‹ Souvenirs de Mlle Duthe de l'opera, 1748-1830. Avec introd. et notes de Paul GinistyChapitre 10 sur 14 · LE DERNIER DES CONDE · texte numérisé non relu

LE DERNIER DES CONDE

Il y répondit d'une manière fort agréable, et s'excusa de l'espèce d'incognito dont il s'était enveloppé, en le rejetant sur la mission diplomatique qu'il venait remplir auprès de moi.

« Déjà dans la carrière des ambassades? dis-je.

Vous irez loin, monsieur le chevalier.

- J'espère bien vérifier votre pronostic, et rencontrer des occasions de prouver à l'Etat mon zèle...

— Et votre capacité?

— Du moins, mon dévouement sans bornes. Mais, Mademoiselle, vous plairait-il, sous mes auspices, de faire un voyage de quelques heures à Versailles?

— Un voyage? et vous venez en ambassadeur?

— Oui, et de la part... Excusez-moi si je tais le nom de celui qui m'a confié ses intérêts. »

J'entrevoyais quelque escapade piquante; peut-être me trompais-je, et voulant m'en éclaircir :

« Que vais-je faire à Versailles? Qui demanderai-je?

— Mais... votre très humble serviteur.

— Eh quoi! m'écriai-je un peu désappointée, ne pouvez-vous m'épargner cette course?

— Non, répondit-il en riant: je suis à Paris hors de ma sphère. Tout poisson ne vit que dans l'eau : la mienne est à Versailles; c'est là que je dois causer avec vous. »

Le brave seigneur ne faisait pas attention à ce qu'avaient de rapport parfait sa comparaison et sa démarche; j'en eus un rire fou intérieur, que j'étouffai du mieux possible : je craignais que l'application ne lui plût pas.

— Vous êtes, messieurs de la Cour, bien capricieux.

— Ainsi, Mademoiselle, vous sera-t-il convenable de venir demain au Château, également en habit de mystère, me faire l'honneur insigne de me demander?

— Et après? Monsieur.

— Après?... répéta le gentilhomme d'honneur, surpris de ma question. Vous saurez... Tant de bonheur n'est pas fait pour moi. »

Cette phrase ambiguë me parut très claire. M. de Modène ajouta :

\< Il doit vous sembler singulier que je vous recommande la discrétion. Il y aurait du péril à se livrer au plaisir de trop parler.

— Monsieur, repartis-je, on accuse les femmes d'aimer à tout redire: on feint d'ignorer que ce qu'elles savent taire est toujours ce qu'autrui tiendrait le plus à savoir. A demain donc. Donnez-moi l'heure? »

Il le fit, me dicta ce que j'aurais à dire, puis me salua et s'en fut.

Je fus, le jour suivant, exacte, et j'étais à Versailles avant le moment indiqué. Il me fallut faire un travail pour me démêler des détours, des corridors, des escaliers de service que j'eus à parcourir, avant d'arriver à l'appartement du chevalier de Modène, par ce qu'on appelait les dégagements intérieurs.

J'atteignis enfin le but, non sans m'être mille fois perdue; on eût mieux fait de charger quelqu'un de m'en enseigner les détours. Mais il fallait que ma venue n'eût rien de préparé, qu'elle pût être uniquement attribuée au hasard. Le lieu où je me trouvais nécessitait une foule de précautions minutieuses, capables de dérouter la curiosité inquiète de ses habitants. A la Cour, on se cache de tout le monde, même pour les

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actions indifférentes, jugez des autres! et on a raison; car, comme chacun y combat contre tous, il est bon de ne fournir à aucun des armes avec lesquelles on puisse vous nuire,

Je heurtai à une porte un peu au hasard.

« Que désire Madame?

— Je voudrais parler au chevalier de Modène.

— Il est occupé, ne peut recevoir personne; mais si Madame veut attendre dans le cabinet voisin?

— Volontiers. »

Le laquais ouvrit une porte, et je m'installai dans une petite pièce où je croyais passer beaucoup de temps. Je me trompais, car presque aussitôt que je fus assise, le chevalier de Modène entra; il me complimenta sur mon exactitude, puis me dit :

« Nous sommes ici en lieu peu sûr; voulez-vous me suivre? »

Il toucha un bouton, un panneau joua, s'écarta, et je vis en dehors un petit escalier étroit et éclairé par des lampes. Le chevalier de Modène m'y précéda et descendit devant moi, car il lui était impossible de me donner la main.

« Allons-nous aux enfers? demandai-je.

— Plutôt dans l'Olympe. Nous sommes ici au séjour des dieux, et il est assez commun d'en rencontrer quelqu'un au moment où l'on s'y attend le moins. »

Ces mots achevèrent de me convaincre de ce que je soupçonnais déjà.

Nous atteignîmes les derniers degrés, et le chevalier ouvrit une porte, il me prit par le bras, me poussa devant lui, se recula et disparut... Les ténèbres du petit escalier m'avaient déjà familiarisée avec le peu de jour qui éclairait cette portion du château de Versailles; aussi je pus distinguer assez bien la chambre où je me trouvais, et surtout la personne qui déjà y était avant moi. Elle me frappa, bien que peut-être ie dusse m'attendre à paraître devant elle.

C'était un jeune homme ayant vingt ans environ, aussi beau de visage que rempli de noblesse; il avait des yeux

superbes, spirituels, non sans une teinte de malice, et la même expression se retrouvait sur ses lèvres colorées; sa peau était blanche et rosée aussi; son nez aquilin ne déparait pas sa figure. Cet ensemble aurait été accompli, si le reste du corps n'eût déjà péché par une ampleur peu commune; cette conformation gênait la marche de ce personnage que, d'ailleurs, je connaissais très bien (i).

11 était assis lorsque j'entrai; il se leva aussitôt, il me salua avec une grâce toute particulière, et me dit qu'il me savait gré de ma venue.

« Vous vous attendiez à trouver mieux peut-être?

— Je n'ai jamais, repartis-je, élevé ma pensée jusqu'à Jupiter.

— Puisque vous connaissez la mythologie, vous savez aussi que souvent une parole indiscrète a causé de grands malheurs aux mortels? »

Cette observation me déplut. Je n'en fis rien connaître. La conversation s'engagea. Ce beau seigneur prétendit avoir eu toujours un vif désir de me connaître. Si la chose était vraie, il ne se mit guère en mesure de me le prouver. Nous causions; j'attendais toujours qu'il m'expliquât le but de ce rendez-vous : cela tardait infiniment, et déjà ma vanité entrait en souffrance. Nous passions d'un texte à l'autre. L'esprit ne manquait pas à mon interlocuteur, à défaut du reste; mais de l'esprit sans trêve fatigue... Je souffrais... Il essaya de changer de leçon, ce fut en vain... Ou il ne savait

(1) « C'était (le comte de Provence) un gros pansu, qui vous parlait des femmes et des feux d'amour, à dix-huit ans, comme il avait fait des glaces du pôle antarctique et de la frigidité de la lune. Le duc d'Ayen disait de lui que c'était un drôle de jeune prince et qu'il y avait en lui de la vieille femme et du chapon, du fils de France et de l'homme de collège... Il était formaliste et cynique. >> (Souvenirs de la marquisede Crr.jiiv.) Alors, il aimait fort les mystifications. C'est lui, par exemple, qui avait fait insérer dans le Mercure une sorte de procès-v.erbal de la douane de Marseille, au sujet de l'ouverture d'une malle où le consul d'Alexandrie avait mis des œufs de crocodile, lesquels étaient éclos pendant la traversée, à la grande épouvante des douaniers. Le Journal des Savants discuta gravement la possibilité du fait.

traiter qu'un sujet, ou, pour cette fois, je manquais de puissance. Quoi qu'il en soit, et après une séance de deux heures toute employée à parler, on me baisa la main, on sonna; le chevalier de Modène parut et Monsieur... se tournant vers moi en me montrant ce gentilhomme :

« Mon chancelier vous dira le reste. »

Il se mit à rire. En vérité, il n'y avait pas de quoi, et je prétendais tout bas que Monsieur eût pu choisir une autre façon de parodier un mot fameux du père de sa grand'mère. J'étais confuse pour lui: c'était prendre un inutile soin, car il ne se montra aucunement embarrassé, accoutumé sans doute qu'il était à cette manière de recevoir les dames. Le chevalier de Modène m'emmena soudainement; je partis sans regret, et dès que nous fûmes dans l'escalier, mon introducteur me dit :

« hh bien? Mademoiselle, regrettez- vous la course que je vous ai fait faire?

— Non certainement, Monsieur, car elle m'a procuré la solution d'un problème que, l'autre soir, on proposait chez moi : il s'agissait, qui du mari ou de la femme, pouvait ou ne pouvait pas?

— Voilà des thèmes de causerie bien indiscrets, répliqua-t-il à voix basse. Puis se déridant, car nous ne pouvions plus être entendus de Monsieur : Il a donc aussi joué de malheur avec vous?

— De malheur complet, et je le crains irréparable.

— On ne peut tout avoir en ce monde.

— Je m'en aperçois. Ah ! qu'il ressemble peu à notre auguste roi!

— On prétend que celui-ci a épuisé le bonheur de sa famille... Toutefois, Mademoiselle, si vous avez à vous plaindre, faites comme le barbier du roi Midas, ne contez la chose qu'à la terre.

— Monsieur le chevalier, répliquai-je, un motif supérieur à tout me commandera le silence : mon amour-propre cruellement offensé.

— Ah! reprit M. de Modène, que les femmes sont exigeantes! Elles veulent que dans aucun temps on ne décline le combat. Savez-vous que les Espagnols disent d'un homme : Il fut brave tel jour.

— Tant pis pour lui. Monsieur. Vous avez dit vrai, nous n'aimons pas une valeur intermittente; et si les Espagnols s'en accommodent, je suis certaine que les Espagnoles n'en font pas autant. »

On servit peu après une collation. Je n'y fis pas honneur; je n'étais nullement lasse. Lorsque l'on eut desservi, le chevalier de Modène voulut renouer la conversation où son maître l'avait laissée.

« Non pas, s'il vous plaît, dis-je, je suis superstitieuse, et si un double malheur m'arrivait, j'y verrais le présage de quelque grande infortune. »

Mon compagnon n'insista pas, et au peu de vivacité de sa galanterie, je ne pus m'empêcher de répéter ces deux vers si fameux de Marot :

Monsieur l'abbé et monsieur son valet Sont tous les deux faits de la même cire.

Au demeurant, un peu plus tard, je fus bien dédommagée par un charmant prince de la même famille (i). Ici avec autant de grâce, un esprit plus vif et plus naturel, je rencontrai un fond solide dont il est permis de faire cas.

M. de Modène me remit une bonbonnière en cristal de roche ; elle renfermait deux bagues. Je ris toute seule pendant le reste de la route; mais une fois de retour à Paris, je fermai la bouche et oubliai cette aventure. Je ne m'en suis ressouvenue que prise du bel accès de franchise qui me pousse à couvrir ces feuillets de papier de ma petite écriture serrée.

(1) Le comte d'Artois. On a vu, dans la préface, le crédit que gardait auprès de lui M"0 Duthé. Le futur Charles X, celui que les caricatures devaient appeler, un jour, le « Pieu Monarque », était alors « rempli de vivacité d'esprit, de bonté naïve et de grâce naturelle ».

Tandis que j'en suis sur cet article de mes leçons, heureuses ou malheureuses, je devrais rappeler un singulier entretien que j'eus un jour avec une femme de qualité, j'oserai dire de très haute qualité, qui me fit demander un jour un mystérieux rendez-vous sous les arcades du cloître des Chartreux. Mais je rougirais vraiment de le rapporter tel quel.

« Vous avez plu à mon mari, me dit-elle brusquement, je vous en ai voulu à mort.

— Pendant longtemps?

— Oui, tant que je l'ai aimé. Mais je ne suis pas femme à me retenir dans la pleurnicherie, j'ai pris mon parti, je compte le prendre mieux encore. »

J'eus lieu d'être surprise en effet, de la tournure que prit bientôt la conversation, car elle aboutit à une étrange consultation. Il ne s'agissait rien moins que lui recommander, en toute confiance, l'homme dont je pouvais le mieux répondre. On entend ce que cela signifiait et qu'il ne s'agissait point de ses qualités morales. Je demeurai stupéfaite de sa franchise de bon appétit.

« Peu m'importe, ajoute-t-elle, la position sociale, et si par cas, vous avez bien trouvé au bas de l'escalier, je ne peux faire faute en y descendant avec vous... »

Cette audace d'une personne de haut rang, que j'avais bien reconnue, encore qu'elle se cachât le visage, me causait une manière de consternation.

« En vérité, Madame... dis-je, embarrassée.

— Je ne vous croyais point si sotte, reprit-elle. Je me moque de tout. Ayez le même courage, vous vous en trouverez bien, venons donc au fait, et renseignez-moi en toute exactitude. »

Je me tirai de ce cas délicat par une ironique espièglerie. Je fis une grande révérence et je lui dis avec toutes les apparences du sérieux, en riant à part moi de sa surprise :

« En conscience, Madame, j'ai le meilleur souvenir du monde de Monsieur votre mari... »

L'Opéra d'autrefois. — L'aventure de M11, Laguerre. — Le théâtre de M,lc Guimard. — Le présent de M. de la Borde. — Les débuts de M"' Raucourt. — Longchamps. — Mon fameux carrosse. — Mlle Cléophile.

— Un souper princier. — Le comte Radziwil. — Ma retraite à Sceaux.

— Une rencontre dramatique. — Etrange dénouement d'une ancienne

idylle. — Mes larmes.

En ces heures où, après la terrible tourmente, semblent se reformer sans cesse de nouveaux orages, je t'écris, Sophie, par un besoin d'échapper au temps présent et pour raviver d'aimables souvenirs. Tout ce qu'annoncent les papiers publics me fait horreur; je me réfugiedans le passé. Dieux!

qu'a-t-on fait de notre Opéra d'autrefois? Le débordement révolutionnaire ne l'a pas épargné, lui non plus, et quels spectacles on a donnés sur cette scène où %< papil- la guimakd

lonnait » 1 inten- Gravé par Porreau d'après un pastel du temps.

dant des Menus, le pauvre M. de la Ferté ! Où est le temps du divin Orphée, de Cythêre assiégée, à.' Aline, reine de Golconde, d'Endymion, d'Alexis et Daphnè, de la Fête de Mir^a (1)!... « Sais-tu, me dit un jour Le Clerc, le scandale survenu ce matin à l'Opéra?

— Non.

— Mlle Laguerre (2) a été prise en flagrant délit.

— C'est tout simple, fis-je, cette fille ne peut se tenir en paix. Mais quel est le coupable? Est-ce un laquais?

- Ni moins ni plus que le président de Meslay, de la Chambre des Comptes.

— Il lui donnait quittance de quelque reliquat arriéré. » Le Clerc sourit de cette mauvaise plaisanterie.

« Il y avait répétition, continua-t-elle , l'heure était

(1) Parmi les ouvrages portant la couleur révolutionnaire joués à l'Opéra, on peut citer : le Triomphe de la République, paroles de Chénier, musique de Gossec; la Montagne ou la Fondation du Temple de la Liberté, poème de D-essiaux, musique de Fontenelle; la Fête de la Raison ou la Raison républicaine, poème de Sylvain Maréchal, musique de Grétry: Toulon soumis, poème de Fabre d'Olivet, musique de Rochefort; la Journée du 10 avril ou la Chute du dernier tyran, poème de Saulnier et Darrieux, musique de Kreutzer, etc.

(2) « Une très belle voix, une figure passable, une âme de boue, voilà de quoi aller très loin (Correspondance secrète). MIlc Laguerre (Marie-Joséphine. 1755-1783), ruina coup sur coup le prince de Bouillon et le fermier général Haudry de Soucy. On raconte qu'elle avait prévenu Haudrv de Soucv que. malgré son immense fortune, il n'en avait pas pour deux ans avec elle. Elle avait l'habitude de se surexciter, quand elle chantait, par du Champagne. A la deuxième représentation d'Ipbigénie en Tauridt de Piccini (janvier 17S1) elle parut sur la scène ivre, au point que, après la fin du premier acte, elle tomba sur une figurante qu'il fallut aussitôt plonger dans un bain. Soulagée, M"' Laguerre put chanter sa partition jusqu'à la lin. On sait, à cette occasion, le mot de Sophie Arnould : « Ce n'est pas Iphigénie en Tauride, c'est Iphigénie en Champagne! » M"' Laguerre fut envoyée au For-1'Evêque. Elle en sortit pour tenir son rôle dans la troisième représentation. « Elle chanta comme un ange », si bien que, au dernier acte, on lui apporta son Qrdre de liberté, que Piccini lui-même, ne pouvant la remplacer par aucune cantatrice

li valeur, s'en était allé solliciter. On dit qu'il est incroyable, com-

'est bu de différentes sortes d'excellents vins, au 1 01 l'I ..que pendant

sa résidence dans cette prison. Les guichetiers regrettent beaucoup cette

brillante pensionnaire. » Voir Funck-Brentano, la Bastille des Comédiens,

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