivait, pourvu d'un trousseau de grosses clés comme un guichetier. On comprend facilement que, pour ne pas abuser de la complaisance et des instants de M. le Surintendant, on se bornait à faire rapidement le tour de la collection, et Ion sortait avec la vague intuition que Ton n'avait rien vu du tout et que quelques heures n'auraient pas été de trop pour emporter une idée complète de ces trésors cachés, que le public ne connaissait que par ouï-dire.
L'histoire du souverain a été déjà plusieurs fois écrite par les hommes politiques de son temps. Grâce à quelques autres, on a connu l'Empereur dans sa vie privée. Comme je n'ai été mêlé ni à la politique du règne, ni à l'entourage du souverain, je ne saurais apporter ici ma pierre, quelque petite qu'elle soit. Mais j'ai connu Napoléon III collectionneur, c'est un point de vue nouveau sous lequel je puis l'envisager, et qui ne manque pas de quelque intérêt.
Les études spéciales et très importantes de l'Empe» reur sur l'artillerie le prédisposaient au goût des armes anciennes. Les dix premières années du règne s'écoulèrent cependant sans que ce goût se révélât, et l'on apprit un beau jour, en 1861, que Napoléon III avait acheté au prince Soltikoff sa belle collection d'armes, un prix relativement élevé pour l'époque, deux cent mille francs.
On disait que l'Empereur avait voulu rendre un service personnel au prince, dont la fortune subissait des hauts et des bas, et que, s'il se fut agi d'une collection de tableaux, le souverain en aurait tout aussi bien fait
l'acquisition, puisque cette action n'avait d'autre but que de venir en aide au grand seigneur russe assez mal dans ses aflfaîres.
Jusqu'à cette époque, il n'y avait pas d'autres amateurs d'armes anciennes que le prince Soltikoff, ce qui avait dû lui permettre de collectionner à bon marché. Il n'y avait pas non plus à Paris de marchands spéciaux, accapareurs de cette branche de la curiosité, comme on l'a vu depuis, et qui sont arrivés à faire monter le prix des armes au-dessus de toute proportion, je ne dirai pas raisonnable, mais seulement sensée.
Dans les premiers années de l'Empire, quand la place du Louvre était encore déshonorée par une rangée de petites échoppes que leurs locataires n'habitaient que pendant la journée, échoppes en planches comme on en voit dans les foires, entre un marchand de gravures et un marchand d'oiseaux se trouvait la boutique de l'unique marchand d'armes qu'il y eut à Paris. Chez Petit-Prêtre, mon compatriote, car il était d'Abbeville comme moi, c'était un inextricable fouillis d'armes européennes de toutes les époques et de tous les styles. Des armures de tout genre se dressaient partout ; les épées étaient en tas; les hallebardes et pertuisanes auraient suffi pour armer un bataillon. Tout cela était de la plus scrupuleuse authenticité, car la contrefaçon ne s'étant pas encore avisée d'envahir un commerce qui était pour ainsi dire dans le marasme, il n'était pas un amateur d'antiquités, pas un collectionneur qui n'eut quelques armes, une armure dans sa galerie, à titre de spécimen ; mais nul n'allait au-delà. Personne ne songeait à rivaliser avec les arsenaux des grandes puissances de l'Europe, et les collection d'armes et d'ar mures du Musée d'Artillerie, de Paris, de Vienne, de
Turin, de Madrid, de Dresde et de Saint- Pétersboiirg restaient sans rivales.
Pour quiconque Taurait voulu, il eût été facile alors pourtant de se créer, à peu de frais, une superbe et immense collection. Chez M. Petit- Prêtre on pouvait avoir pour 600 à 800 francs une armure complète en excellent état et de la plus indiscutable authenticité ; et le reste était à Tavenant. Et comme tous les marchands avaient quelques armes, parce qu'ils avaient de tout et que Ton n'avait pas encore imaginé la spécialité ruineuse... pour Pacquéreur, cela contribuait à maintenir les arm^s dans les prix les plus abordables. Il me souvient d'une armure complète d'homme et de cheval, de l'époque de Henri II, qui trônait au milieu d'un magasin de vieilles faïences du quai Voltaire. Entre les pieds du cheval reposait une liasse de parchemins servant, disait le mar- <îhand, à prouver que ce harnais tout uni, mais d'une très excellente fabrication et d'une grande élégance, avait appartenu à celui qui tua Henri II dans un tournoi, à Gabriel de Lorge, comte de Montgommery, capitaine de la garde Ecossaise. On demandait douze cents francs de cette pièce fort remarquable par elle-même, sans tenir compte de son origine que je ne pris pas la peine de vérifier. Possédé du désir de m'en rendre acquéreur, je sollicitai vainement mon père qui refusa, et l'armure fut acquise par le marquis de X. . qui l'installa dans le vestibule de son hôtel delà rue de Chanaleilles. En 1871, les incendiaires de la Commune brûlèrent rhôteletlarmure, objet de mes juvéniles ambitions.
ATHôtel des Ventes, alors rue des Jeûneurs, les armes se vendaient encore à meilleur compte. J'y vis vendre un jour pour cinq cents francs une armure qui, après avoir changé plusieurs fois de maître, échut en 1870 à
un amateur pour la modeste somme de vingt mille francs !
On voit quel chemin avait fait en dix ans le goût des armes anciennes, grâce à l'Empereur qui donna l'impulsion et qui créa la concurrence. Dès que les marchands eurent connaissance de l'acquisition de la collection SoltikofT, ils augurèrent que Napoléon III n'avait fait ce premier pas que pour en faire bien d'autres, et que l'exemple parti des Tuileries trouverait de nombreux imitateurs de différents degrés ; ceux qui, forcés de compter avec leur budget modeste, se contenteraient de pièces ordinaires, ceux qui, puissamment riches ne reculant devant aucune folie, voudraient, à l'instar du souverain, des objets de grand luxe, dont l'antiquité respectable était rehaussée par le plus précieux travail. Paris devint donc le centre du commerce des armes anciennes, et la marchandise afflua pendant dix ans sur la place de Paris, venant de tous les points cardinaux de l'Europe. Après l'Empereur, qui faisait acheter chez les marchands et en vente publique, les principaux amateurs étaient le comte de Nieuwerkerke, Surintendant des Beaux-Arts, le comte de Saint-Seine, M. de Beaumont et moi pour la France, M. Spitzerpcur TAutriche, M. Riggs pour l'Amérique. Après eux venaient une foule d'a\itres dont la mort a fait connaître les richesses inconnues. La concurrence s'en mêlant, il n'était pas rare de disputera l'Empereur des objets sur lesquels on savait qu'il avait jeté son dévolu, et dans ceç luttes courtoises il arrivait souvent que le souverain fut vaincu par ses propres sujets. La fureur d'acquérir ne connaissait plus de limites. Je n'ai pas oublié, par exemple, certaine épée du xvi® siècle, richement damasquinée d'or, qui fut adjugée à un rafïîneur bien connu
pour la bagatelle de soixante-cinq mille francs, environ smxante mille francs de plus qu'elle ne valait. Mais le raffineur en question pouvait se vanter d'avoir enlevé à l'Empereur une arme que le comte de Xieuwerkerke avait mission d'acheter à tout prix, et qu'il eut le bon goût et le bon sens de laisser entre les bras du raffineur à qui la leçon a dû être profitable.
Napoléon 111 ne se connaissait pas en armes : il savait qu'une épée était une épée, une arme, une arme, et rien de plus. Lorsqu'il eut acquis la collection SoltikofT, on lui suggéra l'idée que ce qui suffirait à un prince... russe ne pouvait sufQre à un empereur et qu'il convenait que l'Empereur des Français ne cédât point le pas, sur ce terrain, à ses « bons frères » de Sardaigne et de Russie.
J ai toujours supposé que certains personnages y trouvaient leur compte et que, étant donné la bonté proverbiale de Napoléon III et son inépuisable générosité qui le poussait non seulement à donner sans compter mais à fermer les yeux sur bien des choses, quelques-uns, grâce au chapitre des « commissions », qui ne se paient pas seulement que chez les banquiers, réalisèrent des bénéfices plus considérables qu'honnêtes.
Le comte de Nieuwerkerke. que je me garde bien de confondre avec ceux là, avait, dans le principe, été chargé de signaler à l'Empereur les objets qui méritaient d'attirer son attention et d'entrer dans sa collection. Mais, comme à force de forger on devient forgeron, il advint que le Surintendant, s'éprenant à son tour des armes anciennes, opéra pour son propre compte, et sur une assez vaste échelle puisqu'un jour il rapporta de Nuremberg, de chez le fameux Pickaert, une armure du milieu du xv* siècle qui lui coûtait cinquante mille
francs, ce qui est un assez joli denier. Qaand les marchands spéciaux d'armes, qui s'étaient établis depuis peu, surent que le comte de Xieuwerkerke était une nouvelle recrue, le palais du Louvre où logeait le Surintendant, au-dessus de l'entrée de la cour qui fait face à la rue de Rivoli, devint un but depélennage très assidu. Chaque matin, ou peu s'en faut, on rencontrait dans les escaliers quelqu'un de ces honorables industriels portant sous le bras ou sur Tépaule un objet soigneusement enveloppé. C'était une pièce portative^ une épée, un casque, une cuirasse, que l'on venait soumettre à M. le Surintendant. S'agissait-il d'une armure, l'industriel présentait un croquis et sollicitait l'honneur d'une visite qui lui était laite souvent le jour même, car M. de Nieuwerkerke n'ignorait pas que les collectionneurs ont recours, pour se couper l'herbe sous le pied, à des ruses que des Peaux-Rouges ne renieraient pas. Le Surintendant voyait, faisait son choix, et l'Empereur avait le reste, l'épreuve après la lettre,
M. de Xieuwerkeke, qui avait le goût fin et délicat d'un véritable artiste, qu'il était, se connaissait assez bien en armes et ses connaissances se perfectionnaient de jour en jour : il savait apprécier les objets pour euxmêmes et non pour leur valeur intrinsèque. Ayant toujours l'argent à la main et payant sans compter, sans marchander, ce qui ne laissait pas que. d'étonner un peu, car étant donné son double traitement de sénateur et de surintendant, ses ressources étaient
. limitées, il était la providence des marchands d'armes qui savaient que toutes les bonnes pièces prendraient
. infailliblement le chemin de sa galerie toute tendue d'étoffe rouge sous un treillage de fils d'acier permettant, par une disposition fort ingénieuse, de modifier* en
quelques minutes la forme etla disposition des trophées. Cette galerie était attenante à Timmense salon dans lequel M. de Nieuwerkerke se tenait toujours et recevait les visiteurs. Il ne tarda pas à y transporter sa collection, afin de l'avoir sans cesse sous les yeux et de Toffrir à Tadmiration de ceux qui se pressaient à ses soirées musicales du mercredi, véritable ré^al pour les amateurs d'excellente musique, et où tous les ;^lus grands artistes briguaient la faveur de se faire entendre. Bien qu'il fut plus vaste, le cadre était moins bien disposé pour faire valoir les armes et les armures, quoique
le tout fit pourtant quand même grand effet.
Lorsque la guerre de 1870 eut amené la chute de l'Empire, le comte de Nieuwerkerke, qui avait dû quitter le Louvre pour s'installer rue Murillo, dans un coquet petit hôtel qu'il avait fait construire et où sa collection était disposée avec un goût parfait, prit Paris et la France en dégoût, et il alla planter sa tente auprès d'un des lacs les plus pittoresques de la Haute-Italie. Avant de partir, il avait cédé à un confrère en collections d'armes, M. Riggs, un américain, l'hôtel qu'il avait habité quelques mois à peine, à dater du jour où la création du ministère des Beaux-Arts, pour M. Maurice Richard, lui avait retiré le titre de Surintendant pour ne plus lui laisser que celui de directeur des Musées Impériaux. Un sacrifice plus douloureux encore s'imposait à l'exilé volontaire, celui de la vente de sa collection d'armes formée avec tant d'amour et de soins. M. Riggs, qui s'attardait dans des marchandages, très habituels chez lui, se vit préférer le richissime anglais, sir Richard Wallace, qui paya la collection quatre cent mille francs et se donna ce nouveau luxe sans avoir le goût des armes et sans s'y connaître en aucune
façon. Puisque, de toutes manières, la collection Nieuwerkerke devait être perdue pour la France, mieux valait qu'elle alla chez le grand seigneur anglais que chez le yankee. On y applaudit donc généralement.
Quelques mots sur les rivaux ou les émules de Napoléon III dans le goût de la panoplie ne seraient peut-être pas déplacés ici. Le comte de Saint-Seine était un original qui se privait de tout pour acquérir des épées, rien que des épées, dont il avait rassemblé une quantité des plus remarquables. Chaque objet acheté était aussitôt enfermé j)ar lui dans des caisses, comme s'il avait été toujours sur le point d'entreprendre un grand voyage. Tous ces objets étaient perdus pour le public qui n'était pas admis à les contempler : ils étaient également perdus pour leur propriétaire qui s'interdisait de les voir et à qui il suffisait de savoir qu'il les possédait. Un jour vint ou M. de Saint-Seine fut dans l'obligation d'ouvrir ses fameuses caisses et de voir se disperser en une journée, à THôtel des Ventes, le fruit de tant de patientes et de laborieuses recherches. Il survécut peu à ce désastre.
Plus heureux et plus avisé, M. de Beaumont^ un aquarelliste de grand talent, qui s'attachait surtout aussi à recueillir des épées, mourut en possession de son trésor, qu'il légua généreusement au musée de Cluny. Il avait commencé, en 1869, un catalogue illustré de la collection du comte de Nieuwerkerke, qui aurait été un très beau livre et un livre très utile.
M. Spitzer était une figure originale et sympathique, une preuve vivante de ce que peut produire un goût très éclairé de l'art ancien accouplé à une volonté de fer. Arrivé de Vienne à Paris presque sans ressources, il se mit à la recherche des petits objets que Ton peut
facilement caser dans ses poches, et il allait ainsi partout acheter et vendre. En peu de temps ses ressources se centuplèrent. Devenu puissamment riche, M. Spitzer fut un des clients les plus redoutables de l'Hôtel des Ventes. Personne ne pouvait lui tenir tête, et sa collection d'armes, d'une splendeur à défier toute comparaison, est estimée plus de quatre millions. Presque tout Paris a défilé dans les salles magnifiquement décorées de son bel hôtel, à la faveur des fêtes qu'il donnait chaque année. Celui-ci n'était pas un cDllectionneur égoïste, et il aimait à faire, avec une parfaite courtoisie, les honneurs des choses inappréciables qu'il avait eu la bonne fortune de savoir réunir.
Tout autre est M. Kiggs, un riche américain qui, dit on, ne collectionne que pour envoyer après lui son musée s'enfouir au pays du pétrole, dont il vint à Paris vers 18G8, si je ne me trompe. Il est la preuve vivante que l'originafité n'est pas le monopole des Anglais. Je me souvijns de lui avoir amené un jour une Altesse Royie qa'il accueillit en veston du matin, le cigare aux lovr js, et avec un énergique shake-hands accompagné du traditionnel « how do you do? ». Le prince, qui était par sa mère un prince des fleurs de lys, sourit, mais il abrégea sa visite. M. Riggs est peut-être encore à se demander pourquoi.
Etabli, par droit d'acquisition, comme je l'ai dit plua haut, dans 1 hôtel de M. de Nieuwerkerke, l'américain, par Tamour du marchandage, qui ne fait pas positivement lie lui la coqueluche des antiquaires de Paris et d'ailleurs, laissa échapper l'occasion unique de doubler d'un seul coup sa collection et d'en faire la plus belle îmméiiateinent après tous les musées royaux et impériaux d'Europe. Je ne doute pa& qu'il s'en mordit
cruellement les doigts, mais il parait que cela ne le corrigea pas. Eclectique dans ses goûts, M. Riggs ne s'attachait à aucune spécialité ; il achetait de tout en fait d'armes, et lui aussi avait des caisses mystérieuses qui recelaient, ou du moins étaient censées receler des richesses dont les profanes n'étaient pas autorisés à faire la connaissance.
Il avait garni le hall de Thôtel Nieuwerkerke d'une grande quantité de cottes de mailles et d'armes d'hast, c'est-à-dire de toutes les variétés de la famille des hallebardes. Quelques rares armures surmontaient ces trophées, le long desquels, sur une console faisant le tour de la galerie, étaient rangés des casques de toutes les époques et de tous les styles. A*j)ropos de ceux-ci, M. Riggs disait imperturbablement qu'il en possédait les armures, mais que, faute de place, il les conservait dans ses caves, comme des vins de prix. Si non e vero^ e ben trovato. En tout cas, comme personne n'était admis à constater, il fallait bien croire sur parole, ou faire semblant de croire. Pour ma part, c'est à ce dernier parti que je m'étais arrêté. A pari certains objets d'une grande valeur pour la richesse de leur travail, la collection, tort nombreuse, de M. Riggs, offre plus d'intérêt pour la variété des objets et leur nombre que par leur mérite intrinsèque, à moins toutefois qu'il ne possède tout ce qu'il se vante de posséder. Le visiteur, s'il est intéressé, est égayé en même temps par les attributions de la plus haute fantaisie que M. Riggs assigne à tout ce qu'il montre. C'est ainsi que certain casque^ sur les côtés duquel se détache une roue repoussée en ronde-bosse, proviendrait de la famille de la Trémoillej, bien surprise assurément de se voir gratifier pour armoiries de cet emblème, au lieu du chevron et des trois
aiglettes que l'histoire lui assigne. Si je m'attardais à relever ces joyeusetés, j'en aurais jusqu'à demain. M. Riggs n était pas d'ailleurs le plus redoutable des rivaux de l'Empereur, car, tout en collectionnant, il s'est toujours attaché à poursuivre la réalisation de ce problème : acheter ce qu'il y a de mieux en le payant le moins cher possible, et ce problème, comme chacun sait, n'est qu'une utopie.
Il y avait enfin moi, et on m'excusera si je ne fais pas ici mon propre portrait ; d'autres s'en chargeront, s'il leur plaît. Mais en face de tous ces gros et riches seigneurs je faisais assez triste figure : aussi ne m'attachais-je pas à la quantité ou à la richesse des objets, mais à leur pureté parfaite, qu'on savait bien me faire payer aux prix des plus riches damasquinures. Telles armures, pourvues de toutes leurs anciennes garnitures et aussi bien conservées que si elles avaient cessé d'être portées la veille, me coûtaient les yeux de la tête, et j'ai eu conscience d'avoir enrichi de mes dépouilles un marchand, à qui d'ailleurs cela n'a pas profité. Si l'on veut avoir une idée des bénéfices honnêtes que réalisait ce commerçant, passé le maître le plus habile dans l'art de tenter ses clients, je dirai qu'il me vendit un jour, moyennant 20,000 francs, deux armures complètes, en acier poli, qu'il avait dénichées dans les greniers d'un vieux château des environs de Paris, et qu'il n'avait eu qu'à faire nettoyer, après les avoir payées 1,500 francs.
Mais après cette digression, que l'on aura trouvée peut-être un peu longue, il est temps de revenir à l'Empereur et à l'acquisition qu'il venait de faire de la collection du prince Soltikoff. Cette collection comprenait 355 pièces, parmi lesquelles figuraient 23 armures,
70 casques, 48 épées, 23 dagues, 32 hallebardes, 18 arquebuses, etc. L'entourage de Napoléon III lui conseilla aussitôt une chose regrettable, ce fut de distraire des collections du Louvre tout ce qu'elles renfermaient en armes, soit 90 pièces, et de les fondre dans la collection naissante. Comme le Surintendant des Beaux- Arts avait ces collections dans ses attributions et qu'il en était le gardien responsable, cet emprunt ne put avoir lieu qu'avec la participation du comte de Nieuwerkerke, et il était bien permis de ne pas le louer pour cela.
Pareille mesure aurait pu être prise à l'égard de la Bibliothèque impériale, où l'on conservait, je ne sais pourquoi, dans la galerie des Médailles, 70 pièces, dont quelques-unes du plus haut intérêt, telles que l'armure du duc de Sully, une superbe armure Louis XIII portant le monogramme des Montmorency, l'armure complète donnée par la ville de Nancy au duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV, cadeau bien inutile et sans aucune raison d'être, puisque l'usage de l'armure avait totalement cessé dès le début du règne de Louis XIV, et que la cuirasse seule avait été conservée et seulement pour les officiers. Ce qui fut cause que l'Empereur ne fit pas entrer ces pièces dans sa collection, c'est leur provenance historique. On aurait crié et protesté, tandis aue pour les pièces anonymes du Louvre, on n'eut rien à dire, parce que, en dehors de quelques initiés, personne ne s'en douta jamais. En tout cas, ce fut au nouveau goût de Napoléon III que le Musée d'Artillerie dut d'être enrichi de ces 70 pièces, qu'il aurait fallu y déposer depuis longtemps, car leur présence à la bibliothèque de la rue de Richelieu était une anomalie et un contre-sens archéologique.
La sollicitude du souverain pour le Musée d'Artillerie ne se borna pas qu'à cela. Tandis que sa collection ne comprenait encore c[ué celle du prince Soltikoff, il en avait détaché, pour <m faire j^énéreusement don au Musée, trois armures, deux heaumes de joute, trois beaux bacinets, deux siUades de guerre, un superbe chanfroin, une épée, deux dagues, une paire de cuissards et une paire de grèves, en tout seize pièces. Par la suite, par le don d'objets grecs, romains, et d'armes orientales, le chiffre de ses présents s'éleva jusqu'à 241 pièces. On eût dit que l'Empereur avait le pressentiment que la République, en lui volant sa collection pour la mettre aux Invalides, ferait de. notre Musée d'Artillerie le plus intéressant fjt le plus complet qui soit en Europe.
La générosité, qui était un des traits distinctifs et saillants du caractère de Napoléon III, s'exerçait non seulement sur des musées, mai.s aussi sur de simples particuliers. Un jour, j'avais vu chez le comte de Nieuwerkerke une armure d'une grand»:* richesse et d'une forme admirable, à laquelle manquait malheureusement son casque.
— Figurez-vous, me dit le Surintendant, charmé de sa nouvelle acquisition, que ce casque fait partie de la collection que l'Empereur a achetée au prince Soltikoff.
-— S'il en est ainsi, lui répondis-je, vous pouvez compter que votre armure restera pour toujours décapitée, à moins que vous ne la cédiez à l'Empereur.
De bonne foi, je croyais que c'était ce qu'il allait faire, car j'avaia* l'habitude de considérer les princes comme des gens qui sont heureux de recevoir et qui semblent s'être interdit de donner. Quinze jours plu«
taixl, en retournant chez le surintendant, je m'arrêtai .stupéfait devant Tarmure pourvue de son casque. L'Empereur en avait fait présent au comte de Nieuwerkerke, qui n'avait pas dû déployer beaucoup de diplomatie pour le convaincre qu'une armure sans casque est l'équivalent d'un homme sans tête. J'ai connu tels princes qui non seulement n'auraient jamais donné le casque, mais qui auraient trouvé mauvais qu'on ne leur fît pas cadeau de l'au'mure.
L'Impératrice donna aussi quelques objets à l'Empereur : une demi-armure fort belle, qui était <c conservée » dans un château de Belgique de l'étrange façon que voici : le devant et le dos de la cuirasse, reliés par une bande de fer et remplis de terre, servaient de pot à fleur, ce qui n'empêcha pas cette pièce, restaurée, d'être l'une des plus importantes de la collection. Elle lui donna aussi une armure complète d'homme et de cheval de l'époque de Louis XIII, avec les pièces de re- <îhang:e pour en faire un équipement de fantassin, que tous les amateure avaient admirée pendant deux ou trois ans chez un marchand du quai Voltaire et à laquelle tous avaient successivement renoncé en raison du prix inabordable. Elle lui donna encore deux casques, dont l'un, en argent, était l'œuvre d'un habile faussaire, ce que j'établis sans peine et ce qui fut rapporté à l'Empereur, qui en rit et s'en amusa.
De 1861 à 1870, tant chez divers particuliers et niar- •chands que dans das ventes publiques, l'Empereur acheta beaucoup de pièces, dont 14 armures de guerre. Enfin, en novembre 1869, je lui cédais 123 pièces proveaant de ma collection, entre autres 18 armures.
En résumé, quand l'Empereur décida que sa collection servirait à orner le cbâtieau de Pierrefonds et se-
rait une source de plus pour l'étude de Tart ancien, elle ne comprenait pas moins de 678 objets, dans lesquels les armures figuraient pour 55 numéros. C'était vraiment impérial.
De même tju'il avait été chargé des travaux de reconstruction du château, M. VioUet-Leduc reçut la mission assez compliquée de l'installation de la collection dans un local qui ne lui avait pas été primitivement destiné. Si l'œuvre de l'éminent architecte était critiquable, si les armures étaient placées trop haut, si des armatures en fer leur donnaient des attitudes raides, guindées et absolument en désaccord avec les proportions du corps humain qu'elles étaient censées recou-* vrir, l'ensemble était imposant, unique, et, par le fait même, le but proposé était atteint.
Ce qui distinguait essentiellement le cabinet d'armes de Pierrefonds, c'était la variété dans les types en même temps que la perfection. L'homme d'études y trouvait les modèles les plus purs, depuis l'introduction dans l'équipement militaire de l'armure en fer, en plaques d'acier, jusqu'à l'époque de Louis XIV, quand l'armure déserta le domaine de la pratique pour celui de la théorie.
La série des armures commençait par une armure de l'époque de Charles VII, que j'aurais pu acheter, que je fis la sottise de ne pas acheter parce que le prix, triplé depuis, me paraissait excessif, ce dont je n'ai jamais cessé de me mordre les doigts chaque fois que je visitais la collection de l'Empereur, commejele faisaisplusieursfoisl'an. Celle-ci avait, pour nous autres Français, un intérêt tout particulier. Quelques musées publics en Europe, notamment la galerie d' Ambras à Vienne, contiennent des harnais de la
même époque, plus séduisants à l'œil parce que les grandes pièces sont décorées de bordures de laiton capricieusement découpées en rosaces et en dessins ogivaux; mais tous ont été fabriqués en Allemagne, à Nuremberg ou à Augsbourg, tandis que celui du cabinet impérial était de fabrication française.
A en juger par lui, il semble que les armuriers de notre pays n'aient eu pour objet que la simplicité dans le travail et l'élégance dans la forme, en même temps que la légèreté de la matière. L'ouvrier allemand, au contraire, paraissait rechercher la difficulté dans l'exécution : il compliquait les pièces en les épaississant, et il perdait en grâce ce qu'il gagnait en force. C'est ainsi que l'Allemagne eut le privilège de produire les armures dites cannelées, ou armures maximiliennes, ainsi nommées de Maximilien d'Autriche, qui les avait mises à la mode, depuis la fin du xv" siècle jusqu'au milieu du xvi« siècle, tandis que la France y renonçait dès l'avènement de François P' et que l Italie, le pays par excellence de la production en fait d'équipement militaire, s'attachait à l'ornementation artistique par le burin.
La collection de Pierrefonds permettait d'étudier et de comparer ces systèmes divers. Elle présentait d'abord un type unique dans la panoplie, l'armure qui servit de transition entre celle du règne de Charles VII et celle du règne de Louis XII, l'armure de la même forme que les maximiliennes, mais cannelée seulement aux cubitières, aux gantelets et au casque, tandis que l'Allemagne les couvrait de cannelures dans toutes les parties. Je laissai également échapper cette pièce si intéressante, et dans ma passion de collectionneur je ne m'en suis jamais consolé. Dans les huit armures can-
nelées qui lui succédaient, il n'existait de différence -que dans la profondeur et le nombre des cannelures. L'une d'elles offrait cette variété rare, d'une visière représentant un visage humain à moustaches et aux traits fortement accentués : elle provenait de ma collection.
Chaque règne était ensuite représenté par plusieurs armures du plus beau travail et d'un grand intérêt. La mode dans le costume militaire suivait de près la mode dans le costume civil, et c'est la cuirasse qui, dans l'étude de la panoplie, sert à déterminer d'une manière précise l'époque d'une armure. En cela comme dans tous les arts, de même qu'à l'inspection d'un portrait, il est facile de lui donner une date, en s'en rapportant aux détails du costume, de même il en est pour ce vêtement de fer,, qui devait naturellement rappeler le costume civil, puisqu'il n'était fait que pour le recouvrir et pour s'adapter sur lui.
Grâce à ce principe, la science des armes a été mise à la portée de tous. Ceci s'applique, en thèse générale, à la France et à l'Italie, pays d'élégance, tandis que les •exceptions à la règle sont toujours venues de l'Allemagne, où régnait avant tout le culte du solide et de l'impénétrable, qui nous envoyait ces reîtres, recouverts d'armures qu'ils noircissaient eux-mêmes, contre nos gentilshommes, à peine protégés par le buffle sans Hianches et le oolletin d'acier. Louis XIII et le cardinal de Richelieu avaient en vain prescrit l'usa-ge de Tarmure complète, à l'épreuve de la balle. En vain Louis XIV allait-il à la tranchée revêtu d'une cuirasse d'un poids écrasant. La noblesse française aimait mieux affronter les balles à découvert que la fatigue^ œ qui ne Tempêchait pas de vaincre.
Dans \^ rapide revue que je vais passer d'une collée-
tion justemeat célèbre, je me bornerai à citer une armure complète française de Tépocjue de Henri II ; une armure complète de Tépoque de Henri IV, en acier bleui couvert de grands rinceaux c^ravés (H; dorés. Pour le règne de Louis XIII, je trou\e une armure en fer repoussé provenant de la famille llamande de Perclass ; une armure faite à Brescia et signée, à bandes alternativement brunies et dorées, pourvue de ses doubles pièces qui portent des balles d'essai ; un admirable harnais d'homme et de cheval dont le casque a pour timbre une fleur de lys épanouie, et qui, avec quelque vraisemblance, a été attribuée au roi Louis XIII ou à son frère Gaston d'Orléans; une armure d'ofïîcier de piquiers, peinte en brun et semée d'étoiles d'or, et pourvue de sa casaque en peau de buffle à larges manches tailladées. L'époque de Louis XIV était représentée enfin par une armure unique, bronzée à la sanguine, telle qu'il n'en existe de pareille dans aucun musée d'Europe.
Si la série des casques était complète et offrait surtout des types rares et précieux pour le xv"* siècle, celle des épées l'emportait encore sur elle. Toutes les variétés s'y rencontraient, depuis Tépée unie et sévère du XV* siècle jusqu'à l'épée à la Kœnigsmarck* du siècle dernier, depuis Tépéé simple de Charles XII, préseiit du roi de Suède actuel, jusqu'à une splendide rapière du règne de Henri II, accompagnée de sa dague, aux poignées étincelantes sous leurs émaux translucides à foad d'or, chef-d'œuvre d'un artiste inconnu; depuis l'épée envoyée, en 1595, par le Pape au roi Henri IV, lors de son abjuration, jusqu'au glaive d'exécution qui servit à décapiter le chevalier de la Barre et le comte
de Lally-Tollendal, et qui était conservé dans la famille de Samson, le bourreau de Paris.
Ce f?laive historique m'avait appartenu. Averti que le dernier représentant de la dynastie des Samson cherchait à s'en défaire, je me mis en rapport avec lui, et en me vendant cette arme il me donna une attestation constatant son authenticité.
Il y était dit que Tépée avait été fabriquée à Solingen, et que quand il s'agit de décapiter, à Abbeville, le chevalier de la Barre, le dernier gentilhomme qui périt par le glaive, Samson envoya à l'exécuteur d'Amiens cette épée, après avi)ir pris soin d'attacher à l'un des croisillons de fer de la garde un ruban noir (qui y était encore resté), afin de lui faire remarquer que sur l'un des tranchants il y avait une petite entaille produite par le choc de la lame sur le billot du comte de Lally, et qu'il fallait, pour le chevalier de la Barre, se servir de l'autre tranchant, absolument intact. A ce curieux document autographe, daté et signé, Samson avait en outre apposé le cachet dont son aïeul faisait usage : un écusson chariré de la lettre S dans un cartouche Louis XV surmonté d'une couronne de roses !
Toutes les armes offensives comptaient, dans la collection de l'Empereur, un ou plusieurs spécimens du travail le plus précieux, qui permettaient de suivre et d'étudier les améliorations et les modifications. Pour les jeux chevaleresques, qui n'étaient que trop souvent une fidèle image de la guerre, on trouvait dans la collection huit armures de joute, dont quatre pour le XV* siècle, deux pour le milieu du xvi**, et deux pour la fin du même siècle. Les quatre premières, orgueil de la collection Soltikoff, étaient tellement rares que le
Musée d'Artillerie n'en possédait qu'une seule, et qu'il n'en existe qu'une seule également dans la riche collection d' Ambras, et encore est-elle incomplète. Parmi les pièces capitales, il faut encore citer le chanfrein d'une armure de parade ayant appartenu à Ferdinand II, qui fut empereur d'Allemagne de 1508 à 1564, et un morion en cuir bouilli, noirci et gaufré, qui est peut-être unique.
Le goût de TEmpereur pour la panoplie ne se dé. mentit pas jusqu'à la fin de son règne. Si les acquisitions se ralentirent, cela tenait à deux causes indépendantes de sa volonté : la rareté toujours croissante des armes de prix et Tinsuffisance de place dans la galerie de Pierrefonds, qui n'avait pas été construite pour recevoir une collection d'armes, ainsi que le prouvaient diverses dispositions défectueuses dans la peinture et dans l'éclairage.
Lorsque nos désastres ouvrirent à l'ennemi la route de Paris, le comte de Nieuwcrkerke, empressé de soustraire à la rapacité prussienne une proie aussi facile et aussi tentante, fit emballer précipitamment les trésors de la collection impériale et les fit transporter dans les greniers du Louvre. Le même miracle qui préserva le Palais des incendies de la Commune sauva le cabinet d'armes; mais là, comme partout, la politique s'introduisit dans le domaine de l'art, et la plus riche collection d'armes que Ton connaissait attendit pendant cinq ans, sous la rouille qui la dévorait, le bon plaisir de l'Assemblée Nationale.
Le gouvernement de la République et l'Assemblée Nationale ne laissèrent pas échapper Foccasion de se signaler par une ignominie. L'Empereur avait payé sa collection de ses propres deniers : c'était indiscutable-
ment sa propriété. Après sa mort, l'Impératrice la réclama, soit qu'elle voulût la conserver ou qu'elle eût rintentioh de la céder à sir Richard Wallace, qui en offrait deux millions. Le gouvernement tergiversa, hésita, finit par s'approprier ce qui ne lui appartenait pas et fit déposer la collection au Musée d'Artillerie, où toutes les pièces furent disséminées dans les galeries sans que rien indiquât leur provenance et sans qu'on reculât devant un inqualifiable acte de vandalisme qui consistait à retirer à certaines armures leurs casques pour les imposer c\ d'autres armures; qui auraient certainement- protesté si elles avaient été douées du don de la parole.
Il est certain que notre Musée d'iVrtillerie y a beaucoup gagné, mais la famille impériale y a beaucoup perdu, à l'aide d'un procédé pour lequel la police correctionnelle tient en réserve un qualificatif et une pénalité .
La vente d'une grande partie de mon cabinet d'armes, l'hommage que j'avais fait à Napoléon III de mes divers travaux sur la panoplie, m'avaient ménagé un accès auprès du souverain. Je raconterai plus loin ce qui s'ensuivit et l'accueil tout bienveillant que je reçiis de Celui à la mémoire duquel j'en garderai toute ma \ie un souvenir reconnaissant.