CHAPITRE IX
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Les fonctions que j'ai remplies auprès de M. le comte de Chambord depuis 1858 jusqu'en 1870 m'avaient toujours empêché, tout naturellement, d'aller aux Tuileries ou dans le monde impérial, malgré les invitations très pressantes et parfois réitérées que m'adressaient des personnages officiels, avec lesquels j'entretenais des relations suivies.
Je n'avais donc jamais vu l'empereur Napoléon III que de loin, quand il était au théâtre, quand il passait une revue ou quand il suivait l'avenue des Champs- Elysées, se rendant au bois de Boulogne ou en revenant. Avant de dire comment j'eus l'occasion de rapprocher et comment je fus reçu par lui, que l'on me permette de réunir quelques souvenirs sur l'Empereur, sur l'Empire et les hommes de l'Empire.
Ces souvenirs remontent, très nets et très précis, aux journées du coup d'Etat, quand le Prince-Président apprit à la France comment on se débarrasse d'un
groupe de parlementaires brouillons, gênants et envahissants. Que de fois, depuis quelques années surtout, ne me le suis-je pas rappelé, en regrettant amèrement que nous n'ayions pas un autre Louis Napoléon pour en finir d'un seul coup avec ceux qui déshonorent et le pays et le régime parlementaire, dont ils prétendent être la représentation fidèle et correcte.
Ce fut en s'éveillant que Paris apprit le coup d'Etat. Sur la rive gauche, que j'habitais alors, non loin de rObservatoire, on peut se considérer plutôt comme dans la banlieue de Paris qu'à Paris même. Je suivais alors comme externe les classes du collège Henri IV, et, comme d'ordinaire, j'avais fait mon entrée à huit heures précises dans les vastes cours du vieux collège, dominées par la tour Carlovingienne qui était son orgueil. Insouciants de tout ce qui pouvait se dire ou se faire dans Paris, nous attendions l'arrivée du professeur, qui parut enfin en simple paletot, sans avoir revêtu la robe noire et le rabat blanc, insignes de ses fonctions. Au lieu de commencer son cours, il nous apprit avec agitation les événements qui s'étaient accomplis pendant la nuit, et nous engagea à regagner par le plus court chemin nos domiciles respectifs.
Je n'ai pas besoin de dire avec quel enthousiasme nous profitâmes de la permission. Les externes appartenant à des pensions furent réunis à la hâte par leurs maîtres d'études, comme des moutons sont rassemblés par le chien du berger à l'approche de l'orage, et ils disparurent à tire d'ailes; les externes libres, dont je faisais partie, reprirent au pas de course le chemin de la maison paternelle, dans laquelle je trouvai, pour ma part, mon père fort ému et se disposant, par masure de précaution, à venir me cliercher lui-même.
L attitude de nos quartiers n'avait pas changé, mais il en était tout autrement lorsque, après déjeuner, mou père voulut traverser la Seine pour aller aux nouvelles. Malgré les terreurs de ma mère, il consentit à m'einmener, et nous nous, acheminâmes vers la rueTaitbout, où étaient les bureaux de VOpinion publique, dans laquelle, comme je l'ai dit ailleurs, mon père faisait lu critique littéraire. L'étrange aspect des rues que nous suivions me frappa et me fît peur, je Tavoue.
De nombreux groupes étaient formés sur les chaussées que ne sillonnaient plus aucunes voitures ; on y (commentait avec animation et avec colère les événements du coup d'Etat, que de nouveaux survenants oml^ellissaient de détails inédits.
On ne voyait pas de sergents de ville qui, en temps ordinaire, auraient dispersé ces groupes et invité les iîauseurs à circuler; mais cette absence n'avait rien de rassurant, car il se disait que ce corps d'élite était massé à la I^réfecture de la Seine et sur quelques autres points, prêt à se porter où il serait nécessaire de donner un bon coup de collier. Pas de soldats, non plus. On savait, on se doutait bien qu'ils devaient être consignés dans les cas(>rnes, dont on n'avait pas fait, comme depuis, des forteresses imprenables, et que. sac au dos et bien munis de cartouches, ils s'apprêtaient à apprendre une fois de plus aux Parisiens, en cas de besoin, que contre la force il n'y a pas de résistance, 4 lu moins pas de résistance sensée ou logique.
En revanche, on remarquait partout de ces sinistres visages qui ne se montrent qu'à la veille des soulèvements populaires, et qui, dans l'intervalle, disparaissent comme si la terre les avait engloutis. Tous, même <'^ux-fi. semblaient pris au dépourvu par des faits que
quelques hommes politiques prévoyaient bien pour un avenir un peu moins rapproché, mais contre lesquels la Chambre, dans son infatuation, contribuait puissamment à rassurer le public. Elle se croyait maîtresse de la situation, alors qu'elle était déjà jugée, condamnée et pour ainsi dire exécutée. Le prince Louis-Napoléon avait, on peut Je dire, admirablement organisé la partie dont la couronne impériale était l'enjeu. Il avait rencontré autour de lui ce qui fait essentiellement défaut à notre époque, c'est-à-dire des caractères, des oseurs, des disciplinés, et parmi tant de gens à qui il avait bien fallu révéler le secret, il ne s'était pas trouvé, non seulement un traître, mais un indiscret.
La soudaineté — pour eux — du coup d'Etat et la vigueur avec laquelle cette opération avait été menée, donnaient à réfléchir à ces remueurs de pavés. D'ailleurs, la leçon qu'ils avaient reçue aux journées de juin devait être encore profondément gravée dans leur mémoire.
Sur les boulevards, il y avait encore bien plus de mouvement que partout ailleurs; les Parisiens, qui ont duhanneton dans le tempérament, ne se réfusant jamais l'innocente satisfaction d'aller manifester là où les manifestations sont exposées aux répressions les plus faciles. Mais le public n'était pas le même, et l'élément journaliste tranchait vivement par l'exubérance de son animation sur la masse calme et simplement curieuse des bons bourgeois. Je crois vraiment que tout ce monde de lettres s'imaginait que le Prince-Président n'avait si bien sauté que pour mieux reculer, et que l'influence de la presse donnerait à réfléchir à celui qui allait la si solidement museler.
Nous retrouvâmes auprès de Tortoni toute la rédac-
tion de VOpinion publique^ délibérant en plein boulevard, — il faisait d'ailleurs un temps superbe, — car elle avait la vague intuition que Tair de son bureau de rédaction pourrait lui être particulièrement malsain. Pour s'assurer de la chose, quelqu'un proposa de m'envoyer en éclaireur vers la maison où les bureaux du journal étaient installés et qui était à quelques pas, dans la rue Taitbout. Mon père y ayant consenti, on me donna mes instructions, et je m'en fus d'un pied léger, et pas peu fier, je vous prie de le croire, de la mission de confiance dont j'étais investi. Arrivé sous la porte coclière, je gravis l'escalier jusqu'au dernier étage, et, après avoir sonné à une porte, demandé si M. de Circourt était chez lui, et reçu la réponse qu'on ne connaissait personne de ce nom, je revins déclarer aux rédacteurs de VOpinion publique que trois hommes habillés en bourgeois, porteurs de bons gourdins et d'assez mauvaises mines, stationnaient dans l'escalier, à la porte des bureaux, et qu'ils m'avaient dévisagé de la tête aux pieds. Mais comme j'avais Tair de ce que j'étais, d'un simple écolier, ils m'avaient laissé passer sans se douter que j'allais les priver d'une proie sur laquelle ils comptaient.
Nous regagnâmes ensuite paisiblement notre lointain quartier, du haut duquel, dans la nuit qui suivit, nous entendîmes très distinctement le crépitement de la fusillade et tous les bruits d'une lutte qui ne fut pas bien meurtrière et servit seulement à donner à l'acte du Prince-Président un semblant de légalité qui lui faisait complètement défaut.
En rentrant chez lui, le premier mot de mon père avait été : « L'Empire est fait ! » Deux ou trois jours après, ce mot fut répété à notre table par quelqu'un qui
en savait assez long pour pouvoir le prononcer avec autorité et parfaite compétence. Celui-ci était Tabbé Coquereau, alors chanoine du chapitre de Saint-Denis, prédicateur d'un grand talent et qui fût devenu un orateur célèbre s'il n'avait été doué d'une dose de paresse que lui aurait enviée la couleuvre la plus endormie.
L'abbé Coquereau fut une des ligures curieuses du second Empire, et je m'attarderai plus volontiers à en parler que de l'histoire des événements que je n'ai pas le moins du monde l'intention de retracer. Ce n'est pas de l'Empire, mais de quelques hommes de l'Empire que je veux donner un croquis.
Une amitié déjà ancienne unissait M. l'abbé Coquereau à mon père. Ils s'étaient connus à Abbeville, où l'abbé Coquereau venait d'autant plus volontiers prêcher des carêmes et des avents qu'il était devenu, dès son début, la coqueluche de « la Société », qui se l'arrachait, le comblant de dîners et de présents. L'abbé Coquereau n'avait pas de fortune, et la nécessité de vivre le contraignait alors à faire violence à sa nonchalance. Jamais les voûtes de l'église de Saint- Wlfran n'avaient retenti d'accents aussi éloquents; aussi y avait-il foule autour de la chaire dans laquelle le jeune prédicateur faisait si bonne figure avec son costume de chanoine de Saint-Denis, sur lequel brillaient la décoration du chapitre, véritable croix de commandeur au ruban violet, et la croix d'ofïîcier de la Légion d'honneur. Ce qui faisait dire à Tévêque d'Amiens d'alors, très connu pour ses boutades : « Voyez-vous ce blanc-bec, qui, avec toutes ses croix, vient nous parler de l'humilité chrétienne! » C'était le même prélat qui, invité un jour à faire quelques représentations amicales à un curé.
lequel désolait ses ouailles par la dimension de ses sermons, n'avait rien trouvé de mieux à lui dire que ces mots : « Quand vous montez en chaire, mon cher curé, rappelez-vous toujours ceci : un quart d'heure on vous écoute, une demi-heure on vous supporte, trois quarts d'heure vous ennuyez. »
L'abbé Coquereau dépassait les trois quarts d'heure, mais il n'était insupportable à personne. On ne se lassait pas d'écouter ce langage imagé et grandiose, assaisonné de gestes et d'une diction que les plus grands artistes lui eussent enviés. Je crois d'ailleurs que si l'abbé n'avait pas fait bonne mesure, il aurait singulièrement démérité dans l'estime du public abbevillois. Dans ma bonne petite ville, les prédicateurs que la fabrique de la paroisse faisait venir et payait, étaient tenus d'en donner pour l'argent qu'ils recevaient. Les longs sermons étaient fort goûtés ; et si l'on était content, avant le départ du prédicateur, à la somme convenue on ajoutait un présent d'argenterie. Tel fut constamment le cas pour Tabbé Coquereau, dont les séjours à Abbeville contribuèrent à « monter le ménage ».
Il fallait, en vérité, que le talent de Tabbé Coquereau fût bien puissant et bien supérieur à tout ce que Ton avait entendu jusqu'à lui, pour effacer la tache originelle à laquelle il devait sa notoriété qui lui avait mis \e pied à l'étrier. « La Société » (j'ai expliqué ailleurs ce que c'était) faisait la pluie et le beau temps aussi bien pour les prédicateurs que pour le reste. Or, « la Société A était légitimiste; elle ne pouvait être autre chose, et il s'en fallait de beaucoup que l'abbé Coquereau le fût. Distingué à Saint-Roch, où il prêchait, par la reine Marie-Amélie, il était devenu promptement un
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t'ainilier des Tuileries. Nommé aumônier dans la marine, à ce temps où il était d'usage de mettre un prêtre à bord de chaque bâtiment de guerre, il était allé avec le prince de Joinville chercher à Sainte-Hélène les cen* dres de Napoléon P**, et avait publié la relation de cette expédition, la seule chose, par parenthèse, qu'il eût jamais écrite... sans compter ses sermons, bien entendu. Traité par les princes d'Orléans comme un camarade, Fabbé Coquereau ne pouvait être autre chose qu'orléaniste, et « la Société » abbevilloise n'aurait pas compris qu'il en fût autrement. Cela ne l'empêchait pas de combler de prévenances son prédicateur favori, qui, pour im peu, eût été obligé de se dédoubler afin d'assister à tous les dîners qu'on lui offrait. Il était de bon ton d'avoir à sa table, au moins une fois, l'abbé Coquereau, et celui-ci, avec son esprit très mordant, devait emporter à Paris des trésors d'anecdotes grotesques destinées à faire les délices d'un public moins primitif et moins antédiluvien.
Un jour, mais après quelques années seulement, cet engouement diminua sensiblement, car on finit par s'apercevoir que les sermons que l'on entendait avaient entre eux un certain air de famille ; c'étaient de vieux amis que l'on retrouvait après une absence d'un an ou deux; en un mot, c'étaient toujours les mêmes que l'abbé servait à ses auditeurs, en comptant un peu trop sur une mémoire moins exercée que la sienne. Quand Tabbé Coquereau s'en aperçut, il cessa de venir à Abbeville. Ceci coïncidait à peu près avec le coup d'Etat.
En allant se fixer à Paris, mon père y avait retrouvé celui dont il avait été si souvent l'hôte, et leurs relations s'étaient encore plus étroitement resserrées, quoique en
politique un abinie les séparât. Il ne se passait guère de semaine sans que l'abbé Coquereau vînt s'asseoir à notre table, et c'était fête pour moi, car il savait tout, racontait à merveille, et j'écoutais de mes deux oreilles le récit très attachant de tout ce qu'il avait recueilli dans le monde, où il était fort recherché. L'abbé Coquereau dînait en ville chaque jour de Tannée, et il conserva cette habitude, que d'aucuns auraient trouvée terriblement fastidieuse, jusqu'aux derniers moments de sa vie.
L'abbé Coquereau était donc mieux placé que bien d'autres pour savoir si réellement l'Empire était fait. A ce moment déjà, il était devenu le commensal assidu de la princesse Mathilde, laquelle, étant sur le point de devenir Altesse impériale, savait à quoi s'en tenir sur les projets de son cousin, qui lui avait toujours témoigné autant d'affection que de confiance. Ce n'était pas sans but que l'abbé, qui avait du flair, s'était fait admettre chez la princesse et ménagé ainsi une très puissante protection auprès du trône qui allait être réédifîé. A peine, en effet, l'Empire fut-il fait, que, par la grâce de la princesse Mathilde, l'abbé Coquereau devint successivement aumônier en chef de la Flotte, commandeur, puis grand officier de la Légion d'honneur et grandcroix de plusieurs ordres. Napoléon III ne Taimait pourtant pas, et il lui reprochait, je crois, ses allures, qui se rapprochaient plutôt de celles des marins que de celles de l'ecclésiastique, dont il ne portait le costume que dans les cérémonies officielles, étant revêtu, le reste du temps, d'un vêtement à lui sous lequel on n'aurait jamais pu reconnaître sa qualité de prêtre. A la Cour de Rome, où on le tenait pour un peu plus que gallican, il n'étai^ pas en odeur de sainteté, et il n'en put avoir autre
chose que le titre de protoiiotaire apostolique, qui lui donnait le droit d'agrémenter sa soutane d'ornements violets et de se faire donner du « Monseigneur ». Mais jamais il ne put obtenir la croix de commandeur de ÎSaint-Grégoire-le-Grand, et elle lui fut itérativement refusée. Il se vengea, je dois le dire, noblement de ce refus en la faisant accorder à d'autres qui en avaient envie et dont quelques-uns*^ la méritaient réellenienl.
Cette volte-face et la désinvolture avec laquelle l'abbé Coquereau avait abandonné les princes d'Orléans, ses premiers protecteurs, ses amis, lui aliéna bien des sympathies et lui fît fermer quelques portes. Mais, en changeant d'opinions, il changeait de monde^ et s'il en conçut quelque amertume, il n'en laissa rien paraître.
C'est à l'intervention de l'aumônier en chef de la Flotte que je dus d'être mis en relations avec le comte de Nieuwerkerke, créé surintendant des Beaux-Arts dès le début dé l'Empire et plus tard fait sénateur, ce qui représentait un double traitement d'environ soixante mille francs.
Une des figures les plus sympathiques du second Empire, celle-ci, et dont il était facile de graver l'image dans son souvenir. Qui ne se rappelle cette stature de géant surmontée d'une belle et souriante figure entourée d'une longue barbe blonde, couronnée de longs cheveux rejetés en arrière découvrant un front large et élevé et éclairée par des yeux bleus au regard profond et caressant? Avec toutes les allures d'un grand seigneur, qu'il était en réalité, car il appartenat à une excellents lamille hollandaise, le comte de Nieuwerkerke était en même temps un artiste dans toute la force
du terme et dans la meilleure acception du mot. Il était un sculpteur de talent, et sa belle statue de Guillaume le Taciturne, œuvre magistrale, Tavait mis hors de pair avant que la protection de la princesse Mathilde le lançât dans les honneurs administratifs et politiques.
Chose étrange : le monde des gens de lettres et des artistes avait accueilli avec sympathie et applaudissements rélévation de M. de Nieuwerkerke à cette pre«mière magistrature des Beaux-Arts, et aucune note jalouse ou discordante n'était venue troubler le concert des louanges. Il faut dire qu'à un goût très fin et très éclairé, qui rendait en matière d'art sa compétence indiscutable, M. de Nieuwerkerke joignait beaucoup d esprit, de finesse, un sincère désir d'obliger et la ferme volonté de ne pas faire de mécontents. On ne trouvait pas chez lui cette morgue qui est la plaie, en France» de l'administration et des hommes en place. Pour arriver jusqu'à son cabinet, il ne fallait pas passer par des antichambres peuplées de garçons de bureau grincheux ou bourrus, ou par des bureaux garnis d'employés insolents, ainsi que cela se voit et se pratique dans tous les ministères, d'où, entré en humble solliciteur, on se hâte de sortir pour éviter de céder à la tentation d'appliquer sa botte au bas du dos de quelqu'un.
Quand on voulait voir M. de Nieuwerkerke, on le trouvait dans le superbe appartement qu'il occupait au Louvre et où Ton accédait par la cour même du palais. A moins que quelqu'un ne fût déjà en conférence avec lui, on était introduit sur-le-champ dans la vaste salle où il avait installé son cabinet d'armes et dont il faisait les honneurs avec une satisfaction bien naturelle et avec une inépuisable bonne grâce. On admirait tout en causant, et le temps sécoulait rapidement sans
que M. de Nieuwerkerke voulût jamais le faire remarquer.
Lorsque l'abbé Coquereau me présenta au surintendant des Beaux-Arts, j'étais encore fort jeune, et toutes nos relations se bornaient, de ma part, à ne pas manquer une seule des soirées musicales d'hommes qu'il donnait chaque mercredi, pendant environ trois mois de l'hiver. Ce qui, à tout autre, aurait coûté des sommes folles, ne coûtait pas un sou à M. de Nieuwerkerke. Tous les artistes, chanteurs et instrumentistes de Paris, tous ceux de l'étranger qui venaient demander au public parisien la consécration d'une renommée déjà faite dans leur pays, se disputaient la faveur de passer par les salons de la surintendance, où il« étaient entendus et jugés par ceux qui étaient les plus capables de prévenir et de façonner l'opinion du public. Tous les écrivains, tous les artistes se pressaient à ces soirées, et les cent voix de la presse faisaient le lendemain, à ceux qui avaient été applaudis la veille, la plus profitable de toutes les réclames. Comme j'entendais d'excellente musique, comme je voyais défiler devant moi toutes les célébrités qui se partageaient l'attention de la France, je n'aurais pas manqué une seule de ces soirées pour un empire.
Un peu plus tard, nos relations se resserrèrent sous l'influence d'une passion commune, celle des armes anciennes. J'avais précédé M. de Nieuwerkerke dans la carrière, mais il ne tarda pas à m'y suivre et à m'y dépasser. Les belles choses affluaient chez lui; il achetait avec discernement et payait sans marchander. Puisque j'ai parlé de cela dans un autre chapitre de ces Souve^ nirs, je n'y reviendrai pas, sinon pour dire qu'en peu de temps la collection du Surintendant était devenue,
après celle de rEmperëur, la plus intéressante et la plus riche.
Quand eut pris le pouvoir le ministère qui conduisit l'Empire à sa perte et valut à la France la guerre et l'invasion, les nécessités politiques provoquèrent la création d'un ministère des Beaux-Arts en faveur de M. Maurice Richard, fort galant homme d'ailleurs, mais très dépaysé dans un milieu qui n'était pas le sien. M. de Nieuwerkerke dut lui céder la place et descendre d'un degré sur cette échelle des honneurs dont il occupait le sommet. Devenu simple directeur des Musées impériaux et, par conséquent, quoique sénateur, le subordonné du jeune député, l'ex-surintendant supporta avec beaucoup de dignité cette quasi-disgrâce, et, quittant le Louvre, il se retira comme un philosophe dans le petit hôtel qu'il s'était fait construire auprès du parc Monceaux. Là il était encore plus accessible qu'au Louvre, s'il est possible, et recevait avec une parfaite bonne grâce les visiteurs dans le grand hall du second étage, entièrement tapissé d'armes et d'armures. Son séjour dans ce confortable et artistique buen-retiro ne devait pas être de longue durée. Aussitôt après la chute de l'Empire, privé de tous ses titres officiels, M. de Nieuwerkerke vendit son hôtel à l'Américain Higgs, ses armes à sir Richard Wallace, et se retira sur les bords d'un des lacs les plus pittoresques de la Lombardie. C'est encore là qu'il réside au moment où j'écris ces lignes, ne faisant plus en France que des apparitions de plus en plus rares (1).
A propos du conte de Nieuwerkerke, il me revient en
(i) Le comte de Nieuwerkerke est mort depuis peu.
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mémoire une anecdote dont le héros fut M. Edmond About, et dont Tauthenticité me fut garantie par quelqu'un qui était en excellente position pour être bien informé. L'hôtel de la rue de Courcelles, où habitait la princesse Mathilde, était largement ouvert aux artistes, dont la Princesse, artiste elle-même, aimait à s'entourer. Sa table et ses salons leur étaient hospitaliers. Parmi les plus assidus figurait M. Edmond About, fraîchement rallié à l'Empire. M. About, malgré tout son esprit, ne brillait pas par la correction de son attitude et de son langage. Il sacrifiait tout au plaisir d'emporter le morceau et le prouva, dès le début de sa brillante carrière littéraire, quand il paya de la plus sanglante satyre la généreuse hospitalité que la Grèce lui avait accordée. Or, un soir, avant le dîner, M. Edmond About s'entretenait avec la Princesse, quand M. de Nieuwerkerke vint .se mêler à la conversation avec une familiarité qu'autorisaient ses relations d'intimité avec la maîtresse du logis. — «Fi ! le gros jaloux ! » — s'exclama M. About, comme s'il disait la chose du monde la plus naturelle. La Princesse saisit un cordon de sonnette, et désignant d'un geste tout impérial le futur académicien au valet de pied qui avait répondu à son appel : — « Otez le couvert de Monsieur, dit-elle ! » — M. About, honteux et confus, prit la porte et ne pardonna jamais à la Princesse l'insolence dont il s'était rendu coupable envers elle. Inutile d'ajouter que l'hôtel de la rue de Courcelles lui fut désormais rigoureusement fermé.
Le comte de Nieuwerkerke avait, lui aussi, je crois, vécu quelque peu dans l'intimité des princes d'Orléans sous le règne de Louis-Philippe, mais lui, du moins, ne leur avait jamais rien dû. Il faisait alors de l'art pour
vivre ; eu se rattachant à l'Empire, il ne trahissait pas la reconnaissance et ne reniait pas les bienfaits.
Avec ravènement du ministère Emile Ollivier, il me fut donné de voir de plus près ce monde officiel dont je n'avais rencontré quelques échantillons que dans les salons de la surintendance, terrain neutre. J'étais forcé, par une nécessité pénible, de m'y mêler, car il me fallait demander à T empire ce que les hommes de mon parti ne pouvaient me procurer. J'avais nettement et loyalement exposé à Vienne, en février 1870, ma situation à M. le comte de Chambord, en passant quelques jours auprès de lui, et en lui faisant des adieux que j'étais loin alors de croire éternels. Je le croyais d'autant moins qu'en 1875, au moment ou la Monarchie fut si près d*être rétablie, étant sous-préfet de Lunéville, j'avais été mandé au ministère de l'intérieur dont le duc de Broglie était alors titulaire, et que l'on m'y avait tenu ce langage : <c demain la Monarchie sera rétablie par un acte de la Chambre. Nous sommes sûrs d'une majorité de quinze à seize voix. Après-demain, par la force du fait accompli, cette majorité sera de cent voix. M. le comte de Chambord rentrera en France par Tarrondissement que vous administrez. » Suivaient les instructions sur ce que j'aurais à faire.
On pense si j'étais reparti joyeux à la pensée que je serais Tun des premiers à saluer, comme Roi, celui que j'avais si longtemps et si fidèlement servi dans l'exil. On sait ce qu'il advint. Aussi, en me rappelant depuis cette exclamation échappée, en me parlant, à M. Gaulthier de Rumilly, incorrigible député de l'opposition quand même: ^c la droite est ignoble ! », me suis-je souvent surpris à penser qu'il était du moins certaine partie de
la droite k laquelle ce qualificatif aurait pu fort bien s'appliquer.
En réponse à la confidence douloureuse que j étais forcé de lui faire, M. le comte de Chambord, voyant la profonde douleur qui m'agitait, m'avait pris les mains et répondu avec une émotion qu'il ne cherchait pas non plus à dissimuler :
— Puisqu'il n'en saurait être autrement, allez ; mais n'oubliez pas qu'il faut servir avant tout la France et servez-la aussi fidèlement que vous m'avez servi.
Puis il m'embrassa.
Quelques mois après, présenté à l'Empereur par le duc de Montebello, un vrai et parfait gentilhomme, quand je lui eus exposé ma requête tendant à être admis dans l'administration préfectorale. Napoléon III me répondit :
— Il est fâcheux que vous ne puissiez entrer dans l'armée comme vous l'auriez voulu, car la France va avoir besoin de tous ses enfants. Mais, demain, au conseil des ministres, j'insisterai pour que Ton vous donne un poste à la frontière, où vous pourrez servir votre pays non-seulement en administrateur, mais en soldat. Après la campagne, si la fortune de la guerre nous est favorable, je vous dédommagerai par une bonne préfecture.
Puis l'Empereur reprit :
— Vous serviez M. le comte de Chambord ?
— Oui, Sire, — répondis-je — et je suis allé lui demander l'autorisation de parler à l'Empereur comme je viens de le faire.
Le regard, ordinairement terne et voilé de Napoléon III, s'éclaira ; il me regarda dans les yeux et reprit :
-- Vous avez bien l'ait, Monsieur.
Alors il me serra la main.
Quarante-huit heures après. M. d'Auribeau. directeuv du personnel au ministère de 1 intérieur, me télégra-. phiait : « Mon cher sous-prcfet, venez donc déjeuner avec le ministre. » Quelques jours plus tard, l'Empereur quittait Saint-Cloud qu'il ne devait jamais revoir, el j'arrivai à mon poste, à Montboliard, pour y avoir la première douleur d'annoncer à mes administrés le désas- Ij'cde lleischoffen.
(Je que Napoléon 111 ignorait, c'est que ses ministres avaient voulu que je lui demandasse l'audience qui m'avait été si facilement accordée, malgré tous les soucis de Theure présente.
— Vous serez très bien accueilli, m'avait dit M. Chevandier de Valdrôme, ministre de l'intérieur ; vous connaissez la parole de TEvangile : « Il y a plus de joie au Ciel pour un pécheur...
l*our la nomination d'un simple sous-préfet, ce ministère, qui o^ait tout, avait besoin de sembler avoir la main forcée, et ma nomination avait besoin de paraître être discutée en conseil et accordée sur la demande de l'Empereur. C'est dans le même ordre d'idées que l'on avait cru devoir faire suivre, dans le Journal Officiel mon nom de ce qualificatif « avocat ».
Or, il faut que Ton sache que je n'étais pas même bachelier en droit. Sur l'observation que j'en fis eu riant à M. Chevandier de Valdrôme, à ce déjeuner dont je viens de parler, le ministre m'avait répondu en riant ainsi :
— Que voulez-vous ? c'est un prétexte à l'usage des députés qui nous épluchent d(i fort près.
Et pourtant il avait pm la préci^i|tion de faire aposr
2ft,
tiller ma demande par dix-sept députés, pas moins. Avec le ministère libéral, Tesclavage avait déjà commencé, et Dieu sait pourtant si, jusqu'au 4 septembre, l'opposition comptait, à la Chambre, les éléments nécessaires pour avoir la tète haute.
Singulier ministère, que celui-ci ! Son chef, M. Emile Ollivier, est trop connu pour que j'ai la prétention de rien apprendre d'inédit sur son compte, sauf peut-être ([ue, recevant ses invités au Ministère de la Justice, au mois de mai, je remarquai avec surprise qu'il avait endossé un habit en alpaga, avec lequel on aurait pu croire qu'il avait couché pendant quelques nuits, et qu'il affectait de tenir volontiers les pouces dans las entournures de son gilet, ce qui lui donnait Tair bien moins ministre que les solennels huissiers chargés d'introduire et d'annoncer les invités. M. de Morny, s'il eût encore été vivant, se serait voilé la face d'horreur. Ce qui me frappa non moins, mais à un degré tout différent, à cette soirée, ce fut d'entendre annoncer « Monsieur Guizot », et de voir l'ancien ministre, la tête droite et fîère, le cou emprisonné dans la cravate rouge supportant le bijou de la Toison-d'Or, la seule décoration qu'il eut mise, s'avancer d'un pas lent et ferme vers M. Emile Ollivier qui se précipitait, les mains, je pourrais dire les bras tendus. Tout le brouhaha des conversations avait cessé comme par enchantement ; l'entrée de M. Guizot dans un ministère de l'Empire aurait produit moins d'effet que si un obus était venu éclater au milieu des salons.
J'étais moins surpris que d'autres, car, quelques jours auparavant, j'avais assisté danslasalle des Pas-Perdus du Corps législatif à une scèïteéwieuse vraiment typique. J'avais vu M. Guizot et M; Emile Ollivier s'étrein-
dre et s'embrasser. M. (llaizot venait annoncer au ministre qu'il avait, Tinstant d'avant, été nommé membre de l'Académie française. L'ancien ministre du Roi Louis-Philippe avait mis son influence sur la docte assemblée au service du ministre de l'Empereur et enlevé cette élection pour laquelle l'Académie ne témoignait pas d'un bien grand enthousiasme.
L'aspect de cette illustre vieillard venant, pour ainsi dire, s'incliner devant le jeune homme que j'avais connu quelques années auparavant simple répétiteur de droit d'un de mes cousins, et dont la plus grande partie du talent consistait dans une ambition démesurée et une suffisance peu commune, m'avait causé, ainsi qu^à tous ceux qui en avait été témoins, la plus pénible impression. On soupçonnait un mystère, dont on ne tarda pas ix avoir l'explication .
M. ( ruizot fils, comme bien d'autres, avait éprouvé des revers de fortune, et pour payer le plus pressé de ses dettes, son père désirait se défaire d'un tableau d'un très grand prix. On lui avait suggéré que l'Impératrice seule pourrait l'acquérir. De là ce qui semblait à tous une inexplicable volte-face, et des humiliations qui n'étaient pas aussi gratuites qu'elles le paraissaient.
Je connaissais fort bien M. (Uiizot pour lui avoir été présenté par mon père en 1852, alors que M. Guizot faisait partout, et notamment dans la Revue contemporaine de mon père, de l'opposition à l'Empire. Qui m'eût dit alors qu'en 1870, le même homme politique contribuerait à ma nomination en qualité de sous-préfet de l'empire, en parlant de moi à M. Emile Ollivier qui allait au devant de son moindre désir.
A côté de M. Emile Ollivier, qui absorbait tout dans
sa iDcrsonnalité remuante et essentiellement méridionale, les autres ministres paraissaient être de simples comparses.
C'était de braves gens et voilà tout. M. Seeris. le ministre des finances, n'auiait jamais laissé deviner, sous son enveloppe modeste et son visage quelque peu effaré, les sérieuses capacités dont il fit preuve. M. Louvet, ministre du commerce, ancien banquier, si je ne me trompe, et homme fort considérable et très considéré dans son pays, était d'une honnête médiocrité. Plus accueillant que M. Segris et cent lois plus aimable que M. Emile Ollivier, il était sympathique à tous, mais il fallait, dans son salon, être bien certain qu'il était le ministre pour ne pas lui tourner involontairement le dos, et aller le chercher partout ailleurs.
Quant à M. Chevandier de Valdrome, caractère raido et peu sympathique, lui, il n'était r en moins que chéri de ses subordonnés qu'il traitait avec sévérité. Je crois qu'au moment des complications avec la Prusse, la nationalité de sa femme, qui était allemande, le gênait quelque peu ; toujours est-il que si je le trouvais, par hasard, gracieux à mon égard, j'en dois reporter tout riionneur et le mérite à ses collègues, surtout à M. Louvet, qui le pourchassait sans lelache et le bombardait de lettres officielles pour savoir si ma nomination était faite ou allait être faite.
Etant à Lunéville, plus lard, après la guerre, je omptai parmi mes simples administrés mon ancien ministre, qui axait failli pi.yer de sa vie, pendant la guerre, l'impopularité qui s'attachait à son nom. il vivait en misanthrope dai s son château do Cirey (Meurthe-et-Moselle), à la porte delà fabrique de glaces
dont il était Tmi des propriétaires, ce qui lui assurait de superbes l'evenus, et djaiiJt tjut son temps à la chasse au cerf et à Téquitation.
Des autres ministres ou hommes politiques de l'Empire je n'ai rien à dire, et peut-être trouvera-t-on, non fjans raison, que, pour en parler si peu, j'aurais mieux tait do me taire.