I. La paix de Nimèguc, conclue le 10 août
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ne devoit être fondé que sur la charité et la douceur. Des évêques, gagnés par lui, abusèrent de ces paroles de l’Evangile : Contraignez-les d'entrer , et soutinrent qu’il falloit user de violence quand la douceur ne suffisoit pas ; puisque, après tout, si cette violence ne faisoit pas de bons catholiques dans le temps présent, elle feroit au moins que les enfans des pères que l’on auroit ainsi forcés le deviendroient de bonne foi. D’un autre côté, M. de Louvois demanda au Roi la permission de faire passer dans les villes les plus huguenotes un régiment de dragons , l’assurant que la seule vue de ses troupes, sans qu’elles fissent rien de plus que de se montrer, détermineroit les esprits à écouter plus volontiers la voix des pasteurs qu’on leur enverroit. Le Roi se rendit, contre ses propres lumières et contre son inclination naturelle, qui le portoit toujours à la douceur. On passa ses ordres, et on fit, à son insu, des cruautés qu'il auroit punies si elles étoient venues à sa connoissance ; car
M. de Louvois se contentait de lui dire chaque jour : Tant de gens se sont convertisr, comme je l'avois dit à V otre Majesté , à la seule vue de ses troupes.
Le Roi était naturellement si vrai, qu’il n’imaginoit pas, quand il avoit donné sa confiance à quelqu’un, qu’il pût le tromper; et les fautes qu'il a faites n’ont souvent eu pour fondement que cette opinion de probité pour des gens qui ne la méritoient pas.
Ces violences, et la manière militaire dont on fit les conversions dont je viens de parler, ne furent employées qu’ après la cassation de l’édit de Nantes ; mais avant qu’on en vînt là, le Roi fit de son mieux pour gagner, par ses bienfaits, les gens les plus considérables d’entre les huguenots ; et il avoit déclaré qu’aucun ne seroit admis dans les charges et n’avanceroit dans ses armées , soit de terre, soit de mer, que les catholiques.
Madame de Maintenon voulut, à son
exemple, travailler à la conversion de sa propre famille; mais comme elle ne cnit pas pouvoir gagner mon père par l’espérance d'une grande fortune , ni convaincre son esprit par la force du raisonnement, elle prit la résolution , de concert avec M. de Seignelay , de lui faire faire un voyage de long cours sur mer, pour avoir du moins le loisir de disposer de ses etifans. J'avois deux frères qui, quoique fort jeunes, avoient fait plusieurs campagnes. L’aîné s’étoit trouvé, à huit ou neuf ans, à ce combat fameux de Messine, où Ruyter fut tué, et il y reçut une légère blessure. La singularité du fait , et le courage que cet enfant avoit témoigné , le firent nommer enseigne après le combat.
La campagne finie , mon père vint à la cour et y amena mon frère. L’action qu’il avoit vue, et une jolie figure qu’il avoit en ce temps - là , lui attirèrent l’attention et les caresses de madame de Montespan et de toute la cour. Si mon père avoit voulu l’y
laisser et se faire catholique , ils s’en seroient l’un et l’autre mieux trouvés pour leur fortune ; mais mon père résista à toutes les offres qui lui furent faites, et s’en retourna chez lui. Ainsi madame de Maintenon se trouva forcée , pour avoir la liberté de disposer de mon frère, de faire faire à mon père cette campagne dont je viens de parler, et de faire seryir son fils avec M. de Châteaurenaud , lui laissant seulement le cadet, qui n’étoit pas entré moins jeune dans la marine.
A peine mon père fut-il embarqué qu’une de ses sœurs, que ma mère avoit été voir à Niort, la pria de me laisser chez elle jusqu’au lendemain. Ma mère y consentit avec peine; car, quoiqu’elle fût catholique, elle n’étoit nullement dans la confidence des desseins qu'on avoit sur moi, parce qu’on la vouloit ménager par rapport à mon père.
A peine ma mère fut-elle partie de Niort que ma tante, accoutumée à changer de religion, et qui venoit de se convertir pour la
seconde ou la troisième fois , partit de son côté, et m’emmena à Paris. Nous trouvâmes sur la route M. de Saint- Hermine , une de ses sœurs * , et mademoiselle de Caumont , aussi étonnés qu’affligés de me voir. Pour moi, contente d’aller, sans savoir où l’on me menoit, je n’étois étonnée ni affligée de rien ; mais comme les autres étoient des personnes faites que madame de Maintenon avoit demandées à leurs parens , il avoit été décidé dans le conseil des huguenots qu’on ne pouvoit les lui refuser, puisqu’elle ne demandoit qu’à les voir, et qu’elle promettoit de ne les pas contraindre dans leur religion. On eut donc pour elle cette complaisance, d’autant plus volontiers qu’on n’avoit rien à craindre de leur légèreté ; et, en effet, la résistance de ces jeunes personnes fut infiniment glorieuse au calvinisme.
Nous arrivâmes ensemble à 'Paris, où
1 . Madame deFontmort. Voy. lettre de madame de Maintenon à M. de Villette.du 5 avril 1681.
madame deMaintenon vint aussitôt me chercher, et m’emmena seule à Saint-Germain.
Je pleurai d’abord beaucoup ; mais je trouvai le lendemain la messe du Roi si belle que je consentis à me faire catholique, à condition que je l’entendrois tous les jours, el qu’on me garantiroit du fouet. C’est là toute la controverse qu’on employa, et la seule abjuration que je fis.
M. de Chàteaurenaud eut ordre d’envoyer mon frère à la cour. 11 y arriva presque aussitôt que moi , et fit une plus longue résistance; mais enfin il se rendit : on le mit à l’Académie, et il quitta la marine. Mon père, surpris et affligé au retour de sa campagne, écrivit à madame de Maintenon des lettres pleines d'amertume et de reproches, et l’accusa d’ingratitude à l’égard de sa mère, tante de madame de Maintenon, d’injustice et de dureté par rapport à lui ; mais, comme elle étoit soutenue de l’autorité du Roi, il fallut céder à la force. On promit seulement à mon père de ne pas contraindre
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ses enfans, s’ils ne vouloient pas se faire catholiques.
Ils se convertirent l’un et l’autre; et, après leur académie et le temps qu’ils dévoient être aux mousquetaires, on donna à l’aîné une charge de cornette des chevaulégers, qu’il vendit quand la guerre recommença, pour acheter le régiment Dauphincavalerie, et au cadet le régiment de la Reine-dragons, à la tête duquel il fut tué au combat de Steinkerque.
Pour moi, on m’élevoit avec un soin dont on ne sauroit trop louer madame de Maintenon. Il ne se passoit rien à la cour sur quoi elle ne me fit faire des réflexions selon la portée de mon esprit , m’approuvant quand je pensoisbien, me redressant quand je pensois mal. Ma jouméeétoit remplie par des maîtres, la lecture, et des amusemens honnêtes et réglés ; on cultivoit ma mémoire par des vers qu’on me faisoit apprendre par cœur; et la nécessité de rendre compte de ma lecture ou d’un sermon, si j’en avois
enteudu, me forçoit à y donner de l’attention. Il falloit encore que j’écrivisse tous les jours une lettre à quelqu’un de ma famille, ou à tel autre que je voulois choisir, et que je la portasse les soirs à madame de Maintenon , qui l’approuvoit ou la corrigeoit, selon qu'elle étoit bien ou mal ; en un mot , elle n’oublioit rien de ce qui pouvoit former ma raison et cultiver mon esprit.
Si je suis entrée dans ce détail, ce n'est pas pour en tirer une vaine gloire, mais pour marquer par des faits, bien au-dessus des louanges, la conduite et le caractère de madame de Maintenon ; et il est impossible, ce me semble, de faire réflexion au poste qu’elle occupoit, et au peu de loisir qu’elle avpit, sans admirer l’attention qu’elle donnoit à un enfant, dont après tout elle n’étoit chargée que parce qu’elle l’avoit bien voulu.
Mon père, après avoir résisté non-seulement aux bontés, mais aux promesses du
Roi, et avoir compté pour rien de n’être pas fait chef d’escadre à son rang ; après avoir résisté à l’éloquence de M. de Meaux, qu’il aimoit naturellement, s’embarqua de nouveau sur la mer, et fit pendant cette campagne des réflexions qu’il n’avoit pas encore faites. L’évangile de l’ivraie et du bon grain lui parut alors clair contre le schisme ; il vit que ce n’étoit pas aux hommes à les séparer ; ainsi convaincu, mais ne voulant tirer de sa conversion aucun mérite pour sa fortune, il fit à son retour son abjuration entre les mains de son curé, et perdit par là les récompenses temporelles qu’il en auroit pu attendre ; si bien même qu’en venant après à la cour , le Roi lui ayant fait l’honneur de lui parler avec sa bonté ordinaire sur sa conversion , mon père répondit avec trop de sécheresse : « Que c’étoit la seule occasion de sa vie où il n’avoit point eu pour objet de plaire à Sa Majesté. »
J’arrivai à Saint-Germain au mois de janvier 1681. La Reine vivoit ; monseigneur le
Dauphin étoit marié depuis un an, et madame de Maiutenon, dans une faveur déclarée, paroissoit aussi bien avec la Reine qu’avec le Roi. Cette princesse attribuoit à la nouvelle favorite les bons procédés que le Roi avoit pour elle depuis quelque temps , et elle la regardoit avec raison sur un pied bien différent des autres.
Mais, avant de parler des choses que j’ai vues, il est bon de raconter celles que j’ai entendu dire.
J’ai pu voir madame de Fontanges; mais, ou je ne l’ai pas vue, ou il ne m’en souvient pas. Je me souviens seulement d’avoir vu pendant quelque temps, à Saint-Germain, le Roi passer du château vieux au neuf pour l’aller voir tous les soirs : on disoit qu’elle étoit malade ; et en effet elle partit quelques mois après pour aller mourir à Port-Royal de Paris *. Il courut beaucoup de bruits sur cette mort, au désavantage de madame