Lettre du 13 septembre
de Main tenon prit la parole d’un grand sang-froid, et dit au Roi : Si V otre Majesté veut passer dans cette autre chambre, f aurai !' honneur de le lui apprendre. Le Roi y alla; madame de Maintenon le suivit, et madame de Montespan demeura seule. Sa tranquillité en cette occasion paroît très-surprenante; et j’avoue que je ne la pourrois croire , s’il m’étoit possible d’en douter.
Quand madame de Maintenon se vit tête à tête avec le Roi , elle ne dissimula rien ; elle peignit l’injustice et la dureté de madame de Montespan d’une manière vive, et fit voir combien elle avoit lieu d’en appréhender les effets. Les choses qu’elle citoit n’étoient pas inconnues du Roi ; mais comme il aimoit encore madame de Montespan, il chercha à la justifier; et pour faire voir quelle n’avoit pas l’àme si dure, il dit à madame de Maintenon : Ne vous êtes-vous pas souvent aperçue que ses beaux yeux se remplissent de larmes lorsqu'on lui raconte quelque action généreuse et touchante?
Avec cette disposition, il est à présumer, comme je l’ai dit, que si madame de Montespan eût voulu, elle auroit encore longtemps gouverné ce prince.
Cette conversation de madame de Maintenon avec le roi fut suivie de plusieurs autres ; mais le mariage de Monseigneur fit trouver à madame de Maintenon, dans la maison de madame la Dauphine, une porte honorable pour se soustraire à la tyrannie de madame de Montespan.
Cependant, avant de quitter le chapitre des choses qui la regardent, la vérité m’oblige de convenir, d’après madame de Maintenon, que si madame de Montespan avoit des défauts, elle avoit aussi de grandes qualités. Sensible à la bonne gloire, elle laissoit à madame deThianges, sa sœur, le soin de se prévaloir des avantages de la naissance, et se moquoit souvent de son entêtement sur ce chapitre.
Mais puisque je parle de madame de Thianges, je dirai un mot des trois sœurs.
Madame de Montespan , disoit M. l’abbé Testu* , parle comme une personne qui lit ; madame de Thianges comme une personne qui rêve; et madame de Fontcvrault comme une personne qui parle. Il pouvoit avoir raison sur les deux autres; mais il avoit tort sur madame de Montespan, dont l’éloquence étoit sans affectation.
Je n’ai point eu l’honneur de connoître madame l’abbesse de Fontevrault ; je sais seulement, par tous les gens qui l’ont connue , qu’on ne pouvoit rassembler dans la même personne plus de raison, plus d’esprit, et plus de savoir : son savoir fut même un effet de sa raison. Religieuse sans vocation , elle chercha un amusement convenable à son état, mais ni les sciences, ni la lecture, ne lui firent rien perdre de ce qu’elle avoit de naturel.
Madame de Thianges, folle sur deux cha-
1. Jacques Testu, de l'Académie françoise, aumônier et prédicateur du Roi; il mourut en 1706.
pitres , celui de sa personne et celui de sa naissance , d’ailleurs dénigrante et moqueuse , avoit pourtant une sorte d'esprit , beaucoup d’éloquence , et rien de mauvais dans le cœur : elle condamnoit même souvent les injustices et la dureté de madame sa sœur, et j’ai oui dire à madame de Maintenon qu’elle avoit trouvé en elle de la consolation dans leurs démêlés.
Il y aurait des contes à faire à l’infini sur les deux points de sa folie; mais il suffit de dire, pour celle de sa maison , qu’elle n’en admettoit que deux en France, la sienne et celle de La Rochefoucauld1; et que si elle ne disputoit pas au Roi l’illustration , elle lui disputoit quelquefois l’ancienneté, parlant à lui-même. Quant à sa personne , elle se regardoit comme un chef-d’œuvre de la nature, non tant pour la beauté extérieure que pour la délicatesse des organes qui com-
1 . Elle distinguent la maison de La Rochefoucauld des autres , en faveur des fréquentes alliances qu’elle avoit eues avec la maison de Rochechouart.
posoient sa machine ; et , pour réunir les deux objets de sa folie, elle s’imaginoit que sa beauté et la perfection de son tempérament procédoient de la différence que la naissance avoit mise entre elle et le commun des hommes.
Madame de Thianges étoit l’aînée de plus de dix ans de madame de Montespan, et je ne sais comment il se pouvoit faire qu’ayant une mère aussi vertueuse 4 elle eût été élevée avec autant de liberté. Je n’en serais pas étonnée de la part de M. le duc de Mortemart, leur père, qui, je crois, n’étoit pas fort scrupuleux, et dont j’ai entendu raconter plusieurs bons mots, qui sont autant de preuves de la mauvaise humeur de la femme, et du libertinage du mari, tels que celui-ci : M. de Mortemart étant rentré fort tard, à son ordinaire, sa femme, qui l’attendoit, lui dit : D'oii venez-vous? passercz-
1 . t Qu’étoit madame la duchesse de Mortemart. » Variante de l'édition de Monmerqué.
vous ainsi votre vie avec des diables? A quoi M. de Mortemart répondit : Je ne sais tfou je viens ; mais je sais que mes diables sont de meilleure humeur que votre bon ange.
J’ai ouï dire au feu roi que madame de Thianges s’échappoit souvent de chez elle pour le venir trouver, lorsqu'il déjeunoit avec des gens de son âge. Elle se mettoit avec eux à table, en personne persuadée qu’on n’y vieillit point * . Cette éducation ne devoit point contribuer à la faire bien marier ; cependant elle épousa M. le marquis de Thianges, de la maison de Damas, et elle lui apporta en dot le dénigrement qu’elle avoit pour tout ce qui u’étoit pas de son sang , ni dans son alliance ; et comme les terres de la maison de Thianges sont on Bourgogne, où elle fit quelque séjour, l’en-
i . C’étoit une maxime , devenue proverbe, du célèbre gourmand Broussin, de la famille des Brûlart, l'un des trois frères auxquels Chapelle et Bachaumont ont adressé leur Voyage.
nui qu’elle y eut lui inspira une aversion pour tous les Bourguignons qu elle conserva jusqu’à la fin de ses jours ; en sorte que la plus grande injure qu’elle pouvoit dire à quelqu’un étoit de l'appeler Bourguignon. Elle eut de ce mariage un fils et deux filles ; mais elle ne vit dans ce fils que cette province qu’elle détestoit, et dans sa fille aînée que sa propre personne qu’elle adoroit. Elle la maria au duc de Nevers ; la cadette épousa le duc de Sforce , et partit aussitôt après son mariage pour l'Italie, dont elle ne revint qu’après la décadence de la faveur de madame de Montespan. Je l’ai vue à son retour encore assez jeune pour juger de sa beauté ; mais elle n’avoit que de la blancheur, d’assez beaux yeux , et un nez tombant dans une bouche fort vermeille, qui fit dire à M. de Vendôme qu’elle ressemblait à un perroquet qui mange une cerise.
Madame de Thianges n’avoit pas tort d'admirer madame de Nevers; tout le monde
l'admirait avec elle; mais personne ne trouvoit qu’elle lui ressemblât , comme elle se l’imaginoit. Madame de Montespan fit ce qu’elle put pour inspirer au Roi du goût pour sa nièce ; mais il ne donna pas dans le piège , soit qu’on s’y prît d’une manière trop grossière , capable de le révolter , ou que sa beauté n'eût pas fait sur lui l’effet qu’elle produisoit sur tous ceux qui la regardoient.
Au défaut du Roi, madame de Nevers se contenta de M. le Prince, qu’on appeloit en ce temps-là M. le Duc. L’esprit, la galanterie et la magnificence, quand il étoit amoureux , réparaient en lui une figure qui tenoit plus du gnome que de l’homme. 11 a marqué sa galanterie pour madame de Nevers par une infinité de traits ; mais je ne parlerai que de celui-ci : M. de Nevers avoit accoutumé de partir pour Rome de la même manière dont on va souper à ce qu’on appelle aujourd’hui une guinguette; et on avoit vu madame de Nevers monter en car-
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rosse, persuadée qu’elle alloit seulement se promener, entendre dire à son cocher : A Rome. Mais comme avec le temps elle connut mieux Monsieur son mari, et qu’elle se tenoit plus sur ses gardes, elle découvrit qu’il étoit sur le point de lui faire faire encore le même voyage , et en avertit M. le Prince , lequel , aussi fertile en inventions que magnifique lorsqu'il s’agissoit de satisfaire ses goûts, pensa , par la connoissance qu’il avoit du génie et du caractère de M. de Nevers , qu’il falloit employer son talent, et réveiller sa passion pour les vers. Il imagina donc de donner une fête à Monseigneur à Chantilly. Il la proposa : on l’accepta. Il alla trouver M. de Nevers, et supposa avec lui un extrême embarras pour le choix du poète qui feroit les paroles du divertissement, lui demandant en grâce de lui en trouver un, et de le vouloir conduire : sur quoi M. de Nevers s’offrit lui-même , comme M. le Prince l’avoit prévu. Enfin la fêle se donna; elle coûta plus de cent
mille écus; et madame de Nevers n'alla point à Rome * .
Pour termiuer l’article des nièces de madame de Montespan, je parlerai succinctement de l'amèe des filles du maréchal de Vivonne, son frère , la seule qui ait paru à la cour du temps de sa faveur. Elle épousa le prince d’Elbeuf par les soins et les représentations continuelles de madame de Maintenon, à qui elle fit pitié ; car je ne sais par quelle fatalité madame sa tante eut tant de peine à l’établir. Rien cependant ne lui manquoit , beauté, esprit, agrémens; et madame de Montespan, quoiqu’elle ne l’aimât pas , ne l’a jamais blâmée que sur ce qu’elle n’avoit pas, disoit-elle, l’air assez noble. Quant au duc d’Elbeuf, on sait l’usage qu'il a fait de sa grande naissance, d'un courage qui en étoit digne, d’une figure ai-
I. M. le Duc, pour entrer secrètement chez madame de Nevers , dont te mari étoit si jaloux, avoit acheté deux maisons contiguës à l’hôtel de Nevers.
niable, et d’un esprit auquel il ne nianquoit que de savoir mieux profiter de ces grands et rares avantages de la nature. Il a passé sa jeunesse à être le fléau de toutes les familles par ses mauvais procédés avec les femmes , et par se vanter souvent de faveurs qu’il n’avoit pas reçues. Comme il n’y avoit pas moyen de mettre dans son catalogue celles de madame sa femme, il semble qu’il ait voulu s’en dédommager par les discours qu’il en a tenus, et par une conduite fort injuste à son égard.
Madame de Maintenon conserva avec le duc d’Elbeuf une liberté qu’elle avoit prise dans la maison de madame de Montespan , où on ne l’appeloit en badinant que le goujat, pour marquer la vie qu’il menoit et la compagnie qu’il voyoit ; et elle lui a fait * souvent des réprimandes aussi inutiles que bien reçues. Le Roi avoit du foible pour ce prince; il lui parloit avec bonté, lui pardonnoit ses fautes, et ne lui a presque jamais rien refusé de ce qu’il lui demandoit; mais
enfin madame sa femme n’a pas été heureuse , et madame de Montespan ne l’a pas assez soutenue dans ses peines domestiques.
Je reviens au caractère de la tante, dont la dureté a paru dans des occasions où il est rare d’en montrer, et plus singulier encore d’en tirer vanité. Un jour que le carrosse de madame de Montespan passa sur le corps d’un pauvre homme, sur le pont de Saint- Germain , madame de Montausier, madame de Richelieu, madame de Maintenon et quelques autres, qui étoient avec elle, en furent effrayées et saisies comme on l’est d’ordinaire en pareille occasion; la seule madame de Montespan ne s’en émut pas , et elle reprocha même à ces dames leur foiblesse : Si c'étoit, leur disoit-elle , un effet de la bonté de votre cœur , et une véritable compassion , vous auriez le même sentiment en apprenant que cette aventure est arrivée loin comme près de vous.
Elle joignoit à cette dureté de cœur une
raillerie continuelle, et elle portoit des coups dangereux à ceux qui passoient sous ses fenêtres, pendant qu’elle étoit avec le Roi. L’un étoit, disoit-elle, si ridicule, que ses meilleurs amis pouvoient s’en moquer sans manquer à la morale; l’autre, qu’on disoit être honnête homme : «Oui, reprenoitelle, il faut lui savoir gré de ce qu’il le veut être ; » un troisième ressembloit au valet de carreau ; ce qui donna même à ce dernier un si grand ridicule, qu’il lui a fallu depuis tout le manège d’un Manceau pour faire la fortune qu’il a faite ; car elle ne s’en tenoit pas à la critique de son ajustement, elle se moquoit aussi de ses phrases, et n’avoit pas tort 1 .
Ces choses peuvent passer pour des bagatelles, et elles le sont en effet entre des particuliers; mais il n’en est pas de même
1. 11 est impossible, dit M. de Monmerqué, de ne pas reconnoître ici le marquis de Daugeau , cet homme chamarré de ridicules , selon Saint-Simon.
quand il est question du maître. Ces bagatelles et ces traits satiriques reviennent dans des occasions importantes et décisives pour la fortune. En un mot, on né paroissoit guère impunément sous les yeux de madame de Montespan ; et souvent un courtisan, satisfait de s’ètre montré, n’en a retiré qu’un mauvais office, dont il a été perdu sans en démêler la cause.
Mais, malgré ces défauts, madame de Montespan avoit des qualités peu communes, de la grandeur d’âme, et de l’élévation dans l’esprit. Elle le fît voir dans les sujets qu’elle proposa au Roi pour l’éducation de Monseigneur : elle ne songea pas seulement au temps présent, mais à l’idée que la postérité aurait de cette éducation par le choix de ceux qui dévoient y contribuer. Car, en effet, si on considère le mérite et la vertu de M. de Montausier, l’esprit et le savoir de M. de Meaux, quelle haute idée n’aurat-on pas et du Roi qui a fait élever si dignement son fils , et du Dauphin , qu’on
croira savant et habile, parce qu'il le devoit être ?
On ignorera les détails qui nous ont fait counoître l’humeur de M. de Montausier , et qui nous l’ont fait voir plus propre à rebuter un enfant tel que Monseigneur , né doux, paresseux et opiniâtre, qu’à lui inspirer les sentimens qu’il devoit avoir.
La manière rude avec laquelle on le forcoit d’étudier lui donna un si grand dégoût pour les livres, qu’il prit la résolution de n’en jamais ouvrir quand il seroit son maître. 11 a tenu parole; mais comme il étoit bien né, et qu’il avoit un bon modèle devant les yeux dans la personne du Roi son père, qu’il admiroit et qu’il aimoit, son règne auroit été heureux et tranquille : je dis tranquille, parce que la paix étant faite, et sachant bien que le Roi n' avoit pas envie de recommencer la guerre, il n’y auroit de luimême pensé de longtemps, et jamais qu’avec justice. 11 auroit suivi le même plan de gouvernement; nous n'aurions vu de changc-
nient que clans le lieu de son séjour, qu'il auroit, je crois, partagé entre Paris et Meudoti.
Madame de Montespan , dans les mêmes vues de la gloire du Roi, fit choix de M. Racine et de M. Despréaux pour en écrire l’histoire. Si c’est une flatterie, on conviendra qu’elle n’est pas d’une femme commune, ni d’une maîtresse ordinaire.
Cependant madame de Montespan s’aperçut que le Roi lui écliappoit lorsque le mal étoit sans remède. Elle chercha à s’appuyer de M. de La Rochefoucauld, regardé comme une espèce de favori. Elle mitM. de Louvois dans ses intérêts, et voulut enfin regagner par l’intrigue ce qu’elle avoit perdu par son humeur , et par l’opinion où elle avoit toujours été que celui dont l’esprit est supérieur doit gouverner celui qui en a moins. Mais à quoi sert cette prétendue supériorité , quand les passions nous aveuglent et nous font prendre les plus mauvais partis ?
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DF. MADAME DE CAYt.DS.
Le Roi ne savoit peut-être pas si bien discourir qu elle, quoiqu’il parlât parfaitement bien. Il pensoit juste, s’exprimoit noblement; et ses réponses les moins préparées renfermoient, en peu de mots, tout ce qu’il y avoit de mieux à dire, selon les temps, les choses et les personnes. Il avoit, bien plus que sa maîtresse, l’esprit qui donne de l’avantage sur les autres. Jamais pressé de parler, il examinoit, il pénétrait les caractères et les pensées; mais, comme il étoit sage, et qu'il savoit combien les paroles des rois sont pesées , il renfermoit souvent en lui-même ce que sa pénétration lui avoit fait découvrir. S’il étoit question de parler de choses importantes, on voyoit les plus habiles et les plus éclairés étonnés de ses connoissances , persuadés qu’il en savoit plus qu’eux, et charmés de la manière dont il s'exprimoit. S’il falloit badiner, s’il faisoit des plaisanteries, s’il daignoit faire un conte, c’étoit avec des grâces infinies, un tour noble et fin, que je n’ai vu qu’à lui.
La principale vue de madame de Montespan, de M. de La Rochefoucauld, et de M. de Louvois, fut de perdre madame de Maintenon , et d’en dégoûter le Roi. Mais ils s’y prirent trop tard ; l’estime et l’amitié qu’il avoit pour elle avoient déjà pris de trop fortes racines. Sa conduite étoit d’ailleurs trop bonne, et ses sentimens trop purs, pour donner le moindre prétexte à l’envie et à la calomnie.
J’ignore les détails de cette cabale , dont madame de Maintenon ne m’a parlé que très-légèrement, et seulement en personne qui sait oublier les injures, mais qui ne les ignore pas.
Si j’ai dit que M. de La Rochefoucauld étoit une espèce de favori, c’est que depuis la disgrâce de M. de Lauzun, causée par la manière insolente dont il parla au Roi, après la rupture de son mariage avec Mademoiselle, ce prince avoit pris la résolution de n’en jamais avoir ; c’est-à-dire de favori déclaré. Ainsi M. de La Rochefoucauld eut
tous les avantages de la faveur par les bienfaits, et le roi se garantit des inconvéniens attachés à cette qualité.
M. de Lauzun , peu content d'épouser Mademoiselle, voulut que le mariage se fît de couronne à couronne ; et, par de longs et vains préparatifs , il donna le loisir à M. le Prince d’agir et de faire révoquer la permission que le Roi lui avoit accordée. Pénétré de douleur, il ne garda plus de mesures, et se fit arrêter et conduire dans une longue et dure prison par la manière dont il parla à son maître.
Sans cette folle vanité, le mariage se seroit fait. Le Roi, avec le temps, auroit calmé M. le Prince, et M. de Lauzun se seroit vu publiquement le mari de la petite-fille de Henri IV, refusée à tant de princes et de rois pour ne les pas rendre trop puissans : il se seroit vu cousin germain de son maître. Quelle fortune détruite en un moment par une gloire mal placée !
Peut-être aussi n’avoit-il plu à Mademoi-
8CÎ SOUVEMHS
selle que par ce même caractère audacieux, et pour avoir été le seul homme qui eût osé lui parler d’amour; mais, comme cet événement est écrit partout, je ne m’y suis arrêtée que par sa singularité.
Mademoiselle, foible et sujette à des mouvemens violens qu'elle soutenoit mal, ne cacha pas sa douleur. Après la rupture de son mariage elle se mit au lit, et reçut des visites comme une veuve désolée ; et j’ai ouï dire à madame de Maintenon qu’elle s’écrioit dans son désespoir : Il seroit là! il seroit là ! c’est-à-dire il seroit dans mon lit ; car elle montroit la place vide.
On a prétendu mal à propos que M. de Lauzun avoit été bien avec madame de Montespan avant qu elle fût maîtresse du Iloi. Rien n’est plus faux, si j’en crois ce (jue madame- de Maintenon m’en a souvent dit.
Par la suite des temps, Mademoiselle négocia avec madame de Montespan le retour de M. de Lauzun; et c’est à cette considé-
ration qu elle fit une donation à M. le duc du Maine de la souveraineté de Dombes et du comté d’Eu : mais M. de Lauzuu ne fit que saluer le Roi, et vécut ensuite à Paris jusqu’à la révolution d’Angleterre , dont je parlerai ailleurs.
Monseigneur fut marié en 1680, et madame de Maintenon , entrant en charge dans ce temps-là, n’eut plus rien à démêler avec madame de Montespan.
Elles né se voyoient plus l’une chez l’autre; mais, partout où elles se rencontraient, elles se parloient et avoient des conversations si vives et si cordiales en apparence , que qui les aurait vues sans être au fait des intrigues de la cour, aurait cru qu’elles étoient les meilleures amies du monde.
Ces conversations rouloient sur les enfans du Roi, pour lesquels elles ont toujours agi de concert. L’habitude et le goût qu’elles avoient l’une et l’autre pour leur esprit faisoient aussi qu’elles avoient du
plaisir à s’entretenir quand l’occasion s’en présentoit.
Je me souviens, à propos de ce goût indépendant de leurs procédés et de leurs mécontenteinens , qu’elles se trouvèrent embarquées à faire un voyage de la cour dans le même carrosse , et, je crois, tête à tête. Madame de Monlespan prit la parole, et dit à madame de Maintenon : Ne soyons pas la dupe de cette affaire-ci ; causons comme si nous n’avions rien à démêler : bien entendu , ajouta- t-elle, que nous ne nous en aimerons pas davantage , et que nous reprendrons nos démêlés au retour.
Madame de Maintenon accepta la proposition, et elles se tinrent parole en tout.
Le Roi, avant de nommer madame de Maintenon seconde dame d’atours de madame la Dauphine , eut la politesse , pour madame la maréchale de Rochefort , de lui demander si cette compagne ne lui feroit point de peine, en l’assurant en même temps qu'elle 11e se inêleroit pas de la garde-robe.
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La conduite de madame de Maintenon ne démentit pas ces assurances. Sa faveur occupoit tout son temps , et son caractère , encore plus que sa faveur , ne lui permettoit pas d’agir d’une autre manière.
Madame la duchesse de Richelieu fut faite dame d’honneur de madame la Dauphine : madame de Maintenon, et même madame de Moutespan, dans tous les temps, avoient inspiré au Roi une si grande considération pour elle , qu’il ne voulut pas lui donner le dégoût d’avoir une surintendante au-dessus d’elle.
Il fit aussi M. de Richelieu chevalier d’honneur, pour lui faire plaisir. Voici, je crois, l’occasion de parler de l'hôtel de Richelieu , comme je l’ai promis.
Madame de Richelieu1, sans biens, sans beauté , sans jeunesse, et même sans beau-
1 . Anne-Marguerited’Arigné, fillede Jean-Léonard d'Acigné, eonne de Grand-Bois, morte en 1698.
coup d'esprit, a voit épousé par sou savoirfaire, au grand étonnement de toute la cour et de la reine mère, qui s’y opposa, l héritier du cardinal de Richelieu, un homme revêtu des plus grandes dignités de l'Etat, parfaitement bien fait, et qui , par son âge , auroit pu être son fils; mais il étoit aisé de s’emparer de l’esprit de M. de Richelieu : avec de la douceur et des louanges sur sa figure, son esprit et son caractère, il n’y avoit rien qu’on ne pût obtenir de lui ; il falloit seulement prendre garde à sa légèreté naturelle; car il s’engouoit et se dégoûtoit facilement. Madame de Maintenon m’a dit que ses amis s’apercevoient même de la place qu’ils avoient dans son cœur par celle que leurs portraits occupoient dans sa chambre. Au commencement d’une connoissance et d’une idée d’amitié, il faisoit aussitôt peindre ceux qu'il croyoit aimer, les mettoit au chevet de son lit, et peu à peu ils cédoient leur place à d’autres, reculoient jusqu’à la porte, gagnoient l'antichambre et
[>uis le grenier, et enfin il n’en étoit plus question.
Madame de Richelieu continua, après son mariage, à ménager les foiblesses et à supporter les caprices de M. son inari; elle le voyoit se ruiner à ses yeux par son jeu et sa dépense sans jamais en faire paroître un instant de mauvaise humeur.
L’un et l’autre avoient du goût pour les gens d’esprit, et ils rassembloient chez eux, comme le maréchal d’Albret, ce qu’il y avoit de meilleur à Paris en hommes et eu femmes; et c’ étoit à peu près les mêmes gens, excepté que l’abbé Testu, intime ami de madame de Richelieu, dominoit à l’hôtel de Richelieu, et s'en croyoit le Voiture. C’étoit un homme plein de son propre mérite , d’un savoir médiocre , et d’un caractère à ne pas aimer la contradiction : aussi ne goùtoit-il pas le commerce des hommes; il aimoit mieux briller seul au milieu d’un cercle de dames, auxquelles il imposoit, ou qu’il flattoit plus ou moins, selon qu’elles
lui plaisoient. 11 faisoit des vers médiocres , et son style étoit plein d’antithèses et de pointes.
Le commerce de l’abbé Testu avec les femmes a nui à sa fortune, et le Roi n’a jamais pu se résoudre à le faire évêque. Je me souviens qu’un jour madame d’Heudicourt parla en sa faveur; et, sur ce que le Roi lui dit qu’il n’ étoit pas assez homme de bien pour conduire les autres, elle répondit : Sire, il attend , pour le devenir , que V otre Majesté f ait fait évêque.
Madame de Coulanges, femme de celui qui a tant fait de chansons, augmentoit la bonne compagnie de l’hotel de Richelieu. Elle avoit une figure et un esprit agréables, une conversation remplie de traits vifs et bril— lans; et ce style lui étoit si naturel , que l’abbé Gobcliu dit après une confession générale qu’elle lui avoit faite : Chaque péché de cette, dame est une épigramme. Personne en effet, après madame Cornuel, n’a plus dit de bons mots que madame de Coulanges.
M. de Barillon * , amoureux de madame de Maintenon, mais maltraité comme amant et fort estimé comme ami, n’étoit pas ce qu’il y avoit de moins l>on dans cette société. Je ne l’ai vu qu’au retour de son ambassade d’Angleterre, après laquelle il trouva madame de Maintenon au plus haut point de sa faveur; et, comme il vit un jour le Roi et toute la cour empressés autour d’elle, il ne put s’empêcher de dire tout haut : A vois-je grand tort ? Mais, piqué de ne la pouvoir aborder, il dit aussi un autre jour, sur le rire immodéré et le bruit que faisoient les dames qui étoient avec elle : Comment une personne d'autant d'esprit et de goût peut-elle s' accommoder du rire et de la bavarderie d'une récréation de couvent , telle tpie me paroit la conversation de ces dames ? Ce discours, rapporté à madame de Maintenon, ne lui déplut pas: elle en sentit la vérité.
Le cardinal d’Estrées n’étoit pas moins