‹ Souvenirs de Madame de Caylus avec une introduction et des notesChapitre 9 sur 33 · Le 28 juin · texte numérisé non relu

Le 28 juin

de Montespan ; mais je suis convaincue qu’ils étoient sans fondement, et je crois, selon que je l’ai entendu dire à madame de Maintenon, que cette fille s’est tuée pour avoir voulu partir de Fontainebleau le même jour que le Roi, quoiqu’elle fût en travail et prête à accoucher. Elle fut toujours languissante depuis, et mourut enfin peu regrettée.

Madame de Montespan n’auroit pas appréhendé la durée du crédit de madame de Fontanges ; elle auroit été bien sûre que le Roi seroit toujours revenu à elle, si elle n’avoit eu que cet obstacle. Son caractère, plus ambitieux que tendre, lui avoit fait souvent regarder avec indifférence les infidélités du Roi ; et, comme elle agissoit quelquefois par dépit, elle avoit elle-même contribué à fortifier les commencemens du goût que le Roi avoit pris pour la beauté de madame de Fontanges. J’ai ouï dire qu’elle l’avoit fait venir chez elle, et qu’elle n’avoit rien oublié pour la faire paroître plus belle

aux yeux du Roi : elle y réussit et en fut fAchée;mais la mort la délivra bientôt d’une rivale, aussi dangereuse par la beauté que peu redoutable par l’esprit.

Madame de Fontanges joignoit à ce peu d’esprit] des idées romanesques que l’éducation de la province et les louanges dues à sa beauté lui avoient inspirées ; et, dans la vérité, le Roi n’a jamais été attaché qu’à sa figure ; il étoit même honteux lorsqu’elle parloit et qu’ils n’étoient pas tête à tête. On s’accoutume à la beauté ; mais on ne s’accoutume point à la sottise tournée du côté du faux, surtout lorsqu’on vit en même temps avec des gens de l’esprit et du caractère de madame de Montespan, à qui les moindres ridicules n’échappoient pas, et qui savoit si bien les faire sentir aux autres, par ce tour unique à la maison de Mortemart. Cependant madame de Fontanges aima véritablement le Roi, et elle répondit un jour à madame de Maintenon , qui l’exhortoit à se guérir d’une passion qui ne

pouvoit plus faire que sou malheur : V ous me parlez de quitter une passion , comme on parle de quitter un habit.

Je me souviens aussi d’avoir souvent entendu parler de madame de La Vallière. On sait qu’elle a précédé madame de Montespan ; et ce n’est pas l’histoire de chaque maîtresse que je prétends faire. Je veux seulement écrire les faits qui me sont demeurés plus particulièrement dans l’esprit, soit que j’en aie été témoin, ou que je les aie entendu raconter par madame de Maintenon.

Le Roi prit donc de l’amour pour madame de Montespan dans le temps qu’il vivoit avec madame de La Vallière, en maîtresse déclarée ; et madame de Montespan, en maîtresse peu délicate, vivoit avec elle : même table, et presque même maison. Elle aima mieux d'abord qu’il en usât ainsi, soit qu’elle espérât par là abuser le public et son mari, soit qu’elle ne s’en souciât pas, ou que son orgueil lui fît plus goûter le

plaisir de voir à tous les instans humilier sa rivale, que la délicatesse de sa passion ne la portait à la crainte de ses charmes. Quoi qu’il en soit, c’est un fait certain. Mais un jour, fâchée contre le Roi pour quelque autre sujet (ce qui lui arrivoit souvent), elle se plaignit de cette communauté avec une amertume qu’elle ne sentait pas : elle y trouvoit, disoit-elle, peu de délicatesse de la part du Roi. Ce prince, pour l’apaiser, répondit avec beaucoup de douceur et de tendresse, et finit par lui dire que cet établissement s’étoit fait insensiblement. Insensiblement pour vous, reprit madame de Montespan , mais très-sensiblement pour moi.

Le personnage singuüer de madame de La Vallière pendant plus de deux ans mérite de n’être pas oublié. Tout le monde l’a su, tout le monde en a parlé; mais, comme il pourroit être du nombre de ces choses qui ne s’écrivent point et qu’on oublie, je veux en faire un article dans mes Souvenirs .

Madame de La VallièVeetoit née tendre et vertueuse : elle aima le Roi et non la royauté. Le roi cessa de l’aimer pour madame de Montespan. Si, à la première vue, ou du moins après des preuves certaines de cette nouvelle passion , elle s’étoit jetée dans les Carmélites, ce mouvement aurait été naturel et conforme à son caractère : elle prit un autre parti, et demeura non-seulement à la cour, mais même à la suite de sa rivale. Madame de Montespan, abusant de ses avantages, affectoit de se faire servir par elle, donnoit des louanges à son adresse, et assurait qu’elle ne pouvoit être contente de son ajustement si elle n’y mettoit la dernière main. Madame de La ValLière s’y portoit, de son côté, avec tout le zèle d’une femme de chambre dont la fortune dépendrait des agrémens qu’elle prêterait à sa maîtresse. Combien de dégoûts, de plaisanteries et de dénigremens n’eut-elle pas à essuyer pendant l’espace de deux ans qu’elle demeura ainsi à la cour, à la fin desquels elle vint

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prendre publiquement congé du Roi ! Il la vit partir d’un œil sec pour aller aux Carmélites, où elle a vécu d’une manière aussi édifiante que touchante.

Elle disoit souvent à madame de Maintenon, avant de quitter la cour : Quand f aurai de la peine aux Carmélites , je me souviendrai de ce que ces gens-là m'ont fait souffrir (en parlant du Roi et de madame de Montespan); ce qui marque que sa patience n’étoit pas tant un effet de son insensibilité qu’une épreuve peut-être malentendue et téméraire : je laisse aux dévots à en juger. 11 est certain que le style de la dévotion convenoit mieux à son esprit que celui de la cour, puisqu’elle a paru en avoir beaucoup de ce genre. Je l’ai vue dans les dernières années de sa vie, et je l’ai entendue, avec un son de voix qui alloit jusqu’au cœur, dire des choses admirables de son état, et du bonheur dont elle jouissoit déjà, malgré l’austérité de sa pénitence.

Je me souviens d’avoir ouï raconter que

feu M. l’évêque de Meaux, Bossuet, lui ayant annoncé la mort de M. le comte de Vermandois, son fils, elle avoit, par un mouvement naturel, répandu beaucoup de larmes ; mais que, revenant tout à coup à elle, elle dit à ce prélat : C'est trop pleurer la mort (F un fils dont je n ai pas encore assez pleuré la naissance.

J’ai vu madame de Montespan aux Carmélites, bien des années après, et dans le temps qu’elle-même n’étoit plus à la cour, y venir chercher madame de La Vallière, devenue pour elle une espèce de directeur.

Mais mes Souvenirs me rappellent à la cour , où madame de Maintenon jouoit un grand rôle auprès du Roi et auprès de la Reine. Elle avoit été faite dame d’atours de madame la Dauphine de Bavière ; et le Roi avoit acheté pour elle la terre de Maintenon, en 1674 ou 1675, dont il voulut qu’elle prît le nom.

Mais les commencemens de la faveur de

madame de Maintenon ont tant de liaison et de rapport à madame de Montespan, que je ne puis parler de l’une sans me souvenir de l’autre. Il est donc nécessaire de dire un mot des commencemens de leur connoissance pour en raconter les suites.

Madame de Maintenon m’a dit souvent qu’elle avoit connu madame de Montespan chez le maréchal d’Alhret, et qu’elle n’avoit point alors cette humeur qu’elle a fait paroître depuis; ajoutant que ses sentimens étoient honnêtes, sa conduite réglée, et sa réputation bien établie.

Elle devint peu après dame du palais de la reine, par la faveur de Monsieur, et le Roi ne fit alors aucune attention à sa beauté : toute sa faveur se bornoit à sa maîtresse, qu’elle amusoit à son coucher, qui duroit longtemps, parce que la Reine s’étoit fait une habitude d’attendre toujours le Roi pour se mettre au lit. Cette princesse étoit si vertueuse qu’elle n’imaginoit pas facilement que les autres femmes ne fussent pas aussi

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sages quelle; et, pour faire voir jusqu'à quel point alloit son innocence, quoique avec beaucoup de hauteur dans ses sentimens, il suffit de rappeler ici ce qu’elle dit à une carmélite, quelle avoit priée de l’aider à faire son examen de conscience pour une confession générale qu’elle avoit dessein de faire. Cette religieuse lui demanda si, en Espagne, dans sa jeunesse, avant d’être mariée, elle n’avoit point eu envie de plaire à quelques-uns des jeunes gens de la cour du roi son père : Oh non! ma mère , dit-elle, il ri y avoit point de roi.

Mais enfin madame de Montespan plut au Roi ; elle en eut des enfans , et il fut question de les mettre entre les mains d’une personne qui sût et les bien élever et les bien cacher. Elle se souvint de madame de Maintenon, et elle crut qu’il ny avoit personne qui en fut plus capable : elle lui en fit donc faire la proposition, à quoi madame de Maintenon répondit que, pour les enfans de madame de Montespan, elle ne

s’en chargerait point; mais que, si le Roi lui ordonnoit d’avoir soin des siens , elle lui obéirait. Le Roi l’en pria, et elle les prit avec elle.

Si ce fut pour madame de Maintenon le commencement d’une fortune singulière, ce fut aussi le commencement de ses peines et de sa contrainte. Il fallut s’éloigner de ses amis, renoncer aux plaisirs de la société, pour lesquels elle sembloit être née, et il le fallut sans en pouvoir donner de bonnes raisons aux gens de sa connoissance. Cependant, comme il n’étoit pas possible de s’en éloigner tout d’un coup, pour remédier aux inconvéniens qui pouvoient arriver dans une aussi petite maison que la sienne, dans laquelle il étoit aisé de surprendre une nourrice, d’entendre crier un enfant, et tout le reste ; elle prit pour prétexte la petite d’Heudicourt, et la demanda à madame sa mère, qui la lui donna sans peine par l’amitié qui étoit entre elles, et par le goût qu’elle lui connoissoit pour les enfans. Cette petite

fille fut depuis madame de Montgon *, dame du palais de madame la Dauphine de Savoie.

Je me souviens d’avoir ouï raconter beaucoup de particularités de ces temps-là, qui ne méritent pas, je crois , d’être écrites , quoique le récit m’en ait infiniment amusée. Je n’en dirai qu’un mot.

On envoyoit chercher madame de Maintenon quand les premières douleurs pour accoucher prenoient à madame de Montespan. Elle emportoit l’enfant, le cachoit sous son écharpe, se cachoit elle-même sous un masque, et, prenant un fiacre, revenoit ainsi à Paris. Combien de frayeurs n’avoit-elle point que cet enfant ne criât! Ces craintes se sont souvent renouvelées, puisque madame de Montespan a eu sept enfans du Roi.

Mais je me souviens d’avoir ouï raconter

1. Mère de l’abbé de Montgon, auteur de Mé- , moires où le cardinal de Fleury est très-dénigré.

qu elle lut si pénétrée de douleur au premier, que sa beauté s’en ressentit. Elle devint maigre, jaune, et si changée, qu’on ne la reconnoissoit pas. Loin d’être née débauchée, le caractère de madame de Montespan étoit naturellement éloigné de la galanterie et porté à la vertu. Son projet avoit été de gouverner le Roi par l’ascendant de son esprit. Elle s’étoit flattée d’être maîtresse nonseulement de son propre goût, mais de la passion du Roi. Elle croyoit qu’elle lui feroit toujours désirer ce quelle avoit résolu de ne lui pas accorder : la suite fut plus naturelle. Elle se désespéra , comme je l’ai dit, à la première grossesse , se consola à la seconde , et porta dans les autres l’impudence aussi loin qu’elle pouvoit aller. Cependant on cachoit avec le même soin les eufans dont elle paroissoit publiquement grosse.

Il arriva une fois que le feu prit à une poutre de la chambre de ses enfans, à Paris. Ce feu, qui n’avoit pas encore eu d’air,

étoit comme endormi, et madame de Maintenon, en prenant les mesures nécessaires sans faire de bruit, jugea cependant que ce feu pourrait s’allumer tout à coup, et de façon qu’il ne seroit pas possible de ne pas laisser entrer beaucoup de monde. Dans cette crainte , elle envoya en diligence à Saint-Germain pour demander à madame de Montespan ce qu’il faudroit qu’elle fit en pareil cas; sur quoi elle dit pour toute réponse à celui qu’on avoit envoyé : J'en suis bien aise ; dites à madame Scarron que c'est une marque de bonheur pour ces en fans.

L’aînée des enfans du Roi et de madame de Montespan mourut à l’àge de trois ans. Madame de Maintenon en fut touchée comme une mère tendre, et beaucoup plus que la véritable ; sur quoi le Roi dit, en parlant de madame de Maintenon : Elle sait bien aimer ; il y auroit du plaisir à être aimé (Telle.

Madame de Montespan eut cinq enfans de suite. Je ne sais s’ils furent reconnus

tous ensemble ou séparément ; je sais seulement que, ne pouvant les faire légitimer sans nommer la mère, parce qu'il n’y avoit point eu d’exemple d’une pareille reconnoissance, pour qu’il y en eût, on fit précéder celle des enfans du Roi par celle du bâtard du comte de Saint-Pol, fils de madame de Longueville, qui se trouvoit dans le même cas, puisqu’il étoit fils de la maréchale de La Ferté, et qu’elle l’avoit eu du vivant de son mari * .

Le Roi fit ensuite reconnoître les siens, savoir, M. le duc du Maine, M. le comte du Vexin, mademoiselle de Nantes, et mademoiselle de Tours; l’aîné étoit mort sans être reconnu, et M. le comte de Toulouse et mademoiselle de Rlois, depuis duchesse d’Orléans, n’étoient pas encore nés.

Madame de Maintenon alla à la cour avec ces enfans du Roi; mais elle s’attacha

1. Celui qu’on appeloit le chevalier de Longueville, et qui fut tué au siège de Philipsbourg, en 1688.

particulièrement à M. le duc du Maine, dont l’esprit promettoit beaucoup. Heureux, je l’oserai dire, si l’usage, ou la fortune de madame de Maintenon, lui avoit permis de demeurer plus longtemps auprès de lui, et qu’elle eût pu achever son éducation comme elle l’avoit commencée ! Elle n’auroit rien ajouté à l’agrément de son esprit ; mais elle lui aurait peut-être inspiré plus de force et de courage (j’entends celui de l’esprit), qualités si nécessaires aux hommes élevés au-dessus des autres. Il faut avouer aussi que la figure de M. le duc du Maine, sa timidité naturelle, et le goût du Roi (car il n’aimoit pas naturellement que ceux qu’il admettoit dans sa familiarité fussent infiniment répandus dans le grand monde), ont contribué à éloigner ce prince du commerce des hommes, dont il auroit fait les délices s’il en avoit été connu. La timidité rend les hommes farouches, quand ils se font surtout un devoir de ne la pas

surmonter.

Le mariage de M. le duc du Maine initie comble à ses malheureuses dispositions. Il épousa une princesse du sang, d’un caractère entièrement opposé au sien, aussi vive et entreprenante qu’il étoit doux et tranquille. Cette princesse abusa de sa douceur ; elle secoua bientôt le joug qu'une éducation peut-être trop sévère lui avoit imposé, elle dédaigna de faire sa cour au Roi, pour tenir la sienne à Sceaux, où, par sa dépense , elle ruina M. son mari , lequel approuvoit , ou n’osoit s’opposer à ses volontés. Le Roi lui en parla, mais inutilement, et, voyant enfin que ses représentations ne servoient qu’à faire souffrir intérieurement un fils qu’il aimoit, il prit le parti du silence, et le laissa croupir dans son aveuglement et sa foiblesse.

Je me souviens, à propos du mariage de M. le duc du Maine, que le Roi, qui pensoit toujours juste, auroit désiré que les princes légitimés ne se fussent jamais mariés. Ces gens-là , disoit-il à madame de

Maintenon, ne devraient jamais se marier. Mais M. le duc duMaine ayant voulu l’être, cette même sagesse du Roi auroit fait du moins qu’il auroit choisi une Bile d’une des grandes maisons du royaume, sans les persécutions de M. le Prince, qui regardoit ces sortes d’alliances comme la fortune de la sienne. Je sais même que le Roi avoit eu dessein de choisir mademoiselle d’Uzès, et qu’il étoit sur le point de le déclarer, lorsque M. de Barbezieux vint lui faire part de son mariage avec elle , ce qui fit que le Roi n’y songea pas davantage. Tout est conjoncture dans cette vie , disoit le maréchal de Clairambault , et la destinée de mademoiselle <t Uzès en est une preuve.

Le comte du Vexin mourut jeune, et ne vécut que pour faire voir par ses infirmités qu’il étoit heureux de mourir. Madame de Montespan ne haïssoil ni les remèdes, ni les expériences ; et j’ai ouï dire qu’on lui avoit fait treize cautères le long de l’épine

du dos. On le destinoit à l’Église, et ilpossédoit déjà plusieurs grands bénéfices, entre lesquels étoit l’abbaye de Saint-Denis , qui fut depuis donnée à la maison royale de Saint-Cyr.

Mademoiselle de Tours, leur sœur, mourut à peu près au même âge, de huit à neuf ans. La quatrième étoit mademoiselle de Nantes dont j’aurai souvent occasion de parler dans mes Souvenirs. Je dirai seulement ici qu’on n’oublioit rien dans son éducation pour faire valoir les talens propres à plaire qu’elle avoit reçus de la nature. Elle répondit parfaitement à son éducation; mais ses grâces et ses charmes sont bien au-dessus de mes éloges. Ce n’est pourtant ni une taille sans défaut, ni ce qu’on appelle une beauté parfaite. Ce n’est pas non plus, à ce que je crois, un esprit d’une étendue infinie. Quoi qu’il en soit, elle a si bien tout ce qu’il faut pour plaire, qu’on ne

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