I . Il mourut le 22 lévrier
M. le Duc diminua. 11 paroissoit s’accoutumer à lui ; et il y aurait été fort bien par la suite, si une mort prompte ne l’avoit enlevé dans le temps qu’il étoit , comme je l'ai déjà dit, le plus nécessaire à la France, et à sa maison, et à madame sa femme.
Elle en parut infiniment affligée, et je crois que c'étoit de bonne foi : elle n’avoit que de l’ambition dans la tête et dans le cœur depuis la mort de M . le prince de Conti ; et M. le Duc avoit toutes les qualités propres à lui faire concevoir de grandes espérances de ce côté-là. II étoit impossible, de quelque façon que la famille royale se put tourner, que M. le Duc n’eût pas joué un grand rôle; madame la Duchesse gouvernant alors Monseigneur, et M. le Ducayant , de son côté , tout le courage et toute la capacité nécessaires pour commander les armées, et même pour gouverner l’État.
La faveur de madame la Duchesse auprès de Monseigneur redoubla après cette mort.
Il étoit continuellement chez elle, et l’envie que M. le duc de Berri avoit de lui plaire faisoit aussi qu’il s’y trouvoit souvent avec lui; et, comme madame la Duchesse mit dans le monde , dans le même temps , les princesses ses filles , et que par conséquent elles étoient souvent avec Monseigneur et
M. le duc de Berri, on jugea que madame la Duchesse avoit dessein de faire le mariage de mademoiselle de Bourbon avec M. le duc de Berri , ou du moins on se servit de cette raison pour presser celui de mademoiselle d’Orléans avec ce prince.
Il faut avouer ici que madame de Maintenon entra dans cette crainte, et que son amitié pour madame la duchesse de Bourgogne lui fit appréhender le grand crédit de madame la Duchesse. Elle ne put imaginer sans une peine extrême que madame la duchesse de Bourgogne se verrait un jour abandonnée, et que toute la cour serait aux pieds de madame la Duchesse pour plaire à Monseigneur. Elle voyoit dans
madame la Duchesse une conformité de caractère , de vues et d'humeur entre elle et madame de Montespan, qui la détermina entièrement pour le côté d’Orléans : mais je me souviens que je n’ai pas encore dit un mot de madame la duchesse de Bourgogne.
On sait que cette princesse n’avoit que dix à onze ans quand elle vint en France1. Sa grande jeunesse, et les prières de madame la duchesse de Savoie sa mère, firent que madame de Maintenon en prit un soin particulier; ou, pour mieux dire, l'intérêt du Roi et celui de toute la France, l’engagèrent encore plus à donner tous ses soins pour achever l’éducation que madame la duchesse de Savoie avoit si bien commencée; car, il faut dire la vérité, et je l’ai souvent entendu dire à madame de Maintenon, qu’on ne peut avoir été mieux élevée que l’ avoit été cette princesse. Nous nau-
) , Le roi la reçut à Montargis, le 4 novembre 169R.
rions fait , disoit-elle, que la gâter ici, si les bonnes qualités qui sont en elle y avoient été moins fortement imprimées. Madame de Maintenon se mit donc en possession de la princesse de Savoie dès qu'elle arriva ici; et, soit par esprit ou par sentiment, elle déféra entièrement à ses avis. Elle fut, jusqu’à son mariage, et quelque temps encore après, fort .séparée des princesses et du reste de la cour. Madame de Maintenon la formoit sous les yeux du Roi : elle l’environna autant qu’il lui fut possible de personnes de mérite ; elle lui donna pour dame d’honneur madame la duchesse du Lude; pour dame d’atour, madame la comtesse de Mailly; et les dames du palais étoient choisies entre ce qu’il y avoit de meilleur, ou du moins regardé comme tel par madame de Maintenon.
La duchesse du Lude avoit de la dignité dans l’extérieur, et une déférence à l’égard de madame de Maintenon qui lui tenoit lieu d’esprit. On n’avoit voulu dans cette
place qu'une représentation ; c’est aussi tout ce qu’elle avoit , et elle ne faisoit rien sans en rendre compte. Les princesses, qui virent qu’on éloignoit madame la duchesse de Bourgogne de leur commerce , n’en surent pas Bon gré à madame de Maintenon ; et surtout madame la Duchesse, qui dans le fond ne l’aimoit pas, moins par rapport à madame de Montespan que parce qu’elle avoit voulu autrefois lui donner des avis, et qu’elle l’avoit souvent blâmée dans sa conduite; mais, dans le fond, c’étoit plus pour la rendre telle qu’il convenoit au Roi que pour tout autre motif. Mais , comme on ne se rend pas justice , elle l’accusoit d’une chose dont pourtant madame de Maintenon l’avoit bien avertie , et qu’il n’avoit tenu qu’à elle de prévenir. Il est vrai qu’ayant pensé , peut-être assez à propos, que son exemple et ses discours pouvoient être dangereux , et gâter en un instant tout ce qu elle auroit fait avec beaucoup de peines et de temps auprès de ma-
dame la duchesse de Bourgogne, madame de Maintenon fit en sorte qu’elle ne vît guère madame la Duchesse, et qu’elle ne lui parlât jamais en particulier. Elle ne eraignoit pas de même madame la duchesse d’Orléans, dont l’esprit étoit moins porté à la raillerie, et qui s’étoit plus ménagée avec madame de Maintenon. D’ailleurs madame la Dauphine et madame de Maintenon étoient entourées de femmes attachées à madame la duchesse d’Orléans, qui la faisoient valoir, et qui relevoient avec malignité tout ce que faisoit et disoit madame la Duchesse, et lui attribuoient même souvent des choses à quoi elle n’avoit pas pensé.
J’ai ouï dire à madame la Duchesse, dans le temps de la déclaration du mariage de M. le duc de Berri, qu’elle n’avoit jamais parlé à Monseigneur de lui faire épouser mademoiselle de Bourbon, et véritablement Monseigneur étoit peu propre à recevoir de pareilles propositions et à entrer
dans un projet qu’il n’auroit pas confié au Roi. Madame la Duchesse, qui le connoissoit, se seroit bien gardée de lui laisser seulement croire qu’elle en eût la pensée. Peut-être imaginoit-elle que, le Roi étant vieux, il pourroit arriver que M. le duc de Berri n’étant pas marié, il lui seroit alors facile de déterminer le choix de Monseigneur en faveur d’une de ses filles; mais, à coup sûr, elle ne lui auroit jamais en attendant confié cette pensée. A dire la vérité, quoique la fille de M. le duc d’Orléans dût passer devant une fille d’une branche cadette, il n’étoit pas naturel et convenable, après ce qui s’étoit passé en Espagne, d’allier la maison d’Orléans à un prince aussi près de la couronne et frère du roi d’Espagne.
Il eût été à désirer, ou que le Roi n’eût point marié M. le duc de Berri, ce qui ne pressoit pas, ou qu’il eût fait un autre choix. Il ne lui falloit ni une fille de madame la Duchesse, ni une fille de madame
la duchesse d’Orléans, par la bâtardise des mères; mais il falloit encore moins prendre la fille d’un homme qui au moins avoit eu des intelligences avec les ennemis de la couronne d’Espagne, dans le temps qu’il y commandoit les armées, pour conserver cette couronne à Philippe V. Je laisse même à part tout ce qui s'est dit et du poison et de la conduite qu’il tenoit dans ce pays-là. Ses traités avec l’Angleterre étoient suffisans pour qu’on fit avec justice le procès à ce prince ; et c’étoit une assez grande clémence au Roi de lui avoir pardonné, sans avoir voulu l’approcher de plus près de sa personne par cette alliance : mais enfin la destinée de la France fit qu'il pensa autrement. Ce roi si sage consentit à un mariage dont il eut lieu de se repentir; Monseigneur y donna les mains par cette déférence qu’il eut toujours aux volontés du Roi, et de si bonne grâce qu’il ne parut pas même en être fâché. Madame la Dauphine en fut ravie : elle regardoit ce mariage comme son
ouvrage, et elle croyoit qu’il assurerait le repos et l’agrément de sa vie après la mort du Roi ; mais à peine fut-il conclu qu’elle eut lieu de s’en repentir.
Madame la duchesse de Berri ne se contraignit plus, et il est bien plus étonnant qu'avec son caractère et son tempérament elle eut pu prendre autant sur elle qu’elle y prit pendant les deux années qui précédèrent son mariage, qu’il l’est, qu’étant parvenue à ce qu’elle désirait, elle dédaignât de se contraindre après. Elle se montra donc, dès le lendemain de ses noces, telle qu’elle étoit : c’est-à-dire une autre reine de Navarre pour les mœurs; à quoi elle ajoutoit le goiit du vin, et une ambition que les personnes fort dissolues n’ont ordinairement pas. Mais il faut avouer qu elle avoit été élevée d’une manière bien propre à porter ses mauvaises qualités aussi loin qu elles pouvoient aller. Monsieur son père avoit eu pour elle, dès sa naissance, une amitié singulière; et, à mesure qu’elle
avancoit en âge, il lui confiait ses goûts et la rendoit témoin de ses actions. Elle le vo y oit avec ses maîtresses; il la faisoit souvent venir en tiers entre madame d’Argenton et lui ; et comme il avoit le goût de la peinture, il peignit lui-même sa fille toute nue. Malgré cette éducation, elle sut si bien se contraindre deux ans avant son mariage, qu’on ne parloit à madame la Dauphine et à madame deMaintenon que de sa retenue, et madame la duchesse d’Orléans, qui désiroit ardemment ce mariage, et qui vit bien qu'il ne réussiroit pas tant que cette princesse demeurerait à Paris ou à Saint-Cloud entre les mains de son père, la fit venir à Versailles sous ses yeux. Là, cette jeune princesse, qui comprit que sa fortune dépendoit de sa conduite, en eut une si bonne qu’on ne s’apercevoit pas de ses mauvaises inclinations, et même, quelque temps avant que de venir à Versailles , dès l’àge de douze ans, elle pensa qu’elle avoit trop de disposition à engraisser, et que, si elle cou-
tiiiuoit sa manière de vivre, ce pourrait être un obstacle aux vues qu’on avoit pour elle : cette idée lui fit prendre la résolution de ne guère manger , de peu dormir, et de faire beaucoup d’exercice, quoiqu’elle fftt naturellement gourmande et paresseuse.
On ne peut disconvenir qu’une fille capable à cet âge d’une pareille résolution par le seul motif d’ambition, et sans qu’elle y lut portée par l’autorité des gens qui en avoient sur elle, devoit être un jour bien dangereuse. Mais, quand elle fut une fois mariée, elle crut que rien ne valoit la peine qu’elle se contraignît; aussi s’enivra-t-elle avec monsieur son père, deux jours après son mariage, dans un souper qu’il donna à madame la Dauphine à Saint-Cloud, aux yeux de cette princesse, de madame sa mère, et de M. le duc de Berri. Non contens d’avoir beaucoup bu à table, ils allèrent s’achever avec des liqueurs dans un petit cabinet, et madame la Dauphine fut bien honteuse d’avoir à la ramener dans
cet état à Versailles. Je ne dirai point comment elle manifesta ses autres inclinations ; il suffit de dire qu’elle ne tarda pas à les faire connoître. Je passerai de là à l’histoire des pendans d’oreilles, qui firent tant de bruit, et qui, si on en croit la commune opinion, eurent des suites si funestes.
Madame la duchesse d’Orléans avoit des pendans d'oreilles très-beaux , que feu Monsieur avoit eus de la reine mère; M. le duc d’Orléans les lui prit pour les donner à madame la duchesse de Berri. La manière et la chose dévoient lui être désagréables; mais elle eut tort, les connoissant tous deux, d’en faire tant de bruit. Elle se plaignit, elle pleura, elle en parla au Roi, qui gronda madame la duchesse de Berri. Madame la Dauphine entra, pour son malheur, dans celte querelle, et prit parti pour madame la duchesse d’Orléans.
Depuis ce moment, madame la duchesse de Bourgogne et madame la duchesse de Berri ne furent plus ensemble de la même
manière ; car il faut avouer que dans les commencemens du mariage, la première ne regardoit pas l'autre comme sa bellesœur, mais comme sa propre fdle. Elle lui donnoit des conseils, et elle l’avoit voulu former, comme elle-même l’avoit été, d'une manière propre à plaire au Roi; sentimens et dispositions bien rares, non-seulement dans une princesse, mais dans une femme ordinaire.
Madame la Dauphine ne l’étoit pas; et, si cette princesse avoit des défauts et des foiblcsses, elle avoit aussi de grandes qualités, et il faut avouer que son commerce étoit charmant. Le public a de la peine à concevoir que les princes agissent simplement et naturellement, parce qu’il ne les voit pas d’assez près pour en bien juger, et parce que le merveilleux qu’il cherche toujours ne se trouve pas dans une conduite simple et dans des sentimens réglés. On a donc mieux aimé croire que madame la Dauphine ressembloit à M. son père, et
qu’elle étoit, dès l’àgc de onze ans qu'elle vint en France, aussi fine et aussi politique que lui, affectant pour le Roi et madame de Maintenou une tendresse qu’elle n’avoit pas. Pour moi, qui ai eu l’honneur de la voir de près, j’en juge autrement ; et je l’ai vue pleurer de si bonne foi sur le grand âge de ces deux personnes qu’elle croyoit avec raison devoir mourir devant elle, que je ne puis douter de sa tendresse pour le Roi1 . Mais madame la Dauphine étoit jeune, elle étoit femme, et naturellement coquette; ce qui suffit pour faire comprendre qu’il y avoit journellement dans sa conduite beaucoup de petites choses qu’elle auroit voulu cacher; ce n’est pas là être fausse. Je ne dois pas même céler, pour sa justification, qu’il y a bien de ces petites fautes où elle s’est laissé entraîner par les autres, et que le plus graud défaut que je lui aie connu étoit d’être trop facile, et de laisser prendre