‹ Souvenirs de Madame de Caylus avec une introduction et des notesChapitre 14 sur 33 · Frère de l'évéque de I.uçon · texte numérisé non relu

Frère de l'évéque de I.uçon

amoureux dans ce temps dont je parle; et il u fait pour madame de Maintenou beaucoup de choses galantes , qui , sans toucher son cœur, plaisoient à son esprit.

M. de Guilleragues , par la constance de son amour, son esprit, et ses chansons, doit aussi trouver place dans le catalogue des adorateurs de madame de Maintenou :

enfin je n’ai rien vu, ni rien entendu dire de l’hotel de Richelieu, qui ne donnât également une haute opinion de sa vertu et de scs agrémens.

Mademoiselle de Pons, depuis madame d’Heudicourt, et mademoiselle d’Aumale, depuis madame la maréchale de Schomberg, avoient aussi leurs amans déclarés, sans que la réputation de cette dernière en ait reçu la moindre atteinte; et, si l'on a parlé différemment de madame d’Heudicourt, c’est qu’on ne regardoit pas alors un amour déclaré, qui ne produisoit que des galanteries publiques, comme des affaires dont on se cache, et dans lesquelles on apporte du mystère. i

Madame de Schomberg étoit précieuse ; mademoiselle de Pons, bizarre, naturelle, sans jugement, pleine d’imagination , toujours nouvelle et divertissante, telle enfin que madame de Maintenon m’a dit plus d’une fois : Madame d Heudicourt n’ouvre pas la bouche sans me faire rire; cependant je ne me souviens pas, depuis que nous nous connaissons, de lui avoir entendu dire une chose que j'eusse voulu avoir dite

1 . Madame de Cavlus le répète plus loin : c’est une preuve de la négligence et de la simplicité dont elle écrivoit ces Mémoires, qui ne sont en effet que des souvenirs sans ordre.

toogle

1 est temps «le sortir de l'hôtel de Richelieu pour retourner à la cour et reprendre ce que j’avois commenta’ à dire de la maison de madame la dauphine de Bavière, où madame de Maintenon eut beaucoup de part, tant au choix de madame la duchesse de Richelieu qu’à l’égard des autres charges.

Cependant madame de Richelieu n'aima madame de Maintenon que dans la mauvaise fortune et dans le repos d’une vie oisive. La vue d une faveur qu’elle croyoit mériter mieux qu elle l'emporta sur le goût

naturel, l’estime et la rcconnoissance. La première place dans la confiance du Roi parut à ses yeux un vol qu’elle ne put pardonner à son ancienne amie ; mais, désespérant d’y parvenir, elle se tourna du côté de madame la Dauphine ; et par des craintes, des soupçons, et mille fausses idées elle contribua à l’éloignement que cette princesse eut pour le monde. Madame la Dauphine voyoit la nécessité d’être bien avec la favorite , pour être bien avec le Roi son beaupère ; mais la regardant en même temps comme une personne dangereuse dont il l’alloit se défier , elle se détermina à la retraite , où elle étoit naturellement portée, et ne découvrit qu’après la mort de madame de Richelieu, dans un éclaircissement qu elle eut avec madame de Maintenon, la fausseté des choses qu'elle lui avoit dites. Etonnée de la voir aussi affligée , elle marqua sa surprise, et, par l’enchaînement de la conversation, elle mit au jour les mauvais procédés de cette infidèle amie.

Si cct éclaircissement fournit à madame de Maintenon un motif de consolation, elle ne put voir sans douleur combien elle avoit été abusée; mais il produisit un changement favorable dans l’esprit de madame la Dauphine : elle songea dans ce moment à s’attacher plus étroitement madame de Maintenon , elle lui proposa de remplir la place de madame de Richelieu, et elle le demanda au Roi comme une chose qu’elle désiroit passionnément.

Le Roi avoit eu la même pensée , et ce fut son premier mouvement lorsqu’il apprit la mort de madame de Richelieu ; mais madame de Maintenon refusa constamment un honneur que sa modestie lui faisoit regarder comme au-dessus d’elle. C’est sans doute ce qu’elle veut dire dans une de ses lettres «à M. d’ Aubigné, que j’ai lue, et qui est encore à Saint-Cyr; et comme je suis persuadée qu’on ne pourroit jamais la faire si bien parler qu’elle parle elle-même , je vais copier l’article de cette lettre , qui répond au sujet dont je parle.

« Je ne pourrais vous faire connétable , quand je le voudrais; et quand je le pourrais, je ne le voudrais pas. Je suis incapable de vouloir demander rien que de raisonnable à celui à qui je dois tout , et que je n’ai pas voulu qui fit pour moi-même une chose au-dessus de moi. Ce sont des sentimens dont vous pâtissez peut-être ; mais peut-être aussi que , si je n’avois pas le fonds d’honneur qui les inspire , je ne serais pas où je suis. Quoi qu’il en soit, vous êtes heureux, si vous êtes sage. »

Ce refus fit beaucoup de bruit à la cour : on y trouva plus de gloire que de modestie, et j’avoue que mon enfance ne m’empêcha pas d’en porter le même jugement. Je me souviens que madame de Maintenon me fit venir, à son ordinaire, pour voir ce que je pensois; elle me demanda si j’aimerois mieux être la nièce de la dame d'honneur , que la nièce d’une personne qui refuserait de l’être. A quoi je répondis sans balancer que je trouvois celle qui refusoit infiniment au-

dessus de l'autre ; et madame de Maintenon, contente de ma réponse, m’embrassa.

Il fallut donc choisir une autre dame d’honneur; mais comme madame de Navailles avoit dégoûté le Roi de celles qui avoient de la fermeté et qui pouvoient être trop clairvoyantes, celles qui lui succédèrent, à l’exception de madame de Richelieu , le dégoûtèrent à leur tour de la douceur et du manque d’esprit. Il étoit cependant difficile de trouver dans la même personne , titres, vertu, esprit, représentation; et le nombre des duchesses, quelque grand qu’il soit, étant pourtant limité , le Roi fut embarrassé dans ce choix : madame de Maintenon essaya inutilement de le déterminer en faveur de madame la duchesse de Créquy, dame d’honneur de la feue reine; elle n’en tira que cette réponse : À h ! madame , changeons au moins de sotte. L’occasion lui parut alors trop favorable pour la duchesse d’Arpajon, son ancienne amie, et sœur du marquis de Beuvron, auquel elle étoit bien aise de faire

plaisir, pour ne la pas proposer : le Roi l’accepta, et madame d’Arpajon a parfaitement rempli l’idée qu’on avoit d’elle.

Madame de Maintenon plaça encore, dans la maison de madame la Dauphine, madame de Montchevreuil, femme de mérite, si l’on borne l’idée du mérite à n’avoir point de galanteries. C’étoit d’ailleurs une femme froide et sèche dans le commerce, d’une figure triste, d’un esprit au-dessous du médiocre, et d’un zèle capable de dégoûter les plus dévots de la piété, mais attachée à madame de Maintenon, à qui il convenoit de produire à la cour une ancienne amie, d’une réputation sans reproche, avec laquelle elle avoit vécu dans tous les temps, sûre et secrète jusqu’au mystère. J’ignore l’occasion et les commencemens de leur connoissance ; je sais seulement que madame de Maintenon a passé souvent, dans sa jeunesse, plusieurs mois de suite à Montchevreuil.

Je ne prétends pas dissimuler ce qui

s’est dit sur M. de Villarceaux, parent et de même maison que madame de Montchevreuil. Si c’est par lui que cette liaison s’est formée, elle ne décide rien contre madame de Maintenon , puisqu’elle n’a jamais caché qu’il eût été de ses amis . Elle parla pour son fils, et obtint le cordon bleu pour lui : on voit même encore à Saint-Cyr une lettre écrite à madame de Villarceaux, où elle fait le détail de l’entrée du Roi à Paris après son mariage, dans laquelle elle parle de ce même M. de Villarceaux, et voici ce qu’elle en dit : « Je cherchai M. de Villarceaux; mais il avoit un cheval si fougueux qu’il étoit à vingt pas de moi avant que je le reconnusse; il me parut fort bien et des plus galamment habillés, quoique des moins magnifiques : sa tête brune paroissoit fort aussi, et il avoit fort bonne grâce à cheval. » Cependant , quelque persuadée que je sois de la vertu de madame de Maintenon, je ne ferois pas comme M. de Lassay, qui, pour trop affirmer un jour que ce qu’on

avoit dit sur ce sujet étoit faux, s'attira uue question singulière de la part de madame sa femme, fille naturelle de M. le Prince. Ennuyée de la longueur de la dispute, et admirant comment monsieur son mari pouvoit être autant convaincu qu’il le paroissoit, elle lui dit d’un sang-froid admirable : Comment faites-vous , monsieur , pour être si sur de ces choses-là? Pour moi, il me suffit d’ètre persuadée de la fausseté des bruits désavantageux qui ont couru, et d’en avoir assez dit pour montrer que je ne les ignore pas.

Je reviens à madame de Montchevreuil , pour laquelle toute la faveur et l’amitié de madame de Maintenon ne purent obtenir que la place de gouvernante des filles : c’étoit peu pour elle ; mais on y attacha de grandes distinctions : elle fut regardée comme une quatrième dame qui suivoit et servoit mada me la Dauphine, au défaut des dames d’honneur et de la dame d’atours ; et la chambre composée des plus grands noms du royaume,

fut établie sur un pied différent de celle des filles de la Reine.

Le Roi, jeune et galant alors, avoit contribué aux choses peu exemplaires qui s’y étoient passées. On sait les démêlés qu’il eut avec madame de Navailles pour une fenêtre qu’elle fit boucher, et qu'elle suspendit par là certaines visites nocturnes, que son austère vertu ne crut pas devoir tolérer. Elle dit en face au Roi qu’elle ferait sa charge, et qu’elle ne souffrirait pas que la chambre des filles fût déshonorée, sur quoi le Roi déclara qu’elle serait à l’avenir dans la dépendance de madame la comtesse de Soissons, surintendante. Madame de Navailles soutint toujours ses droits avec la même fermeté, et s’attira enfin une disgrâce honorable, que monsieur son mari voulut partager avec elle.

Ainsi le Roi, instruit par sa propre expérience et corrigé par les années, n’oublia rien de ce qui pouvoit mettre les filles d’honneur de madame la Dauphine sur un bon

pied. Voilà les noms et à peu près le caractère des six premières.

Mademoiselle de Laval avoit uu grand air, une belle taille, un visage agréable, et dansoit parfaitement bien. On prétend qu’elle plut au Roi ; je ne sais ce qui en est. Il la maria avec M. de Roquelaure*, et le fit duc à brevet , comme l’avoit été monsieur son père.

Les premières vues de M. de Roquelaure n’avoieut pas été pour mademoiselle de Laval. La faveur de madame de Maintenon, qu’on voyoit augmenter chaque jour, le fit penser à moi ; mais il me demanda inutilement : madame de Maintenon répondit que j’étois un enfant qu’elle ne songeroit pas si tôt à établir , et qu’il feroit bien d’épouser mademoiselle de Laval. M. de Roquelaure, surpris de ce discours , ne put s’empêcher de dire : Pourrois-Je F épouser avec les

1 . Biron, (ils de Roquelaure qui se fit battre à Maestriclil, en 1705. Voy. Saint-Simon. T. V, p. 77.

bruits qui courent? qui m assurera qu'ils sont sans fondement ? — Moi , reprit madame de Maintenon, je vois les choses de près , et je n'ai point d'intérêt à vous tromper. Il la crut, le mariage se fit, et le public, moins crédule, tint plusieurs discours, et en fit tenir à M. de Roquelaure de peu convenables. On fit aussi des chansons, comme on ne manque jamais d’en faire à Paris sur tous les événemens.

Mademoiselle de Biron n’étoit pas jeune : on disoit qu’elle avoit été belle; mais il n'y paroissoit plus. Ne pouvant donc faire usage d’une beauté passée, elle se tourna du côté de l’intrigue , à quoi son esprit étoit naturellement porté. Elle tira le secret de ses compagnes , se rendit nécessaire à Monseigneur, et obtint par là de la cour de quoi se marier.

Mademoiselle de Gontaut, sa sœur , avoit de la beauté, peu d’esprit, mais une si grande douceur et tant d’égalité d’humeur qu’elle s’est toujours fait aimer et honorer

de tous ceux qui l'ont connue. Le Roi la maria au marquis d’Urfé, qu’il fit menin de Monseigneur.

Mademoiselle de Tonnerre n’étoit pas belle, mais bien faite, folle et malheureuse. M. de Rhodes, grand maître des cérémonies, encore plus fou qu’elle dans ce tempslà , en devint amoureux , et fit des extravagances si publiques pour elle qu’il la fit chasser de la cour. Madame de Richelieu , par un faux air d’austérité qui devenoit à la mode depuis la dévotion du Roi, l’emmena à Paris d’une manière peu convenable, et qui ne fut approuvée de personne; elle la mit dans un carrosse de suite avec des femmes de chambre.

Mademoiselle de Rambures avoit le style de la famille des Nogent dont étoit madame sa mère; vive, hardie , et avec l’esprit qu’il faut pour plaire aux hommes sans être belle. Elle attaqua le Roi et ne lui déplut pas, e’est-à-dire assez pour lui adresser plutôt la parole qu’à une autre. Elle en vou-

lut ensuite à Monseigneur, et elle réussit dans ce dernier projet : madame la Dauphine s’en désespéra; mais elle ne devoit s’en prendre qu’à elle-même et à ses façons d’agir.

Mademoiselle de Jarnac, laide et malsaine, ne tiendra pas beaucoup de place dans mes Souvenirs. Elle vécut peu et tristement ; elle avoit , disoit-on , un beau teint pour éclairer sa laideur. '

Mademoiselle de Lewestein, depuis madame de Dangeau, entra fille d’honneur à la place de mademoiselle de Laval ; et comme j’aurai souvent occasion de parler d’elle , il est bon de donner ici une légère idée de sa personne et de son caractère. On sait qu’elle est de la maison Palatine. Un de ses ancêtres, pour n’avoir épousé qu’une simple demoiselle, perdit son rang 1 , et sa postérité n’a plus été regardée comme

1 . Il ne perdit point son rang de prince; mais ses enfans n’en purent jouir, faute d’un diplôme de l’Empereur.

des princes souverains; mais MM. de Lcwestein ont toujours porté le nom et les armes de la maison Palatine , et ont été depuis comtes de l’Empire, et alliés aux plus grandes maisons de l’Allemagne.

M. le cardinal de Furstemberg, après une longue et dure prison qu’il s’attira par son attachement à la France , vint s’y établir , et amena à la cour mademoiselle de Lewestein, sa nicce, celle même dont je parle, dont la beauté, jointe à une taille de nymphe, qu’un ruban couleur de feu qu’elle portoit comme les hommes portent le cordon bleu, parce qu’elle étoit chanoinesse, relevoit encore ; mais sa sagesse et sa vertu y causèrent une plus juste admiration.

Cependant cette haute naissance, cette figure charmante et une vertu si rare, n’ont trouvé que M. de Dangeau capable d’en connoître le prix. Il étoit veuf, et n’avoit qu’une fille de son premier mariage; d’ailleurs la charge de chevalier d’honneur de madame la Dauphine, qu’il avoit achetée de

M. le duc de Richelieu , menin de Monseigneur, et un bien considérable, lui donuoient tous les agrémens qu’on peut avoir à la cour. La signature de son contrat de mariage causa d’abord quelques désagrémens à madame sa femme. Madame la Dauphine , surprise qu'elle s'appelât comme elle , voulut faire rayer son véritable nom; Madame entra dans ses sentimens : mais on leur fit voir si clairement qu’elle étoit eu droit de le porter , que ces princesses n eurent plus rien à dire; et même Madame a toujours rendu depuis à madame de Dangeau , ce qui étoit dû à sa naissance et à son mérite, et elle a eu pour elle toute l’ami tié dont elle étoit capable.1

Madame la Dauphine étoit non-seulement laide, mais si choquante que Sanguin, envoyé par le Roi en Bavière dans le temps qu’on traitoit son mariage , ne put s empê-

1 Marie-Anne-Victoire, de .Bavière, mariée a Monseigneur, le 7 mars 1680.

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