Le 9 novembre
2. Il lui plut très-fort. M. le doc lui envoya un jour un sonnet, dans lequel il coniparoit madame la princesse de Conti, sa belle-sieur, à Vénus. Le
Le grand Condé demanda , en mourant, au Roi le retour à la cour de M. le prince de Conti, qu’il obtint; et ce prince épousa peu de temps après mademoiselle de Bourbon, mariage que ce prince avoit infiniment désiré. M. le prince de Conti , qui, comme je l’ai déjà dit , avoit été élevé avec Monseigneur , fut toujours parfaitement bien
prince de Conti répliqua par ces vers, aussi malins que charmans :
Adressez mieux votre sonnet :
De la déesse de Cythère Votre épouse est ici le pins digne portrait.
Et si semblable en tout que le dieu de la guerre,
IjR voyant dans vos bras, entreroit en courroux.
Mais ce n’est pas la première aventure Où d’un Condé Mars eut été jaloux.
Adieu ; grand prince ? heureux époux!
Vos vers semblent faits par Voiture Pour la Vénus que vous avez chez vous.
I^e Voiture de M. le Dur étoit le «lue de Nevers.
IjR malignité de la réponse consiste dans ces mots : Si semblable en tout. (Tétoit comparer le mari à Vu l cain.
avec lui; et il y a beaucoup d’apparence que , s'il avoit été le maître , ce prince auroit eu part au gouvernement.
Je me mariai en 1686. On fit M. de Caylus menin de Monseigneur; et, comme j’étois extrêmement jeune , puisque je n’avois pas encore tout à fait treize ans , madame de Maintenon ne voulut pas que je fusse encore établie à la cour. Je vins donc demeurer à Paris chez ma belle-mère , mais on me donna, en 1687, un appartement à Versailles , et madame de Maintenon pria madame de Montchevreuil , son amie , de veiller sur ma conduite.
Je m’attachai, malgré les remontrances de madame de Maintenon, à madame la Duchesse. Elle eut beau me dire qu’il ne falloit rendre à ces gens-là que des respects, et ne s’y jamais attacher , que les fautes que madame la Duchesse feroit retomberoient sur moi , et que les choses raisonnables qu’on trouveroit dans sa conduite ne seroient attribuées qu’à elle : je ne crus pas
madame de Maintenon ; mon goût l’emporta, je me livrai tout entière à madame la Duchesse, et je m’en trouvai mal.
La guerre recommença, en 1688, par le siège de Philipsbourg ; et le roi d’Angleterre fut chassé de son trône l’hiver d’après. La reine d’Angleterre se sauva la première, avec le prince de Galles son fils, et la fortune singulière de Lauzun fit qu'il se trouva précisément en Angleterre dans ce temps- là. On lui sut gré ici d’avoir contribué à une fuite à laquelle le prince d’Orange n’auroit eu garde de s’opposer. Le Roi, cependant, l’en récompensa comme d’un grand service rendu aux deux couronnes. A la prière du roi et de la reine d’Angleterre, il le fit duc, et lui permit de revenir à la cour, où il n’avoit paru qu’une fois après sa prison. M. le Prince, en le voyant revenir, dit que c’étoit une bombe qui tomboit sur tous les courtisans.
Si le prince d’Orange n’avoit pas été fâché de voir partir d’Angleterre la reine et
le prince de Galles , il fut encore plus soulagé d’être défait de son beau-père.
Le Roi les vint recevoir avec toute la politesse d’un seigneur particulier qui sait bien vivre ; et il a eu la même conduite avec eux jusqu’au dernier moment de sa vie.
M. de Montchevreuil étoit gouverneur de Saint-Germain; et, comme je quittois peu madame de Montchevreuil, je voyois avec elle cette cour de près : il ne faut donc pas s’étonner si , ayant vu croître le prince de Galles , naître la princesse sa sœur , et reçu beaucoup d’honnêtetés du roi et de la reine d’Angleterre , je suis demeurée jacobite , malgré les grands changemens qui sont arrivés en ce pays-ci par rapport à cette cause.
La reine d’Angleterre s’ étoit fait haïr , disoit-on, par sa hauteur autant que par la religion qu’elle professoit en Italienne ; c’està-dire qu’elle y ajoutoit une infinité de petites pratiques, inutiles partout, et beaucoup plus mal placées en Angleterre. Cette prin-
cesse avoif pourtant de l’esprit et de bonnes qualités, qui lui attirèrent, de la part de madame de Maintenon , une estime et un attachement qui n’ont fini qu’avec leurs vies.
Il est vrai que madame de Maintenon souffroit impatiemment le peu de secret qu’ils gardoient dans leurs affaires ; car on n’a jamais fait de projet pour leur rétablissement qu’il n’ait été aussitôt su en Angleterre qu’imaginé à Versailles ; mais ce n’étoit pas la faute de ces malheureuses Majestés : elles étoient environnées à Saint-Germain de gens qui les trahissoient ; jusqu’à une femme de la reine, et pour laquelle elle avoit une bonté particulière , qui prenoit dans ses poches les lettres que le Roi ou madame de Maintenon lui écrivoient, les copioit pendant que la reine dormoit, et les envoyoit en Angleterre. Cette femme s’ap- . peloit madame Strickland , mère d’un petit abbé Strickland qui, dans ces derniers temps, digne héritier de madame sa mère, a prétendu au cardinalat par son manège.
Je ne parlerai point de la guerre, ni des différens succès qu’elle eut, plus ou moins heureux pour la France, et toujours glorieux pour les armes du Roi ; ces choses se trouvent écrites partout : une femme, et surtout de l’àge dont j’étois, tourne ses plus grandes attentions sur des bagatelles.
Le Roi alla lui-mêine faire le siège de Mons, en 1691 . Les princesses demeurèrent à Versailles, et madame de Maintenon à Saint-Cyr, dans une si grande solitude qu'elle ne vouloit pas même que j’y allasse. Je demeurai à Versailles avec les princesses; et, comme il n’y avoit point d’hommes, nous y étions dans une grande liberté. Madame la princesse de Conti et madame la Duchesse avoient chacune leurs amies différentes; et, comme elles ne s’aimoient pas, leurs cours étoient fort séparées. C’est là que madame la Duchesse fit voir cette humeur heureuse et aimable , par laquelle elle contribuoit elle-même à son amusement et à celui des autres. Elle imagina de faire un roman, et
de transporter les caractères et les mœurs du temps présent sous les noms de la cour d’Auguste. Celui de Julie avoitpar lui-même assez de rapport avec madame la princesse de Conti , à ne le prendre que suivant les idées qu’Ovide en donne, et non pas dans la débauche rapportée par les historiens ; mais il est aisé de comprendre que ce canevas n’étoit pas mal choisi , et avec assez de malignité. Nous ne laissions pas d’y avoir toutes nos épisodes, mais en beau, au moins pour celles qui étoient de la cour de madame la Duchesse. Cet ouvrage ne fut qu’ébauché, et nous amusa , et c’étoit tout ce que nous en voulions.
Pendant une autre campagne, les dames suivirent le Roi en partie ; c’est-à-dire madame la duchesse d’Orléans, madame la princesse de Conti, et madame de Maintenon. Madame la Duchesse ne suivit pas parce qu’elle étoit grosse : elle demeura à Versailles ; et , quoique je le fusse aussi , ce qui m’empêcha de suivre madame de Mainte-
non, on ne me permit pas de demeurer avec elle. Madame de Maintenon m’envoya avec madame de Montchevreuil à Saint-Germain, où je m’ennuyai comme on peut croire. 11 arriva qu’un jour , étant allée rendre une visite à madame la Duchesse , je lui parlai de mon ennui, et lui fis sans doute des portraits vifs de madame de Moutchevreuil et de sa dévotion , qui lui firent assez d’impression pour en écrire à madame de Bouzoles1 * * 4 d’une manière qui me rendit auprès du Roi beaucoup de mauvais offices. Le Roi fut curieux de voir sur quoi leur commerce pouvoit rouler; et malheureusement cet article qui me regardoit tomba ainsi entre ses mains. On regarda ces plaisanteries, qui m’avoient paru innocentes,
1 . Sœur de M. de Torcy, amie intime de madame la Duchesse, et femme de beaucoup d’esprit. (Auger.) Elle se nommoit Marie-Françoise Colbert-Croissy ,
et épousa le 15 mai 1090 Joachim de Montaigu,
marquis de Bouzoles, lieutenant général et chevalier
des ordres du Roi. (Monmerqué.)
comme très-criminelles; on y trouva de l’impiété, et elles disposèrent les esprits à recevoir les impressions désavantageuses qui me firent enfin quitter la cour pour quelque temps. Ainsi madame de Maintenon avoit eu raison de m’avertir qu’il n’y avoit rien de bon à gagner avec ces gens-là.
Ces choses se passèrent pendant le siège de Namur‘, et les dames qui suivirent le Roi s’arrêtèrent à Dinant. Ce fut aussi dans cette même année 1 que se donna le combat de Steinkerque , où je perdis un de mes frères à la tête du régiment de la Reine- Dragons. Le Roi revint à Versailles après la prise de Namur.
Les hivers ne se ressentoient point de la guerre. La cour étoit aussi nombreuse que jamais, magnifique, et occupée de ses plaisirs , tandis que madame de Maintenon
t. En 169Î.
“2. Le 3 août.
bornoit les siens à Saint-Cyr et à perfectionner cet ouvrage.
Le Roi fit le mariage de M. le duc d’Orléans avec mademoiselle de Blois. Feu Monsieur y donna les mains , non-seulement sans peine, mais avec joie. Madame tint quelques discours mal à propos, puisqu’elle savoit bien qu’ils étoient inutiles. Il est vrai qu’il seroit à désirer pour la gloire du Roi, comme je l’ai déjà dit, qu'il n’eût pas fait prendre une telle alliance àson propre neveu, et à un prince aussi près de la couronne; mais les autres mariages avoient servi de degré à celui-ci.
Je me souviens qu’on disoit déjà que M. le duc d’Orléans étoit amoureux de madame la Duchesse ; j’en dis un mot en badinant à mademoiselle de Blois , et elle me répondit d’une façon quime surprit, avec son ton de lendore : Je ne me soucie pas quil m'aime : je me soucie qu'il m'épouse. Elle a eu ce contentement.
Feu Monsieur avoit eu envie de préférer
madame la princesse de Conti, tille du Roi, veuve depuis plusieurs années, à mademoiselle de Blois; et je crois que le Roi y auroit consenti , si elle l’avoit voulu ; mais elle dit à Monsieur qu’elle préféroit la liberté à tout. Cependant elle fut très-fàchée de voir sa cadette de tant d’années passer si loin devant elle. Mais je dois dire à la louange de madame la Duchesse qu’elle ne fut pas sensible à ce petit désagrément, qui la touchoit pourtant de plus près ; et je lui ai entendu dire que, puisqu’il falloit que quelqu’un eût un rang au-dessus d'elle , elle aimoit mieux que ce fût sa sœur qu’une autre. Elle étoit d'autant plus louable d’avoir ces sentimens , qu’elle n’avoit qu’une médiocre tendresse pour sa sœur. 11 est vrai qu’elles se réchauffèrent quelques années après, et que leur union parut intime; mais les communes favorites , par la suite des temps , les brouillèrent d’une manière irréconciliable; et j’aurai occasion plus d'une fois de parler de cette brouillerie, à laquelle
il faut attribuer beaucoup de nos malheurs.
Il faudroit, pour faire le portrait de M. le duc d’Orléans, un singulier et terrible pinceau. De tout ce que nous avons vu en lui, et de tout ce qu’il a voulu paroître , il n’y avoit de réel que l’esprit , dont en effet il avoit beaucoup, c’est-à-dire une conception aisée , une grande pénétration , beaucoup de discernement, de la mémoire et de l’éloquence. Malheureusement son caractère, tourné au mal , lui avoit fait croire que la vertu n’est qu’un vain nom; et que, le monde étant partagé entre des sots et des gens d’esprit , la vertu et la morale étoient le partage des sots , et que les gens d’esprit affectoient seulement , par rapport à leurs vues, d'en paroître avoir selon qu’il leur convenoit. Ce prince avoit été parfaitement bien élevé; et comme, dans sa jeunesse, les qualités de son esprit couvroient les défauts de son cœur, on avoit conçu de grandes espérances de lui. Je me souviens ([lie madame
de Maintenon , instruite par ceux qui prenoient soin de son éducation, se réjouissoit de ce qu’on verroit paroître dans la personne du duc de Chartres (car c’est ainsi qu’il s’est appelé jusqu’à la mort de Monsieur) un prince plein de mérite , et capable par son exemple de faire goûter à la cour la vertu et l’esprit. Mais, à peine M. le duc de Chartres fut-il marié et maître de soi, qu’on le vit adopter des goûts qu’il n’avoit pas : il courtisa toutes les femmes, et la liberté qu il se donna dans ses actions et dans ses propos, souleva bientôt les dévots, qui fondoient sur lui de grandes espérances.
M. le duc du Maine se maria dans le même temps, et épousa, comme je l’ai dit, une fdle de M. le Prince. L’aînée avoit épousé M. le prince de Conti, cadet de celui qui mourut de la petite vérole, et madame la duchesse du Maine n’étoit pas l’aînée de celle qui restoit à marier ; cependant on la préféra à sa sœur, sur ce qu elle avoit peut-être une ligne de plus : peut-on
marquer plus sensiblement, et même plus bassement , qu’on se sent honoré d’une alliance? Mademoiselle de Condé, aînée de madame du Maine , ressentit vivement cet affront , et elle en a conservé le souvenir jusqu’à la fin de ses jours. J’avoue qu’on lui avoit fait tort, et que, si elle étoil un tant soit peu plus petite, elle étoit beaucoup mieux faite , d’un esprit plus doux et plus raisonnable * . Quoi qu’il en soit de l’une et de l'autre, madame la Duchesse, portée à se moquer, appeloit ses belles-sœurs les poupées du sang ; et quand le mariage fut déclaré , elle redoubla ses plaisanteries avec monsieur son frère, M. le Duc, d’une façon qui les a, par la suite, brouillés très-sérieusement. C’est encore une des causes d’une dissension dans la famille royale , dont les effets ont été funestes.
A peiue madame du Maine fut-elle mariée
1. Elle épousa depuis M. le duc de Vendôme, et n'en eut point d’enfans.
qu’elle se moqua de tout ce que M. le Prince lui put dire, dédaigna de suivre les exemples de madame la Princesse, et les conseils de madame de Maintenon : ainsi , s’étant rendue bientôt incorrigible , on la laissa en liberté faire tout ce qu’elle voulut. La contrainte qu'il falloit avoir à la cour l’ennuya : elle alla à Sceaux jouer la comédie *, et faire tout ce qu’on a entendu dire des nuits blanches* et tout le reste. M. le
1. Elle l’aimoit beaucoup et la jouoit fort mal. On la vit sur le même théâtre avec Baron : c’étoit un singulier contraste ; mais sa cour éloit charmante ; on s’y divertissoit autant qu’on s’ennuyoit alors à Versailles; elle animoit tous les plaisirs par son esprit, par son imagination, par scs fantaisies : on ne pouvoit pas ruiner son mari plus gaiement.
2. Ces nuits blanches étoient des fêtes que lui donnoient tous ceux qui avoient l’honneur de vivre avec elle. On faisoit une loterie des vingt-quatre lettres de l’alphabet; celui qui tiroit le C donnoit une comédie, l’O exigeoit un petit opéra, le B un ballet. Cela n’est pas aussi ridicule que le prétend madame de Cavlus, qui étoit un peu brouillée avec elle.
Duc son frère, pendant un temps, prit un très-grand goût pour elle; les vers et les pièces d’éloquence volèrent entre eux, les chansons contre eux volèrent aussi.
L’abbé de Chaulieu et M. de La Fare, Malézieux et l’abbé Genest secondoient le goût que M. le Duc avoit pour la poésie : enfin le frère et la sœur se brouillèrent, au grand contentement, je crois, de madame la Duchesse.
M. le Duc avoit de grandes qualités , de l’esprit et de la valeur au suprême degré; il aimoit le Roi et l'Etat. Bien loin d'avoir cet intérêt sordide qu’on a toujours reproché aux Condé, il étoit juste et désintéressé, et il en donna des marques après la mort de M. le Prince son père, quand il fut en possession du gouvernement de Bourgogne. Monsieur le Prince exigeoit de cette province une somme d’argent considérable , indépendante des droits de son gouvernement ; et monsieur le Duc son fils, en prenant sa place, le remit généreusement
à la province. Ce prince ne laissoit pas d'avoir des défauts ; il étoit brutal ; et, quant à son esprit, les meilleures choses qu’il avoil pensées devenoient ennuyeuses à force de les lui entendre redire. Il aimoit la bonne compagnie : mais il n’y arrivoit pas toujours à propos. On ne peut pas, en apparence , être moins fait pour l’amour qu’il l'étoit; cependant il se donuoit à tout moment comme un homme à bonnes fortunes.
11 aimoit madame sa femme plus qu’aucune de celles dont il vouloit qu’on le crût bien traité , et cependant il affectoit beaucoup d’indifférence pour elle : il en étoit excessivement jaloux, et ne vouloit pas le paroître. Quoi qu’il en soit, l’Etat et madame la Duchesse ont fait une perte irréparable à sa mort ‘ . Ses défauts n’étoient aperçus que de ceux qui avoient l’honneur de le voir familièrement ; et ses bonnes qualités auroient été
i. Il mourut le 4 mars 1710, âgé de quarantedeux ans.
d’une grande ressource à la France, à la mort de Louis XIV, dont il étoit plus estimé qu’aimé, parce qu'en effet il étoit plus estimable qu’aimable.
M. le prince de Conti étoit le contraire. Quoiqu’il eût de grandes qualités , bien de la valeur, et beaucoup d’esprit, cependant on peut dire qu’il étoit plus aimable qu’estimable. Il n’avoit jamais que l’esprit qui convenoit avec ceux avec qui il étoit ; tout le monde se croyoit à sa portée; jamais , je ne dis pas un prince, mais aucun homme n’a eu au même degré que lui le talent de plaire : d’ailleurs il étoit foible pour la cour autant qu’avec madame sa femme. On dit qu’il étoit intéressé : je n’en sais rien ; je sais seulement que l’état de sa fortune ne lui permettoit pas de paroître fort généreux. Sa figure n’avoit rien de régulier; il étoit grand sans être bien fait, maladroit avec de la grâce ; un visage agréable : ce qui formoit un tout plein d’agrémens et de charmes, à quoi l'esprit et le caractère
DK MADAME DK CAYLUS.
contribuoient. M. le Duc ne l’aimoit pas naturellement, ni surnaturellement, par l’amour qu’il eut pour madame la Duchesse; cependant il le copioit et vouloit souvent qu’on crût qu’il avoit imaginé les mêmes choses que lui.
M. le prince de Coati, jusqu'à la passion qu’il eut pour madame la Duchesse , n’avoit pas paru capable d’en avoir de bien sérieuses. Il avoit eu plusieurs affaires galantes, et avoit fait voir plus de coquetterie que d’amour; mais il en eut un violent pour madame la Duchesse. Peut-être que le rapport d’agrémens qu'on trouvoit en eux , et la crainte des personnes intéressées , ont contribué à faire naître cette passion : il est certain du moins que les soupçons de M. le Prince, les précautions de madame la Princesse, et l'inquiétude de M. le Duc l’ont prévenue. 11 y avoit longtemps que madame la Duchesse étoit mariée, et que sa beauté faisoit du bruit dans le monde, sans que M. le prince de Conti parût y faire
attention. Quelques personnes meme s’y étoient attachées particulièrement; mais aucune ne lui a plu, si on excepte le comte de Mailly, dont je ne répondrai pas, quoique je n’ai rien vu, en passant ma vie avec elle, qui pût autoriser les bruits qui ont couru. Je l’ai bien vu amoureux; j'en ai parlé en badinant, et madame la Duchesse merépondoitsurle même ton. Madame de Maintenonen a souvent parlé, et en ma présence, à M. de Mailly ; mais il se tiroit des réprimandes qu’elle lui faisoit par des plaisanteries, qui réussissoient presque toujours avec madame deMaintenon quand elles étoient faites avec esprit. Lassé pourtant des discours qu’on tenoit, et craignant enfin qu’ils ne revinssent au Roi, il fit semblant d’être amoureux d’une autre femme. Ce prétexte réussit assez pour alarmer la famille de cette femme; et comme c’étoient des gens bien à la cour, ils vinrent prier madame de Maintenou d’empêcher le comte de Mailly de continuer les airs qu'il se donnoit à l’égard de leur fille : c'étoit
tout ce que vouloit le comte deMailly, et il ne manqua pas de dire à madame de Maintenon que, ' si elle le grondoit sur cette femme, il falloit au moins qu’elle fi\t en repos sur l’autre. Quoi qu’il en soit, et le prétexte et la réalité prirent fin .
M. le prince de Conti ouvrit les yeux sur les charmes de madame la Duchesse, à force de s’entendre dire de ne la pas regarder : il l’aima passionnément, et si, de son côté, elle a aimé quelque chose, c’est assurément lui, quoi qu’il soit arrivé depuis.
On prétend , et ce n’est pas , je crois , sans raison , que ce prince, qui n’avoit été jusque-là sensible qu’à la gloire ou à son plaisir, le fut assez aux charmes de madame la Duchesse pour lui sacrifier une couronne.
On sait qu’il fut appelé par un parti en Pologne, et on prétend qu'il auroit été unanimement déclaré roi s’il l’avoit bien voulu, et si son amour pour madame la Duchesse n’avoit pas ralenti son ambition. Je crois pourtant que beaucoup d’autres choses