PRI: POSÉS
Contrôleurs, commis et employés pour le servie» de l'Académie.
MM
Girault, machiniste.
Boquet, dessinateur des habits et entrepreneur des peintures des décorations.
l'hùt. 0, Rothier n- tint, mademoiselle duthé, par Perin (Musée de Keims).
Bourbon, garde-magazin général et chargé du détail de la caisse. Delaistre, maître tailleur d'habits.
a l'opéra MM.
Dupleffis, inspecteur de tous les commis de la salle et contrôleur à l'entrée dans la Cour des Suisses.
De la Porte, receveur au bureau des balcons, amphithéâtre et loges dans la Cour des Suisses.
Joliveau cadet, receveur au bureau du parterre et du paradis dans la Cour des Suisses.
Assclin, chargé de recevoir des billets et de recevoir les contremarques à l'entrée dans la Cour des Suisses.
Lefevre, contrôleur à l'entrée, par la Galerie du côté du Jardin.
Bertrand, receveur au Bureau général par la Galerie
Beaulieu, chargé de recevoir les billets et de donner les contremarques à l'entrée par la Galerie.
Bourque, chargé du recouvrement des loyers des loges louées à l'année, contrôleur des places dans la salle et receveur au bureau intérieur des suppléments.
Leloutre, pour placer à l'amphithéâtre.
La demoi >elle Leloutre / Aux balcons et aux premières La demoiselle Dun \ loges.
La demoiselle Morizot ) .
, . ,. ,, , , ■ Aux secondes loges.
La demoiselle Houbaut )
Le sieur Boutellier \
La demoiselle Bulle ( Aux loges louées à l'année dans
La demoiselle Brochard l partie du théâtre.
Chamberry /
Saint-Jean )
„ . ( Avertisseurs et postiers aux
Domaine \ ,., , r . ...
„, . I différentes entrées du théâtre.
\\ .i^nier J
11 faut s'adresser pour louer des loges, soit pour les représentations d'opéra, ou pour les bals, chez M. De la Porte, marchand-parfumeur, rue Saint-Honoré, vis-à-vis des Quinze-Vingts.
GARDi: DE L'OPÉRA
La garde de l'Opéra est composée de soixante hommes du régiment des gardes françoises, y compris deux sergents et quatre caporaux. Elle est commandée par MM. La Garenne et Deschamps, sergents-majors. Pour les jours de bal, elle est augmentée de quarante hommes.
MADEMOISELLE DUTHÉ ET SON TEMPS lO,
Les critiques ne manquent point, alors ; il ne semble pas qu'elles aient jamais manqué à l'Opéra. Elles sont formulées d'une façon assez piquante dans la Correspondance secrète entre milord All'Eye et milord All'Ear. Elles portent sur « l'impéritie des chefs », sur l'insuffisance du répertoire, sur l'abus des congés donnés aux premiers sujets, « de sorte que le spectacle est souvent dénué de ses supports », sur les distributions de rôles faites selon la protection plus que le mérite, sur l'inaction et l'engourdissement dans lesquels on laisse les talents, sur les excès de dépenses. On retrouve ces doléances à d'autres époques, mais milord All'Eye s'indigne que l'Opéra, au lieu d'être une grande école d'art, soit surtout s< une école de galanterie et de luxure », qu'il serve « de réceptacle à l'impudicité, à l'adultère, à la prostitution, à la crapule la plus honteuse » et qu'il soit « l'asyle de toutes les turpitudes ». Les lettres de milord All'Eye nont point toujours ce ton d'indignation et on sait qu'il s'arrête avec complaisance à la description de ces « turpitudes ». Il est sévère, car une scène qui compte à la fois Sophie Arnould, la Guimard, Legros, le fameux Vestris ne semble pas tant en décadence.
Voici M"' Duthé pourvue d'un protecteur sérieux et inscrite à l'Opéra. La fortune lui sourit. Il ne saurait déplaire qu'elle la compromette par un petit roman de cœur avec le beau Létorière, qui a si bien abusé Eugène Sue par sa gentillesse, par son surnom de Létorière-le-Charmant. La légende, née sous la plume de l'auteur des Souvenirs de la marquise de Crêquy, est celle d'un cavalier véritablement irrésistible, qui meurt héroïquement après une vie consacrée à l'amour. Jouvenceau encore, il a tant de grâce qu'un cocher de fiacre, par un jour de pluie, veut absolument véhiculer gratis « un joli seigneur comme lui », tout désargenté qu'il soit. Son tailleur n'ose point lui réclamer d'argent, et la femme du
tailleur, qui s'indigne de la magnanimité de son mari vient, elle-même, présenter son mémoire; non seulement elle n'en sollicite point le payement, mais elle laisse discrètement, sur la cheminée, une poignée de louis. Pouvait-on tourmenter un si ravissant jeune homme, qui était en train de jouer de la guitare? M. de Létorière se promène dans les jardins de Versailles; le roi l'aperçoit de sa fenêtre et demande au conseiller Chérin quel est ce galant. — « Un petit gentilhomme du Poitou, répond M. Chérin, mais qui aurait de la peine à monter dans les carrosses du roi, parce que ses preuves ne sont pas tout à fait... — Je permets qu'il me soit présenté sous le titre de vicomte, dit Louis XV. » Il gagne ses procès, rien qu'en se montrant à ses juges et surtout aux femmes de ses juges. Il a les plus brillants duels du monde; il est la coqueluche de Paris, et il prend fantaisie au public de l'applaudir quand il paraît dans sa loge, à l'Opéra, dans son habit moiré de couleur paille, l'aiguillette vert et or sur l'épaule, avec une agrafe d'émeraude...
Au fait, M. de Létorière est un joli homme qui coûte cher aux femmes. Cet officier aux gardes-françaises qui n'est point gêné par les scrupules, ne laisse pas de tirer parti des passions qu'il inspire; il reste des traces de sa brouille avec une demoiselle Caroline, ayant cessé d'être sous le charme et s'avisant qu'il lui a mangé tout ce qu'elle devait à la libéralité du comte de La Marche. Les demoiselles Le Riche et le Baile perdent aussi avec lui ce qu'elles ont gagné avec M. de Lowendal, et on ne peut dire qu'il ne leur laisse que leur chemise, puisque c'est leur chemise qu'il a commencé par leur ôter. Mais enfin, il faut bien qu'il soit aimable, et il y a un moment où M'k' Duthé est un peu Manon — Manon dans le temps qu'elle rompt sans ménagement avec son premier entreteneur. Mais Létorière n'a point le robuste attachement de Des Grieux, et il s'accommode plus nettement que lui des nécessités. Il pourvoiera même à se donner un successeur, et c'est une petite comédie d'une fringante immoralité.
Les Souvenirs ne disent pas tout; peut-être brodent-ils
complaisamment, en de certains points. Ils pèchent, en d'autres, par abstention. Au demeurant, qui se chargerait de donner une liste complète de ceux qui furent les intimes amis d'une femme qui eut plus de vingt ans de grande mode? Mais les heures difficiles, avant cette furieuse faveur, paraissent ne pas lui avoir manqué. Elle n'a point alors, avec la vivacité de son tempérament, la prudence qu'elle montrera plus tard, et ce vernis que lui donnera le commerce des gens de qualité et d'esprit. Elle ne laisse pas d'être embarrassée, et une note de l'inspecteur Marais, qui connaît sur le bout du doigt son personnel de la galanterie, constate « qu'elle a dû emprunter un écu de six louis pour aller aux Italiens ». Et il ajoute, en connaisseur : « C'est pourtant une très jolie fille. » Cet argus qu'est Marais, flairant une destinée brillante, suit volontiers Rosalie Duthé dans ses tentatives d'ascension. Il enregistre une brève liaison avec M. de Hautefort. Une amie, Mlle La Croix, qui est la maîtresse du comte de Duras, lui fait faire la connaissance du marquis de Duras, frère du comte. Le marquis s'éprend d'elle. Il a sa petite maison à Montrouge et ce sont là des parties carrées, d'ailleurs sans faste. Les deux frères sont fort unis, et font, à frais communs la dépense d'une loge à l'Opéra, mais d'une petite loge, « pour y jouir tout à leur aise des talents de leurs maitresses », ce qui indique que Mlle Duthé paraît tout au moins quelquefois sur la scène. Mais le marquis de Duras « la laisse mourir de faim », et elle s'endette de plus en plus avec lui. Il est plus tendre que prodigue, et M"° Duthé se décide à reprendre sa liberté.
Il semble que cette rupture ait été sensible à M. de Duras, car il aime Mlle Duthé « à la fureur », et il » tente l'impossible » pour renouer avec elle. Mais un sieur Toquiny, moins séduisant et plus magnifique, ne s'affichant point d'ailleurs, et se contentant des visites secrètes, s'est présenté et a été le bienvenu.
Un événement va d'ailleurs survenir qui tournera la curiosité de Paris vers cette débutante, encore tâtonnante. Au
xvnie siècle, il n'y a point de batailleuse de l'amour sans une femme expérimentée auprès d'elle, qui lui sert de mère. Une certaine Duval a commencé à tenir cet emploi auprès de Rosalie Duthé. Une autre joue ce rôle à présent : sans doute est-ce elle qui a découvert le sieur Toquiny. Mais elle a plus d'ambition, et elle fait un coup d'éclat. D'anciennes relations de pourvoyeuse avec le duc d'Orléans lui inspirent une idée qui est, à son point de vue, une manière d'idée de génie. Il s'agit de l'éducation amoureuse du fils de ce prince, le jeune duc de Chartres. Cette matrone circonvient le duc d'Orléans, orne de qualités toutes neuves sa pupille, la rajeunit encore... Et l'on voit, un matin, sortir le duc de Chartres, en chaise à porteurs, de chez Mlle Duthé. « Lorsque l'éducation du duc de Chartres fut terminée, écrit Mmc de Genlis, qui ne se voulut étonner que sur le tard de ces mœurs, le premier soin paternel de M. le duc d'Orléans, fut de lui donner une maîtresse, qu'une exécrable créature lui vendit comme toute neuve; c'était la fameuse Mlle Duthé qui, depuis, ruina mon beau-frère et tant d'autres. M. le duc d'Orléans se vantait de cette action comme d'une précaution fort prudente pour la santé de son fils. » Mais l'ironique Marais riait sous cape, et notait que « la demoiselle Alcmène >* était de complexion telle que Jupiter n'était pas, avec elle, si fort assuré de toute immunité. Il se servait même de mots un peu plus libres.
On trouvera dans les Souvenirs un portrait du duc de Chartres, qui avait bien profité des leçons : les Mémoires contemporains ne flattent pas, certes, le futur Égalité, les inspecteurs de police ne l'épargnent point non plus et savent ce qui se passe de scandaleux dans les fêtes de Monceaux. « Il fallait du courage pour l'aimer, de la générosité pour le défendre, a dit Talleyrand, parlant du temps de sa première jeunesse... Si seulement il eût été vraiment amoureux... Effréné dans ses goûts, se faisant des plaisirs un rempart contre l'amour même, il commença par l'abus de tout, et n'eut de constance que dans les excès. »
Le duc de Chartres devait revoir parfois Mlle Duthé, et les soupers de Monceaux la comptèrent parmi les convives, bien que le prince, oubliant la reconnaissance qu'il devait à son initiatrice, eût d'assez acides plaisanteries sur « le thé vert », allusion assez malaisée à expliquer convenablement par une des accusations les plus répandues du temps, les plus prodiguées, même aventureusement, et à laquelle il n'était guère personne qui échappât.
L'aventure fit du bruit, semble en avoir fait longtemps. Le continuateur de Bachaumont ne laisse pas de revenir plusieurs fois sur cette liaison, et, près de dix ans après, Sophie Arnould, écrivant au duc d'Orléans pour lui demander l'autorisation de tirer un feu d'artifice au Palais-Royal, ne manquera pas de rappeler » que le théâtre lyrique semble avoir été plus spécialement que les autres dévoué aux amusements de son illustre maison », et, après avoir fait une allusion fort peu discrète aux amours mêmes du prince, évoque celles de son fils, le duc de Chartres. « Nous n'oublierons pas non plus qu'une troisième d'entre nous a fait goûter à un prince qui vous est cher, votre fils unique, les prémices du plaisir ; que vous en avez félicité le jeune athlète dans la carrière de l'amour... »
Le sort réservait à Rosalie Duthé, plus tard, d'avoir d'autres écoliers illustres, comme le jeune duc de Bourbon.
L'heure de la vogue était venue. Elle semble mettre dès lors un choix assez délicat dans ses relations, si elle accepte les hommages du gros traitant Colin qui, après sa banqueroute, est remplacé par un négociant de Bordeaux, M. Armés, ravi d'être introduit dans une société élégante et raffinée, et disposé à payer cet honneur du prix qu'il faudra le payer. M"e Duthé demeure dès lors rue Saint-Pierre-Montmartrc, dont une partie de la rue Paul-Lelong occupe aujourd'hui l'emplacement. Lauzun y avait une maison et mit ce voisinage à profit; c'était un de ces hommes qu'il y avait coquetterie à avoir; il y eut caprice de part et d'autre.
Le logis devait être agréable. M. Armés était flatté d'être
l'amphytrion à des soupers qui réunissaient MM. d'Escars, de Fitz-James, deRoye, de Louvois (celui-ci s'imposant parfois), de Buzançois. On l'imagine heureux de frotter sa roture dorée à toute cette gentilhommerie, faisant mine de comprendre toute la finesse des plaisanteries, un peu rabroué, peut-être, mais voyant là des marques de familiarité qui l'honorent de la part de cette jeune noblesse, moqué et, naturellement, trompé à souhait. M. de Buzançois, qui était tout jeune, le supplanta même un moment, mais il avait compté sans les dépenses qu'impliquait la situation qu'il avait voulu prendre en titre (bien que marié de la veille); il battit en retraite, se contenta à nouveau de l'emploi de « greluchon », et M. Armés, qui suppliait pour être repris, rentra quelque temps en grâce.
Plus tard, à une compagnie brillante, sur ce terrain neutre de la maison d'une jolie femme, se mêlent les gens de lettres et les philosophes, Diderot, « ce volcan », qui n'est jamais plus à l'aise, avec sa prodigalité de conversation, que parmi des comédiennes ou des affranchies de tout préjugé, Gentil- Bernard qui ne peut se résoudre à vieillir et qui vient de Choisy à Paris, puisque Paris ne vient plus à Choisy, Gentil- Bernard, professeur de l'art d'aimer (on a découvert, depuis peu, qu'il était surtout ardent en paroles), qu'attend une fin lamentablement ironique; Colardeau, que Diderot compare à un tiercelet d'épervier, mais dont l'air mélancolique ne déplaît pas aux femmes, et qui est mal guéri d'une grande passion pour Mlle Verrières l'aînée, passion qui étonne en ce temps d'amours frivoles; Dorât, l'ami de Colardeau, d'humeur plus insouciante, qui risque de longues inimitiés pour de petits vers satiriques, et qui sera aussi détesté de certaines qu'il a été aimé d'autres; Marmontel, qui va partout où peut lui tomber une aubaine, de quelque nature qu'elle soit; Palissot, qui selon une note de Grimm, aura, pour sa comédie des Courtisanes, les suffrages de Sophie Arnould, de M"'"- Duthé, Raucourt, Dervieux, affectant de donner le signal des applaudissements; Barthe, qui aimait tant lire sa pièce,
L'Homme personnel, qu'il la lisait jusqu'à un moribond, déjà entré en agonie.
C'était, en somme, un salon. Mlle Duthé, qui donnait à aimer, donnait aussi à causer. Elle avait ses dîners du samedi, où on retrouvait ses intimes Mlles Le Clerc, Beauvoisin, Grandville, des Mays, Blondeval, où elle avait même ses parasites, comme le chevalier de Menou, un parasite qui n'était point tout à fait inoffensif, car, s'il se mêlait à une partie de jeu, un merveilleux hasard faisait toujours qu'il gagnait, — avec réserve d'ailleurs, juste ce qu'il lui fallait pour vivre. En ces dîners, auxquels ne manque guère M. de Sennetaire, qui trouve toujours le moyen d'accompagner jusque chez elle une des femmes présentes, on engage entre voisins de table, quelque commerce galant, on échange mille propos vifs, on raconte mille histoires, on commente les événements du jour, on s'attendrit volontiers sur des histoires sentimentales, car, après tout, il y en a dans ce monde voué au plaisir, comme celle de M11' Gernancé ne pouvant supporter l'abandon de son amant, M. de Flammanville, officier aux gardes, et cherchant à s'empoisonner avec de l'opium, ou celle, beaucoup plus étonnante, de MUe Siam, vendant ses diamants pour empêcher l'arrestation du prince Guttoscki, se trouvant en fâcheuse posture. On sacrifie au jeu à la mode, qui est de mystifier Poinsinet, ce petit Poinsinet qui a de l'esprit, parfois, quand il écrit, et qui est la dupe la plus tentante à duper, par son étonnante crédulité. Le goût des mystifications commence, qui reprendra avec fureur dans les toutes dernières années du siècle, et l'on ne laisse pas de s'entretenir de celles qu'excelle à faire M. Goy, qu'on appelle aussi milord Ghors, parce qu'il contrefait l'anglais à merveille. On rit aux larmes de sa dernière, qui est un peu bien cavalière. Mme de Crussol avait grande envie de connaître M. Goy : une amie lui promit de la faire dîner avec lui, et qu'il la mystifierait, sans qu'elle fut prévenue. « — Oh! pour cela! dit Mme de Crussol, je serai sur la défensive! — Nous verrons! v> Le jour du dîner arrive : M. Goy se fait attendre. Enfin
une lettre de lui arrive : il s'excuse de ne pouvoir venir. Quel contretemps! M"'" de Crussol était placée à côté d'un vieux médecin hollandais qu'elle voyait pour la première ois. En l'absence du boute-en-train dont on avait espéré la présence, le dîner était morose; M"'e de Crussol se mit à parler au docteur de ses maux, et se fit peu à peu donner une vraie consultation. Le savant hollandais était d'une inépuisable obligeance. Le dîner fini, il offrit même à Mme de Crussol de l'examiner plus consciencieusement. Elle passe avec lui dans une pièce voisine, et « comme le droit des médecins est de visiter au doigt et à l'œil », il s'acquitte de sa fonction, et reçoit des aveux qu'on ne fait qu'au docteur ou au confesseur. Puis on rentre au salon, et le Hollandais change soudain de ton, disant tout haut qu'il vient d'avoir le bonheur d'apercevoir des merveilles : le prétendu docteur n'était autre que M. Goy, qui avait tenu sa promesse de mystifier la dame. Celle-ci se fâcha, et M. Goy paya la plaisanterie d'une détention de quelques jours.
On raconte quelque aventure où la Gourdan, « la petite comtesse », a sa part, car, parmi les convives, qui ne connaît point la célèbre entremetteuse de la rue des Deux-Portes-Saint- Sauveur, la « première abbesse de Paris », qui a des relations si étendues? On la plaint, si quelque éclat, malgré sa prudence, risque d'interrompre sa carrière, mais on sait bien qu'elle a assez de protections intéressées et d'entregent pour se tirer des plus mauvais pas. Soit en amateur, soit en chercheur blasé de secrets d'amour, soit en associée d'un moment, soiten solliciteuse, en une heure d'embarras, qui, homme ou femme, n'a pas eu recours à ses bons offices?
Ou bien l'on parle, avec un reste de surprise, de cette jolie fille, à qui, même dans ce milieu, on reprochait d'être trop facile, la petite L'Ange, qui venait parfois s'asseoira la lable, mais à la dernière place, et qui est aujourd'hui M"" du Barrv, déjà installée à Versailles, en passe d'être présentée, et dont la prodigieuse fortune ne s'arrêtera plus...
« Chut! dit legazetier Marin, à la fois loquace et prudent,
avec son fort accent provençal, songez plutôt. Mesdames, que tous les espoirs vous sont désormais permis... »
Les propos deviennent lestes, si quelque grâce spirituelle excuse parfois leur licence : le siècle n'a plus guère qu'une politesse extérieure. Du moins une « belle impure » (le mot est d'époque), même lorsqu'elle fait sans mystère commerce de ses charmes, reflète-t-elle volontiers, aux heures de liberté, le ton, les goûts, les curiosités de la société véritable.
A défaut d'un roi de France, le jeune roi Christian VII de Danemark qui vient faire visite à Louis XV et séjourne ensuite quelque temps à Paris, est fort circonvenu. On loue beaucoup dans les complaisantes relations de son voyage, son désir de s'instruire, l'intérêt qu'il porte à tout ce qui est nouveau pour lui, son attention éclairée dans l'examen des travaux des manufactures, l'à-propos de ses réponses aux compliments des académiciens, qui tiennent séance en son auguste présence, ses mots, qui vont au cœur du peuple, dont la badauderie est ravie, voire ses malices. Comme, sur la route de Fontainebleau, on l'acclame, même sans le voir, il met la tête à la portière de son carrosse et répond aux cris de : Vive le roi : « Mes enfants, je viens de le voir, il se porte bien ! >* Mais l'histoire officielle ne fait pas mention de toutes les façons dont il s'instruit. M"e Duthé est de celles qui concourent à donner à ce prince Scandinave, un peu trop vanté déjà et qui devait faire pauvre figure dans les annales de son royaume, une idée parfaite de toutes les distractions de Paris. Au demeurant, il a un peu trahi la bonne opinion qu'on avait de lui, et l'une de celles qui lui ont tenu compagnie aura quelques raisons de dire que des rois ne donnent pas toujours l'impression de la toute-puissance. Christian VU a auprès de lui son médecin, dont les services discrets lui sont souvent utiles; ce médecin est un assez bel homme, dont personne alors ne retient le nom : il s'appelle Struensee. Deux ans plus tard, Struensee sera le ministre omnipotent du Danemark, gouvernera libéralement au nom de son souverain, vite tombé dans une sorte d'imbécillité,
sera aimé de la reine Mathilde, ayant l'horreur et le dégoût de son époux; quatre ans plus tard, victime d'une conjuration de palais, il périra sur l'échafaud...
M. Armés a été ravi un moment à Rosalie Duthé par M110 Dervieux, qui songe déjà à son hôtel de la rue Chantereine et qui l'a joint à la troupe illustre de ses adorateurs contribuant à le construire, mais le négociant bordelais revient, tôt repentant, rue Saint-Pierre, et il expiera cette fugue par le don de diamants et celui d'un carrosse. Ce sont les éternelles petites comédies : M. Armés se persuadera qu'il a été un grand ingrat de ne pas se laisser bafouer, implorera son pardon de s'être aperçu, à la fin, qu'il était outrageusement trahi, se laissera prendre à quelques larmes feintes, s'enorgueillira de la tendresse dont il se croit l'objet, et à peine est-il réinstallé que ce sera lui qui subira les plus amers reproches, s'il ose hasarder quelques réflexions sur les assiduités du chevalier de Clermont, attaché au duc d'Orléans, ou sur les trop fréquentes visites que M"' Duthé fait, rue Saint-Avoye, au duc de la Trémoïlle.Il faudra longtemps avant que les yeux de cet autre Turcaret se dessillent complètement et qu'il retourne à Bordeaux, un peu étrillé, mais où, en passant sous silence ses mésaventures, il se pourra donner le prestige d'un homme à grandes bonnes fortunes.
On comprendra qu'il serait téméraire autant que vain de prétendre donner une chronologie minutieusement exacte de ces liaisons de M"'" Duthé; au reste quelques-uns de ses amis se retrouveront à différentes époques ayant, à ce qu'il semble, gardé d'heureux souvenirs ; il ne s'agit ici que d'évoquer, par quelques traits significatifs, une clientèle galante.
Faut-il croire que, en 1770, elle eut la fantaisie de se mêler presque de politique, en allant trouver Choiseul, déjà menacé par le parti qui obtint sa chute, en se piquant de lui pouvoir rendre des services? Le comte Jean du Barry, qu'elle rencontrait chez ses amies, ne se gênait point pour parler des
complots ourdis contre le ministre. Y avait-il, de la part de M11'' Duthé quelque désir de jouer un rôle, puisque la petite L'Ange en jouait bien un, et considérable, à présent. Était-ce (car tout est possible chez une femme) entraînement généreux, vanité de sedonnerquelque importance à ses yeux? Ce n'était point, en tout cas, la galanterie qui la menait chez Choiseul, non à Versailles, mais en son hôtel de la rue de la Grange- Batelière : l'homme d'État, s'il avait grand air, était fort laid. Il eut en cette circonstance l'esprit qu'il fallait avoir; le ministre éconduisit cette alliée volontaire, un peu trop neuve sans doute en matière d'intrigues autour d'un portefeuille, mais il eut les plus aimables attentions 'pour la jolie femme.
« Mais monseigneur, dit M"e Duthé, j'étais venue pour faire de la diplomatie.
— Et moi, dit Choiseul, je ne voudrais pas partir sans avoir fait un peu de l'amour. »
Le lendemain, Mlle Duthé recevait un cabaret de porcelaine de Sèvres à six services : dans chacun d'eux il y avait un bijou de prix, et, par une délicatesse de vrai grand seigneur, ne voulant point paraître rémunérer une démarche qui avait été désintéressée, le cabaret était plein de pièces d'or étrangères, pouvant, s'il plaisait qu'on le comprit ainsi, passer pour des curiosités.
Les Mémoires contemporains ne laissent pas de décocher des flèches acérées contre M"0 Duthé, en l'atteignant dans sa beauté même. « Une blonde fadasse, une figure moutonnière, qui n'annonce aucune pétulance », dit le successeur de Bachaumont. « Une beauté froide et muette qui n'inspire rien », dit de son côté Y Espion anglais. . . il y a beaucoup plus de vanité que d'autre sentiment de la part de ceux qui se disputent ses faveurs... » Mais ces assertions peuvent être entachées de partialité, elles peuvent avoir été inspirées dans un camp rival. L'inspecteur Marais, bon iuge, la déclare « une des plus belles filles de Paris, grande, très bien faite, fort blanche, la figure la plus aimable, une très belle che-
velure (i) ». Contre ces médisances, il y a surtout le témoignage de ses portraits, s'il ne suffit pas de la liste de ses admirateurs, gens de goût délicat; il y a même la conversion de ses détracteurs.
Ce fut le cas du marquis de Sillery-Genlis, qui se prit de passion pour M"p Duthé, jusqu'à la folie, et c'en était bien une que d'éprouver, à propos d'elle, les pires tourments de la jalousie. Le marquis de Genlis faisait profession de scepticisme, et, depuis qu'il avait rompu avec MUe Danozanges, dont il avait meublé la maison de la rue de l'Arbre-Sec, il se piquait de garder sa liberté, de ne se plaire qu'à des passades, et il raillait ceux qui se laissent prendre en des filets. 11 criblait notamment d'épigrammes M"e Duthé et acceptait volontiers la légende qui la représentait comme assez pauvred'esprit. 11 ne se laissa pas moins « enferrer de la première force », dit Marais, et M"e Duthé « lui fit payer cher le ton avantageux qu'il avait pris dans le passé. »
Le marquis de Sillery-Genlis était le beau-frére de Mine de Genlis: elle a tracé de lui ce portrait, et l'on sait qu'en dépit de ses leçons de morale, elle savait au moins distinguer une agréable figure d'homme : « Le marquis avait une belle taille, ainsi que son frère, mais il se tenait mieux, et je n'ai jamais vu de tournure plus noble, plus leste et plus élégante... Ses traits étaient beaux et l'ensemble de sa figure séduisant. Rien ne décelait chez lui le goût de la licence : il avait le ton le plus décent. Ses plaisanteries étaient toujours fines, mesurées et délicates. 11 a passé pour un esprit supérieur : c'est ce qu'il n'avait pas; il n'avait que des saillies et un grand usage du monde, mais il mêlait à tout une nuance d'ironie et un très léger persiflage qu'il mit à la mode, mais que personne n'a su employer avec autant de grâce; cette manière n'avait en lui rien d'offensant; c'était son genre de gaîté, la méchanceté ne s'y mclait jamais; ce ton moqueur le rendait piquant... »
(.!) Bibl. nat. Ms. fr. I I 360.
Au demeurant, parfaitement écervelé. Mais toute sa frivolité ne devait pas l'empêcher d'être épris à la fureur de Mlle Duthé, qui le laissa se ruiner, mais qui lui rendit assurément quelque tendresse, autant qu'il était en elle d'en donner.
M. de Genlis avait galamment commencé sa carrière. Le sort l'avait comblé : à quinze ans, il avait hérité d'une des plus belles terres du royaume, et M. de Puisieux, son tuteur, très aimé du roi, l'avait fait faire colonel. M. de Puisieux le dirigeait vers une grande carrière militaire et vers un grand mariage. Mais à dix-sept ans, M. de Genlis s'était déjà livré à toutes les extravagances. Un peu plus tard, il perdait au jeu, en une nuit, cinq cent mille livres contre le baron de Vioménil. M. de Puisieux se fâcha, cette fois, obtint une lettre de cachet et fit enfermer le jeune colonel au château de Saumur, où il resta cinq ans, « une année par chaque cent mille francs ».
11 ne sortit du château de Saumur qu'avec un goût plus vif pour le plaisir dont il avait été longtemps privé, et le mariage qu'on lui avait fait contracter n'était pas pour le guérir beaucoup; il avait d'ailleurs prévenu sa femme qu'il ne fallait promettre que ce qu'on pouvait donner et c'est pourquoi il ne lui promettait que l'attachement dont il était susceptible. Ce fut, un peu plus tard, un ménage d'amis, tout au moins. Il fut bien aise que la marquise lui dit un jour, au Vauxhall où elle apercevait M"' Duthé, que sa maîtresse était jolie. Au Longchamps de 1772, la voiture à l'anglaise de M"'' Duthé, livrée rouge galonnée d'argent, six chevaux « bien élégants et bien pomponnés», suivait immédiatement, par un hasard qui ne laissa pas d'être remarqué, le carrosse de la marquise de Genlis.
M. de Genlis était devenu si ombrageux, en ce qui concernait M"1 Duthé qu'il demandait à Marais des « observateurs » qui lui rendissent compte de sa conduite. Il arriva à ce frivole marquis de se rendre importun, en devenant sérieux, et les « entresols » de la rue des Bons-Enfants où il avait donné
tant de soupers galants ne virent plus celle qui s'était d'abord presque attendrie de sa jalousie, et à qui elle devenait fatigante. Il est vrai que M. de Genlis avait fait de si grandes dépenses qu'il était à bout. Il semble cependant, que Rosalie Duthé mit quelque ménagement dans la rupture et une manière de loyauté qui n'en était pas moins cruelle. Elle lui donnait pour successeur un fastueux Anglais, milord Eggremont, qui la mit en goût pour les étrangers de qualité.
Un autre fervent de M1'" Duthé, ce fut M. de Durfort, liaison dont une chanson, sur l'air Si le roi m'avait donné... a consacré le souvenir. Cette chanson faisait plaisamment allusion à de notables mariages de la main gauche.
Bouillon est preux et vaillant
Il aime Laguerre!
A tout autre amusement
Son cœur la préfère, ... A Durfort, il faut Dutbé
C'est sa fantaisie, Soubise, moins dégoûté
Aime La Prairie...
M"' Laguerre, qui a laissé sa légende de bacchante, figure ronde et vermeille, — vermeille comme le vin pour lequel elle avait un goût décidé — avait mené loin le duc de Bouillon, qui avait mangé pour elle près d'un million en trois mois. M"' La Prairie figurait dans le sérail du prince de Soubise.
M. de Durfort paraît avoir marque aussi dans l'existence de M"c Duthé; ils eurent certainement du goût l'un pour l'autre, un goût qui dura à travers mille infidélités des deux côtés, et qui prit la forme d'une amitié capable de complicités. M. de Durfort qui hérita du titre de duc, a aussi un bout de croquis dans les Mémoires de Mme de Genlis, et bien que très superficiellement dessinée, la silhouette est amusante : «M. de Durfort est assurément l'homme de la société que pousse le plus loin l'exagération de démonstration et d'expression. L'ambassadeur de Suède, louant un jour un
air de l'opéra nouveau, ajoutait : « Cet air est véritablement divin. — Qu'appelez-vous divin, dit M. de Durfort; non seulement il est divin, mais il est... » 11 fut forcé de s'arrêter, maudissant la langue française qui ne lui fournissait pas une expression plus juste que le mot « divin ». Eh bien, cet homme si enthousiaste ne sait pas la musique, ne l'aime point, ne l'écoute point. Il est à cet égard ainsi que sur toutes les choses qui le transportent. Il est plus facile de feindre le délire que le sentiment. »
Avant un héritage qui le remit à flot et une réconciliation à laquelle il fut tenu avec la duchesse sa femme, il avait eu ses heures de gêne. Il y a trace d'une sorte de crise pour Mlle Duthé : à ce moment elle a dû renoncer à ces carrosses pour lesquels elle eut toujours une grande fantaisie et mettre ses bijoux en gage. J'ai prononcé le mot de « complicité » tout à l'heure. Une étrange comédie, assez représentative du temps, se dessine, d'après les notes des inspecteurs de police. Il apparaît que M. de Durfort n'est pas étranger à la connaissance que fait M"'' Duthé d'un gentilhomme polonais, assez bien argenté, M. de Matowsky, poussant aussitôt sa pointe. 11 n'est pas impossible que M. de Durfort ait été prévenu du moment où il trouvera son ami dans les bras de sa maîtresse. Grande colère feinte de la part de M. de Durfort, qui poursuit M. de Matowsky en chemise, jusque dans la rue, à telles enseignes qu'il doit réclamer, en se faisant connaître, l'assistance du guet. Mais voici M. de Matowsky piqué de jeu, engagé d'honneur, d'ailleurs, à réparer ce que les bontés de M"'' Duthé ont fait perdre à celle-ci, à se substituer à son protecteur. Durant ce temps, et attendant assez patiemment, pour renouer avec son amie, que le Polonais se soit ruiné à son tour, M. de Durfort se console avec M"" de Matowsky, à demi abandonnée par son mari, dans l'emportement de sa passion nouvelle. « La demoiselle Duthé et M. de Durfort sont certainement d'accord sur cet article, » écrit Marais, sans se trop étonner : il a vu se dérouler tant d'intrigues, et, au demeurant, il n'a pas à
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philosopher. « Le fait est, dit-il, que quand M. de Matowsky est chez M"' Duthé, le duc est chez sa femme. »
M. de Matowsky, en tout cas, s'éprend de plus en plus, et il renvoie — un peu tardivement — sa femme en son pays, pour être complètement libre. C'est avec lui que Rosalie Duthé fait son premier voyage en Angleterre, où elle reviendra, où elle finira par résider et vieillir.
Le prince de Conti ne devait pas être indifférent à M"'' Duthé : ce prince galant, dans tous les sens du mot (on sait l'histoire du diamant refusé par une femme de qualité, à qui il l'avait offert, et qu'il fit broyer, séchant l'écriture d'un billet à elle adressé, avec cette poudre scintillante» et vorace en ses plaisirs, en même temps que maniaque, ayant à ses appointements la moitié de l'Opéra, eut, en effet, un caprice pour elle. Il n'eut garde en effet, de ne pas rendre son tribut d'hommages à cette autre beauté. Figure curieuse en qui s'incarne véritablement une époque, que celle du prince de Conti; il mourra du moins, lui, sans avoir vu crouler cette société où il aura été si fort à son aise ( i ) !
C'est le temps où il est si scandaleux de ne pas avoir au moins une liaison qu'un homme fort sérieux, dont le cerveau est plus occupé que le cœur, comprend ce ridicule. Il importe, en raison de sa situation et de sa fortune, qu'il soit au moins censé le protecteur d'une fille d'Opéra. C'est à quoi il ordonne à son intendant de pourvoir, en choisissant la per sonne qu'il voudra, pourvu que cette personne soit belle. Il lui fait parvenir, sans la connaître encore, les plus évidents témoignages de sa générosité, avec un billet spirituel. Un soir au spectacle, il se la fait désigner.
« Monseigneur, lui dit l'intendant, c'est celle-ci.
— Bien. »
Le protecteur se rend sur le théâtre, se fait présenter sa
(i) Encore une noti Mais commcnl ne pas mentionner ici /..i Vie du Prhice de Conti, de MM- Gaston Capon >t Vvcs Plessis si abondante en 111I..1 mations • 111 ieusps.
protégée. Il lui dit : « Bonjour, mon enfant. » Et il s'en va. Il est en règle avec le monde.
Voici maintenant le lot des anecdotes contemporaines, des plaisanteries, des pamphlets, des méchancetés, des escarmouches de petites guerres, allumées par des rivalités et des jalousies, des facéties satiriques par lesquelles s'expie toute gloire de bon ou de mauvais aloi.
C'est l'historiette souvent citée d„ la surprise de M"'' Duthé, assistant à la première représentation, chez Audinot, des Curiosités de la Foire Saint-Germain, d'un obscur auteur, nommé Landry, et se voyant raillée effrontément au milieu des éclats de rire des spectateurs. Il ne s'agit pas que d'elle, d'ailleurs, et c'est tout le « haut trottoir », (Sophie Arnould, M"es Raucourt, Dubois, Beauvoisin, Dervieux, d'autres encore), qui est criblé de flèches. M"° Duthé est représentée comme un automate qui figure une très belle créature, « fait tous les actes physiques, mange, boit, danse, chante et agit comme une personne naturelle, comme un corps animé, doué d'intelligence : il dépouille un étranger proprement. On serait flatté de le faire parler. Les connaisseurs y ont renoncé, les amateurs aiment mieux le faire mouvoir. >> Le duc de Durfort, en qualité d'ancien chevalier de la belle offensée, serait intervenu, et Audinot aurait dû s'engager à s'abstenir de mettre en scène « à peine de voir son théâtre réduit en poudre » l'irascible victime de cette moquerie, trouvant bientôt de chaleureux défenseurs.
C'est cette autre plaisanterie, dont parlent les Mémoires secrets, sous la forme de l'imitation du Journal général de France, annonces, affiches et avis divers, à l'article « vente de meubles, tableaux et effets : Beau tableau représentant Danaë, recevant une pluie d'or dans le tonneau des Danaïdes. S'adresser à Mlk Duthé. «
Plus difficile à citer serait, dans cet ordre d'idées, un persiflage qui roule sur « une serinette qui a une vertu particulière », et qu'on peut entendre chez M"° Duthé. Ici, ce n'est plus de l'esprit, c'est de l'ordure.
C'est le dialogue célèbre du Colysée de Y Espion anglais; c'est, selon la Correspondance secrète, le récit, d'ailleurs sujet à caution, de la mésaventure de M"' Duthé, accueillant avec empressement un libéral seigneur qui la prie d'accepter, en souvenir de lui, un énorme sac, semblant gonflé de pièces d'or : le prétendu seigneur est un valet de chambre qui avait pris le carrosse de son maître, s'étant fait accompagner de laquais de ses amis, et le sac n'est rempli que de jetons de cuivre.
C'est, plus authentique, la lutte de magnificence engagée au Longchamps de 1774 avec M"e Cléophile. « Qui n'a vu les promenades de Longchamps du mois d'avril 1774 n'a rien vu, dit Fleury dans un chapitre fameux de ses Mémoires (qui ne sont d'ailleurs pas de lui), où ce duel est décrit dans toutes ses phases. « Le jeudi, M11'' Duthé eut la pomme : six chevaux, carrosse doré sur tranche, harnais empanachés, ferrure empanachée, et ccetera. On n'imagine pas quel attirail de soie, de bijoux, de chevaux, de poudre, de vernis, de rouge, de mouches, il faut pour faire une femme à la mode. Quelqu'un nombrait près de moi tous les ouvriers employés pour constituer Duthé telle qu'elle était; je le quittai à cent soixante, et il n'arrivait encore qu'à la ceinture. Les lauriers de M"c Duthé ayant empêché de dormir M"'' Cléophile, le vendredi, il y eut lutte, combat, victoire. Ladite Cléophile effaça toutes les magnificences de la veille : quel merveilleux équipage, chevaux étincelants, voiture ciselée, découpée, travail d'orfèvrerie, comme une tabatière... Les brides s'assouplissaient à peine, tenues raides par des incrustations en pierres de couleur du soleil, et parmi la foule, ce char brillait comme une traînée de paillettes; on n'y voyait que du feu. Cela courait, éblouissait, éclaboussait... « C'était le comte d'Aranda, ambassadeur d'Espagne, qui avait fourni le carrosse.
Mlle Duthé avait à cœur de prendre sa revanche; elle la prit, en effet, à la promenade de Longchamps du printemps suivant, mais, cette fois, on faisait honneur de son luxe — bien à tort — au comte d'Artois, et le public se fâcha. M"'' Duthé devait être d'ailleurs vengée de Cléophile, qu'un certain M. Dutrey avait trouvée chez Audinot, où elle dansait avec agrément, et qui bientôt faisait la loi au ministre de Sa Majesté catholique. M"' Cléophile, qui ne se piquait point de fidélité, fut victime d'un fléau qui régnait alors s< dans le meilleur des mondes » et perdit une partie du palais, ce qui faisait dire qu'elle avait joué à qui perd gagne « car elle avait remplacé cela par un palais d'argent artificieusement fabriqué. » Cela n'empêcha pas, plus tard, l'académicien La Harpe de se rendre assez ridicule par la passion qu'il afficha — même à l'Académie — pour cette belle un peu fatiguée. Il lui en coûta assez cher, si l'on en croit le mot de cette infernale et délicieuse Sophie Arnould : « M. de la Harpe a quelque chose des anciens, disait le marquis deLouvois — Oui, la lèpre, fit-elle. »
C'est encore, parmi ces anecdotes, les petits vers du mousquetaire, n'ayant pour lui que sa bonne mine, cherchant à attendrir Rosalie Duthé :
Duthé, tu cherches à plaire
A qui peut t'enrichii Moi qui suis mousquetaire
Je n'ai rien à t'orïrir Mais je sais faire usage D'un moment de loisir, Un homme, à mon âge, Ne paye qu'en plaisir.
Ces vers touchèrent-ils Mll<' Duthé, souhaitant se passer un caprice, comme au temps où elle suivait mal les conseils de sa tante Duval? On trouve, en effet, l'indication d'une fantaisie avec un petit officier, M. de Sérignac, « ne souhaitant qu'un brevet de partisan et combattant sans s'embarrasser du matériel ». Lasse de cet écornifleur, mais lui vou-
lant quelque bien, en raison d'un bon souvenir, elle aurait envoyé M. de Sérignac, avec une lettre de sérieuse recommandation, à une femme de qualité, curieuse de plaisirs positifs, qui lui avait fait demander, en s'adressant confidentiellement à son expérience, un vrai champion.
M"e Duthé se lie fort, à cette époque, avec M"L Guimard : elle est de toutes les réunions, de tous les spectacles et de toutes les fêtes de l'hôtel de la Chaussée-d'Antin, de ce « temple de Terpsychore » dont la construction axait été amoureusement surveillée par le fermier général Le Borde. Elle doit danser, tandis que M"e Guimard chantera, à cette fête que, pour le premier jeudi du carême de 1776, ont organisée, chez la danseuse, les « aimables libertins de la Cour ». Pique-nique pour lequel chaque convive est taxé à cinq louis. « Spectacle suivi de bal, d'un jeu d'enfer et de tout ce qui peut accompagner une pareille orgie, disent les Mémoires secrets; M1'0 Dervieux, surintendante du repas, avait ordonné le festin... Le jour étant venu, tout était prêt pour le spectacle, consistant en deux pièces connues, la Colonie et les Sabots, quand un ordre du roi est intervenu qui a tout arrêté, même le souper. On ne doute pas que le zèle de Mgr l'archevêque n'ait beaucoup contribué à faire supprimer une fête aussi scandaleuse. » Le comte d'Artois, frère du roi, proteste, mais vainement, et il faut d'autant mieux obéir à l'ordre royal que les précautions ont été prises un peu rudement pour le faire exécuter.
M"' Guimard n'était pour le grand public que la danseuse délicieuse de grâce : par un public d*élus, en son théâtre aux loges à tentures de taffetas rose relevées d'argent, elle était comédienne.» Sa voix, un peu rauque, n'était pas sans charme ; cette sorte de voile donnait aux intonations du sentiment un accent qui allait à l'âme. » C'est Fleury, et cette fois, Fleury lui-même, bon juge en fait de comédie, qui parle ainsi. Insouciante, généreuse, bonne dans le fond de son cœur de véritable artiste, la Guimard est assurément la meilleure de toutes les irrégulières de son temps, de toutes
ces prodigues de leur personne, de leur fantaisie et de l'or, souvent follement employé, qui passe entre leurs mains.
Cette époque est l'apogée du règne de Rosalie Duthé. C'est encore une manière d'hommage, adressé du moins comme à la plus importante des « Sirènes du jour », que la dédicace que lui fait Godard d'Aucourt de ses Mémoires turcs, par un auteur turc, licencié en droit turc, de toutes les académies mahométanes, livre très parisien, malgré son titre, où un ambassadeur ottoman est censé raconter ses aventures en France, lui ayant, en vérité, fait découvrir les plus charmants monstres qui soient dans les filles et les femmes qu'il a fréquentées.
Godard d'Aucourt, fermier général, mais fermier général homme d'esprit, avait une soixantaine d'années, quand il écrivit cette dédicace ironique. 11 avait composé nombre d'ouvrages badins, de petits poèmes, voire, élevant soudain sa muse, des dithyrambes en l'honneur de Louis le Bien-Aimé. On avait fort goûté de lui Thermidore, ou Mon histoire et celle de ma maîtresse, miroir, à peine grossissant, des mœurs du temps, dans le récit des amours, traversées de mécomptes, d'un jeune homme, ardent au plaisir, et de sa maîtresse Rozette, qu'il délivre de Sainte-Pélagie où elle a été enfermée. C'est un livre plein de sentences et d'aphorismes : « Pourquoi la nature a-t-elle borné nos forces et étendu si loin nos désirs? — On dit qu'il y a de la gloire à prendre empire sur la nature : je trouve qu'il y a plus de plaisir à lui en laisser prendre sur nous. — Quand, dans un tcte-à-tote, deux personnes s'entretiennent de choses indifférentes, c'est une preuve qu'il s'en est passé qui ne l'étaient pas ». etc.
La dédicace des Mémoires turcs ne vaut pas certaines pages de Thermidore, où il y a une franche vivacité. La satire n'y est point fort légère :
« Siècle divin, qui sais fouler aux pieds les préjugés, les lois et qui, confondant tous les états, tous les âges, consacres tous les excès, tu seras à jamais célèbre dans l'histoire.
« C'est à vous et à vos amies, charmante Duthé, que l'on doit
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cette heureuse révolution dans les mœurs; à vous seules en est la gloire et vous en jouissez. Soit que, traînées dans des chars élégants, vous embellissiez les boulevards poudreux, soit que, nymphes emplumees, la tête échafaudée et couverte de mille pompons, vous éclipsiez dans une première loge la modeste citoyenne, ou qu'au monotone Colysée, le front levé, l'œil assure, vous étaliez vos grâces et fixiez sur vos pas une foule empressée, tous les regards ne sont-ils pas tournés vers vous?
« Vos privilèges, déités du jour, sont aussi grands que sacrés, et comment ne le seraient-ils pas?... Vous fondez, sous la protection de Cypris, une republique indépendante... Rien ne vous arrête, plus d'obstacles! L'hymen, tourné en ridicule, ose à peine se montrer. Vous vous pavanez publiquement dans les voitures de vos amants, vous portez leurs livrées, leurs couleurs; souvent les diamants de leurs épouses. Vos petites maisons s'élèvent, voisines des débris des grandes et forment par leur nombre, dans les faubourgs de la capitale et sur les boulevards, une espèce d'enceinte, de circonvallation, qui, la tenant bloquée, vous en assure à jamais l'empire...
« Que l'on dise encore que la France est folle, que ses modes, ses mœurs et ses usages n'ont pas le sens commun! Jamais fut-elle mieux policée?
« Vous prenez le plaisir en général pour but, tous les hommes pour objet et le bonheur public pour fin de vos sublimes spéculations... Oui, mesdemoiselles, vous êtes le véritable luxe, essentiel à un grand Etat, l'appât enviable qui lui attire les étrangers et leurs guinées; vingt modestes citoyennes valent moins au trésor royal qu'une seule d'entre vous... »
Godard d'Aucourl fit quelques comédies : il n'en fit point d'aussi bonne que celle que lui joua son fils, qui devait, d'ailleurs, être auteur, lui aussi. Godard d'Aucourt était plein de ressentiment contre un parent, et avait regretté que son âge ne lui permit plus de le provoquer. Son fils lui vint dire qu'il s'était chargé, lui, de la provocation. Godard d'Aucourt est un peu inquiet, mais enthousiaste d'un si généreux mouvement. « La seule chose qui me préoccupe, dit le jeune homme, est que j'ai laissé quelques dettes, et en cas de malheur... — Quel mot prononcez-vous! — Ce n'est qu'un peu de superstition de ma part; il me semble que je serais plus sûr de moi si je n'avais pas ce souci de faire tort a d'honnêtes gens... » Godard d'Aucourt ne peut-il pas par-
donner quelques folies à un fils qui embrasse si fougueusement sa cause? Il s'engage à tout acquitter. Son vengeur va trouver le parent ennemi, et loin de lui faire la moindre injure, déclare qu'il vient en conciliateur, que son père veut oublier ses torts et le convie à dîner. Il rentre et tient à Godard d'Aucourt un autre langage: le cousin, repentant, a reconnu ses mauvais procédés et viendra s'en excuser, humblement. Celui-ci arrive, en effet, ne fait aucune allusion à un débat qu'il es time terminé, mais réclame le diner promis, qu'il ne voit point préparé.
II est de bonne humeur ; sa bonne humeur est communicative, et tout s'arrange au mieux — même pour les créanciers de Godard le fils.
Le comte d'Artois, rencontré chez la Guimard par M"e Duthé, est fort de ses amis. Celui qui devait être, après tant d'événements, un roi morose, d'une singulière ctroitcss'e d'esprit, entêté et si peu clairvoyant, et à qui
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Béranger dirait un jour, dans une chanson composée à la Force :
Mon bon roi, vous me le paierez!
celui-là était un prince très de son temps, fort porté à la galanterie, assez hardi même dans ses plaisirs et à qui l'opinion pardonnait beaucoup, parce qu'elle croyait à quelque grâce dans ses excentricités. C'est lui qui prenait des leçons de danse de corde du père de M"1' Saqui. Cette bonne réputation ne l'empêchait point d'être parfois brutal : il allait l'être parfaitement à un bal de l'Opéra de 1778 en brisant sur la figure de la duchesse de Bourbon, le masque qu'elle portait, ce qui amena entre le duc de Bourbon et lui un duel fameux au bois de Boulogne, devant une foule passionnée de curiosité, duel sans blessé, d'ailleurs et terminé par une réconciliation et par une ovation, à l'Opéra, le soir, pour les deux princes.
M"'' Duthé avait quelque crédit sur le comte d'Artois. Elle en usait pour ses intérêts, ainsi que l'indique une lettre de la Correspondance secrète datée du 4 avril 1777. Ce n'est pas le plus beau de son histoire : on eut préféré ne la rencontrer qu'au milieu des grâces légères :
Il s'en est fallu de peu que la fameuse Duthé n'ait été la cause d'une nouvelle crise dans notre magistrature, car vous savez que les plus petites causes peuvent produire les plus grands événements. Voici le fait : un particulier qui avait de riches possessions auprès d'Orléans, avait si bien dérangé sa fortune qu'il en était aux expédients pour subsister. Il s'était adressé à des courtiers qui lui avaient fait prêter différentes sommes, dont moitié en argent et l'autre en marchandises, sur la revente desquelles il avait grandement perdu
Ce particulier, réduit à voir tous ses biens saisis par ses créanciers, alla informer -de sa déplorable situation M. le garde des Sceaux. avec lequel il était fort lié. Ce magistrat donna Tordre à la justice d'Orléans d'examiner avec soin la nature des créances de son ami. Elles se trouvèrent toutes plus ou moins usuraires. Tous les créanciers, sans en excepter un seul, furent jugés très sévèrement. Ils en appelèrent au Parlement de Paris, qui confirma le jugement de la d'Orléans.
Les condamnés, effrayés, sentirent qu'il fallait faire un sacrifice d'une partie de leurs biens pour sauver l'autre. Ils se déterminèrent à aller implorer la protection de la Duthé en lui offrant cent mille livres. Cette fille parla de l'affaire au comte d'Artois, et ce prince au garde des Sceaux, de manière que ce magistrat fut obligé de donner des ordres en conséquence au Parlement, à l'effet que son arrêt ne fut point publié ni même exécuté en ce qu'il contenait de rigoureux. Notre Parlement, dont plusieurs membres sont connus pour se prêter au même commerce, prétendit l'exécution complète de son arrêt. M. de Miromesnil, poussé par le comte d'Artois, insista, le Parlement résista; enfin, il fallut que le roi, importuné par son frère, s'en mêlât, menaçant même vivement, et ces messieurs, pour éviter un scandale plus éclatant, plièrent à la condition, pourtant, que quelques-uns des condamnés subiraient la rigueur de Parrêt. On a choisi pour victimes quelques pauvres courtiers et agioteurs compromis dans l'affaire, et lesquels ont payé pour les plus coupables, mais aussi les plus riches. Tout cela fait horreur, n'est-ce pas? Mais c'est ainsi que nous sommes.
Les Mémoires secrets racontent la légende du sylphe mystérieux qui, sans dire de qui il est le messager, apporte à M"' Duthé les plus beaux et les plus fastueux présents du monde. Elle ne peut pas former un souhait qu'elle ne le voie réalisé aussitôt par une main invisible. Ce sylphe est-il au service du comte d'Artois? On dit bien, par manière de plaisanterie, que le comte d'Artois, gorgé de biscuit de Savoie (allusion à son mariage), est venu prendre Du thé. Mais le prince aurait-il ces idées magnifiquement délicates? Ce sylphe est-il au service du comte d'Aranda, qui avait M"' Dervieux, passant dans le camp rival? Appartient-il à un de ces lords, venant volontiers vivre à Paris, pour jouir de plus de liberté qu'en Angleterre, qui étonnent alors l'opinion par leurs libéralités, et que M"' Duthé excelle à attirer? Enfin, comme on a, de tout temps, aimé le romanesque, le sylphe serait-il un affilié de quelque galant brigand, expiant ses crimes par un hommage à la beauté? Mille versions courent, et il ne peut déplaire à M"' Duthé, qui sait peut-être parfaitement à quoi s'en tenir, que cette curiosité de Paris s'exerce à son sujet.
Cette histoire de sylphe en rappelle une autre, assez
étrange, qu'on met à cette époque sur le compte d'une « nvmphe » d un rang beaucoup moins élevé, M"'' Briqueville. Un étranger, personnage singulier et fort exigeant, passe quelques heures en sa compagnie : il se déclare satisfait de la rencontre, bien qu'il annonce qu'on ne le reverra plus. Mais, au cas qu'elle fût dans la gêne, la Briqueville pourra s'adresser à lui, en envoyant frapper trois fois à la porte d'une maison désignée, à un certain jour de la semaine, et à une heure déterminée. La Briqueville a la curiosité de tenter l'épreuve et donne mission à une amie d'accomplir les formalités spécifiées; l'amie revient en disant que personne ne lui a ouvert et qu'elle n'a fait le signal qu'en vain. Mais, au milieu de la nuit, la courtisane est réveillée par un bruit d'or, qu'on dépose auprès d'elle, et, à la clarté d'une veilleuse, elle aperçoit parfaitement une main de squelette semant les louis. En dépit de sa terreur, l'épreuve est renouvelée, et la même main décharnée apparaît. Hallucination, vision? Mais l'or était là, témoignant de la réalité de 1 enigmatique intervention. Le xvui0 siècle finissant se plaît à mêler, dans sa corruption blasée, un certain ragoût d'horreur à son libertinage : c'est le sadisme qui se précise.
11 était un homme qui eût pu dire le fin mot sur ces aventures bizarres : c'était M. de Sartine, avec qui M"L Duthé était, depuis longtemps, du dernier bien, et l'amitié du lieutenant général de police avait bien valu celle d'un prince. Ce pamphlet, fait avec des bribes de vérité, la Cassette verte de M. de Sartine trouvée cheç MUc Duthé (La Haye, 1779), composé par l'Anglais Tickel, donne cette lettre d'elle, d'une authenticité suspecte, faisant du moins allusion à une tendre familiarité :
Lundi matin, on^e heures.
Mon cher ami, le jour n'est-il pas assez long pour vaquer aux atiaires de l'État? Faut-il encore y sacrifier la nuit? Cruel! Ne craignez-vous pas que je sois jalouse de la reine ou du moins de M1 de Sartine? De grâce, mon cher, venez demain au soir chez moi à la campagne; nous y ferons un petit souper délicieux : le duc de Chartres et le comte d'Artois douent en étie. et j'ai invite le prince
de Nassau, le marquis de Genlis, la jolie d'Ervieux, M"1' Michelot et bien des beautés spirituelles. Tout cela ne vous tente-til pas? Laissez là le grand homme et soyez pour le moment l'homme de plaisir. On s'assemblera à minuit. Mais ne pourrez-vous pas venir un moment auparavant pour me tranquilliser ?Adieu, ne me faites pas languir.
M. de Sartine, en dépit « de son dur visage d'Espagnol », ne se piquait point d'insensibilité. Il avait même ses heures de coquetterie, et, quand il fut au ministère de la Marine, il y installa cette immense armoire aux perruques qui était célèbre. Ces perruques étaient innombrables et appropriées à toutes les circonstances de la vie.
D'après celle qu'il coiffait, ses commis pouvaient tirer des indications sur son humeur, ses dispositions et ses projets-