‹ Souvenirs de Madame de Caylus avec une introduction et des notesChapitre 10 sur 33 · Depuis duchesse de Bourbon · texte numérisé non relu

Depuis duchesse de Bourbon

juge de ce qui lui manque que lorsque la découverte de son cœur laisse la raison libre. Cette découverte devrait être aisée à faire, puisqu’elle ne s’est jamais piquée d’amitié ; cependant la pente naturelle qu’on a à se flatter soi-même, et la séduction de ses agrémens est telle qu’on ne l'en veut pas croire elle-même, et qu’on attend pour se désabuser une expérience personnelle, qui ne manque guère.

Après ces cinq enfans, madame de Montespan fut quelque temps sans en avoir; et ce fut dans cet intervalle que se fit cette fameuse séparation, et ce raccommodement si glorieux à M. l’évêque de Meaux, à madame de Montausier, et à toutes les personnes de mérite et de vertu qui étoient alors à la cour.

La rupture se fit dans le temps d’un jubilé. Le Roi avoit un fonds de religion qui paroissoit même dans ses plus grands désordres avec les femmes ; car il n’eut jamais que cette foiblesse. 11 étoit né sage et

si régulier dans sa conduite , qu’il ne manqua d’entendre la messe tous les jours que deux fois dans toute sa vie, et c’étoit à l’armée.

Les grandes fêtes lui causoient des remords, également troublé de ne pas faire ses dévotions ou de les faire mal. Madame de Montespan avoit les mêmes sentimens, et ce n’étoit pas seulement pour se conformer à ceux du Roi qu’elle les faisoit paroître. Elle avoit été parfaitement bien élevée par une mère d’une grande piété , et qui avoit jeté dans son cœur des semences de religion dès sa plus tendre enfance , dont elle ne se défit jamais. Elle les fit voir, comme le Roi, dans tous les temps; et je me souviens d’avoir ouï raconter que , vivant avec le Roi de la façon dont je viens de parler , elle jeûnoit si austèrement les carêmes, qu’elle faisoit peser son pain.

Un jour la duchesse d’Uzès , étonnée de ses scrupules, ne put s’empêcher de lui en dire un mot. Eh quoi! madame ,

reprit madame de Montespan , faut-il , parce (pie je fais un mal , faire tous les autres P

Enfin ce jubilé dont je viens de parler arriva*. Ces deux amans, pressés par leur conscience, se séparèrent de bonne foi, ou du moins ils le crurent. Madame de Montespan vint à Paris, visita les églises, jeûna, pria, et pleura ses péchés ; le Roi , de sou côté, fit tout ce qu'un bon chrétien doit faire. Le jubilé fini, gagné ou non gagné, il fut question de savoir si madame de Mon-

i. Madame de Caylus tombe ici dans une erreur de date qui a été partagée par Rulhière# dans se» Éclaircissemens historiques sur la révocation de l’édit de Nantes. La séparation passagère du Roi et de madame de Montespan n’eut point lieu à l'époque du jubilé de 1676, mais pendant la semaine sainte de l’année 1673. Madame de Caylus, qui n’arriva à la cour qu’en 1681 , rapporte ici ce qu’elle a entendu dire ; cette erreur a pu facilement lui échapper. (Voy. l 'Histoire de Bossuet, par le cardinal de Bausset, Versailles, 1814, tome II, p. 33, et Lettres de madame de Sévigné , édition publiée par M. de Moninerqué, Paris, Biaise, tome 111 , p. 269, note.)

tespan reviendroità la cour.» Pourquoi non? disoient ses parens et ses amis même les plus vertueux; madame de Montespan, par sa naissance et par sa charge, doit y être ; elle peut y vivre aussi chrétiennement qu’ailleurs. » M. l’évêque de Meaux fut de cet avis* . Il restoit cependant une difficulté : « Madame de Montespan, ajoutoit-on, paroîtra-t-elle devant le Roi sàns préparation? Il faudrait qu’ils se vissent avant que de se rencontrer en public , pour éviter les inconvéniens de la surprise. » Sur ce principe, il fut conclu que le Roi viendrait chez madame de Montespan; mais pour ne pas donner à la médisance le moindre sujet de mordre , on convint que des dames respectables et les plus graves de la cour, seraient présentes à cette entrevue, et que le Roi ne verrait madame de Montespan qu’en leur compagnie.

t . « 11 ignoroit donc ainsi que les autres que la fuite est le seul remède en pareil cas ? j> Phrase ajoutée par M. de Monmerqué d’après le manuscrit de mademoiselle d’Aumale.

DE MADAME DE CAYI.ÜS.

Le Roi vint donc chez madame de Montespan, comme il avoit été décidé : mais insensiblement il la tira dans une fenêtre; ils se parlèrent bas assez longtemps , pleurèrent , et se dirent ce qu’on a accoutumé de dire en pareil cas ; ils firent ensuite une profonde révérence à ces vénérables matrones, passèrent dans une autre chambre ; et il en avint madame la duchesse d’Orléans, et ensuite M. le comte de Toulouse.

Je ne puis me refuser de dire ici une pensée qui me vient dans l’esprit. Il me semble qu’on voit encore dans le caractère , dans la physionomie , et dans toute la personne de madame la duchesse d’Orléans, des traces de ce combat de l’amour et du jubilé.

Ces deux grossesses furent traitées avec beaucoup de mystère. On cacha ces deux , derniers enfans avec soin. Un des deux naquit à Maintenon , pendant une campagne du Roi ; et madame de Montespan avec madame de Thianges y firent un assez long séjour; mais madame de Maintenon ne fut

pas chargée de ccs derniers enfans, comme elle l’avoit été des autres : M. de Louvois les fit élever à Paris, dans une maison au bout de la rue de Vaugirard.

Je me souviens de les avoir vu reconnoître pendant que j’étois encore chez madame de Maintenon. Ils parurent à Versailles sans préparation. La beauté de M. le comte de Toulouse surprit et éblouit tous ceux qui le virent. Il n’en étoit pas de même de mademoiselle de Blois; car c’est ainsi qu’on l’appela jusqu’à son mariage. La flatterie a fait depuis que ses favorites l’entretenoient continuellement de sa grande beauté, langage qui devoit d’autant pins lui plaire qu'elle y étoit moins accoutumée.

Les figures avoient un grand pouvoir sur l'esprit de madame de Montespan ; ou, pour mieux dire, elle comptoit infiniment sur l'impression qu’elles ont accoutumé de faire sur le commun des hommes , et sur les effets qu’elles produisent. C’est sans doute par là qu’elle eut tant de peine à pardonner à

mademoiselle de Blois d'être née aussi désagréable. Madame de Thianges, sœur de madame de Montespan , et dont je parlerai quelquefois, encore moins raisonnable sur ce point, ne pouvoit supporter que la portion du sang de Mortemart que cet enfant avoit reçue dans ses veines , n’eût pas produit une machine parfaite. Ainsi mademoiselle de Blois passoit sa vie à s’entendre reprocher ses défauts ; et comme elle étoit naturellement timide et glorieuse, elle parloit peu, et ne laissoit rien voir du côté de l’esprit qui pût les réparer. Le Roi en eut pitié ; et c’est peut-être l’origine des grands biens qu’il lui a faits, et la première cause du rang où il la fit monter depuis.

Madame la duchesse d’Orléans ne laissoit pas d’avoir de la beauté, une belle peau, une belle gorge, de beaux bras, et de belles mains; mais peu de proportion dans ses traits. Telle qu’elle étoit, madame de Thianges auroit dû avoir plus d’indulgence pour elle, puisqu’elle lui resscmbloit beaucoup.

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