‹ Souvenirs de ma jeunesseChapitre 9 sur 14 · LA DUCHESSE DE PARME ET SA COUH · texte numérisé non relu

LA DUCHESSE DE PARME ET SA COUH

Tous les (( attachés », mes collègues, ne peuvent passe vanter d'avoir visité Parme, à moins que ce soit comme de simples touristes, ni d'avoir séjourné dans^ cette petite Cour fort curieuse à étudier, et, pour d'aucuns, fort bonne à connaître.

Je puis me réjouir d'avoir été Tun des plus favorisés, parce que j'étais un des « Vénitiens » et que c'était à ceux-ci qu'incombait la bonne fortune d'accompagner- M. le comte de Chambord chez sa sœur.

C'était ordinairement l'époque du carnaval que le Prince choisissait pour cette excursion, sans doute parce qu'il aimait à rire, et que le carnaval était aussi gai à Parme qu'il était morose à Venise. Les attachés de service trouvaient, eux aussi, toutes les occasions possible de... rire dans Tancienne capitale des Farnèse, et on leur en fournissait les moyens avec un empressement qui ne laissait rien à désirer. Les dames de la Couret de la ville n'avaient pas trop de préjugés, et faisaient en sorte que l'on put emporter d'elles le meilleur et le plus reconnaissant souvenir.

Aussi, ai-je besoin de dire que la nouvelle du prochaindépart pour Parme était accueillie avec enthousiasme ! •

Il ne faut pas nous en vouloir : nous étions jeunes, et je. ne serais pas fâché de connaître celui qui eut été assez dépourvu de péchés pour nous jeter une pierre quelconque.

Avant de parler de la duchesse de Parme et de sa Cour, on ne me saura pas mauvais gré, je le suppose, de dire quelques mots de cette petite capitale. Bien déchue de sa splendeuT* et ravalée au simple rang de préfecture italienne, cette ville, assez peu animée et vivante jadis, doit être devenue comme une manière de nécropole, et je ne serais pas surpris d'apprendre que Ton procède en saison convenable aux opérations de la fenaison dans certaines rues et peut-être même sur la place du Palais. Si les Parmesans s'en plaignent, on n'a pas besoin de se gêner pour leur répondre qu'ils l'ont bien voulu.

Si Parme est une ville ancienne dans l'histoire, elle n'a conservé que bien peu de vestiges de cette antiquité. Ses monuments se bornent à la cathédrale et au baptistère, deux édifices du XII siècle, qui n'ont aucune importance au point de vue architectural, et à quelques autres églises absolument dépourvues d'intérêt.

Les Farnèse, qui ont gouverné le duché pendant deux siècles, n'y ont pas laissé l'empreinte de la grandeur et de la magnificence qui les caractérisaient, témoin leurs admirables armures conservées dans la galerie d'Ambras, à Vienne. Ce qu*ils ont construit, c'est-à-dire le palais qui porte leur nom, n'a même pas été jugé digne de servir de résidence aux souv^îrains qui leur ont succédé. Il est vrai que celui sur lequel flotte le pavillon parmesan, construction carrée, en pierres blanches, sans aucun style, pourrait être aussi bien pris pour un hôtel ou une maison de baiique que pour un Palais.

On a fait un musée du palais Farnèse, et le contenu ne vaut guère mieux que le contenant. Le premier étage est consacré aux monuments de Tépoque romaine découverts pour la plupart à Velleia ; au second étage se trouve la galerie de tableaux où Ton admire les deux chefs-d'œuvre du Corrège, le Saint-Jérôme et la Vierge h la Tasse. L'œuvre de ce maître, renfermée presque tout entière à Parme, est pour ainsi dire le seul attrait de la ville. Quoiqu'il soit mort à quarante ans, il avait produit beaucoup. L'éminent artiste fut l'un des plus grands de la Renaissance par la grâce de la composition, le charme et la puissance du coloris. Ses œuvre» sont faciles à reconnaître entre toutes. Son dessin est simple, élégant et correct; il sait, mieux qu'aucun peintre, envelopper des figures d'air et de lumière et leur donner un relief puissant sans dureté ; ses ombres sont transparentes et profondes, tout en conservant le reflet de la couleur qu'elles recouvrent.

Ce qu'il y a de plus curieux dans ce palais, c'est le théâtre Farnèse, construit de 1618 à 1628 par le duc Ranuce, sur le modèle des théâtres romains. Il pourrait contenir, dit-on, 8,000 spectateurs. Moitié cirque ancien, moitié salle de spectacle moderne, on l'utilise, au moment où j'écris ceci, pour des conférences ou <les réunions publiques. Lorsqu'il y avait des ducs à Parme, il ne servait à rien du tout. Son état de délabrement fait pitié. Il n'a plus pour toiture qu'une charpente recouverte d'une toile, à travers laquelle passent alternativement le soleil et la pluie, et les sculptures vermoulues conservent à peine quelques traces des riches dorures qui les rehaussaient. La forme de <5e célèbre théâtre est celle d'une demi-ellipse. La scène est à l'une des extrémités ; au-dessous s'étend une arène bétonnée

«qu'on pouvait remplir d'eau pour les fêtes nautiques. A l'autre extrémité la courbe de Tellipse est entourée de gradins en ampithéâtre, au-dessus desquels s'élèvent deux étages de loges cintrées flanquées de colonnes et de statues. Si Ton avait bien voulu y faire d'intelligentes réparations, Parme aurait pu se glorifier de posséder un monument unique dans son genre.

Parme a été une capitale pendant trois siècles, et la résidence d'une famille princière dont le nom était le synonyme de faste et de grandeur. Les Etats de Parme et de Plaisance avaient été conquis par le pape Jules II sur les Milanais. Alexandre Farnèse, devenu Pape sous le nom de Paul III, les détacha du domaine de l'Eglise pour les donner en souveraineté à son fils, Pierre-Louis Farnèse, premier duc de Parme et de Plaisance. Le nouveau souverain, dont l'arbre généalogique remontait au xrir® siècle, et dont les ancêtres habitaient le château de Farneto, près d'Orvieto, monta sur le trône en avril 1545, et fut poignardé dans la citadelle de Plaisance, le 10 septembre 1547, par la noblesse révoltée à cause de la rigueur de son gouvernement. Il était de plus, dit-on, l'homme le plus dissolu de son siècle, ce qui n'est pas peu dire. D'Héronime Orsini, sa femme, il laissait pour enfants : Alexandre, mort cardinal en 1589; Octave, qui lui succéda; Ranuce, cardinal et archevêque de Naples; et Victoire, femme de Guy Ubalde II, duc d'Urbin. Horace Farnèse, duc de Castro, qui épousa Diane d'Angoulême, fille légitimée de Henri II, roi de France, et qui fut tué au siège de Hesdin, en 1553, était son fils naturel.

Octave Farnèse, deuxième duc de Parme, né vers 1520, mort le 28 septembre 1585, fut obligé de reconquérir ses Etats, que le gouverneur du Milanais, impli-

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que dans l'assassinat de son père, avait saisis au nom de Tempereur. Sa réconciliation avec ce dernier fut si complote, qu'il épousa Marguerite, fille naturelle de Charles-Quint, la même qui se rendit si célèbre comme gouvernante des Pays-Bas. Ce fut pour ainsi dire un mariage in partibus : Tépoux vivait à Parme ^t la femme à Bruxelles; aussi Octave n'eut-il qu'un seul fillégitime et trois filles naturelles. Il fut bon prince, gouverna sagement et rendit ses sujets heureux comme dans les contes de fées. Quant à Alexandre Farnèse, son fils, l'un des plus illustres capitaines de son siècle, je n'ai rien à en dire, et sa glorieuse bios graphie est inscrite en partie dans notre histoire nationale. Il mourut le 3 décembre 1592, des suites d'un qoup d'arquebuse qu'il avait reçu en voulant faire lever à Henri IV le siège de Rouen. Si Parme l'avait à peine connu vivant, elle le posséda mort, car son corps repose dans la capitale qu'il administra de loin, et sa statue équestre, œuvre de Jean de Bologne, est le plus bel ornement de la ville de Plaisance. Marie de Portugal, sa femme, lui avait donné trois enfants : Ranuce, Edouard, cardinal en 1591, et Marguerite, femme de Mncent, duc de Mantoue. Rîmuce Farnèse, qui régna depuis 1593 jusqu'au mois de mars 1622, ne fit rien pour sa gloire que construire Je théâtre de Parme, et il n'avait aucune des qualités de son père. De Marguerite Aldovrandini, sa femme, nièce du pape Clément VIII, il eut Alexandre-Edouard, qui lui succéda, François- Marie, cardinal en 1642, et deux filles, Marie et Victoire, qui furent toutes deux, duchesses de Modène.

Alexandre-Edouard était d'une obésité colossale, comme le furent tous ses descendants ; cette infirmUé

.se transmet chez eux avec la couronne ducale, et tel çst

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désormais Tunique moyen de célébrité auquel il leur soit permis de prétendre. Muratori trace pourtant du prince un portrait flatteur : « Le duc était compté, dit-il, parmi les plus beaux esprits de son temps. Il enchantait le monde par ses beaux discours. Ses plus remarquables qualités étaient la ma^çnifîcence, la grandeur d'âme et la libéralité. )> Mais, car il y a toujours un mais, comme à toutes les médailles il y a un revers, le prince avait un esprit satyrique <^t mordant, défaut désagréable chez un simple particulier, mais insupportable chez un souverain. L'ainé des six enfants qu'il avait eus de Marguerite de Médicis lui succéda le 23 septembre 1646. Ranuce II régna jusqu'au il décembre 1694, livré à d'indignes favoris, tels qu'un professeur de français, puis le fils d'un tailleur de Pavie, dont il fi^ successivement des premiers ministres. Ces coquins avaient beau jeu avec un souverain que son obésité empêchait presque de se mouvoir. Ce gros homme eut trois femmes; la seconde, Isabelle d'Esté, lui donna un fils, Edouard, mort avant son père, en 1693, laissant une fille, Elisabeth Farnèse, qui fut la deuxième femme de Philippe V, roi d'Espagne. De sa troisième femme, Marie d'Esté, Ranuce II eut deux fils qui lui succédèrent l'un et l'autre. François, Taîné, mourut le 27 février 1727, sans enfants de la veuve de son frère Edouard, qu'il avait épousée ; Antoine, le puîné, duc de Parme à son tour, plus gros que tous ses prédécesseurs, termina, le 20 janvier 1731, une existence exclusivement consacrée à la bonne chère et au far niente le plus absolu. Henriette-Marie de Modène ne lui ayant pas donné d'enfants, aux termes de l'article V du traité passé à La Haye, le 17 février 1720, entre l'Angleterre, la France^ l'Autriche et l'Espagne, le duché de Parme

fut attribué à l'infant don Carlos, fils d'Elisabeth Farnèse et de Philippe V, roi d'Espagne.

Parle traité de Madrid, du 21 mars 1801,51e duché de Parme fut codé à la France, laquelle donna en échange la Toscane à Tinfant-duc de Parme, qui prit le titre de roi d'Etrurie. Ses Etats furent occupés par les Français le 9 octobre 1802, à la mort du dernier duc, Ferdinand de Bourbon. Un décret impérial du 21 juillet 1805 les organisa comme une dépendance de la France, et tin sénatus-consulte du 24 mai 1808 les réunit à TEmpire, dont ils furent détachés par le traité de Paris du 11 avril 1814 pour être attribués à l'impératrice Marie Louise. Cette princess(i, qui eut le talent d'être à la fois mauvaise épouse et mauvaise mère, s'était arrangée à Parme une existence passablement scandaleuse, et elle y eut plusieurs enfants du comttî de Neipperg, qu'elle finit par épouser. Sa succession fut attribuée aux Bourbons d'Espagne, dont était le duc Charles III, mari de la sœur de M. le comte de Chambord.

Après avoir fait ce petit cours d'histoire, qui n'aura peut-être pas beaucoup intéressé mes lecteurs, je crois qu'il est temps, en parlant de la duchesse de Parme et de sa cour, de justifier le titre que j'ai donné à ce chapitre.

Si « les attachés », qui accompagnaient M. le comte de Chambord chez sa sœur, avaient été logés au palais, ils auraient pu se considérer comme un tant soit peu prisonniers, pendant la nuit du moins, car ce n'était pas comme à Venise, où grâce à la double issue du pa^

lais Cavalli, par eau et par terre, et aux portes toujours ouvertes, on , pouvait entrer com ne au moulin. A Tunique porte da palais veillaient jour et nuit deux hallebardiei's, dont le costume militaire participait à la fois du soldat français et du soldat prussien; le pantalon était rou^o, la tunique bleu de roi avec de larges brandebourgs blancs, et la coi^ure était le fameux casque à pointe q le le défunt duc Charles III avait imposé à sa petite armée, afin que nul n'ignorât qu'elle n'était pas au service de TAutriche.

Pour sortir, cela allait tout seul, mais pour rentrer, il fallait en^aij^er un colloque avec ces deux gardien» vigilants, se faire reconnaître, et alors on était mis en relations avec un concierge, lequel vous transmettait à un huissier q'ii vous passait à un valet de pied. Le lendemain, toute la domesticité et tous les familiers du palais auraient su que « Son Excellence » avait découché ou qu'elle était rentrée à l'heure où les gens vertueux s'apprêtent à voir lever l'aurore ; d'où un sensible accroc à la dignité de la susdite Excellence, atteinte et convaincue de mener une vie do Polichinelle.

Etait-ce po ir éviter aux attachés ces menus désagréments, ou tout uniment pour se débarasser d'eux, qu'on les envoyait loger très bourgeoisement à l'hôtel de la Poste, dans la rue Saint-Michel, autrement dit la plus grande et la seule belle rue de Parme? Je ne l'ai jamais su et n'ai jamais cherché à le savoir. Je me bornais à bénir cette mesure, qui assurait une indépendance dont je prie instamment mes lecteurs d'être convaincus que je n'ai jamais fait un usage coupable, quoique l'occasion et le naturel très tendre des dames de la Cour confïpirassent pour tenter lè pauvre pécheur que j'ét^s. Enfin, le fait est qu'en arrivant, nous étions dirigés sur

l'hôtel de la Poste, où nou3 recevions près jue immédiatement, des mains d'un guide royal arinô de la lance, un pli scellé d'un large cachet rouge, aux armes ducales, et portant cette suscription : « ^4// iUustrissimo Signore »; suivait le nom. On décachetait d'une main curieuse, tout en se congratulant d'être devenu aussi promptement un très illustre Monsieur, et Ton trouvait dans Tintérieur une invitation à uîiier au palais pour le soir même, signée du comte Djuglas Scotti, chevalier d'honneur. C'est ce qui m'échut le jour même de mon arrivée, alors que j'avais déjà commencé à ma lamenter sur la soirée lugubre que je prévoyais devoir passer en tête-à-tête avec moi-même, dans une chambre d'hôtel franchement sale et meublée pour la forme.

Le comte Douglas Scotti, « chevalier d'honneur de S. A. R. M™* la Duchesse Régente » et chancelier de l'ordre de Saint-Louis, était le personnage le plus considérable de la Cour. Malgré son nom, mi-parti d'écossais et d'italien, il appartenait à une illustre famille aussi connue en Italie que celle de Douglas l'est en Ecosse. Franchement, on ne s'en seraiit pas douté. Petit et malingre, noir de cheveux et d'yeux comme les Italiens seuls savent l'être, il ne se distinguait du très commun des mortels que quand il se montrait revêtu de l'uniforme que les membres de l'ordre de Saint- Louis étaient obligés de porter, traversé par le grandcordon, et constellé d'une foule de plaques et de croix dont l'Italie avait jadis le monopole, que nous commençons, hélas! à lui emprunter.

En sa qualité de chevalier d'honneur, le comte Scotti (Douglas était son prénom) était à tout et à tous, lï n'y avait rien de bien sans lui. Il invitait, il était chargé de recevoir ; il faisait les honneurs du palais, du

théâtre, de la ville et des monuments; c'était, en somme, un galant homme, d'une intelligence aussi étroite que sa personne, serviable, obligeant, et poussant l'obséquiosité italienne jusqu'aux dernières limites. Il était constamment en cerceau devant la duchesse, qui le traitait très familièrement et ne paraissait pas faire une différence suffisamment appréciable entre lui et le premier venu de ses valets de pied.

Ce premier dîner me dispensera de donner un aperçu de tous les autres que j'allais prendre quotidiennement au palais, car, contrairement aux jours, s'ils se suivaient, ils se ressemblaient prodigieusement. Il n'y avait de différence que dans le nombre des convives. Ils avaient cela de bon qu'ils faisaient défiler devant moi la Cour et la ville, l'armée et la magistrature. C'était comme une lanterne magique offrant parfois les types les plus curieux et les plus divertissants.

Un escalier, qui n'avait rien de monumental, conduisait dans les appartements de réception, décorés seulement de quelques tableaux de l'école moderne et de quelques portraits de famille, au premier rang desqjiels on remarquait celui du défunt duc Charles III. Le mobilier était le même qui avait servi à Marie- Louise, c'est-à-dire qu'il datait des premières années du siècle, et qu'il offrait un spécimen complet et peu gracieux de ce qu'on est convenu d'appeler le style Empire.

La Cour était réunie dans le grand salon, et les convives étaient au nombre de quarante. Quelques minutes après mon arrivée, la duchesse fit son entrée; elle était accompagnée de M. le comte de Chambord et suivie du duc de Lévis, du comte Scotti et de la dame d'honneur de service.

Ce fut naturellement le comte Scotti qui me présenta à la fille du duc de Berry. Cette fois-là, par extraordinaire, le chevalier d'honneur était tout de noir habillé et sans aucune décoration. Mais comme il sut se rattraper dans d'autres circonstances !

Je voyais alors pour la première fois la duchesse de Parme. J'en étais encore aux portraits qui représentaient dans Mademoiselle une jeune fille blonde, élancée, vaporeuse pour ainsi dire ; j'en étais aux récits — des temps Mérovingiens, c'est le cas de le dire — des vieux fidèles de la légitimité qui avaient porté avec honneur jusqu'en 1830 Tuniforme de la garde Royale ou le casque du Garde du corps. Si je n'avais pas été solidement planté sur mes jambes de vingt ans, je serais tombé de mon haut.

Blonde, la princesse n'avait pas cessé de Têtre ; c'était là où commençait et finissait sa ressemblance tant de fois vantée avec M. le comte de Chambord. Mais quelle ampleur! De ce chef, si elle n'eût été Bourbon, la duchesse aurait pu se réclamer des Farnèse sans que personne s'avisât de trouver à y contredire. Aussi large que haute, en sacrifiant à la mode des crinolines, qui, en ce temps-là, faisait des femmes comme une manière de ballon renversé, la duchesse se présentait à moi sous l'aspect d'une boule pourvue d'une tête et de bras. Sa tête avait pu être belle, jadis, mais l'embonpoint du corps avait rejailli sur elle en fondant les lignes bourbonniennes du visage dans un ensemble qui n'offrait rien de vaporeux ni d'éthéré.

Si l'on ne se fut pas rappelé qu'on était en présence d'une souveraine, petite-fille de Henri IV et de Louis XIV, on n'aurait trouvé que cette exclamation, le cri du cœur : « Dieu ! quelle grosse femme ! »

Je ne me dissimule pas que je suis en train de démolir une légende, et Ton voudra, bien certainement, me taxer d'exagération ou d'impertinence. La vérité n'est pas toujours bonne à dire, je le sais, mais quand on écrit rhistoire, le premier devoir de l'historien est de le faire avec impartialité.

J'ai connu des gens obèses qui rachetaient cette imperfection physique par une bonhomie aussi ronde que leur taille. La graisse rend aimable et bon enfant. Pourquoi faut-il qu'il n'en fut pas de même pour la duchesse de Parme ? Elle avait l'abord froid, la parole brève, parlait peu, en public du moins, et dans ce peu on ne trouvait rien de ce qui rendait la société de M. le comte de Chambord si attrayante et si agréable. La grâce peut cependant s'allier avec la majesté. Notre prince en était la preuve qui se renouvelait chaque jour. Aussi je n'ai jamais cru que la duchesse de Parme fut entourée des mêmes dévouements désintéressés que son frère, que l'on aimait pour lui. Dans la petite cour de Parme Fintérêt, comme partout, était le seul guide et le vrai mobile. Les courtisans sont des mendiants de croix et d'honneurs, et Parme ne taisait pas exception à la règle. Il n'y avait, d'ailleurs, ni français ni française auprès de cette princesse française, et c'éftait là un baromètre infaillible.

En tant que femme politique et que souveraine, la duchesse méritait la justice que chacun lui rendait. On s'accordait à reconnaître qu'elle faisait preuve d'autant de tact que d'intelligence. Je sais bien que ce petit duché n'était pas le pivot de la politique européenne, mais il avait, comme les grands Etats, ses difficultés. Obligée de ménager le Piémont et l'Autriche et de faire bon visage aux Tuileries, quoiqu'il en coûtât, la duchesse

s'acquittait de cette tâche délicate de la façon la plua correcte. D'aucuns prétendaient bien que le véritable duc de Parme n'était autre que M. le comte de.Chambord. Si cela eût été vrai, il aurait été bon que ceux qui jugeaient mal le Prince allassent à Parme pour voir comment la duchesse gouvernait d'après ses conseils. Et il fallait que cela fut vrai, car cette appréciation, que j'eus occasion de soumettre à M. le comte de Chambord, ne souleva aucune objection de sa part.

Il n'en allait pas ainsi du vivant du duc Charles III. Celui-ci gouvernait par lui-même, quand ses plaisirs le lui permettaient, c'est-à-dire que Parme n'était pas gouverné du tout. En ce temps là, la duchesse se renfermait dans son rôle d'épouse délaissée et outragée, et la chronique prétend que M. le comte de Chambord, fort mal avec son beau-frère, ne lui ménageait pas des remontrances d'ailleurs parfaitement inutiles. Cette existence, très accidentée, finit mal. Charles III fut poignardé dans un lieu mal famé dont on m'a montré la pface, et cette mort tragique, en raison des circonstances particulières où elle s'était produite, eut un grand retentissement.

Pour se consoler, la duchesse avait l'éducation des quatre enfants, deux fils et deux filles, nés de cette union très mal assortie. L'aîné des fils, qui régnait sous la régence de sa mère et sous le nom de Robert III, était alors un enfant pâle et chétif et qui avait eu le tort, involontaire, de ne pas emprunter à son père son beau visage. Il avait de la dignité et de la tenue, et on le disait doué d'une intelligence très développée pour son âge. Depuis lors, père d'une innombrable famille, il a accru le nombre, toujours grossissant, des souverains sans Etats, et il accroît sans cesse une famille déjà fort

nombreuse, comme s*il devait y avoir pour lui, clan« Tavenir, Tespérance de perpétuer une dynastie autre qu'une dynastie d'exilés. L'avenir n'est à personne, dit-on, mais jo crains bien que, pourl'ex-duc de Parme, l'avenir ne consiste à no jamais rentrer dans ce palais où s'écoulèrent les meilleures et les plus heureuses années de son enfance.

Le second fils, titré comte de Bardi, était le filleul et le favori de M. le comte de Chambord. Aussi avait-il son franc-parler, et son oncle prenait grand plaisir à provoquer ses réparties aussi originales qu'amusantes. Un jour quo l'on était en petit comité, le comte de Bardi, portant entre les bras autant de jouets qu'ils en pouvaient contenir, s'appliquait à suivre gravement les méandres dessinés par les rosaces du tapis. La conversation, devenue générale, portait sur les vocations : « Et toi, Bardi — demanda le comte de Chambord — » dis-nous ce que tu veux être un jour. — Quand je serai grand — répondit l'enfant sans interrompre sa promenade, mais avec le sérieux d'une inébranlable convie* tion — quand je serai grand; je veux être un riche bourgeois. » 11 a été exaucé.

Quelques uniformes jetaient un peu de gaieté dans nos toilettes sombres.

Le général en chef de Tarmée parmesane, je devrais dire le seul et unique général qu'elle possédât, portait au cou la croix de commandeur de la Légion d'honneur qu'il venait de recevoir de l'empereur Napoléon III, au cours d'un voyage qu'il avait fait à Paris. M. le comte de Chambord s'approcha de lui et le félicita de cette distinction, ce qui m'amena à faire en moi-même de singuliers retours sur les choses d'ici-bas.

Parmi les uniformes, de coupe prussienne, faisaient

exception ceux du baron de Charette et du comte de Chevigné. Le premier, qui est devenu le général de Charette, après avoir commandé les zouaves pontificaux, était alors capitaine dans la brigade de Modène^ et le second, capitaine d'Etat-Major dans la même armée. La brigade de Modène, qui n'était autre chose qu'un beau régiment de chasseurs à pied détaché de l'armée autrichienne, pour garder le duché sous le commandement du duc François I*', portait, à l'exception de la cocarde aux couleurs ducales, le blanc et le bleu, Tuniforme gris à bandes, collet, parements et passepoils verts des autres régiments autrichiens de la même arme. Le comte de Chevigné avait Tuniforme de TEtat-Major autrichien, noir, à collet, pare" ments et bandes rouges. Comme on s'ennuyait fort et ferme à la Cour de Modène, nos deux compatriotes ne laissaient échapî)er aucune occasion de chercher au dehors des distractions. Parme et Venise étaient leurs principaux objectifs. De temps à autre, ils accompagnaient leur souverain à Vienne, et c'était dans un tout récent voyage de ce genre que M. de Charette avait reçu de l'empereur d'Autriche, la décoration de chevalier de l'ordre de François-Joseph, au sujet de laquelle M. le comte de Chambord le félicita également. Qui aurait fait prévoir alors au jeune et insouciant ofïicier Modenais les destinées et la notoriété qui lui étaient réservées dans son propre pays ?

La France était représentée par M. le duc de Lévis et par moi ; l'Autriche par le comte de Buol (prononcer Boul) alors premier ministre. Tout le reste, italiens et parmesans, constituait ce que Ton appelait le service d'honneur, c'est-à-dire le chevalier d'honneur, le grand maître de la maison, les dames d'honneur, les aides de

K^amp et les officiers de service. Rien n'y manquait, et <;eci prouve une fois de plus que ce n'est pas un paradoxe que d'affirmer que l'importance des Cours est en raison inverse de celle du pays. Les Italiens se sont toujours pris au sérieux, et leur avidité naturelle des distinctions explique comment les plus petits princes •étaient environnés d'un aussi nombreux personnel. Il faut jeter de la poudre aux yeux et contenter le plus de gens qu'on peut ; le moyen d'y arriver est de créer beaucoup de places, avec la certitude qu'il ne manquera pas de candidats pour les solliciter. Lltalien aime ce qui brille, quand même ce ne serait pas de Tor ; pourvu qu'il y ait l'extérieur, le profit, il ne s'en soucie guère. Ce serait un sublime désintéressement, si ce n'était une vanité féroce et enfantine.

Je n'avais rien de mieux à faire, pendant le dîner, que d'observer et d'écouter; ce qui m'était d'autant plus facile que l'on ne parlait que français, à la grande joie du duc de Lévis qui en voulait à la langue italienne autant qu'elle lui tenait rigueur. Mes voisins, et notamment le « brigadier-général-commandeur Antonio Crotti, » inspecteur-général de l'armée, le nouveau commandeur de la Légion d'honneur, mirent une bonne grâce toute particulière à satisfaire ma curiosité» • Le vénérable guerrier, qui n'avait jamais vu d'autre feii que celui de sa cheminée, croyant me faire honneur sans doute et m'être particulièrement agréable, entremêlait ses renseignements d'éloges dithyrambiques sur la beauté de la France, l'agrément que l'on se procure à Paris, et sur les vertus privées de l'Empereur Napoléon III. Il fallait, par moments, que je regardasse M. le <;omte de Chambord pour bien me persuader que nous n'étions pas aux Tuileries. Le brigadier-général a cer-

tainement rendu son âme à Dieu, et je ne doute pa». que, comme tous les pauvres d'esprit^ il n'ait eu en partage une large place dans le royaume des Cieux.

L'homme important, la personnalité la plus marquante de la Cour était le marquis Pallavicino. Ce représentant d'une famille illustre, dont le nom se trouve à chaque page de l'histoire d'Italie, était à la fois ministre d'Etat, ministre des affaires étrangères, ministre de la guerre, secrétaire intime du cabinet, premier chevalier d'honneur honoraire et chancelier de l'Ordre Constantinien. Sa haute taille ne pliait pas souslepokLs de tant de portefeuilles et de dignités. Quand lo ministre d'une autre puissance venait à Parme, il avait affaire au marquis Pallavicino. Ainsi en était-il des chargés d'afTaires et ministres plénipotentiaires accrédités auprès de la Duchesse-Régente, desquels, par parenthèse, aucun ne résidait à Parme. L'Autriche, la Belgique, les' Deux-Siciles, l'Espagne, la France, l'Angleterre, la Prusse, la Russie, laSardaigne et la Suède entretenaient à Turin, à Naples ou à Florence des ministres plénipotentiaires et ambassadeurs qui, par surcroit, les repré* sentaient également à Parme. De temps à autre ils . y faisaient une apparition, toujours assez pour justifier le titre de ministre des affaires étrangères du marquis^ Pallavicino et pour récolter une plaque ou un grand cordon.

Le marquis était d'ailleurs un homme très intelligent,, très fin, très distingué; l'antipode du comte Scotti, qui était sa doublure pour les fonctions de haute domesti» cité qui n'exigent que de l'amabilité et de la souplessed'échiné.

Le gouvernement était complété par un ministre de la justice, un ministre des finances, un ministre.de-

f intérieur et par un conseil d'Etat. Le haut personnel de la jastice se composait d'une cour suprè.ne de révision et de deux cours royales sié.j^eant à Panne et à Plaisance ; ce'ui des cultes coin^)renait quatre ovocIkVs, à Parme, à Plaisance, à Pontremoli et à Borgo-san-Donino ; cjlui de Tadministration civile cinq gouverneurs ou préfets, à Parme, à Plaisance, à Borgo-san-Donino, à la Lunigiana Parmense et à Val-di-Taro. L'état-major général comprenait un inspecteur-général, un premier aide de camp, un commandant des troupes, doublure et intérimaire de l'inspecteur général Crotti, un com nandant de chacune des compagnies des gardes du corps, le commindant des hallebardiers, l'inspecteur honoraire des Invalides, le com nanJant de la brigade d'infantene, l'inspecteur et le com nanJant de la Gendarmerie royale. Pour l'état-majordes places, il y avait six co n nindements, Parmo et la citadelle. Plaisance, Borgo-sjin-Djnino, Pontremoli et Borgotaro.

Les GrinJes Charges de la Couronne, dont tous les titulaires assistaient à ce premier dîner, étaient réparties do la m mière suivante : un premier gentilhomme et chevalier d'honneur, un premier chevalier d'honneur honoraire, un vice-chevalier d'honneur, un grand chambellan, un grand écuyer. un grand-maître et un grand-maitre honoraire, un gouverneur des palais et majordome de la maison, un secrétaire intime du cabinet, une grande maîtresse une gouvernante des princesses et deux dames d'honneur.

Le daché de Parme était divisé en cinq provinces d'administration qui avaient chacune un gouverneur, comme jo Tai déjà dit. Li superficie totale était de 616/ii3 hectares, pour une population de 495, 8i0 habitants. Le budget des recettes et des dépenses se balan-

çait avec 9,532,292 livres; le passif, de 13,300,000 livres, était couvert et .îçarauti par les propriétés de l'Etat qui atteignaient le chiffre respectable de 28,030,000. Lorsque Tltalie s'empara du duché, la liquidation lui a rapporté 6,000,000 de bénéfice. Quand on vole, il faut voler comme cela : c'est lucratif.

Ce ne fut pas, naturellement, l'inspecteur-général commandeur Crotti qui me fournit ces chiffres, mais je dus à ce vieux brave les renseij[^nements suivants sur Tarmée dont il était le grand chef. Cette armée, fort bien organisée et équipée, avait été l'objet de la sollicitude particulière du duc Charles III qui s'était appliqué à lui donner une physionomie à part au milieu des autres armées italiennes et surtout à la rendre toute différente de celle de son voisin de Modène. Voici de quoi elle se composait : — Trois compaj^nies de gardes du corps à cheval, que l'on ne faisait voir que dans les grandes cérémonies et pour des circonstances tout-àfait exceptionnelles, la première à Parme, la seconde à Plaisance et la troisième à Bjrgotaro. C'était, à proprement parler, comme une giuUe nationale à cheval, se montant et s'équipant à .ses frais ; effectif, 55 hommes ; — les hallebardiers royaux, effectif, 1 00 hommes : ceux-ci étaient spécialement destinés à la garde du palais, à l'intérieur et à Textérieur ; l'uniforme était élégant, le pantalon rouge, la tunique bleue à larges brandebourgs blancs, le casque prussien surmonté d'un panache en crin blanc, et pour arme, la hallebarde. Les hommes étaient choisis avec soin ; les officiers tous grands seigneurs, aimables et distinorués ; — la gendarmerie à quatre compagnies, ensemble 419 hommes. Voici pour les corps d'élite.

Les troui-Ci de ligne se composaient de deux batail-

Ions à six compagnies chaque, dont Teffectif était pour chacun de 1313 hommes, soit en tout 2,626 hommes, plus 50 musiciens ; uniforme : la tunique et le pantalon bleu de Roi à passe-poils rouges, les buflleteries noires, jet le casque prussien décoré d'une plaque aux armes de Bourbon ; — une division de chasseurs, 492 hommes ; — une compagnie de sédentaires, 138 hommes, et enfin 2,000 hommes de réserve, mobilisables seulement en temps de guerre.

La fabrication de la poudre à canon occupait onze hommes en temps de guerre. Les ouvriers d'habillement et d'administration étaient au nombre de 36, les pompiers communaux au nombre de 79 ; enfin l'école militaire comptait 68 pensionnaires. Si l'on ajoutait à cela, comme figurant réellement sur le tableau des forces militaires, les 34 employés du ministère de la guerre, l'état-^major général et celui des places, on obtenait les chiffres suivants ; pied de guerre 6,139 hommes et 338 chevaux; pied de paix 4,138 hommes et 247 chevaux. Ce qu'il faut remarquer surtout, et ce qui se passe de tout commentaire, c'est que le chiffre des chevaux se subdivisait de cette manière : en temps de guerre, chevaux d'officiers 145, chevaux de troupe, 193 ; en temps de paix, chevaux d'officiers 100, chevaux de troupe 147. Il en résultait donc cette conclusion inattendue, que la cavalerie du duché de Parme comptait presqu 'autant d'officiers que de soldats. Cela tenait sans doute k ce qu'il faut bien contenter tout le monde.

On voit que j'étais devenu aussi savant que l'inspecteur-général commandeur Crotti, et, si j'avais au «on uniforme, j'aurais pu certainement occuper sa place.

L'uniforme, ah ! c'était une chose que les Parmesans

aimaient fort, à tel point que quiconque était décoré de l'un des deux ordres de chevalerie que possédait le duché, ne se laisait pas faute, à la Cour et dans les cérémonies, d'i se montrer revêtu de Tuniforme attaché à chacun des deux ordres : pour l'ordre de Saint-Louis la tunique bleu de France à collet et parements rouges, le pantalon de même nuance, à passe-poils rouges ; Tépée à poignée dorée, des épaulettes à graines d'épinard en or, et le casque prussien avec plaque aux armes de Bourbon. Pour Tordre Constantinien, le costume était pareil, sauf que la nuance était d'un bleu beaucoup plus pâle. Ce costume essentiellement militaire, et très coquet, était la plupart du temps singulièrement porté ; il me souvient notamment d'un vieux savant à lunettes et à longue crinière blanche, qui me causa d'ineffables moments d'hilarité.

Le plus estimé des deux ordres était l'ordre de Saint- Louis, fondé par le duc Charles III. Les insignes consis talent en une croix grecque formée par quatre fleurs de lys en émail blanc, réunies par leur base ; au centre, TefTigie de Saint-Louis pareille à celle de la croix de Saint-Louis française, entourée de la légende Deus et Dies] au revers, un écu d'azur à trois fleurs de lys d'or; le ruban était bleu de France, bordé de deux larges liserés jaune d'or. L'Ordre, qui était administré par un grand-chancelier, un secrétaire et un archiviste, était partagé en cinq classes, grand-croix, commandeur avec la plaque, chevalier de 1" classe, de 2* classe, et décoré de la croix de 3® classe. Celle-ci se distinguait des autres parce que la croix n'était pas surmontée de la couronne royale, en or pour la i" classe, en argent pour la 2' classe. Le chapitre P' des statuts s'exprimait en ces termes : « Le mérite personnel est le principal

titre à Tadmission dans TOrdre : et comme le vrai mérite a la modestie de ne pas se produire, la décoration ne se demande pas. » Ceci vaut tout un poème. Mais, comme on ne la donnait pas moins, les intéressés y trouvaient toujours leur compte.

Le second ordre portait le nom d'Ordre Qonstantinien. Françoise Farncse, duc de Parme, avait, acheté la grandemaicrise au prétendu dernier rejeton des Comnène. Lorsque la maison royale d'Espagne hérita des Farnèse, elle s'empressa de s'attribuer la grande-maîtrise de l'ordre Constantinien qui, depuis loi^s, fut conféré concurremment par les rois de Naples et les ducs de Parme. Le Lijou était une croix rouge ileurdelysée, la croix du Labarum, chargée du monogramme du Christ en or ; elle était surmontée d une couronne d'or, et à la branche inférieure pendait un Saint-Geoî^ges à cheval également en or ; le ruban était bleu de ciel.

L'une et l'autre décoration n'étaient distribuées qu'avec une louable parcimonie. La Duchesse Régente avait apporté à Parme, sur ce sujet, des idées bien différentes de celles qui ont cours en Italie où le ruban se mesure à l'aune. Elle considérait notamment sa décoration de Saint-Louis comme une sœur de la croix de •Saint-Louis française, ne le prodiguait pas, et lui conservait ainsi un prestige supérieur à la plupart des ordres européens.

Ce ne fut pas, bien entendu, au cours de ce premier diner que je m'instruisis de toutes ces choses, mais pendant la durée de mon premier séjour à Parme. D'ailleurs, Texcellente musique de la brigade d'infanterie, qui jouait dans un salon voisin et qui jouait avec une rare perfection, ne me laissait prêter qu'une oreille aux complaisants récits de mes voisins. .

là

Chaque jour c'était de nouvelles fêtes à la Cour ; le lendemain, un très beau concert ; le surlendemain, un bal à la suite duquel MM. de Charette et de Chevigné nous laissèrent pour aller reprendre leur service à Modène, qu'ils devaient définitivement quitter lors de la déclaration de guerre de la France à TAutriche, en 1859. Je m:î souviens, à ce propos, que, quittant aussi r Autriche à la même époque, je voyageais dans un train militaire qui conduisait à la frontière Piémontaise de lartillerie et de l'infanterie. Dans le même compartiment que moi se trouvaient sept officiers autrichiens, bien élev»^s et distingués comme ils le sont tous. Sachant que j'étais français, il n'est sorte de prévenances dont ils ne me comblèrent, et quand je les quittai pour mettre le pied dans les Etats du Roi de Sardaigne, ils me dirent que, quelque fut le résultat de la lutte qui allait s'engager, c'était un grand honneur peureux que de se mesurer avec notre incomparable armée. Des officiers prussiens m'auraient insulté.

Le mardi-gras nous eûmes une folle journée. Le programme comprenait corso dans l'après-midi et dîner au palais, suivi d'un bal masqué et public au théâtre de la Cour.

De même que chaque marquis voulait, dit-on, jadis avoir des pages, chaque ville, en Italie, voulait avoir son carnaval. La fête avait un double caractère; elle était officielle et populaire. En France Tun tuerait Tautre, et l'officiel n'aurait pas beau jeu devant le populaire. Ici tout s'accommodait ensemble, étant donnée la plus complète égalité non seulement sous le masque, mais même sous le déguisement. Les jeunes officiers des hallebardiers, qui auraient mérité d'être mis au rang des bienheureux, car ils se contentaient de peu, m'avaient affir-

mé que je verrais quelque chose d'étonnant, que Ton ne voit pas à Paris, et qu'il fallait m'installer à une fenêtre de mon hôtel, après avoir fait provision d'une ample quantité de farine. A l'heure dite, j'étais à mon poste et pourvu de mes munitions.

Pour cette fois, du moins, la ville avait secoue la torpeur qui l'accablait. La rue Saint-Michel regorgeait de promeneurs et de masques qui, avec la faconde italienne, s'attaquaient aux spectateurs garnissant les maisons jusqu'aux toits. A trois heures précises, la gendarmerie fît refluer la foule sur les trottoirs ; les voitures de la Cour s'avançaient. Dans la première, une calèche découverte attelée de six chevaux, étaient la Duchesse- Régente, le duc Robert, le comte de Bardi et l'inspecteurgénéral commandeur Crotti, en grand uniforme. Le jeune souverain, pâle et mélancolique, le paraissait encore davantage sous le costume de Pierrot dont il était revêtu. Quant au comte de Bardi, qui semblait avoir oublié ses ambitions pour Tâge mur, il éclatait de joie et de santé sous les habits de Polichinelle. Son exubérante gaieté, que sa mère n'essayait pas de tempérer, rompit la glace, car la présence du cortège avait jeté quelque froid ; de toutes parts s'éleva un concert d'acclamations, de rires et de plaisanteries qui se croisaient comme un feu d'artifice, et les dragées de plâtre et les poignées de farine se mirent à voler de toutes parts. Bombardé par des dragées de plâtre parties de la voiture ducale, je répondis avec ma farine, et j*eus la satisfaction d'en vider un plein sac qui transforma immédiatement en meunier le général en chef de l'armée parmesane.

Les voitures de la Cour, entraînant à leur suite tout ce que la ville comptait de véhicules, parcoururent

deux fois, dans toute sa longueur, la large artère qui coupe Parme en deux parties égales, commençant à la porte Santa-Croce pour finir à la porte San-Michele. La farine obscurcissait Tair, on en mangeait littéra» lement; ma chambre et tout ce qu'elle contenait en étaient recouverts à tel point que j'eus toutes les peines du monde à me mettre dans un état présentable pour me rendre au diner de gala.

C'était ainsi que l'on comprenait le carnaval à Parme. S'imagine-t-on, en semblable circonstance, l'héritier du trône de France, parcourant les boulevards entre les deux bosses de Polichinelle? En Italie, les souverains avaient donc une bien grande confiance dans la puissance de leur majesté et du respect qui s'y attache. Chez nous, où l'on ne respecte rien, on ne manquerait pas de crier au scandale ; mais l'Italien est ainsi fait, et il sait mieux que personne baiser respectueusement la main dans laquelle il vient de manger librement tout à l'heure.

Mais je n'étais pas au terme de mes surprises, et le bal masqué du soir m'en réservait de nouvelles.

Le théâtre de Parme jouissait d'une réputation méritée et avait toujours été considéré comme une excellente école pour les chanteurs et pour les musiciens. Le duc Charles III, qui y donnait tous ses soins, avait réussi à placer cette petite scène au premier rang de celles d'Ita» lie. Comme le théâtre faisait relâche en ce moment, je ne pus juger du mérite des chanteurs, mais j'entendis l'orchestre que je trouvai au moins égal à celui de notre Opéra. Ce fut lui, en effet, qui joua pendant toute la durée du bal, parce que la Duchesse-Régente honorait cette fête de sa présence.

La salle était grande et décorée avec goût et richesse.

Quand fj pénétrai, à neuf heures, le bal était dans tout son éclat. Beaucoup de costumes pour les hommes et plus de dominos que de costumes pour les femmes. A un moment donné, la Duchesse quitta Tavant-scène où elle se tenait entourée de ses dames d'honneur et où elle m'avait fait l'honneur de me donner l'hospitalité, et vînt se mêler à la foule. Il aurait fallu une foi robuste pour ne pas la reconnaître sous le domino qui, s'il voilait ses traits, ne parvenait pas à dissimuler l'ampleur excessive de sa taille. Mais les officiers, les citadins et la partie masculine, très mêlée de l'assistance, se seraient bien gardés de commettre un semblable crime de lèse« étiquette. ,

Quand on ne veut pas être reconnu, on ne doit pas l'être ; telle était la loi, et l'on poussait si loin le scrupule que tout homme était tenu pour être parfaitement masqué et déguisé pourvu qu'il attachât à son chapeau, en guise de cocarde, un petit masqué de carton de la grandeur d'une pièce de 2 francs. Cette bienheureuse petite figure conférait les droits les plus étendus, celui notamment de rester couvert devant les Princes, et Ton pouvait se permettre toutes les excentricités imaginables ^ comme si l'on eut été protégé par l'impénétrable incognito d'un masque.

n ne faut pas oublier que le bal était public et que tes mêmes dominos cachaient des femmes de toutes les conditions. Un curieux détail, en passant. Les femmes d'une vertu moyenne, voire même celles qui n'en ont pas, cçUes enfin que nous appelons des femmes du demUmonde^ étaient connues à Parme sous le nom de femm.es du monde, donne del mondo ; on voulait dire, sans doute, par là, qu'elles étaient femmes de tout le monde. C'est en cela que les Parmesans étaient plus lo

giques que nous. Les officiers et les dignitaires de la Cour, qui les reconnaissaient sous leurs déguisements» ne se faisaient pas scrupule de les entraîner dans la même valse que leurs sœurs ou leurs femmes. Cette aimable liberté, qui côtoyait la licence, m'avait d'abord stupéfié; puis je finis par en prendre mon parti, et il ne m'en coûte nullement d'avouer que je fis comme les autres.

A minuit, la Duchesse quitta le bal. L'heure des soupers avait sonné, et la même horloge marquait pour moi celle d'un repos que j'avais bien gagné.

Le lendemain, nous eûmes une messe militaire dans la chapelle de la citadelle, suivie d'une grande revue de la garnison, en l'honneur de M. le comte de Chambord. Nos paletots et nos chapeaux à haute forme faisaient un étrange effet dans l'état-major de la Duchesse qui parcourait les rangs, parlant à ceux qu'elle connaissait, distribuant l'éloge et le blâme, tout comme aurait pu faire un véritable général d'armée. Deux officiers furent décorés des mains de la Régente.

Je dois dire à ce propos que M. le comte de Chambord, qui ne pouvait suivre les traditions des Princes en visite chez d'autres souverains, remplaçait la décoration de rigueur par un modeste bijou d'un modèle uniforme ; c'était une épingle de cravate formée par un écusson en émail bleu de France sur lequel était dessinée en petits diamants la lettre H surmontée de la couronne royale. Ceux qui en étaient gratifiés s'en montraient aussi fiers que s'il se fut agi de la décoration la plus recherchée, tant il est vrai que la valeur du présent consiste surtout dans son origine et dans la grâce avec laquelle il est offert.

Les troupes défilèrent devant leur souveraine en l'ac-

clamant chaleureusement. On me dit que les soldats sa* ' valent gré à la Duchesse de la sollicitude qu'elle témoignait pour leur bien-être, et aussi d'avoir récemment soustrait le duché à Toccupation autrichienne. A ce sujet, j'écrivais alors la phrase suivante : « Les Parmesans seront désormais gardés et défendus par leurs compatriotes. Je n'ose pas affirmer qu'en cas de guerre ou de révolution, le secours de ces baïonnettes intelligentes, mais peu nombreuses, serait bien efficace; mais enfin le fouet que Ton reçoit d'un père parait moins cuisant que si on le recevait de la main d'un étranger. »

Ce fouet, les Parmesans l'ont reçu de la main de l'un et de l'autre, et leur noire ingratitude pour une administration paternelle méritait bien cette double fustigation. Je suis convaincu que s'ils voulaient être sin-» cères, la plupart d'entre eux regretteraient le temps heureux où ils étaient les tranquilles sujets de la Du* chesse-Régente.

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