III
tout nouvellement (i). La jeune femme brillait de fraîcheur et de santé. Qu'elle était majestueuse et belle! On l'adorait rien qu'à la voir. Destinée à tous les malheurs possibles, elle commençait par ceux d'un hymen mal assorti; elle devait finir par un supplice atroce! Plus elle avait de qualités et de charmes, moinselle plaisaità son mari, blasé, éteint, expirant. Il venait de s'afficher à l'époque de son mariage avec M1,e de la Chassaigne (2), actrice sans talent de la Comédie-Française et dont la figure commune et sans expression ne revanchait pas de son peu de mérite. Elle avait cependant été aimée du prince et elle lui avait fait l'honneur d'une paternité équivoque. Ce cas rendait la Chassaigne fort impertinente. Elle avait fini par se croire princesse du sang, ou à peu près.
Mais une amie ne suffisait pas au prince. La superbe et hommasse Laforêt (3) s'était mise surles rangset avait obtenu le mouchoir éphémère. Cette bacchante désordonnée se monttasans pitié envers un tempérament déjà faible, et les désordres auxquels elle le poussa inspirèrent aux surveillants du prince de graves inquiétudes. Le duc de Chartres, qui
(1) La courte vie du prince de Lamballe, mort en 176S, l'ut scandaleuse. Il y avait cependant eu quelque grâce dans sa rencontre avec la princesse de Carignan, qu'il épousa à Nangis. Il avait voulu la connaître sans qu'il fût connu d'elle, et il s'était présenté comme un simple gentilhomme, venu la complimenter de la part de son maître.
Deux jeunes cœurs formés du sang des rois. Epris tous deux de l'ardeur la plus belle...
dit Y Èpbitalame sur le Mariage Je Leurs Altesses Sérénissimes. Mais de la part du prince cette ardeur dura peu. Voir, dans Bachaumont, les détails de sa fin :
« Il est constant qu'il succombe sous les remèdes dont on l'accable. Il est de t'ait, par les mémoires de l'apothicaire, qu'on lui a administre sept livres de mercure, sans compter les dragées de Keyser et autres ingrédients de charlatan. » La Galette de France, du 9 mai 1768, vante ses sentiments » de piété et de résignation ».
(2) Débuta en 1766 par le rôle île Phèdre.
(■;) II est fort souvent question de M"* Laforêt dans les Notes des inspecteurs de police. île ses démêlés avec M1'" Fleurv, de sa « hauteur insupportable » et de son luxe : on l'avertit de ne pas paraître à la revue du roi dans un carrosse à six chevaux.
s'intéressait vivement à « cette pauvre Laforêt » la mit à couvert pendant un temps et chacun se demanda pourquoi, Des bruits étranges coururent à ce sujet; on les éteignit en faisant reparaître Laforét qui vint se jeter aux pieds du duc de Penthièvre et lui rendre des diamants enlevés de l'écrin de MI"P de Lamballe, dont le prince avait osé lui faire cadeau.
Au moment où M. de Lamballe daigna venir chez moi, il s'attachait à la gentille Lacour, créature délicieuse, n'eût été le palais d'or qui, dans sa bouche, remplaçait celui de chair (i). Hélas! les ravages d'une maladie funeste l'avaient réduite à cette extrémité qu'elle dissimulait le mieux possible, qu'elle n'avait pu cacher à ses amis et dont, par conséquent, le public était instruit. J'avoue que, à part l'honneur que me faisait Son Altesse, j'avais peu de satisfaction de sa présence. Cependant, il ne m'était pas permis de manifester mon inquiétude et, lorsque M. d'Henin m'eut présenté son compagnon « comme un jeune homme de la plus belle espérance », je le mis, sans affectation, à la place d'honneur où il s'établit comme s'il oubliait son incognito.
M. de Lamballe m'accabla de compliments : il était en veine. Sa galanterie si ardente me fit peur; je vis le moment où M. le prince d'Henin, par une complaisance qui m'eût été pénible, allait le laisser seul avec moi.
J'esquivai par une défaite ingénieuse une déclaration que je sentais menaçante. Je gagnai du moins quelques jours. J'étais assez troublée lorsqu'entra le gazetier Marin (2) qui était de mes amis. Je le mis au fait, en lui disant que si je
(1) Le fermier général Magon de la Balue avait fait pour elle « une dépense considérable ».
(2) Marin (François-Louis-Claude), 1721-1801). était un provençal adroit ii.mt se pousser dans le monde. I><- petit avocat; il <-t.iit devenu censeur royal, secrétaire général de la Librairie, chargé de la direction de la
France. On raconte <\ur ses fonctions lui imposant le devoir d'empêcher l'introduction à Paris de certaines œuvres de Voltaire, il donnait en apparence, des ordres fort sévères et laissait, en réalité, les volumes proscrits entrer par un autre peint que celui qu'il avait fait ostensiblement surveiller.
[D'après L. Vigée, gravure de Ingouf le leune.
tenais à ma santé, je redoutais aussi le mécontentement du prince. Que faire? J'en vins à cette idée singulière de faire demander conseil à M. de Sartine. Marin était dans les bonnes grâces du lieutenant général de police.
« Informez-le, je vous prie, d'un honneur qui m'inquiète. Je ne me soucie pas de lutter contre M. le duc de Penthièvre,. déterminé à sévir contre celles qui sont aimées de son fils. Je supplie M. de Sartine de me sauver, ou du moins, s'il faut que je succombe, que ce soit avec son attache et sa garantie.
— Ceci est plaisant, dit Marin. Mais je ne vous croyais que jolie femme : vous avez du bons sens, ceci a sa valeur. Tranquillisez-vous, je ferai votre cour à Monseigneur et je saurai de quelle manière il faut vous conduire.
— Le cas est urgent. »
Marin me promit qu'il me rendrait le lendemain la réponse du lieutenant de police. Le lendemain, en effet, il me faisait savoir le résultat de sa mission. M. de Sartine, charmé de ma prévenance à son égard, me faisait promettre sa protection, mais à la condition que j'irais le remercier en personne.
Je ne pus m'empêcher de dire :
« Ainsi, en voulant éviter Charybde, je suis tombée à Scylla.
— Miséricorde! comparer Monseigneur à un gouffre! » Je dus donc aller le voir. Il pouvait avoir quarante ans à
cette époque. Espagnol d'origine, son teint était brun, ainsi que ses yeux vifs pas trop grands et bien coupés. Il manquait de grâce et de beauté, sans être laid. Il portait déjà cette perruque caractéristique, destinée à servir de modèle, dont les nombreuses copies ont retenu le nom. Les perruques jouaient un grand rôle dans la toilette de M. de Sartine, il en avait un cabinet rempli, chacune posée sur un pied et renfermée dans une armoire vitrée, ce qui laissait la facilité de les voir d'un coup d'œil et l'avantage de choisir celle qui convenait le plus au moment.
Il y avait sous ce crépi-boudiné de lesprit, de la finesse, de
vastes connaissances, de l'astuce et l'art éminent de se faire valoir, quelque peu de galanterie, gourmée, il est vrai. Lui qui devait tout entendre et qui entendait tout, en effet, il avait la manie de se mettre les doigts sur les oreilles, mais point de trop près, comme on suppose.
« Voici longtemps que vous êtes attendue, Mademoiselle, dit-il en m'accueillant; je vous dois des compliments pour votre conduite prudente. »
Puis il me parla de l'Opéra, du monde, me donna des conseils excellents, me félicita de la tenue de ma maison, en mettant quelque coquetterie à me prouver qu'il savait tout ce qui s'y passait et me fit asseoir auprès de lui sur un canapé, dirigeant la conversation à sa fantaisie. Je le laissai faire à sa guise; il est naturel que le maître du logis donne le ton. Il ne tarda pas à le donner fort vivement (il.
Un nom se présente sous ma plume, mais il me fait frémir aujourd'hui : qui eût pu soupçonner, en ce temps, ce que
(l) M. de Sartine n'était pas toujours aussi complaisant. A une promenade de Longchamps, alors si fort à la mode, M11" Deschamps devait paraître dans un carrosse dont les harnais seraient recouverts de strass : c'était un raffinement de luxe si peu commun qu'il faisait un bruit sans pareil. On s'en indignait dans Taris. Certaines grandes dames se plaignirent à l'autorité. Le lieutenant de police envoya chercher la Deschamps et la prévint que si elle se montrait dans cette magnificence, les chevaux, les harnais, la voiture, tout irait au fond de la rivière. « Et, ajouta-t-il, sans qu'on s'embarrasse si vous êtes dedans. »
M. de Sartine savait mettre de l'esprit, parfois, dans sa justice, l'n gentilhomme de bonne race, mais réduit aux expédients, avait soustrait ses diamants à MUo Fleury, à la suite d'une assez, vilaine comédie. M"' Fleury s'était allée plaindre au lieutenant de police. Le coupable fut surveillé, ("'était en Hollande qu'il voulait vendre les diamants, et il partit. Presque aux portes de Paris, tandis qu'il traversait la forêt de Montmorency, son carrosse fut attaqué par six hommes bien armés, qui dévalisèrent entièrement le voyageur et découvrirent aisément les diamants.
Avec quelque audace, il vint conter sa peine au lieutenant de police, le conjurant de retrouver ses voleurs, mais fort en secret. « Vous serez, satisfait de la discrétion de mon monde, dit M. de Sartine. » Des le lendemain, l'indélicat amant de M"° Fleury recevait la visite d'un commis de M. de Sartine. « On a découvert le receleur, lui dit-il, suivez-nous chez lui. » On monte en voiture, et c'est chez M"' 1 leury elle-même qu'on le conduit. Les prétendus bandits avaient été postés par M. de Sartine.
deviendrait M. le duc de Chartres, ses crimes et sa fin! A peine osai-je m'arrèter un moment à son souvenir. Il était bien fait, alors; sa taille ne manquait pas d'élégance, ses traits étaient beaux. On voyait qu'un peu plus tard, son teint, encore pur, serait échauffé. Déjà quelques boutons couvraient son visage, mais ils ne le déparaient pas. Qui croira à sa timidité en public? 11 l'avait, cependant, au point de paraître imbécile. Il s'en dédommageait par sa loquacité dans l'intimité : bavard, commère, tàtillonneur avec ses familiers, il avait le juron facile, dès son plus jeune âge. Ce prince avait sans doute quelques qualités : je ne peux plus me les rappeler depuis qu'il a compté parmi les assassins de son roi.
Je le revis peu de jours après la mort du prince de Lamballe. C'était à l'Opéra; je fus choquée de le rencontrer en grande loge; cette inconvenance me frappa et nombre de personnes en furent indignées. Le duc parut ne pas comprendre à qui s'adressait le murmure du parterre et le brouhaha non moins expressif des loges; il lorgnait dans les diverses parties de la salle, m'aperçut, me fit un geste de familiarité, m'adressa un sourire à l'avenant et aussitôt quitte sa loge. Je devinai qu'il venait à moi.
Ma loge fut ouverte précipitamment par la femme chargée de ce soin et qui m'annonça Mgr le duc de Chartres Je me levai respectueusement. Après quelques mots de badinage, il me dit :
« Vous avez été près de devenir ma proche parente. »
Je saisis l'allusion et répliquai que je regrettais sincèrement le prince de Lamballe, qui avait daigné se montrer chez moi.
« Je sais, dit le duc, il avait été faire une reconnaissance, afin de pouvoir plus tard s'emparer du corps de place. 11 m'en a parlé et je suis son exécuteur testamentaire. »
La légèreté inconvenante qu'il employait à parler d'un si proche parent descendu depuis si peu de jours au tombeau me fit de la peine. Je n'eus garde, néanmoins, de le manifes-
ter, et je poursuivis la conversation sur le ton qu'il l'avait commencée.
« La charge, dis-je, sera pénible, car M. le prince de Lamballe éparpillait beaucoup ses sentiments.
— Aussi ne l'ai-je acceptée que sous bénéfice d'inventaire et dans la résolution qu'elle ne me mettrait en rapport qu'avec celles qui vous ressemblent. Le nombre n'en sera pas trop grand. Mais ce pauvre garçon a manqué de forces pour soutenir la vie.
— On prétend qu'on l'a aussi chargé de plus de poids qu'il n'en pouvait supporter. »
Je reconnus mon imprudence à l'éclair de mécontentement qui passa dans les yeux du jeune duc.
« Les Parisiens, fit-il, sont des enfants à la langue infernale, ils jouent à la calomnie avec plus de plaisir encore qu'aux osselets. Bah! il a voulu recommencer Hercule lorsqu'il était à peine Adonis. Vous n'avez pas eu le temps de faire la différence, mais parlez-en à Mlle Lacour et vous entendrez ce qu'elle sait là-dessus.
— Nous sommes si habituées, repartis-je, à la méchanceté du monde dans toutes les classes que nous répétons, sans y faire attention, les mensonges que journellement il débite. »
Cette tournure donnée à mon propos ramena la sérénité dans les yeux du duc de Chartres. Il me demanda si je serai libre de venir souper avec lui, M. de Sillery, M. de Barbantane et quelques autres intimes... A cette époque, un prince du sang comptait pour quelque chose; n'eussé-je pas été libre que je n'eusse su comment refuser.
Nous n'étions pas loin du Palais-Royal et c'était dans les petits appartements du Régent que se célébraient des orgies renouvelées des siennes; ce fut, plus tard, à Mousseaux (i), au Raincy et dans des habitations encore plus mystérieuses, quand ces fêtes eurent dégénéré en d'épouvantables baccha-
(1) Ce que l'on appelait la « Folie île Chartres ».
nales auxquelles, Dieu merci, je ne pris jamais part. Ce souper ne laissa pas. toutefois, d'être gaillard : il présentait cette particularité que le service était fait par de jeunes garçons et de belles filles, habillés de pied en cap comme l'étaient Adam et Eve dans leur première demeure. Ce qui est singulier, c'est que Mgr le duc de Chartres, déjà fort corrompu, ne parlait jamais avec indécence : le fond de sa conversation pouvait être graveleux, mais elle se parait des convenances des formes.
Mgr le duc de Chartres me fit souvent l'honneur de venir dans mon salon, mais à longs intervalles, sans dessein arrêté. J'ai tout lieu de croire que de nouveaux projets sur ma personne furent d'abord refroidis par la somptuosité du luxe dont m'entourait alors le prince de Merinvilla : il eut peur, dans son avarice, que j'en exigeasse la continuation. En conséquence, il se maintint sur le pied de l'amitié, mais il nous arrivait souvent de sourire en nous regardant. Nous avions entre nous un souvenir qui ne pouvait lui revenir sans une manière d'attendrissement, comme un général pense à sa première bataille.
Un mot de Guimard. — M. de Genlis. — Son portrait. — J'accepte ses
soins. — Historiettes de la Cour et de la ville. — L'aventure de la petite
Bèze. — M11'' Tacite. — Une intrigue de M. le duc de Chartres. — M. de
Genlis devient jaloux. — Notre rupture.
J'écris, comme je l'ai dit, ces notes à bâtons rompus, sans me soucier beaucoup d'ordre, au hasard de mes souvenirs. J'allai un soir à l'Opéra : on jouait des Fragments, sorte de spectacle alors à la mode : on le composait de divers actes formant à eux seuls des petites pièces et extraits des plus célèbres de l'époque.
J'arrivai seule, et, dès qu'on me vit, une volée d'amis s'abattit dans ma loge : on s'extasia sur ma beauté. On m'imaginait dans le domaine de M. le duc de Chartres. Le marquis de Villette, cependant, rôda fort autour de moi. Il me proposa même de se charger de ma dépense. « Non pas, s'il vous plaît, lui dis-je.
— Et pourquoi, belle fantasque?
— Parce que je tiens à ma réputation.
— Elle serait donc compromise avec moi?
— Vous la rendriez suspecte.
— Vive la sincérité! Vous me regretterez peut-être.
— J'aurai soin, alors, de vous le dire. »
Guimard vint à son tour me rendre visite. On répandait force bruits sur son compte : on la disait ruinée. Elle était la première à rire de ces propos.
« Ce ne sera pas moi, disait-elle (connaît-on jamais l'avenir!) qui serai jamais ruinée, mais ces messieurs du coffre (elle désignait ainsi les financiers, ses amis) et mes créanciers.
Quant à moi, qui ne me prête ni de la recette ni de la dépense, je suis très désintéressée en tout cela. »
Je la vis néanmoins de mauvaise humeur. Le roi lui avait fait une « impertinence », je répète son propre mot.
« Et, grand Dieu, laquelle?
— Sais-tu ce qu'il m'a donné?
— Non.
— Six cents livres de pension sur sa cassette. A moi six cents livres! C'est-à-dire la dix-millième partie d'une goutte d'eau dans l'immensité de la mer. Une pareille générosité n'est-elle pas une impertinence? »
Puis ce fut le tour de M. le marquis de Sillery-Genlis; j'ai déjà parlé de lui. Je ne puis avoir pour le marquis que de la gratitude. Ce fut un grand fou, et charmant.
« Est-ce par goût que vous venez seule ce soir? me demanda-t-il.
— Curieux!
— On vous croit occupée d'une Altesse Sérénissime.
— On se trompe. »
Comment cela se fit-il? La conversation devint bientôt tendre entre nous. C'est quelques jours après cette rencontre que nous tombions d'accord.
Le marquis de Genlis possédait une foule de qualités précieuses, et, n'eût été son persiflage, il eût été parfait, maison ne savait jamais, avec lui, s'il parlait sincèrement ou s'il se moquait, et, avec les meilleures façons et des intentions excellentes, on pouvait le ranger parmi ceux dont on a dit :
... Et qui pour un bon mot vont perdre vingt amis.
Il népargnait personne : son frère, sa belle-sœur, ses parents; il frappait sur tous, mais c'était sans malice acre, sans fiel, par pur badinage. 11 amusait ceux qu'il blessait, à part quelques orgueilleux; ses mots avaient une tournure fine et il recouvrait le trait piquant d'une enveloppe particulière.
Le jeune duc de Fronsac, se trouvant avec lui, parlait
SOUVENIRS DE MADEMOISELLE DUTf4É 28 1
d'une boutique où il avait été faire des emplettes; il racontait ce que le maître et les garçons lui avaient dit, répétant à tout moment le titre de « monseigneur » que ces braves gens lui avaient donné. M. de Genlis, lassé de cette affectation un peu vaniteuse (on sait la prétention des ducs à être monseigneurisés) s'approcha de lui et, le frappant sur l'épaule :
« Tais-toi, lui dit-il, avec ton monseigneur, on va te prendre pour un évêque. »
Le rire fou qui s'empara de l'assistance à ce propos et au flegme qui l'accompagnait, déconcerta le duc de Fronsac, très rempli néanmoins de la bonne opinion de lui-même. Il en eut du dépit, mais M. de Genlis ne s'en tourmentait guère.
Je lui reprochais un peu cette tendance à tirer sur les autres.
« Je me revanche, dit-il, en détail de ce que j'ai perdu en gros : ces messieurs m'ont aidé à me ruiner : il est juste qu'ils me rendent en plaisanteries ce qu'ils m'ont enlevé argent comptant. »
Il ne montrait point de susceptibilité à l'égard des accrocs que j'eusse pu faire à notre pacte.
« Ma chère amie, me disait-il à ce sujet, je ne vous recommande que de la prudence ; une scène me serait fâcheuse, épargnez-la, et ce sera facile. Faites-moi dire que vous êtes souffrante, et je me réjouirai de votre bonne santé.
— Il faudrait que je fusse bien effrontée.
— Effrontée, non; franche, oui.
— Vous avouer une infidélité?
— Est-ce pis que de la commettre?
— C'est au moins garder le décorum.
— Et bien, je n'en veux pas... je suis homme à me fâcher de l'apparence et jamais de la réalité. Toutefois, reprit-il, quand vous aurez une fantaisie, demandez-moi conseil, je sais le faible et le fort de toute la Cour. »
Il était charmant. Je me rappelle que, un soir, comme je sortais de ma loge à l'Opéra, il vit venir dans le corridor une femme jolie à ravir. Il quitta mon bras, je me reculai;
il fut à elle avec autant d'empressement que de respect, la salua, causa et puis, revenant à moi :
« C'est ma cousine, la comtesse de Rochefort d'Ally, celle que Voltaire appelle « madame dix-neuf ans ». Elle m'a demandé qui vous étiez.
— Et vous m'avez nommée?
— Il fallait bien que je me fisse honneur.
— Et qu'a-t-elle dit?
— Elle est trop parfaite pour ne pas vous avoir trouvée belle. Il n'y a que la laideur de dénigrante; la beauté dispose toujours à l'indulgence. »
C'était ainsi que M. de Genlis tournait les choses les plus simples. Je n'ai jamais éprouvé le moindre ennui avec lui. Sa conversation, légère, variée, aigrelette, avait un charme particulier. Il manquait d'amour-propre, mais homme du monde, il aurait pu faire du chemin si la paresse, dès le début, ne l'eût porté à s'asseoir sur le bord de la route. Il regardait les autres agir, se tourmenter pour arriver vite, et lui les sifflait. C'était son passe-temps, on ne retrouvera plus des caractères de ce genre, parce que le moule où on les jetait a été cassé par la Révolution.
L'expérience m'avait appris, au reste, quel fond il fallait faire sur la philosophie de ceux qui prétendaient que tout leur était indifférent : il ne faut s'y fier qu'à demi. Il était vrai, du moins, que le patronage du marquis ne m'était pas tourmentant. Je le voyais souvent, mais point de manière à l'avoir toujours à ma suite et comme mon ombre. Il savait que pour se faire bien voir pendant longtemgs, il était convenable de se laisser parfois désirer. Il y avait des semaines entières où il disparaissait, et, au retour, les histoires qu'il me racontait pour excuser son absence m'amusaienttoujours.
Ce fut lui qui me narra l'aventure de cette petite Bèze (i)
(i) Danseuse surnuméraire à l'Opéra. Il est souvent question de ses démêlés avec la police. « M. de Feretti a repris la petite Bèze (ou Baize), bien qu'elle ne soit pas guérie ». (Rapports des insbecteurs.)
qui était bien le scandale en personne. Le prince de Lambesc, le prince de Guemené et le marquis de Liancourt s'étaient imaginés de former un mariage à la vénitienne : l'amitié les rendant frères, ils avaient pris une femme à eux trois, et, en vérité, leur concorde était édifiante. Bèze se trouvait si heureuse qu'elle avait adjoint à ses trois amants son coiffeur et son cocher. Mais la prospérité n'est pas de durée! Par la coquinerie d'un des favorisés, les princes et le marquis s'avisèrent un jour qu'ils tombaient en lambeaux, victimes de cette galanterie qui fait détester la découverte de l'Amérique. Ils se plaignirent et la comtesse de Brionne, mère du prince de Lambesc, cria plus fort que lui, si bien que l'ordre fut donné de l'envoyer à l'hôpital. M. deSartine fut inflexible, et ce fut une sévère détention de cinq mois. Ouand elle sortit, guérie, elle était pleine de ferveur pour recommencer sa vie passée. La continence lui avait pesé.
« Avez-vous bien réfléchi pendant ces cinq mois ? lui demanda le commis de M. de Sartine qui lui venait rendre la liberté.
— Ah! monsieur, fit-elle, je n'ai pensé à autre chose qu'aux occasions perdues... je veux me presser à tel point, maintenant, que, si l'on me renferme encore, j'aie pu me précautionner pour plusieurs années. »
M. de Genlis avait parfois des mots impayables. Les dettes sacrées pour lui étaient celles qu'il contractait à l'égard de ses maîtresses. Un jour, un de ses créanciers se plaignait qu'il eût donné ce qui lui restait à une personne dont il s'occupait tendrement.
« Mon ami, lui répliqua-t-il, sachez faire la différence : vous avez mon billet, mademoiselle n'a que ma parole. Vous pouvez me traduire devant les conseils, qui m'obligeront à vous payer. Mais elle ne pourrait adresse'r ses réclamations qu'aux étoiles. »
C'était lui qui disait de M"' Tacite qu'elle était beaucoup plus « feuilletée » que l'historien romain. M"° Tacite (1),
(1) M"" Tacite et Sarron, danseuses surnuméraires à l'Opéra.
blonde assez jolie, fut, en grande rivalité avec une ancienne amie, M"e Sarron. M"e Sarron (dont on disait qu'elle me ressemblait, ce qui n'était point pour me faire un compliment) avait fait la connaissance d'un colon prodigieusement riche, qui goûtait fort ses yeux noirs et sa vivacité, son esprit emporté où chaque mot brillait en étincelle. La fortune était tombée sur elle, grâce à cette belle passion de M. Baudrémont. Elle était heureuse, elle eût pu l'être longtemps lorsque le hasard lui fit rencontrer un jeune garçon perruquier, un peu plus beau qu'Adonis, mais un Adonis doublé d'un Hercule. Dans son engouement pour celui-ci, elle manqua de prudence et se laissa surprendre par M. Baudrémont. Le colon s'en alla furieux, et, dans le temps qu'il était le plus furieux, le hasard le mit en face dé MUe Tacite. Elle ne demandait qu'à le consoler; elle le consola en effet, et il s'arrangea avec elle. Mais M"e Sarron regrettait la générosité de M. Baudrémont; elle lui écrivit, il ne lui répondit point. Alors, elle imagina de le reconquérir par la force : elle s'en fut chez MIle Tacite, armée d'un pistolet, la renversa sur son lit, la fouetta avec une badine qu'elle avait apportée, puis elle ordonna impérieusement à son ancien protecteur de la suivre. Le pauvre homme épouvanté de cette algarade, toujours menacé par le pistolet, obéit, et, sans beaucoup de plaisir, alla achever la nuit chez M"'' Sarron.
C'est M. de Genlis qui me raconta cette autre aventure, assez édifiante. Le marquis de L... était fort gêné d'argent. Il reçut un jour une singulière proposition. Une dame, cachant son nom et sa figure, le vint trouver et lui offrit un présent de mille louis s'il parvenait à lui procurer un entretien particulier avec le duc de Chartres, qu'il fréquentait. La mission n'était pas des plus honorables, mais le marquis était fort mal en point à ce moment. 11 conta au duc de Chartres qu'une inconnue s'était fort éprise de lui; il oublia, bien entendu, de lui dire l'intérêt qu'il avait à cette intrigue. Il piqua si bien sa curiosité que le prince consentit.
La dame avait donné les notions nécessaires pour qu'elle pût être avertie. Le marquis eut cependant un scrupule; il s'avisa qu'il y avait peut-être là quelque guet-apens: il accompagna le duc, s'étant travesti en laquais, et bien armé. Il demeura dans l'antichambre, l'œil au guet, l'oreille ouverte, prêt à faire irruption au moindre bruit suspect. Rien de semblable n'arrive; les choses se passent dans l'ordre naturel; la conférence est longue; enfin elle s'achève et le duc sort transporté, riant, se félicitant de sa bonne fortune. L'héroïne est charmante, bien au-dessus de ce qu'il attendait. Il jure qu'il la reverra.
Il la revoit en effet, et se plaît à quelques confidences au marquis. Il l'avait prise tout d'abord pour quelque femme de financier, point, elle tient à la Cour.
Quelques jours plus tard, le duc prend à part le marquis.
« Parbleu, dit-il, je voudrais bien savoir par quoi tu as pu déplaire à ma nouvelle conquête. Elle m'a dit un mal horrible de toi.
— De moi, monseigneur, et à quel propos, s'il vous plaît?
— J'étais dans un de ces instants où nous sommes faibles ; elle me témoignait de l'inquiétude sur la discrétion de mes gens. Je crois devoir la rassurer en lui révélant que ce n'était pas ma livrée dont je m'étais fait suivre, mais que mon prétendu domestique était un ami. Je te nommai. A peine ton nom était-il prononcé que cette personne te dépouille des pieds à la tête, fait de toi un portrait effroyable et cherche de toute façon à me retirer ma confiance. Je t'assure que si tu es aimé de tes amis, tu as là en revanche une amie qui ne demande pas mieux que de te jouer un méchant tour. »
Cette confidence inattendue confond M. de 1 Il prie, il
supplie le duc de lui faire connaître de qui il doit se défier; le duc s'y refuse d'abord, mais il finit par céder à des prières instantes, et il lui désigne M""' deT...
A ce nom, le marquis fut près de mourir de honte et de colère : c'était sa propre maîtresse, qui, sous l'incognito,
s'était servie de lui pour arriver au prince. Il courut à Versailles où il savait devoir la trouver et commença l'explication par des reproches mêlés d'injures.
« Halte-là, monsieur, lui dit la dame, réfléchissez auparavant au rôle non moins indigne que vous avez rempli, et que je ne laisserai pas ignorer si vous sortez des bornes de la délicatesse. La Cour et la ville sauront que vous m'avez vendue au duc de Chartres, je dirai que vous saviez qui j'étais: il paraîtra invraisemblable, en effet, que vous ayez écouté les offres d'une inconnue, et voyez la bonne réputation qui vous reviendra ! »
Ma rupture avec M. de Genlis fut assez singulière. 11 m'avait plu infiniment, mais le cœur change. Au demeurant, bien qu'il affectât de railler la jalousie, il devenait jaloux, ce qui ne lui allait guère. Je l'aimais mieux quand il m'accablait moins de présents. Je gardais toutefois une extrême considération pour lui, et j'eusse été à mille lieues de me vouloir mal comporter avec un homme que j'estimais. En conséquence, je me décidai à agir avec lui en toute loyauté. J'ai eu bien des égarements, mais au cours même de ces égarements, j'ai toujours penché pour le parti le plus honnête.
Le propos tomba un jour, entre nous, sur M. de Rochefort dont M. de Genlis me citait un mot plaisant. On lui faisait un reproche de n'avoir point de maîtresse.
« Ma foi, répondit-il, rien ne m'ennuie comme de voir toujours devant moi la même figure. Je préfère me procurer à tour de rôle les maîtresses de mes amis : cela contente mon goût et sauve ma fortune.
— Eh! dis-je en souriant, le comte de Rochefort est un homme de sens, et quiconque est raisonnable devrait imiter son exemple.
— Voici qui est piquant de votre part, fit M. de Genlis. » Nous badinâmes quelques instants sur ce thème du changement, et j'ajoutai qu'on se sauvait ainsi de la peine ou du désagrément d'une rupture.
« Et quand on ne veut pas rompre? dit le marquis.
— En est-on le maître toujours?... Moi, par exemple, s'il me plaît de vous quitter, n'y a-t-il pas là une explication pénible? »
Il n'eut point d'inquiétude, croyant à une plaisanterie. « Quelle folie! dit-il.
— Folie, soit!... »
L'air grave que je pris soudain l'étonna. 11 me considéra en devenant sérieux, lui aussi.
« Mon cher marquis, repris-je, je vous dois faire un aveu qui vous portera à estimer ma franchise. C'est que je ne me sens plus d'amour pour vous. L'amitié vous convientelle à la place? Je vous l'offre et de bon cœur.
— Que signifie ce galimatias?
— Ne suis-je pas assez claire? C'est une belle et bonne rupture qu'avec douleur je vous propose. Nous ne nous convenons plus. A mesure que vous tombez dans la jalousie, je me sens d'humeur plus coquette. Vous voyez bien que nous avons cessé de nous entendre : prenons donc notre parti. »
A mesure que je parlais et à l'expression décidée que je donnais à mes paroles, je voyais une stupéfaction colérique se peindre sur les traits du marquis. Il ne se pouvait plus faire illusion et attribuer mon propos à l'envie de le tourmenter. Force lui était de reconnaître là une détermination très arrêtée et je laisse à juger de tout ce que son âme devait éprouver de dépit et de courroux. Il ne put y tenir plus longtemps et m'accabla de reproches.
« C'est peine perdue de votre part, lui dis-je, je suis décidée, rien ne me fera changer.
— C'est une conduite horrible.
— Point, c'est de la délicatesse et vous m'en devez ainsi de la reconnaissance.
— Ah! parbleu!...
— Préléreriez-vous que je vous fisse jouer le rôle de dupe et que je vous exposasse à la risée publique? Vous n'êtes pas de ceux qu'on traite ainsi : j'en suis d'ailleurs incapable; j'ai pour vous trop de considération.
— Que le diable vous en récompense, s'écria-t-il, exaspéré, je n'en ai que faire...
— Vous êtes si riche en cette denrée !
— Mademoiselle, quand on égorge les gens, il faut du moins leur épargner la dérision.
— En vérité, marquis, répétai-je, j'aurais du regret si quelqu'un vous entendait parler. . . quelle opinion prendrait-on de vous, à vous voir cette ténacité? N'est-ce pas toucher au ridicule que d'exiger la constance? Revenez à de meilleurs sentiments, plus dignes de vous. Armez-vous de dépit, si le courage vous manque. Vous apprêteriez à rire à vos ennemis... Allons, faites un effort, embrassez-moi de bonne amitié, et que tout soit fini... »
Sa fureur, cependant, s'apaisait un peu.
*< Peut-être, repris-je, ce qui vous fâche est de me voir gagner de vitesse. Qu'à cela ne tienne! Mon amour-propre s'immolera au vôtre. Je vous donne huit jours pour vous caser ailleurs, de telle sorte qu'on me croira l'Ariane, et vous le perfide Thésée. »
Malgré ce qui lui restait de colère, le marquis sourit. Sans doute, ce qui lui déplaisait le plus avait été d'être pris au dépourvu : les hommes tiennent beaucoup à ce qu'on ne les dérange point, lorsqu'ils marchent sur une ligne droite; quiconque les en détourne les contrarie. Je brouillais ses calculs, j'attaquais son orgueil, mais ma proposition de passer aux yeux du monde pour l'infidèle lui paraissait piquante. Tant et si bien que nous discutâmes sur ce point, nous piquant bientôt l'un et l'autre de générosité; nous faillîmes nous fâcher, pour le coup, tant nous mettions d'ardeur à nous vouloir surpasser en délicatesses. Nous transigeâmes enfin qu'il consentait à être abandonné, mais que puisqu'il fallait que je lui donnasse un successeur, l'amour, avec celui-ci, ne serait point de la partie. Ainsi nous séparâmes-nous, contents l'un de l'autre.
i n COIN d'opéra., d'après Tony Johanr ot. (Collection de M. il. Hartmann.)
la
L'éducation d'un prince. — Une visite de S. A. S. le prince de Condé. —
Au château de Versailles. — Le chancelier de Mgr le comte de Provence.
— Un entretien sans animation. — Verba, non acta. — Uneieçon donnée
à une femme de qualité.
Je reçus un matin la visite de l'aimable médecin qu'était M. Bordeu. Il causa d'abord avec moi de choses indifférentes, puis soudain, avec un sourire, il me dit ce par quoi débute d'ordinaire la conversation :
« Comment vous portez-vous?
— Mais, dis-je, surprise, aussi bien que possible.
— Sans crainte de l'avenir?
— 11 est dans les mains de la Providence et on ne peut savoir sous quel aspect il se présentera.
— Votre salon est fort recherché... Vous en faites les honneurs avec grâce... Mais voyons, entre nous, qui distinguez-vous là... d'une façon particulière, en intimité.
— Mon cher docteur, dis-je, étonnée de la question, venant de sa part, auriez-vous reçu de monsieur le Procureur général une commission rogatoire, à l'effet de m'interroger catégoriquement sur faits et articles? »
Il se voulut bien amuser de mes expressions en langue du Palais, puis il reprit :
« Ma mission vient de plus haut. »
Cela fut dit sur un ton presque grave, à telles enseignes que j'eus presque peur.
— Et que me veut-on?
— Votre bien, sans doute, mais avant tout, une confession exacte... oui, j'ai affaire à la vérité jusqu'au fond du puits où elle se cache... »
Il avait repris le sourire qui lui était coutumier; il continua :
« Vous accommoderez-vous d'une diète de quinze jours? »
Je m'attachai au même ton de badinage, ne sachant où il en voulait venir.
« On la récompensera noblement, poursuivit-il. »
Je commençais à comprendre sa délicate mission.
« Royalement? dis-je.
— Pas tout à fait, mais presque. »
Ces mots m'intriguèrent fort. J'avais envie d'aller quérir YAlmanacb Royal. Je fis mon éloge, que Bordeu n'admit point sur parole. Puis il s'en fut, ne revint pas, nul ne se présenta à sa place. Encore que je connusse le caractère de Bordeu, je me crus jouée, j'en rougissais. Mais la semaine ne s'était pas écoulée qu'une personne de confiance me faisait demander si je pouvais recevoir incognito S. A. S. le prince de Condé (i) qui était en route pour arriver chez moi. On devine quelle fut ma réponse, mais quand le gentilhomme qui m'était venu voir eut été la rendre à son auguste maître, ie ne pus m'empêcher de penser.
« Son Altesse a montré plus de courage sur les champs de bataille de Mars... II n'a pas voulu s'avancer en pays ennemi sans en bien connaître les approches : c'est peut-être de la prudence, mais ce n'est pas de l'urbanité. »
J'eusse poursuivi ce monologue si je n'eusse entendu le carrossedu prince s'arrêter devant ma maison. Ce prince avait aussi un vif penchant pour la galanterie, mais il ne se répandait pas autant que M. le prince de Conti : Mme de Monaco (2) régnait despotiquement sur son cœur. Un peu plus tard, le prince de Condé se devait brouiller avec la majorité
(1) Le futur général en chef de l'émigration (1736-1 Si S).
(2) « Femme de grande taille, de grand air. » Catherine de Brignole avait épousé à quinze ans le prince Honoré III de Monaco. Après de gravis différends avec son mari, soutenu par le roi Louis XV, elle s'attacha à ('onde. Pendant l'émigration, elle vendit ses diamants rt son argenterie pour subvenir aux dépenses de l'armée royaliste. Conde l'épousa à Londres en 1801.
de la nation, en se rangeant du parti de la Cour contre le Parlement et alors ce furent contre lui bien des méchancetés et des épigrammes où on le raillait d'être borgne et où on imaginait qu'il exhalait une odeur un peu forte; delà ce quatrain, où l'on était censé s'adresser à Mme de Monaco, pour lui dire :
Princesse, quand Coudé vous lorgne Vous voyez alors qu'il est borgne Et quand il est à vos genoux Vous sentez que le prince est roux...
Mais, au moment dont je parle, il était à l'apogée delà première partie de sa gloire et fort avant dans les faveurs du public. Au demeurant, on tenait à grand honneur, à cette époque, tout rapport avec une personne de la famille royale. Nous n'en étions pas venus à ce point de perfectibilité qui
porte à l'assassinat des princes et à leur préférer la canaille des rues. La philosophie la plus sauvage s'accommodait de leur fréquentation.
Dès que j'eus entendu le bruit de sa voiture, et malgré l'ordre d'incognito qu'on m'avait transmis de sa part, je savais trop mon monde pour, à la première visite, l'attendre dans le salon. Je me précipitai d'une course rapide à sa rencontre, et ce fut au milieu de l'escalier queje lui fis ma révérence.
le docteur bokueu II prit ma main avec cette
Bibliothèque Nationale.) galanterieordinaireà ceux
de sa noble maison, me fit les compliments d'usage, et ne voulut jamais passer devant moi : on ne pouvait être plus gracieux. La visite de Bordeu, rapprochée de celle-ci, permettait à mon imagination de s'exercer. Arrivée au salon, je m'y arrêtai : je lui présentai un fauteuil me préparant à me tenir debout; mais lui, le prenant de ma main, me le donna, me força à l'accepter, et se plaça sur celui le plus proche. Je compris qu'une conversation en règle précéderait tout autre incident.
« Mademoiselle, me dit S. A. S., j'ai souhaité me charger moi-même d'un soin dont en général on se repose sur autrui. Mais mon cœur me fait un devoir de ce qu'on peut trouver étrange, et je suis venu vous demander la permission de vous présenter un très jeune homme, passablement bien né (i), qui débutera dans le monde, et qui profitera, s'il y entre sous vos auspices; car vous voyez bonne compagnie, et M. Bordeu m'a répondu de votre probité. »
A mesure que S. A. S. parlait, j'admirais avec quelle politesse délicate elle m'annonçait ces intentions. Je commençais à entrevoir le rôle qu'on me destinait. Je ne pus m'empêcher de rougir, et ma modestie plut au prince. Il ajouta que c'était monseigneur le duc de Bourbon, son fils, qui me ferait l'honneur insigne de me rendre ses devoirs. Je répète sacramentellement ses propres paroles; je ne pus toutefois me retenir de m'écrier :
« Mais, monseigneur, vous le faites débuter bien jeune.
— Oui, sans doute, si on l'abandonnait à lui-même; mais sous ma surveillance et avec de bons procédés... Je le marie demain avec M"" d'Orléans, et bien que les jeunes époux ne soient pas destinés à entrer soudain en ménage, il est bon que mon fils ne soit étranger à rien de ce qu'un chef de maison doit connaître: administration, finances, politique et le reste. »
(1) C est celui qu'on appellera « le dernier des Condé" » et qui mourra tragiquement le 26 août 1830.
Je souris, et ma réponse prouva au prince mon profond dévouement et ma soumission extrême à tout ce qui me viendrait de sa part. J'ai toujours été royaliste, j'ai toujours aimé les Bourbons, d'abord à cause de leurs qualités, puis par reconnaissance, enfin parce que je ne leur suis pas étrangère. S. A. S. parut contente de mes sentiments. Ce fut avec tous les ménagements imaginables qu'il ramena la conversation sur le point où Bordeu l'avait laissée, et je jurai mon obéissance.
S. A. S. m'en témoigna sa gratitude en exagérant mon mérite, en me remerciant comme si j'eusse fait le plus grand des sacrifices. Qu'ils ont tous été mal connus, ceux de cette auguste famille! Pourquoi toute la France n'a-t-elle pu les approcher! Elle aurait appris à les connaître, et par conséquent à les aimer, n'aurait ajouté aucune foi à d'odieuses calomnies, et aujourd'hui, loin de les assassiner ou de les poursuivre avec rage, les verrait à sa tête travailler à sa gloire autant qu'à son bonheur.
Tout alla pour le mieux; le prince, en excellent père, me donna ses instructions voilées par des tournures de phrases d'une délicatesse extrême. Je promis de m'y conformer de point en point. M. le duc de Bourbon était dans son adolescence, et la théorie devait naturellement devancer la pratique. Je ne sais pourquoi le prince de Condé me dit tout à coup :
« Mademoiselle, le sort du malheureux prince de Penthièvre m'épouvante, et je tiens à ce que ma succession n'aille pas augmenter la fortune de la maison d'Orléans. »
Je me tus, et cela parce que je voyais trop loin peut-être. Le prince passa rapidement à un autre texte, me parla de la comédie nouvelle jouée aux Français; et se levant pour me quitter, ne laissa point de me baiser la main. 11 y a dans la haute politesse quelque chose d'entraînant qui commande le respect envers celui qui s'en sert.
Plusieurs jours s'écoulèrent encore; j'attendis celui où on m'appellerait pour commencer mon protectorat; il brilla
SOUVENIRS DE MADEMOISELLE DUTHÉ 29c
enfin. Je peux dire avec l'assentiment de ma conscience que je me conduisis en maître habile et sage tout à la fois; il y eut de ma part autant de retenue que de discrétion. Il en résulta que, le mystère recouvrant cet épisode intéressant de ma vie, on ne le connut qu'assez tard et, à l'époque où Ton signala mes rapports avec monseigneur le duc de Bourbon comme ne faisant que de commencer, ils étaient suspendus depuis longtemps; je ne dis pas que depuis... Mais alors S. A. S. n'était plus en tutelle, on ne pouvait aucunement me rendre responsable des suites. A l'époque dont je parle, il était beau autant que l'amour; il avait son impétuosité : il en donna des preuves, lorsque, lassé de vivre séparé de sa jeune femme, il l'enleva galamment du saint monastère où elle était à demeure. La jeunesse de M. le duc de Bourbon donnait une haute idée de ce qu'il serait à sa majorité. Les circonstances jusqu'à la Révolution ne lui ont pas facilité les moyens de se montrer à son avantage, hors en une seule, lors de son malheureux duel avec monseigneur le comte d'Artois (1). Maintenant.au milieu de l'exil, il manifeste son courage, soit les armes à la main, soit dans la manière dont il supporte ses infortunes.
Comment ces leçons, que j'avais été appelée à donner, ne me feraient-elles pas souvenir d'une autre aventure?
Plus tard, M. le comte de Modène, gentilhomme d'honneur de Mgr le comte de Provence et fort avant dans les bonnes grâces du prince, qu'il partageait avec MM. de Montesquieu- Fezensac etd'Avaray, me fit demander une entrevue.
M. de Modène ne manquait ni d'esprit ni de souplesse; courtisan consommé, habile à saisir le vent et à faire son chemin, il devait aller loin, si la Révolution ne l'eût arrêté. Il a suivi son maître dans l'émigration; j'ignore où il se trouve maintenant (2).
Rassurée à sa vue, je lui fis l'accueil auquel il avait droit.
(1) Voir la préface.
(2) Emigra en 1791 et mourut en Allemagne, vers 17QQ.