‹ Souvenirs de Madame de Caylus avec une introduction et des notesChapitre 3 sur 33 · Causeries du lundi , t. III · texte numérisé non relu

Causeries du lundi , t. III

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i\rj a t-il pas quelque ombre à ce tableau ? Saint-Simon, après avoir insiste sur la tendresse de madame de Maintenon pour sa nièce, ajoute que cet amour alloit jusqu’à lui fermer les yeux k sur une conduite que madame de Montchevreuil avait autrefois trop éclairée , et qui , n’étant pas devenue meilleure dans le fond, avoit encore des saillies trop publiques. » Qu’étoitce que ces saillies et que ces écarts de conduite ? On ne parle que dune seule aventure dans toute la vie de cette femme, qui dut être tant aimée. Elle eut avec V illeroy une liaison qui éclata, dit Eoltaire. Mais cette liaison, quelle renoua , il est vrai , après son veuvage, fut peut-être, lors du premier éclat, fort innocente , et madame de Maintenon eût pu s’en porter garant tout aussi bien que de l'innocence du goût

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du Roi pour mademoiselle de laval. Il n'y eut pas eu là, dans tous les cas, de cpioi éveiller les susceptibilités du marquis de Car lus, à qui on la maria , âgée de moins de treize ans, après l'avoir refusée successivement à Roque laure et au duc de Bouf fiers f wur les raisons qu ellemême a rapportées. Saint-Simon n'accorde que quelques lignes au marquis de Çaylus, et l'on a peine a comprendre , en les Usant, queh motifs déterminèrent le choix de madame de Mainte non.

Etoit-ce /wur garder plus assidûment sa nièce auprès d elle, quelle la donna à cet homme blasé, hébété depuis plusieurs années par le vin et l’eau-de-vie, et qu'on obligea à servir toute l'année sur la frontière, pour qu'il n approchât ni de sa femme ni de la cour P N’étoitce pas exposer trop fortement à la tentation une jeune femme, dont la répu-

talion acoil été jusque-là intacte, /nais qui, parée de toutes les séductions, déçoit plaire à tous et aimer h plaire? Ce cil mari qui consentait a tout, pourvu qu’il fût toujours ivre, étoit-il un tempart suffisant j mir cette gracieuse créature que tous les portraits nous représentent comme une divinité et comme une enchanteresse ! L'éclat dont parle Voltaire, et qui ne se déclara que trois ans après le mariage de madame de Caylus, n'est-il pas dès lors plus qu’à moitié innocent? Et c’est peut-être Voltaire lui-méme qui dans une nôte de l’ancienne édition ajoute, par forme cf excuse ou d’amnistie , que « V illeroy étoit un homme plein de cerlu, bienfaisant, modeste, et le meilleur choix que madame de Caylus pût faire ! »

L’éclat néanmoins fut assez grand /M>ur l’obliger à quitter la cour. Elle en

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a voit été exilée une première fuis, à dix-neuf ans , pour les motifs quelle donne elle-même , en mettant sa disgrâce sur le compte d'une indiscrétion d'une dame de la cour. On dit qu'en recevant l'ordre de quitter Versailles elle s’écria : On s’ennuie si fort dans ce pays-ci, que c’est être exilée que d’y vivre ! Le mot fut rapporté au Roi , et fit aggraver l’exil dune retraite de huit jours au couvent des Carmélites.

La seconde disgrâce fut plus longue ; elle dura treize ans , que madame de Caylus passa à Paris dans la pénitence et même dans l’austérité, dit-on, sous la direction du père de Iji Tour, un oratorien soupçonné de jansénisme, dont la constance et la vertu lassoient la vigilance de Saint-Sulpice et désarmaient jusqu'à la colère du Roi. Tant quelle resta sous ta conduite du f)ère de

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La Tour , madame de Caylus jeûna, pria , édifia. Elle n'éloit pas devenue moins aimable , mais seulement plus réservée. Peu à peu cette jeune femme si brillante , si mondaine , se retiroit du monde : le Roi et madame de Mainte non l’y renvoyèrent. On lui remontra que ce rigide père de La Tour , que ce guide presque infaillible étoit dangereux pour son salut , et que ce choix d’un directeur suspect de jansénisme étoit presque un scandale dans un temps où les dissidences étoient si prononcées. On fit même valoir des argumens beaucoup plus directs. Le marquis de Caylus étoit mort en 1704, au grand plaisir de tous les siens ; on représenta à sa veuve que cette mort la laissait pauvre , et que pour prix de sa soumission à la volonté du Roi , sa pension seroit portée de six mille à dix

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mille livres. Madame de Cajlus résista quelque temps. Elle se rerulit enfin aux instances de sa tante , dans le désir de plaire au Roi, qui ne l'aimoit point et l’avait toujours tenue à distance, parce qu’il la croyoit précieuse, et que ses saillies détonnoient sur le diapason de dignité où il tenoit sa cour. Louis XIV naimoit point l’esprit : l'imprévu le choquoit comme une indécence, réussi redoutoit-il en madame de Cajlus cette verve malicieuse et cet art de contrefaire que la majesté rojale n arrête pas toujours1. Jje talent d’imiter est , enejfet, un de ceux que les contemporains recon-

" i. Il avoit cru s'apercevoir qu'elle s était moquée de lui. Quelque divertissante qu'elle fut, il n'étoit point à son aise avec elle ; et elle, qui avoit senti cet éloignement, était aussi embarrassée en sa présence, i

(Mémoires de Saint-Simon.)

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noissent en madame de Caylus. Nous avons vu l abbé de Choisy la préférer à Champmeslé ; et cest en F entendant réciter les vers d Esther que Racine voulut F avoir pour actrice à Saint- Cyr et qu’il composa pour elle te prologue de la Piété. Les mémoires du temps nous apprennent qu’elle se surpassa en jouant Esther et Athalie devant le Roi. Et Voltaire, que désoloit le débit des acteurs de son temps , dit que madame de Caylus est la dernière qui ait conservé la déclamation de Racine.

Madame de Caylus , à la fin , rentra en grâce. C'est alors que Saint-Simon nous la montre dans tout l'éclat de la faveur : « Elle eut un logement. ...Sa beauté, ses agrémens, son enjouement

revinrent Elle fut îles Marlys et des

particuliers du roi. . . . Bientôt sa chambre devint un rendez-vous important.

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Les gens considérables frappoient à cette porte et se trouvaient heureux d'y entrer quelquefois. La dévotion enfin écoulée devint la matière des plaisanteries de madame de Caylus. Elle revit madame la Duchesse et ses anciennes connaissances, avec qui elle déplora la tristesse avec laquelle sa jeunesse s'étoit passée, dont elle faisoit mille contes sur elle-même , en se moquant de toutes ses pratiques de dévotion. Toujours attachée au duc de Villeroy , et lui à elle , ils se voyaient sans que madame de Maintenon le trouvât mauvais , tant elle f avoil subjuguée; et à la fin elle se fit une cour les matins, de généraux , de ministres et de la plupart des importans de la cour, par ricochet de madame de Maintenon. Au

fond elle se moquoit d’eux tous »

La Régence approchoit. Madame de Caylus y préludoit comme tout le monde.

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Et c'est en ce temps- là sans doute quelle put ressembler h ce portrait d'une grâce un peu vive, cité par M. Sainte- Beuve, où nous la voyons présider aux banquets comme une déesse cT Homère, charmant tous les cœurs et faisant tout oublier, même F amour !

Après la mort du Roi, madame de Caylus revint habiter Paris. Pendant les quatre ans que sa tante survécut à Louis X IV, elle faisoil de temps à autre le voyage de Saint-Cyr, pour lui rendre visite; mais madame de Main tenon , devenue plus austère à mesure que madame de Caylus étoil redevenue plus mondaine, ne la recevoit pas toujours. Auger raconte que Pierre I", après cette étonnante visite quil fit à madame de Maintenon et pendant laquelle il la considéra avec une attention si hautaine , voulut voir aussi sa nièce , qu'il cannois -

soit sur sa réputation d’ esprit , et que , [ ayant rencontrée dans une compagnie , il lui prit la main , la regarda beaucoup et lui fit mille politesses.

Madame de Caylus mourut le \ 5 avril 1729, à cinquante-six ans. C’est , dit-on , pendant la dernière année de sa vie qu’elle dicta ses Souvenirs à son fis, le comte de Caylus, qui se mêla si fort au mouvement archéologique du dix-huitième siècle, et qui en fut payé par le titre de membre de t Académie des inscriptions et belles-lettres et par les épigrammes de Diderot.

Les Souvenirs n étaient point destinés à l’impression. Auger, dans la notice de l’édition de 1 804 , prétend qu’il en courut longtemps de nombreuses copies. Ce fait est démenti par une lettre de Marin , secrétaire du comte de Caylus, que l’on trouvera parmi les notes de ce volume ,

PRÉFACE

et u à f historique de la publication des Souvenirs est raconté avec des détails qui feraient double emploi ici. Im première édition, furtive selon la lettre de Marin , parut donc en Hollande , chez Jean Robert , en 1770, avec une préface et des notes attribuées il V oltaire. Cette dernière circonstance pourroit jusqu'à un certain point faire douter de f allégation de Marin. Car , en supposant que Diderot, qu ’ il accuse, eût abusé de la confiance de M. de Cajrlus , en faisant copier furtivement et imprimer en Hollande le manuscrit qu'il lui avoit communiqué, eût-il obtenu si facilement et à point nommé, pour une édition clandestine, la complicité de Voltaire? île Voltaire qui admiroit madame de Maintenon , qui aimoil sa nièce et qui plusieurs fois dans sa correspondance a exprimé le vœu de voir publier les Sou-

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venirs ? Quoi qu'il eu soit , une autre édition parut dans la meme année et dans la meme ville ( Amsterdam ), chez Marc- Michel Rej.

Cette e’dition , exécutée avec une certaine élégance et reconnaissable à l'encadrement du texte •, ne donne ni la préface ni les notes attribuées à V oltaire, mais elle est plus correcte que la précédente. Il se trouve toutefois , de l'une à l'autre de ces deux premières éditions , des variantes de texte qui feroient supposer deu.c leçons , ou deux manuscrits diffère ns : ce qui contredirait encore ! allégation de Marin. Nous ne parlons que pour mémoire d'une troisième édition imprimée à Maèstrichl en 1778, à la suite des prétendus Mémoires île madame de Maintenons et qui , sauf quelques passages rétablis d'après l’édition de Michel Rej, reproduit toutes

les incorrections du texte de Jean Robert.

C'est en 1 804 que les Souvenirs ont été pour lu première fois imprimés à Paris , par les soins (T. Juger, l'académicien, qui, outre une notice assez étendue , j ajouta un choix des lettres de madame de Caylus. Celte édition , dont le texte a été reçu avec soin, a été plusieurs fois réimprimée jusqu'en 1823.

Dans l’intervalle, un éditeur qui n'a pas moins honoré la librairie françoise par son savoir et par son bon goût que par la belle exécution matérielle de ses publications, Antoine - Augustin Renoua rd fit paroftre, d’abord in-octavo , puis in-douze et in-dix-huit, une nouvelle édition des Souvenirs, ornée de quatre portraits. M. Renouard, en télé de V édition in-dix-huit, prétendoit donner pour ta première fois le texte véritable

PRÉFACE

des Souvenirs collationné sur le manuscrit original du comte de Caylus, que Marin , son secrétaire , a voit bien voulu lui communiquer. Cette prétention lui a été contestée par M. de Monmerqué , qui , en réimprimant dans sa Collection des Mémoires relatifs à l’histoire de France (1822), les Souvenirs de madame de Caylus, croyait avoir retrouvé le texte authentique rétabli, par fragmens il est vrai , dans les Mémoires inédits d’une autre élève de Saint-Cyr, fort avant dans f intimité de madame de Maintenon et de sa nièce , mademoiselle d'Aumale. Selon M. de Monmerqué, mademoiselle d’Aumale, qui avait voué une sorte de culte à la mémoire de son institutrice , se seroit imposé le devoir de réunir après sa mort tous les documerts propres à la faire bien connoltre , et à perpétuer dans la maison

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les sentiment de reconnaissance et de vénération qu elle-même éprouvoit pour la fondatrice. Dans ce but , elle fl prendre des copies des lettres de madame de Maintenon et d une partie des pièces qui font partie des archives de Saint-C/r. Elle écrivit même une relation de l'histoire de la maison et des bienfaits qui lui ont été accordés par Louis XIV et par madame de Maintenon.

C'est dans te cours de cet ouvrage , resté manuscrit , que, toujours suivant . M. de Monmerqué , mademoiselle d Aumale déclare avoir reçu de madame de Cajrlus ses mémoires écrits de sa main, et que , ne pouvant mieux dire , elle a encadré dans son récit des morceaux entiers de l’ouvrage de madame de Cay lus1 .

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