SOUVENIRS DES CHASSES DE M. LE COMTE DE CHAMBORD
Comme tous les princes de Bourbon, M. le comte de Chambord aimait passionnément la chasse, cette image de la guerre.
Aujourd'hui, pour conserver en France le goût de ce culte, on dirait volontiers, pour employer une expression vulgaire, qu'il faut avoir tué père et mère.
J'ai entendu maintes fois de déterminés chasseurs avouer que, s'ils étaient contraints de se livrer à ce passe-temps sous l'influence d'une autre volonté que la leur, ils regarderaient cette extrémité comme l'équivalent d'une condamnation aux travaux forcés à temps.
C'est, en effet, moins agréable qu'on ne le suppose de chasser par monts et par vaux, à la suite d'un chien qui tire piteusement la langue, sans avoir l'occasion que deux ou trois fois psir jour — et encore — de faire parler la poudre, comme disent les Arabes.
Ce n'est pas réjouissant de rentrer le soir, courbaturév
rapportant dans le vaste filet de son carnier, où ils dansent aussi à Taise que quelques grains de plomb dans une bouteille, une ou deux cailles et un malheureux perdreau.
Cela, c'est le maigre salaire du premier jour. Le lendemain, on a une pièce; le surlendemain et les jours suivants, on n'a plus rien du tout. Ce qui donne absolument un démenti au proverbe qui prétend que les jours se suivent et ne se ressemblent pas.
Pour atteindre à ce résultat, on a dépensé vingt-huit francs de permis de chasse, quinze à vingt francs de cartouches, le traditionnel pourboire à tous les gardeschampêtres, plus heureux à chasser le chasseur que celui-ci à chasser le gibier ; c'est cher pour se fatiguer inutilement.
A rétranger, le gibier a conservé la bonne tradition de n'être pas un mythe. Le pays, notamment, que M. le comte de Chambord avait choisi pour y passer les longues et douloureuses années de Texil, rAutriche, abonde
en gibier de toute sorte. On y rencontre de tout à foison, depuis le cerf et le daim jusqu'à l'humble caille, en passant par toutes les variétés de volatiles et de quadrupèdes connus et décrits dans les manuels de l'art cynégétique.
On y trouverait facilement l'occasion d'user un canon de fusil, jusqu'à le réduire àTépaisseur d'une feuille de papier, comme j'en ai vu l'étonnant exemple chez un chasseur qui, il y a vingt ans, était célèbre entre les célèbres chasseurs du département de l'Oise.
Quand on a la chance de traverser la Bohême à l'époque d'une des grandes chasses de l'Empereur ou de quelques-uns des plus riches propriétaires du pays, à toutes les gares de chemin de ter, pourvues d'un buffet,
on peut, moyennant un franc, se procurer le luxe de se faire servir un faisan tout entier.
Lorsque l'Empereur, par exemple, a distribué impérialement du gibier à tous ceux, grands et petits, qui sont susceptibles d'être l'objet d'une largesse quelconque, lorsque la part des pauvres et des souffrants a été faite large et bonne, tout ce dont on n'a pu trouver le placement à titr<i gracieux, est vendu sur le marché, et dans des quantités telles que, pour dix sous, vm ouvrier peut dîner avec la moitié d'un faisan.
J'ai assisté un jour aune de ces chasses, où l'on comptait le soir, au tableau, trois mille cinq cents faisans !
Et nous n'avions pas faitc<» massacre dans des terres aussi soigneusement closes et gardées que Tétaient dernièrement au Louvre les pauvres diamants de la Couronne. Nous chassions en rase campagne, dans des bois et des champs sans clôtures.
Quand les princes et les grands seigneurs étrangers viennent chasser chez nous, quand, dans les tirés de l'Etat, on leur fournit à grand peine le meurtre de deux cent cinquante ou trois cents pièces, ils doivent sourire dans leurs royales moustaches et reconnaître que la France est désormais bien loin d être le premier pays du monde.
Hélas ! ce n'est que trop vrai !
Les chasses royales de M. le comte de Chambord n'étaient pas, à beaucoup près aussi princières. Monseigneur avait loue le territoire de quelques villages, entre Frohsdorf et la petite ville de Neustadt, et c'était surtout une chasse de plaine, parsemée de bosquets où l'on trouvait quelques faisans, mais en très petite quantité.
Pour tuer des faisans, c'est surtout en Bohême qu'il faut aller.
S'il s'agissait d'une chasse au chevreuil ou au cerf, il fallait faire un véritable déplacement d'au moins deux jours, et gravir les montagnes qui séparent la Haute- Autriche de la Bohême, et dont les premières déclivités commencent au pied même de Frohsdorf .
'Pour tuer des daims, il n'était pas besoin de se déranger ; le grand parc donnant en rétréci l'image d'une forêt, servait d'asile à des troupeaux de ces superbes animaux qui y pâturaient en toute liberté, sinon en toute sécurité. En efifet, lorsque Monseigneur — pour donner à M. le comte de Chambord le seul titre qu'il ait jamais consenti à porter — recevait un prince ou un hôte de distinction, il était rare qu'il ne lui procurât pas le plaisir facile d'abattre une des pauvres bêtes qui regardaient sans défiance s'avancer le bourreau et semblaient toujours tentées de venir manger dans les mains qui allaient leur donner la mort.
Parfois, quand la persistance du mauvais temps empêchait qu'il se livrât aux chasses accoutumées, le Prince prenait un fusil, et accompagné seulement d'un garde, il s'enfonçait sous les ombrages du grand parc. Peu de temps après, une détonation troublait le silence et retentissait répercutée par les échos de la montagne. Un daim avait vécu, et Monseigneur racontait au dîner, avec la satisfaction de soi-même dont tous les chasseurs, fussent-ils rois ou princes, ne sauraient se garantir, comment il avait abattu Fanimal d'une seule balle placée au bon endroit — au plus mauvais pour le daim — et que la victime avait été foudroyée.
Ceux qui, comme moi, se consolaient facilement de n*être pas des seigneurs d'une si haute distinction, par ccUe distinction, plus réelle, qu'ils étaient de la maison, n'étaient pas admis à l'honneur de tirer un coup de
fusil dans le grand parc. Pour mon compte, j'en prenais d'autant plus facilement mon parti que ces expéditions, ai rapidement menées et dont le résultat était infaillible, n'ont jamais cessé de me faire Tefifet d'assassinat avec préméditation.
J'ai toujours trouvé que, pour qu'il y eût du plaisir à tuer le gibier, il fallait que le gibier se défendit.
A Frohsdorf, où M. le comte de Chambord résidait pendant environ sept mois de l'année, de mai à novembre, deux jours par semaine, quelquefois trois, étaient consacrés à la chasse. Après la mes,se, dite par l'un des deux chapelains, et à laquelle Monseigneur ne manquait jamais d'assister, les chasseurs se réunissaient autour d'un déjeûner rapidement expédié, et l'on mon-
tait immédiatement en voiture pour se transporter au lieu du rendez-vous, souvent éloigné du château de plusieurs lieues.
Tous les chasseurs portaient Tuniforme de vénerie adopté universellement par l'Empereur lui-même , non seulement dans l'étendue de l'empire d'Autriche, mais dans l'Allemagne entière, et sous lequel tous les disciples de saint Hubert paraissent égaux, car le costume ne comporte aucune variété, aucune différence. Ce vêtement se compose d'une vareuse en drap gris avec collet et parements verts ; d'un pantalon gris à passepoil vert, avec de grandes bottes en cuir de Russie, chaussées par dessus de longs bas de drap vert montant jusqu'à mi-cuisses. Pour coiffure, c'est le chapeau tyrolien en feutre vert bouteille, orné d'une
large cocarde de plumes et de poils de gibier artistement façonnée.
C'est ici seulement, pour la cocarde, que la fantaisie se donne carrière. L'usage voudrait que la cocarde ne fût façonnée qu'avec un échantillon du poil et de la plume de chacune des variétés de gibier que son possesseur a immolées. Mais attendez donc de la modestie et de la sincérité de la part de cette fraction de l'espèce humaine cataloguée sous le titre de chasseurs. Aussi n*est-il pas rare, en Autriche, de voir du poil de chamois au chapeau de tel personnage qui n'en a jamais contemplé que dans un jardin d'acclimatation quelconque, des plumes de faisan au chapeau de tel autre qui n'en a jamais vu ailleurs qu'à la broche.
Que voulez- vous, T homme n'est pas parfait, et le chasseur, dois-je le dire, a quelques imperfections de plus que le commun des mortels.
La similitude de ce costume très coquet donne quelque chose de militaire aux réunions de chasses, d'autant plus qu'il offre de grandes analogies avec l'uniforme gris et vert des régiments de chasseurs à pied autrichiens. En endossant le costume de chasse, ils pouvaient, pour ainsi dire, s'imaginer qu'ils n'avaient pas changé de tenue, les officiers du beau régiment de chasseurs à pied connu sous le nom de « brigade de Modène » fort de deux mille cinq cents hommes, qui composait toute l'armée du duc de Modène avant que nous n'allassions faire l'incommensurable sottise de constituer l'unité de Tltalie.
Si l'on rapproche cette sobre uniformité de la variété trop souvent grotesque qui préside à nos réunions cynégétiques, il faut avouer que l'avantage n'est pas en notre faveur.
La première fois que j'allai à Frohsdorf, comme je n'étais pas au courant des habitudes du pays, je n'avais que le costume de chasse le plus picard qu'il fût possible devoir; mais je ne lis pas en vain appel à la charité publique, et, chacun s'y prêtant de bonne grâce, je ne tardai pas à réunir toutes les pièces du vêtement de rigueur. J'avais, notamment, un chapeau décoré d'une cocarde si large et si variée qu'elle me désignait comme le plus intrépide et le plus heureux de tous les chasseurs. Les enseignes sont parfois trompeuses, et colle-là l'était ! oh ! oui !
Cette première chasse, sur laquelle je demande la permission de m' étendre un peu, fut pour moi fertile en péripéties.
Les chasseurs s'accouplaient ordinairement par deux dans des petites calèches à deux chevaux attelées en poste, et conduites par des postillons à la livrée de France. J'avais pour compagnon le comte de la Ferronnays qui prétendait plaisamment qu'il voulait veiller de près sur les bottes et le pantalon que je devais à son obligeance et à sa garde-robe.
M. le comte de Chambord aimait à aller vite et il avait naturellement les meilleurs chevaux de ses écuries ; le majestueux et excellent cocher, que les offres les plus séduisantes n'avaient pu détacher du service de Monseigneur pour celui de TE^mpereur Napoléon III, serait facilement venu à bout de chevaux moins bien mis, aussi allaient-ils comme le vent. Les voitures de suite tenaient à honneur de se régler sur la même allure, et on traversait les villages comme un tourbillon.
Nos chevaux étaient jeunes, ardents et mal attelés. Nous venions les derniers, car le comte de la Ferronnays s'était trouvé attardé pour je ne sais plus quelle raison ;
réloignement des camarades d'écurie qui dévoraient le terrain, Tair vif et piquant d'une belle matinée d'au-r tomne, tout se réunissait pour égayer notre attelage. Toujours est-il que nos chevaux commencèrent par s'emporter, et qu'au moment où nous rejoignimes la colonne, comme disent les militaires, ils déposèrent fort proprement la voiture dans un fossé. Nous y fûmes déposés par la même occasion, et comme il n'y avait aucun dégât matériel, pas plus à la voiture qu'à nos personnes, M. le comte de Chambord s'égaya fort de l'aspect lamentable que nous présentions dans notre fossé, M. de la Ferronnays et moi.
Nous traversâmes Neustadt en bon ordre et, au lieu du rendez-vous, dont j'ai oublié le nom, nous trouvâmes quelques invités, le général commandant les troupes de Neustadt et plusieurs officiers delà garnison. Je me souviens même que le vieux général était, de nous tous, le seul armé d'un fusil à baguette et que ce malheureux fusil, que Ton ne pouvait charger en marchant, valut à son propriétaire d'énergiques malédictions, qui, comprimées par la politesse, ne se firent jour qu'au retour. L'Empereur d'Autriche, le plus beau tireur de son Empire, n'ayant jamais voulu adopter le fusil à cartouches, tout le monde en conclut, et M. le comte de Chambord tout le premier, que l'habit, fort râpé, ma foi, du vieux guerrier, cachait un vil courtisan.
On ne connaissait à Frohsdorf d'autre genre de chasse que la battue, battue immobile pour les chasseurs, dans les bois qui, comme je l'ai dit, étaient peu nombreux et de peu d'étendue, battue en marche dans la plaine. La chasse au chien d'arrêt, la seule véritable chasse, la seule vraiment digne de ce nom, aurait
donné dans ce pays de magnifiques résultats, mais on s'abstenait de ce genre de sport, parce que Monseigneur marchait avec quelque difficulté, par suite du terrible accident de cheval qui lui avait brisé le col du fémur.
C'est pour la même motif qu'on ne chassait pas davantage à courre. Mais le système des battues mobiles avait l'avantage de procurer aux chasseurs l'exercice suffisant pour combattre la fatigue, excessive, selon moi, qui résulte de l'immobilité.
Les chasseurs, placés sur une seule ligne, étaient accompagnés, chacun, d'un valet de pied porteur d'une ample provision de cartouches et d'un fusil de rechange. A un signal donné, ils marchaient à la rencontre des traqueurs qui avançaient guidés par un garde à cheval au centre, et par deux gardes à pied placés aux deux ailes. Les traqueurs, représentant toute la population masculine d'un village, frappaient broussailles et sillons, et chassaient vers nous des troupeaux de lièvres qui , afTolés, voyant des ennemis partout, se jetaient têtç baissée sur la ligne des tireurs pour fuir les inofTensifs gourdins des traqueurs.
Il y a partout, même chez les animaux, des esprits réfléchis, qui aiment à se rendre compte des choses et à peser les conséquences de la détermination qu'ils vont prendre. On voyait donc des lièvres, qui s'asseyant tout à coup, semblaient réfléchir sur leur situation critique et tracer laborieusement leur plan de campagne ; ceux-là, généralement, nous tournaient les talons et forçaient la ligne des traqueurs.
Pour ma part, j'avais à peine le temps de recharger mon fusil. J'avais commencé par prendre pour cible les lièvres les plus gros et les plus hauts sur jambes; puis, j'avais fini par choisir les coups les plus difficiles.
Comme je laissais passer beaucoup de ces pauvres animaux sans même ajuster :
— Tirez-donc ! s^écriait M. le le comte de Chambord ; tirez-donc! Mais qu'est-ce qu'il a?
Cette question s'adressait à M. de La Ferronnays, placé à sa droite, et elle était vraiment superflue, l'un et l'autre sachant parfaitement à quoi s'en tenir à ce sujet, car ce n'était pas un fusil, mais un casse-tête que l'on m'avait mis entre les mains.
Dans l'arsenal de chasse de Frohsdorf, il y avait un fusil spécialement destiné à quiconque avait l'honneur de chasser pour la première fois en compagnie du chef de la Maison de France. Cette arme, tout-à-fait gracieuse et enviable, avait la spécialité de repousser terriblement de quelque manière qu'on la chargeât, de quelque façon qu'on la mit à l'épaule. Pendant les premiers coups de feu cela se supportait, au bout d'une heure cela ne se supportait plus. C'était avec angoisse que l'on mettait en joue, avec terreur que l'on appuyait lé doigt sur la détente, et quand le coup partait on éprouvait une sensation comparable à celle d'une bûche que l'on vous aurait assénée sur le crâne. Le soir, on se présentait au dîner av(*c une joue prodigieusement enflée ou bleuie, avec une migraine violente, et Monseigneur entreprenait de démontrer au malheureux, tandis que les convives riaient sous cape, que cela n'était arrivé à personne et qu'un fusil ne repousse jamais quand on sait épauler comme il faut.
La chaîne de la tradition ne fut pas rompue par moi. Ce soir-là, j'avais un œil poché, une joue grosse comme les deux poings, mais j'avais éventé la mèche et je savais à quoi m'en tenir; et sur l'intention modeste que je manifestai, pour la plus prochaine chasse, de
prendre un bâton et de me joindre aux traqueurs, Monseigneur me promit que toute relation d'intimité cesserait désormais entre moi et le fusil n" 2.
J'avais, d'ailleurs, devant moi au dîner, comme fiche de consolation, un superbe bouquet sur lequel étaient posées la queue et les ailes d'un coq-faisan, lesquelles me rappelaient combien j'avais été heureux de tuer cet oiseau quand j'aurais pu avoir le malheur de tuer le Roi de France.
Ainsi que d'ordinaire, au milieu de la journée, on avait accordé une heure do répit aux chasseurs et aux traqueurs, et Ton avait employé ce répit à (c casser une croûte » comme on dit vulgairement. Par parenthèse, la croûte était un excellent pâté de gibier arrosé d'un vin de Hongrie, couleur d'ambre, avec lequel il n'aurait pas fait bon d'avoir un entretien trop confidentiel et trop prolongé. Puis, on s'était remis en marche jusqu'à la tombée de la nuit.
Pour la dernière battue, on avait réservé un petit bois dans lequel on comptait trouver encore des lièvres et quelques faisans. Cette fois, je me trouvais à l'aile» droite et assez loin de M. le comte de Chambord qui se plaçait toujours au centre.
Les coups de fusils étaient rares et je n'avais encore rien vu pour ma part, quand les traqueurs se rapprochant indiquaient que la chance ne se déclarerait pas en ma faveur. Tout-à-coup, devant moi, pour ainsi dire à mes pieds, retentit un tel fracas que je fis un bond involontaire. Un magnifique coq-faisan, dont le plumage étincelait aux rayons du soleil couchant, s'enlevait au-dessus du taillis auquel je faisais face. Ajuster, tirer et abattre le faisan fut encore plus promptement fait que de le dire. Mais, au moment où mon coup de
fusil partait, do ce même taillis très fourré, à quelques mètres, jaillissait une exclamation toute gauloise, et M. le comte de Chambord s'écriait : — Qui a tiré ? —
Le fait est que le Prince, impatienté do ne pas voir de gibier, avait quitté son poste, et sans avertir personne, faisait, pour son compte particulier, une battue le long de la ligne des tireurs, s'exposant à recevoir les coups de fusils des uns et des autres. Le faisan s'était . enlevé entre nous deux, et Monseigneur l'ajustait au moment où il tombait tiré par moi.
L'exclamation, le ton sur lequel la question était faite, prouvaient que M. le comte de Chambord n'était pas satisfait ; mais je ne me souciais pour le quart d'heure que d'une chose : si au lieu d'un faisan, il m'était parti un lièvre, je pouvais blesser ou tuer M. le comte de Chambord. Cette pensée me donna le courage d'affronter la bourrasque, et j'allai ramasser mon faisan qui était tombé aux pieds du Prince.
— Monseigneur, c'est moi qui ai tiré, dis-je.
— Eh ! bien, mon cher, vousm'avez empêché de faire . un beau coup do fusil, voilà tout, répliqua M. lo comte
de Chambord.
— Monseigneur me permettra de lui dire que je ne pouvais me douter qu'il avait quitté sa place, violant le premier la consigne qu'il avait bien voulu nous donner. La loi oblige aussi le législateur.
L'excellent Prince se mita rire.
— C'est juste, dit-il, c'est moi qui suis dans mon tort.
— D'autant plus, Monseigneur, qui si c'eut été un lièvre, ne soupçonnant pas que Monseigneur fut auprès de moi, devant moi, j'aurais certainement tiré et...
— Et vous m'auriez donné du plomb et je ne l'aurais pas volé. Vous avez bien tué votre faisan.
— C'est le premier que j'ai jamais tiré de ma vie.
— Ah ! bah ! Alors, mon cher, je suis charmé que vous ne m'ayez pas laissé le temps de tirer, reprit-il en me tendant la main, car il voyait que j'étais plus ému que je ne voulais le paraître.
Voici pourquoi le soir, au dîner, j'avais devant moi un bouquet décoré des ailes et de la queue de mon faisan.
Dans cette première chasse, à douze tireurs, nous avions abattu 225 lièvres et 12 faisans.
L'empereur d'Autriche aurait pu se plaindre, mais je me déclarai entièrement satisfait.
Pendant les six mois qu'il passait à Venise, M. le comte de Chambord subissait deux privations qui lui étaient sensiblement pénibles, celle de la promenade et celle de lâchasse.
En raison de sa claudication très prononcée, Monseigneur marchait peu, et il n'aimait pas notamment à se montrer à pied dans les rues de Venise. Mais ti Frohsdorf, il faisait d'assez fréquentes promenades dans le parc, et chaque jour il sortait en voiture découverte. Le grand air lui était nécessaire.
Le Prince avait obvié à ce premier inconvénient en louant un vaste jardin planté, sur une des petites îles qui émergent de la lagune, et qui s'appelait Sainte-Hélène. Chaque jour, à moins qu'il ne fît un temps à ne pas mettre un chien à la porte. Monseigneur montait dans sa gondole à deux heures et se faisait conduire à Sainte-Hélène d'où il ne revenait que pour le dîner. La
plupart du temps, M. le comte et Mme la comtesse de Chambord faisaient seuls cette petite excursion dont la monotonie ne séduisait personne et chacun aimait bien mieux prendre sa volée à travers Venise, où il y avait toujours quelque chose de curieux ou d'amusant avoir et à entendre; archéologie et études de mœurs.
De même qu'il avait pourvu a la promenade, grâce à un îlot, ce fut également à l'aide d'autres îlots que le Prince pourvut à la chasse.
Sans faire injure à mes lecteurs, je puis admettre que quelques-uns d'entre eux ne connaissent pas Venise et qu'ils sont peu familiers avec la situation physique de cette ville unique et que l'on ne voudrait jamais quitter. Ce n'est pas seulement pour moi que je parle ainsi, mais pour la plupart de ceux qui ont vécu quelque temps à Venise, dans ce milieu qui est presque l'Orient.
La lagune est une immense plaine d'eau qui rattache le continent à l'Adriatique. Au centre de cette plaine liquide s'élève Venise construite sur quatre-vingts îles reliées par une quantité de ponts. Quatre cents canaux coupent dans tous les sens la ville dont les palais et maisons, construits sur pilotis, plongent leurs assises dans une eau calme, si elle n'est pas limpide. Tout autour de Venise, réunie à l'Adriatique par un chenal en eau assez profonde pour donner passage à des navires d'un assez fort tonnage, émergent des Ilots bleus, parfois fortement creusés par le vent du large, une quantité d'îles de toutes grandeurs, les unes couvertes de maisons, d'autres occupées seulement par un couvent ou un seul édifice public quelconque, d'autres entièrement inhabitées et désertes, les unes parées d'une luxuriante végétation, les autres absolument incultes,
où le sable du fond s'arrondissant en croupe vient affleurer la surface de Teau. Au milieu de ces îlots, Venise est comparée à une reine entourée de sa cour.
M. le Comte de Chambord avait affermé quelques-uns de ces bancs de sable, arides et déserts, et c'était là qu^il se livrait au divertissement de la chasse. Le gibier était celui que le vent apportait et qu'il remportait aussitôt, Tinstant d'après. En d'autres termes, ce genre de sport n'était autre chose que la chasse à la hutte, la chasse populaire de la Basse-Picardie mon pays natal, mais avec une mise en scène, des détails et des variantes qui en font quelque chose de tout à fait nouveau et inédit, même pour ceux à qui la chasse à la hutte est familière.
On ne chassait pas à Venise, à beaucoup près, aussi fréquemment qu'à Frohsdorf . Il y avait d'abord à compter avec la direction du vent qui était plus ou moins favorable. Il fallait ensuite compter avec les occupations multiples de M. le comte de Chambord, pendant son séjour à Venise. Il y avait toujours de nombreux visiteurs de France, parce que le voyage était plus facile et moins coûteux que pour se rendre à Frohsdorf, ensuite parce qu'à Frohsdorf, à l'exception des amis du premier degré ou des personnages importants, le commun des mortels ne recevait qu'une invitation à dîner et devait venir de Vienne et y retourner le soir même.
Nul, il est vrai, n'était à Venise l'hôte du palais Gavalli que les personnes attachées à la maison du Prince et formant sa petite cour ; mais on avait l'occasion de voir M. le comte de Chambord plusieurs fois : on était reçu par Mme la duchesse de Berry et par Mme la duchesse de Parme, et, dans l'intervalle des réceptions et des dîners, on avait la ville, ses incomparables palais,
ses merveilleux musées, etdes antiquaires princièrement logés et princièrement approvisionnés de tout ce qui engage à vider jusqu'au fond de sa bourse.
M. le comte de Chambord travaillait donc beaucoup à Venise, et le jardin de Sainte-Hélène lui servait souvent à mettre à jour sa volumineuse correspondance ; il écrivait même dans le bateau qui le transportait aux îlots de chasse. C'était alors, avec un crayon et sur un grand portefeuille ouvert sur ses genoux, qu'il traçait rapidement et sans ratures les minutes de toutes ses lettres soigneusement conservées. Le lendemain, le prince recopiait les lettres et documents importants quj devaient être entièrement autographes; les autres étaient recopiés et signés par les secrétaires ou par le gentilhomme ou l'attaché de service.
SI Ton ajoute à cela tes audiences, les visites des princes de passage, et il y avait toujours à Venise quelques archiducs ou archiduchesses, on verra qu'il restait à M. le comte de Chambord peu de temps pour la chasse. Tout ce que l'on pouvait faire, c'était de manquer ié moins possible les occasions favorables. J'eus la bonne fortune qu'une de ces occasions se présenta lors du premier séjour que je fis à Venise, quand je pris pour la première fois mon service auprès de M. le comte de Chambord.
A l'issue du déjeuner, on passait dans le salon des Oiseaux et l'on se groupait autour d'une table sur laquelle les lettres et les journaux étaient déposés. Ce jour-là. Monseigneur, qui lisait un journal de Paris, interrompit sa lecture pour dire, sans s'adresser à personne, comme s'il pensait tout haut :
— A propos, nous chassons demain.
M. le duc de Lé vis ayant répondu par un signe affîr-
matif, le silence régna de nouveau et ne fut plus troublé jusqu'au moment où M. le comte de Chambord se leva pour se retirer dans ses appartements.
— A quoi chassons-nous? demandai-je aussitôt au duc, qui me témoignait une bieavcillanco toute particulière et qui était mon recoui's dans les circonstances difficiles.
Je l'avais baptisé « Notre Dame de Bon-Secours ». Il le savait, bien entendu, en riait volontiers, prétendait que cela le mettrait mal avec la Sainte- Vierge, sa cousine, et que j'en porterais la peine.
On connaît cette jolie légende d'un seigneur de Lévis qui, ayant dévotement ôté son chapeau devant une statue de la Vierge, entendit la statue lui répondre : « Couvrez-vous donc, mon cousin. »
— La chasse à laquelle vous al h»/ avoir l'honneur de prendre part, jeune homme, répondit le duc de Lévis avec une solennité comique, a pour objectif des palmipèdes fort sauvages, de toute espèce, et la Tacca pour récompense.
— Qu'est-ce que cela ?
— Vous le saurez demain. Nous partons à quatre heures, car nous allons coucher sur nos positions. Prenez de chauds vêtements et de grandes bottes ; la tenue de chasse est la seule de rigueur. Ceci s'adresse à vous également, monsieur de N...
A côté de moi se trouvait pour le moment ce M. de N..., bon gentilhomme du Midi, entre deux âges, gascon jusqu'aux moelles, et qui, à l'en croire, aurait rendu des points à la Mandragore, qui voit tout et qui sait tout. Il n'était pas le seul sur les bords de la Garonne, et je ne suppose pas que cela ait changé depuis.
Je ne me crois pas le droit de désigner ce galant
homme autrement que par une initiale, car si ceci lui tombait sous les yeux, il ne serait peut-être pas flatté de voir imprimée toute vive la burlesque aventure dont il devait être le héros.
— La chasse au gibier sauvage, vous devez connaître cela? lui demanda le duc de Lévis avec un éclair dans ses petits yeux étincelants de malice.
— Je crois bien, fît M. de N... d'un air détaché; dans le Midi, c'est notre chasse favorite.
— Très bien. Alors vous êtes un fort tireur?
— Euh ! euh ! assez fort, je m'en vante.
— Tant mieux, mon cher, tant mieux, répliqua le duc.
Ceci m'ouvrait des horizons tant soit peu voilés par la brume de 1 incertitude, mais je flairais quelque machination diabolique dont M. de N... et moi, ou Tun des deux — lequel ? — pourrait bien être l'objet, et je me promis de me tenir sur mes gardes.
A quatre heures précises, car M. le comte de Chambord se piquait de faire honneur au célèbre axiome sur l'exactitude de son aïeul Louis XIV, une grande barque découverte quittait le perron du palais Cavalli. Ce n'était pas la gondole traditionnelle, car leurs dimensions uniformes n'auraient pas permis d'y installer le nombreux équipage qui venait de s'embarquer. La gondole, en outre, ne comporte que deux rameurs debout, l'un à l'avant, l'autre à l'arrière, et la course que nous avions à fournir était trop longue pour Taccomplir avec l'allure lente de ce mode de locomotion, si commode et si agréable.
Notre barque était donc un grand canot à quille plate, car, dans beaucoup d'endroits de la lagune, c'est tout au plus si on aurait d« Teau jusqu'au genou. Six
rameurs Tenlevaient d'un mouvement cadencé et rapide, et un pilote placé à Tarrière la dirigeait dans les méandres des canaux en se servant d'une rame en guise de gouvernail. M. le comte de Chambord et le duc de Lévis étaient assis le dos tourné au pilote, et M. de N... et moi leur faisions face, le dos tourné aux rameurs. Enveloppé dans une grande pelisse de fourrures, car le froid était assez piquant, Monseigneur, s'étant fait un pupitre avec son portefeuille, écrivait sur ses genoux, s' interrompant de temps à autre pour adresser quelques mots au duc de Lévis. M. de N... et moi, nous gardions le silence, absorbés par la contemplation du seul quartier pour ainsi dire moderne de Venise, peuplé par les équipes des navires de commerce, que nous ne connaissions pas et que nous tra. versions.
Peu à peu, les dernières maisons restèrent bien loin derrière nous, et le spectacle de la lagune nous captiva à ce point que nous atteignîmes le but de notre course sans nous être aperçus de la longueur du voyage, qui n'avait pas duré moins d'une heure et demie.
Les derniers rayons du soleil, se montrant dans- un ciel sans nuages, éclairaient une petite maison en bois, avec un seul étage et recouverte de tuiles rouges, se dressant au milieu d'un îlot qui n'avait pas plus de cin- * quante mètres de diamètre. Le rez-de-chaussée comprenait une vaste cuisine avec une cheminée dont le manteau était assez élevé pour qu'on pût s'y tenir debout. Un des cuisiniers de Monseigneur, arrivé deux heures avant nous, en avait déjà pris possession. A côté de la cuisine, il y avait deux petites chambres avec un miobi' lier d'une simplicité primitive, qui nous furent assi. gnées, à "M. dé N... et à moi. Le premier étage se
posait de deux chambres, pour Monseigneur et M. de Lévis, et d'une salle à manger que je ne saurais mieux comparer qu'à celle d'un modeste cabaret de village. Les bateliers, le cuisinier, les deux valets de pied et le valet de chambre de Monseigneur devaient camper dans la cuisine, devant un feu gigantesque, avec la consolation de se dire qu'une nuit, bonne ou mauvaise, est bientôt passée.
Comme nous devions nous lever avant le jour, nous dînâmes presque aussitôt, et le dîner fut suivi d\me partie de whist qui dura environ deux heures.
Tout en jouant, je ne perdais pas de vue la mystérieuse Tacca, qui me paraissait grosse de surprises désagréables et me faisait TefTet d'une autre épée de Damoclès suspendue sur nos têtes innocentes.
— Monseigneur, dîs-je, me serait-il permis de demander ce que Ton entend par la Tacca?
Le Prince regarda le duc de Lévis, qui lui fit un signe d'intelligence.
— La Tacca, me répondit M. le comte de Chambord, est une surprise ménagée à quiconque, malheureux ou maladroit, rapporte moins de onze pièces. C'est une épreuve publique à laquelle personne ne saurait se soustraire, car elle a pour elle l'usage du pays et la tradition. Nos bateliers feraient de beaux cris si on voulait les priver de ce spectacle. J'y ai été soumis, Lévis aussi, et cela peut nous arriver encore demain ; mais j'espère bien que cela arrivera à l'un de vous, et peut-être même à tous les deux.
— Ainsi soit-il, fit M. de Lévis avec un air de componction auquel M. le comte de Chambord répondit par un grand éalat de rire, et là-dessus M. le comte de Chambord donna le signal de la retraite.
Ce n'était pas rassurant, et je surpris dans les yeux de M. de N... les traces d'une inquiétude non équivoque, ce qui me? donna des doutes accablants sur sa véracité, quand il affirmait que la chasse à la hutte lui était familière.
En entrant dans ma chambre, escorté par un valet de pied, j'aperçus un spectacle si étrange que je me retournai stupéfait vers mon compagnon. De mon lit s'échappait un épais brouillard qui remplissait la chambre et donnait l'impression du commencement d'un incendie.
— Ce n'est rien, fit tranquillement le valet de pied. J'ai mis un réchaud dans le lit pour chasser un peu l'humidité. Monsieur le marquis comprend que dans la lagune... mais il paraît que ce n'est pas malsain.
Et il s'en alla, me laissant sécher cette lessive.
Je laisse à penser la sensation agréable que j'éprouvai en m'étendant dans ces draps humides. Mais, ce n'était pas tout. Les bateliers, mis en gaieté par quelques bouteilles de vin, riaient et causaient bruyamment. Je ne pensai pas à fermer les yeux, mais, développant encore plus de calorique que le réchaud rempli de cendres chaudes, je parvins à sécher mes draps. Ma consolation était d'entendre mon voisin N... qui se lamentait et défilait tout un répertoire de jurons du Midi.
A cinq heures du matin, on vint nous avertir pour le moment du départ. Il ne nous fallut pas longtemps pour faire une toilette sommaire et ingurgiter une tasse de café, mais néanmoins, quand nous sortîmes de la
maison, M. le comte de Chambord et le duc de Lévis étaient déjà partis. Ils avaient d'ailleuxs à faire un plus long trajet que nous, leurs ilôts étant en première ligne et plus rapprochés de l'Adriatique que les nôtres.
Deux chalands à fond plat, à bords très peu élevés au dessus du niveau de Feau, nous attendaient. Dans le fond étaient disposées des couvertures sur lesquelles les bateliers nous invitèrent à nous étendre de tout notre long, en prenant bien garde de ne pas lever la tête, sous peine de la mettre en contact trop rude avec des barrages d'écluse sous lesquels il fallait passer à chaque instant. Notre guide, lui, les franchissait d'un bona, et retombait dans la barque avec la souplesse d'un chat. Cette gymnastique naturelle n'ayant rien de tentant pour Nos Excellences, nous exécutâmes sans mot dire les prescriptions de nos bateliers et nous nous étendîmes à la lueur douteuse d'une lanterne, dans ces espèces de cercueils flottants. Les matelots appuyèrent sur leurs perches et les bateaux glissèrent sans bruit dans des passages si étroits que les roseaux frôlaient à chaque instant les flancs de la barque. Au bout de quelques minutes, le bateau de N. prit à gauche et le mien à droite.
— Bonne chance ! criai-je à mon compagnon, dans l'espoir féroce que ce souhait ferait de lui la victime expiatoire destinée à me soustraire à l'inexorable Tacca.
On ne voudrait pas me croire si j'affirmais que le premier usage que je fis de mon tête-à-tête avec mon compagnon ne fut pas de tentçr de lui arracher le secret du mystère, et l'on aurait bien raison. A ma question le batelier répondit :
— Son Excellence le sait bien, ce que c'est que la Tacca.
— Mais pas du tout, puisque je te le demande.
— Son Excellence veut rire, lit-il en riant lui-même. Puis, comme j'insistais, il me pria de garder le silence
pour ne pas effaroucher le gibier.
Après une demi-heure de cette navigation pittoresque, un léger clioc de l'avant du bateau sur un banc de sable m'avertit que nous étions arrivés à destination. Le batelier m'invita à voix basse à me lover, prit mon fusil, une grande poclie remplie de cartouches, un car nier renfermant quelqucsprovisions de bouche, et me donna la main pour m'aider à mettre le pied sur la terre ferme.
Il faisait encore nuit, mais quelques tons blanchâtres qui teintaient Thorizon, et un souffle charge de senteurs salines qui ridait Teau, indiquaient que le jour ne tarderait pas à paraître. En somme, on y voyait suffisamment pour se conduire et se rendre compte de la situation.
Nous étions sur un banc de sable à peu près circulaire, d'environ dix mètres de diamètre, et émergeant de cinquante à soixante centimètres, tout au plus, d'une vaste nappe d'eau dont on ne pouvait encore distinguer l'extrémité et qui nous entourait de toutes parts. Au centre, un tonneau, dont la j^artie supérieure manquait, était enfoncé dans le sable. Il était assez profond pour qu'assis sur un escabeau de bois qui me servit à y descendre, j'y fusse complètement dissimulé, ma tête ne dépassant pas le niveau du sol. Quand j'y fus installé, le batelier me tendit mon fusil, accrocha à deux fiches de bois le sac à cartouches et le carnier, et, après m'avoir appris que le dernier occupant de ce poste avait été l'Empereur d'Autriche, qu'il y avait fait une chasse magnifique, qu'il reviendrait me chercher à
onze heures, il me souhaita à son tour bonne chance et disparut dans l'obscurité. Le traître! N... était bien
venge.
J'avaix besoin, pour me rassurer, de me dire que TAdriatique, qui communique directement avec ces cours d'eau, n'est pas sujet au mouvement des marées. Car dans la Somme, dans des circonstances analogues, la Manche m'avait joué quelques très mauvais tours ; une fois notamment, ayant oublié l'heure du flot, j'avais dû, abandonnant armes et bagages, me mettre à la nage pour regagner la terre ferme. Mais comme, ici, il n'y avait rien de semblable à craindre, je m'installai le plus confortablement possible dans cette prison, dont le moindre défaut était de suinter l'humidité à tel point qu'en moins d'une heure le canon de mon fusil était entièrement rougi par la rouille; et j'écoutai les mille bruits qui se croisaient dans l'air et annonçaient l'apparition du jour.
Les cris des oiseaux sauvages retentissaient de toutes parts, et des bandes nombreuses passaient au-dessus de moi avec des bruits d'oui'agan; mais il était encore impossible de les distinguer. J'aurais voulu néanmoins tirer à tout hasard dans ces légions invisibles, mais l'étiquette défendait de commencer le feu avant M. le comte de Chambord. Enfin le bienheureux coup de fusil retentit dans le lointain, et l'instant d'après j'envoyai au jugé mes deux coups dans une bande qui passait à dix mètres à peine au-dessus de moi. La chute d'un corps pesant dans l'eau qui rejaillit me causa une indicible satisfaction.
— Plus que dix ! me dis-je.
Dès lors, jusqu'à onze heures, je me livrai à une véritable débauche de coups de fusil, tirant à toutes portées,
me redressant, au mépris des usages, pour mieux assurer \\\on tir. J'avais d»s cartouches en quantité et personne n'était auprès de moi pour contrôler mes maladresses.
A mesure que Theure s*avançait. le gibier se faisait de plus en plus rare. J'avais beau ëcarquiller les yeux, compter les petits points noirs qui se balançaient sur les vagues soulevées par un assez fort vent du large, il me semblait que j'étais loin des onze pièces exigées pour être soustrait à la Tacca. Enfin, comme onze heures sonnaient distinctement aux clochers de Venise, la barque qui m'avait amené surgissait d'un petit canal, et se dirigeait successivement vers les petits points flottants; le batelier ramassait mon gibier avant de venir me prendre.
Je suivais de l'œil cette opération avec le plus vif intérêt et, quand le batelier débarqua sur mon îlot, j'allais l'interroger quand il me dit d'un ton déconfit:
— Son Excellence n'aura pas la Tacca,
— Combien ?
— Dix-huit pièces.
Le florin en argent que je lui donnai le rasséréna, et lorsque je lui demandai à mon tour :
— Partons-nous ?
— Subito, Excellenzal s'écria-t-il.
En Italien subito n'a d'équivalent dans la langue française que le mot « parfaitement. » Cela veut tout dire et cela ne dit rien du tout. Cela signifie littéralement « tout de suite )>, et quand on entend dire subito j il n'est pas rare que l'on attende quelques heures et que parfois même on ne voit rien venir.
En France, à un monsieur vêtu de deuil, si Ton demande avec intérêt :
— Seriez- vous veuf?
— Parfaitement, vous répond-t-il.
Quelle belle chose que la langue française !
Quand nous arrivâmes à la maison de chasse, tout le monde était déjà de retour. X... avait Toreille basse et recevait d'un air abattu les condoléances narquoises du duc de Lévis,
— Auriez-vous donc la Tacca? lui demandai-je.
— Parfaitement, dit cet infortuné, qui n'avait rapporté que neuf pièces.
On voit qu'il est possible de dire « parfaitement » alors que l'on trouve que les choses s'écartent le plus de la perfection. Le tout est de s'entendre.
L'exercice auquel nous venions de nous livrer, Tair de la mer, les émotions, tout avait contribué à développer l'appétit des chasseurs. Nous fîmes honneur au dé* jeûner. N... lui-même mangeait ferme et buvait sçc, pour s'étourdir sans doute. Après le déjeûner on commença un whist qui se prolongea plus longtemps que d'ordinaire. Je ne tardai pas à m'en expliquer le motif.
Depuis quelques instants, M. le Comte de Chambord^ qui s'informait fréquemment de l'heure qu'il était, leva la séance en apprenant que trois heures venaient de sonner.
— Il est temps de partir, dit-il, allons donc nous chauffer un instant avant de monter en bateau.
Pour quiconque n'aurait pas été sur ses gardes, il n'y avait là rien que de très naturel, car le froid était très vif et le givre blanchissait les maigres buissons qui
avoisinaient la maisonnette. N... y fut pris tout le premier, et je surpris un soupir de délivrance. Cet enfant du Midi avait Tinnocence et la candeur du mouton que Ton conduit chez le boucher.
Dans la cuisine étaient groupés les bateliers et les domestiques, qui paraissaient n'attendre plus que nous pour se mettre en route. Dans la cheminée brillait un grand feu de sarments. En face de ce foyer bienfaisant étaient placées deux chaises sur lesquelles s'assirent M. le comte de Chambord et le duc de LévLs. A droite et à gauche deux bancs recouverts chacun d'une couverture qui les dissimulait entièrement, en faisaient des sièges assez moelleux.
M. le comte de Chambord me désigna celui de droite etàN... celui de gauche. Je m'assis, et N... m'imita aussitôt, mais à peine avait il touché son banc que celui-ci se brisait en deux, s'enfonçait sous lui et que le malheureux disparaissait à moitié dans une cuve remplie d'eau de mer. Le banc perfide n'était autre qu'une planche sciée à l'avance et placée sur un vaste bain de siège.
Les bateliers, se prenant par la main dansaient autour deN..., une ronde en chantant une chanson de circonstance. M. le comte de Chambord riait aux larmes : le duc de Lévis et moi en faisions autant, car la figure de N. . . était à peindre ; il se consumait en efforts désespérés pour sortir de ce bain improvisé, et ses efforts ne servaient qu'à l'y faire retomber en dispersant autour de lui et jusque sur nous des gerbes de liquide. Après quelques minutes qui durent lui paraître des siècles^ sur un signe du Prince, deux bateliers, le prenant par les épaules, le remirent enfin sur ses pieds, et N... se dressa devant nous, ruisselant comme un fleuve et fai-
sant des tentatives de piteux sourires qui se traduisaient par d'iiorribles grimaces.
Mais ce n'était pas tout ; T usage voulait encore que la victime payât au bourreau les frais du supplice. 11 s'éxé- <5uta si généreusement qu'en un tour de main il fut déshabillé, frictionné, séché, rhabillé avec des vêtements secs, et en montant en bateau il eut la bonhomie de nous affirmer qu'il tenait la Tacca pour un exercice hygiénique au suprême degré.
Au dîner. Monseigneur dit tout à coup à Mme la comtesse de Chambord.
— Vous ne savez pas, ma chère ? N... a eu la Tacca.
— Oh! pauvre M. deN... fît l'excellente princesse avec une véritable compassion.
Pauvres habitants des bords de la Garonne, aurait mieux fait de dire la sœur du duc deModène, car l'histoire de la Tacca a dû passer parmi eux à l'état de légende, avec tous les enjolivements que le climat comporte, comme dit Tartarin de Tarascon; sans compter que M. de N... se vanta par la suite d'avoir importé cette pénible épreuve dans la i)atrie de Cujas et de Clémence Isaure.
Il m'arriva de retourner maintes fois chasser dans la lagune, et j'eus chaque fois le spectacle de la Tacca, sans en être jamais victime. Aussi j'en tirai cette conclusion, que le hasard était puissamment aidé par le batelier de Venise qui, pour n'avoir pas créé le Vaudeville, est aussi malin que le Français.
J'en fis part un jour au duc de Lévis qui, me regardant d'un air goguenard, répondit :
— Jeune homme, votre perspicacité m'épouvante ; mais, vous savez, toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire.