Le comte d’Aubigné, frère de madame de Maintenon
(luire, peiisoit sérieusement à se retirer, ne désirant que la tranquillité et le repos de sa première vie. Je le sais, et pour le lui avoir entendu dire, et par des lettres que j’ai vues depuis sa mort, écrites de sa main, et adressées à un docteur de Sorbonne, nommé l’abbé Gobelin, son confesseur*; mais son étoile singulière ne lui permit pas d’accomplir un projet si sensé. Tout l’acheminoit au grand personnage que nous lui avons vu jouer depuis.
J’ai vu encore dans ces mêmes lettres qu’on avoit voulu la marier au vieux duc de Villars, pour s’en défaire peut-être plus honnêtement1 2. Je rapporte ici la manière dont elle s’en explique elle-même avec son confesseur. « Madame de Montespan et madame de Richelieu travaillent présentement
1 . Les lettres de madame de Maintenon à Gobelin ont été imprimées dans sa correspondance.
2. En 1674, suivant une lettre de madame de Maintenon à madame d’Heudicourt, citée par M. de Noailles.
à uu mariage pour moi, qui pourtant ne s’achèvera pas. C’est un duc assez malhounête homme et fort gueux. Ce seroit une source d’embarras et de déplaisirs qu’il seroit imprudent de s’attirer ; j’en ai déjà assez dans une condition singulière et enviée de tout le monde , sans en aller chercher dans un état qui fait le malheur des trois quarts du genre humain. »
Il faut avouer que le Roi, dans les premiers temps , eut plus d’éloignement que d’inclination pour madame de Maintenon ; mais cet éloignement n’étoit fondé que sur une espèce de crainte de son mérite , et sur ce qu’il la soupçonnoit d’avoir dans l’esprit le précieux de l’hôtel de Rambouillet , dont les hôtels d’Albret et de Richelieu, où elle avoit brillé, étoient une suite et une imitation , quoique avec des correctifs , et qu’il leur manquât un Voiture pour en faire passer à la postérité les plaisanteries et les amusemens.
On se moquoit à la cour de ces sociétés
de gens oisifs, uniquement occupés à développer un sentiment et à juger d’un ouvrage d’esprit. Madame de Montespan ellemême, malgré le plaisir qu’elle avoit trouvé autrefois dans ces conversations, les tourna après en ridicule pour divertir le Roi.
L’éloignement de ce prince pour madame de Maintenon auroit paru plus naturel , s’il eût été fondé sur ce qu’il savoit bien qu’elle condamnoit le scandale donné à toute la France par la manière dont il vivoit avec une femme mariée et enlevée à son mari. Elle lâclioit même souvent, sur ce sujet, des traits dont on ne devoit pas lui savoir gré, et tels que celui-ci. Elle dit un jour au Roi, à une revue des mousquetaires : Que feriezvous , sire , si on vous disoil qu'un de ces jeunes gens vit publiquement avec la femme d'un autre , comme si elle étoit la sienne? Il est vrai que j’ignore le temps où elle fit cette question, et qu’il est à présumer qu’elle se croyoit alors bien sûre de sa faveur. J’ignore aussi quelle fut la réponse du Roi ;
mais le discours est certain, et il suffit pour faire voir quels ont été les sentimens et la conduite de madame de Maintenon à cet égard , d’autant plus qu’elle étoit encore , dans ce temps-là, chez madame de Montespan, auprès de ses enfans.
Cependant le Roi, si prévenu dans les commencemens contre madame de Maintenon, qu’il ne l’appeloit d’un air de dénigrement, en parlant à madame de Montespan, que votre bel esprit , s’accoutuma à elle , et comprit qu’il y avoit tant de plaisir à l’entretenir, qu’il exigea de sa maîtresse, par une délicatesse dont on ne l’eût peut-être pas cru capable , de ne lui plus parler les soirs quand il seroit sorti de sa chambre. Madame de Maintenon s’en aperçut ; et voyant qu’on ne lui répondoit qu’un oui et qu’un non assez sec : J'entends , dit- elle , ceci est un sacrifice; et, comme elle se levoit, madame de Montespan l’arrêta, charmée qu’elle eût pénétré le mystère. La conversation n’en fut que plus vive après, et elles se
dirent sans doute, dans un genre différent, l’équivalent de ce que Ninon avoit dit du billet de La Châtre.
On peut juger, par cet échantillon, que le Roi n’étoit pas incapable de délicatesse, et que madame de Montespan n’étoit pas en droit de lui reprocher, comme elle lui reprocha une fois, de n’ètre point amoureux d’elle, mais de se croire seulement redevable au public d’être aimé de la plus belle femme de son royaume. Il est vrai que le Roi n’étoit point l’homme du monde le plus fidèle en amour, et qu’il a eu, pendant son commerce avec madame de Montespan, quelques autres aventures galantes, dont elle se soucioit peu, et elle n’en parloit que par humeur ou pour se divertir.
Je ne sais pourtant si madame deSoubise lui fut aussi indifférente , quoiqu’elle parût ne pas s’en soucier. Madame de Montespan découvrit cette intrigue, par l’affectation que madame de Soubise avoit de mettre certains pendans d’oreilles d’émeraudes, les
jours que M. de Soubise alloit à Paris. Sur cette idée, elle observa le Roi, le fit suivre, et il se trouva que c’étoit effectivement le signal de rendez-vous.
Madame de Soubise avoit un mari qui ne ressembloit pas à celui de madame de Montespan, et pour lequel il falloit avoir des ménagemens. D'ailleurs, madame de Soubise étoit trop solide pour s'arrêter à des délicatesses de sentiment, que la force de son esprit ou la froideur de son tempérament lui faisoit regarder comme des foiblesses honteuses. Uniquement occupée des intérêts et de la grandeur de sa maison , tout ce qui ne s’opposoit pas à ses vues lui étoit indifférent.
Pour juger si madame de Soubise s’est conduite selon ses maximes, il suffit de considérer l’état présent de cette maison, et de la comparer à ce qu’elle étoit quand elle y est entrée. A peine M. de Soubise avoit-il alors six mille livres de rente.
Madame de Soubise a soutenu sou carac-
turc, et suivi les mêmes idées dans le mariage de M. son fils avec l’héritière de la maison de Ventadour, veuve du prince de Turenne, dernier mort. Les discours du public, et la mauvaise conduite effective de la personne, ne l’arrêtèrent pas : elle pensa ce que madame Comuel en dit alors : que ce seroit un grand mariage dans un siècle.
Pour dire la vérité, je crois que madame de Soubise et madame de Montespan n’aimoient guère plus le Roi l’une que l’autre. Toutes deux avoient de l’ambition ; la première pour sa famille, la seconde pour elle-même. Madame de Soubise vouloit élever sa maison et l’enrichir; madame de Montespan vouloit gouverner et faire sentir son autorité. Mais je ne pousserai pas plus loin le parallèle; je dirai seulement que, si l’on en excepte la beauté et la taille , qui pourtant n’étoient en madame de Soubise que comme un beau tableau ou une belle statue, elle ne devoit pas disputer un cœur avec
madame de Montespan. Son esprit uniquement porté aux affaires rendoit sa conversation froide et plate ; madame de Montespan, au contraire, rendoit agréables les matières les plus sérieuses , et ennoblissoit les plus communes : aussi je crois que le Roi n’a jamais été fort amoureux de madame de Soubise, et que madame de Montespan auroit eu tort d’en être inquiète. Bien des gens ont cru M. le cardinal de Rohan fils du Roi ; mais s’il y a eu un des enfans de madame de Soubise qui fût de lui , il est mort il y a longtemps.
Malgré ces infidélités du Roi, j’ai souvent entendu dire que madame de Montespan auroit toujours conservé du crédit sur son esprit, si elle avoit eu moins d’humeur, et si elle avoit moins compté sur l’ascendant qu’elle croyoit avoir. L’esprit qui ne nous apprend pas à vaincre notre humeur devient inutile quand il faut ramener les mêmes gens qu’elle a écartés; et
si les caractères doux souffrent plus longtemps que les autres, leur fuite est sans retour.
Le Roi trouva une grande différence dans l’humeur de madame de Maintenon ; il trouva une femme toujours modeste, toujours maîtresse d’elle-même, toujours raisonnable , et qui joignoit encore à des qualités si rares les agrémens de l’esprit et de la conversation.
Mais elle eut à souffrir avant de s’être fait connoître. Il est aisé de juger qu’une femme dont l’humeur est plus forte que l’envie de plaire à son maître et à son amant, ne ménage pas une amie qu’elle croit lui devoir être soumise. 11 paroît même que la mauvaise humeur de madame de Montespan augmentoit à proportion de la raison et de la modération qu’elle découvroit dans madame de Maintenon, et peut-être à mesure que le Roi revenoit des préventions qu’il avoit eues contre elle. Il étoit cependant bien difficile qu’on pût prévoir les
suites qu’auroient un jour ces cornmenccmens d'estime.
Je rapporterai ici quelques fragmens des lettres que madame de Maintenon écrivoit à l’abbé Gobelin , on y verra , mieux que je ne pourrois l’exprimer, et ce qu’elle eut à souffrir, et quels étoient ses véritables sentimens. Il est vrai qu’il seroit à désirer que ses lettres fussent datées; mais les choses marquent assez le temps où elles ont été écrites.
« Madame de Montespan et moi avons eu une conversation fort vive ; elle en a rendu compte au Roi à sa mode, et je vous avoue que j’aurai bien de la peine à demeurer dans un état où j’aurai tous les jours de pareilles aventures. Qu’il me seroit doux de me remettre en liberté ! j’ai eu mille fois envie d’être religieuse; mais la peur de m’en repentir m’a fait passer par-dessus des mouvemens que mille personnes auroient appelés vocation.... Je ne saurois comprendre que la volonté de Dieu soit que je souffre
de madame de Montespan. Elle est incapable d’amitié, et je ne puis m’en passer. Elle ne sauroit trouver en moi les oppositions qu’elle y trouve, sans me haïr. Elle me redonne au Roi comme il lui plaît, et m’en fait perdre l’estime. Je suis avec lui sur le pied d’une bizarre, qu’il faut ménager ‘ . » Dans une autre lettre : « Il se passe ici des choses terribles entre madame de Montespan etmoi.LeRoi eu futhier témoin ; et ces procédés-là , joints aux maux continuels de ses enfans , me mettent dans un état que je ne pourrai longtemps soutenir 1 . » C’est apparemment à cette lettre qu’il faut rapporter ce que j’ai ouï raconter à madame de Maintenon, qu’étant un jour avec madame de Montespan dans une crise la plus violente du monde, le Roi les surprit, et, les voyant toutes deux fort échauffées , il demanda ce qu’il y avoit, madame