‹ Souvenirs de Mlle Duthe de l'opera, 1748-1830. Avec introd. et notes de Paul GinistyChapitre 3 sur 14 · PANNEAU DU BOUDOIR DE M"" DUTHÉ · texte numérisé non relu

PANNEAU DU BOUDOIR DE M"" DUTHÉ

par Van Spaendoiuh.

(Hôtel de M. Léopold Double.)

M11'' Duthé a maintenant sa maison dans la Chausséed'Antin, paroisse de la Madeleine Ville l'Evêque, dans cette Chaussée-d'Antin qui se peuple d'hôtels d'une élégance raffinée, construits par Le Doux ou par Bellanger, auxquels fait allusion la dédicace de Godard d'Aucourt : elle devient la voisine de M"'* Guimard, de Sophie Arnould et de M"' Dervieux. Elle l'a achetée, cette maison qu'elle transformera, soixante mille livres à Guillaume-Élie Lefoulon, architecte, et à M^rie-Constance Cucu de Rouville, son épouse, par acte passé devant Rouen et son confrère, notaires à Paris (1). C'est l'embryon de la demeure qu'elle rêve et qu'elle agrandira jusqu'en 1787, par de nouvelles acquisitions de terrains faites à Pierre Genon, bourgeois de Paris (2). Elle chargera Bellanger, cet artiste de si belle humeur, que Sophie Arnould appelait son « bel ange », qui avait fixé un moment cette infidèle par tempérament et qui finit par épouser M"'' Dervieux, de l'aménager. Elle entrera dans tous les détails et la désire « couverte en cuivre ». Où est aujourd'hui l'emplacement de cette maison, devenue le n" 46 de la rue du Mont-Blanc, que M"' Duthé se débattra si énergiquement pour garder pendant la Révolution? Il est impossible de l'établir exactement, mais elle était probablement voisine du boulevard, et c'est par souvenir pour ces années heureuses que, beaucoup plus tard, celle qui la posséda reviendra se loger près de là.

C'est cette série de longs débats sur la propriété de son hôtel pendant la Révolution qui nous en donnera la description (3). Une grande porte cochère sur la rue, entre deux pavillons de communs, introduit dans une large cour

(m. Ircbivi i de la Seine.

(2) Archives Je la Seine,

(3) Arck >■ 1

plantée de marronniers; une charmille court le long des murs. Au rez-de-chaussée, un grand vestibule, un salon d'attente, le salon, la salle à manger, une chambre à coucher, un boudoir. Un escalier en fer à cheval mène au premier étage auquel on accède aussi par un petit escalier intérieur venant du boudoir; au rez-de-chaussée encore, cabinet de toilette et — un inventaire doit tous les détails — lieux à l'anglaise. Au premier étage, grande antichambre, deux salons, chambre à coucher, cabinet de toilette, garde-robe, petite chambre. L'étage lambrissé consiste en un corridor qui communique à plusieurs garde-robes et chambres de domestiques, dont une seule attient à l'escalier, avec cabinet d'aisances.

Le jardin est planté de deux rangées de tilleuls avec une large pièce de gazon formant parterre. Il se termine par un bosquet en charmille.

L'hôtel n'est point une curiosité comme celui de la Guérard, mais il est infiniment coquet et il reste des témoignages de la grâce de sa décoration, boiseries d'un goût charmant, sauvées naguère par le collectionneur illustre que fut le baron Double, panneaux blancs sur lesquels la main experte de Van Spaendonck avait jeté des flèches, des carquois, des roses, des myosotis, des couples de colombes, des cygnes. La décoration du boudoir consistait en banderolles de fleurs sur lesquelles voltigeaient d'élégants papillons.

Le baron Double sauva encore une cheminée, avec tablette en marbre turquin, supportée par deux carquois de bronze doré, et avec chambranle finement ciselé par Gouthières. Et il eut aussi dans sa collection, provenant de ce boudoir, une mignonne pincette d'acier damasquiné d'or et décorée d'emblèmes, carquois, flèches, torche de l'Amour, sinon de l'Hyménée. A l'extrémité de ses deux branches, des fleurs de lys : galanterie peut-être, à l'égard des membres de la famille royale qui fréquentaient chez M"' Dutlié.

Ce sont moins des fêtes qu'elle y donne que des dîners de grand goût, où elle a toujours su réunir une compagnie

élégante et dont, jusque dans sa vieillesse, elle se redonnera une image, tout affaiblie qu'elle soit. Ce sont aussi, après qu'elle a paru l'hiver, au théâtre, au Vauxhall de Ruggieri, petit palais « d'or, d'argent et de glaces » où se hasardent volontiers les femmes de qualité elles-mêmes; l'été, au Vauxhall de Torré ou à celui des boulevards neufs, au Colysée, où ont lieu les « fêtes hydrauliques », les » fêtes pyrrhiques », ou les « fêtes étrangères », telles que le couronnement d'un empereur de la Chine, ou au Palais-Royal, que fréquente fort le comte d'Artois, — ce sont de petits soupers intimes, où il y a toujours quelque Anglais de conséquence. Elle se tourne décidément volontiers vers les insulaires, apportant des forces fraîches, des ressources que n'a plus une société que ses plaisirs ont à demi ruinée.

Ces Anglais de marque sont nombreux à Paris. On raconte volontiers d'eux des traits de belle générosité : mylord Crawford est le protecteur de M"'' Desforges, de la Comédie- Italienne. 11 la comble de bienfaits; il la trouve, cependant, « entre deux draps », avec le danseur Grenier, « paltoquet de la dernière espèce ». Mylord Crawford se borne à hausser les épaules. « — Mademoiselle, dit-il à la danseuse, ce petit gredin vous ruinera, je vous en avertis. En prenant congé de vous, je dépose chez mon banquier deux cents louis à votre nom, pour que vous ayez de quoi vivre quand il vous aura mise sur la paille. » On se rappelait encore le mot de lord Albermale, ambassadeur d'Angleterre, à Lolotte Gaucher, sa maîtresse : « Cessez, ma chère amie, d'admirer cette étoile, vous me mettez au désespoir, je ne puis vous la donner. » Sir Staples, faisant la cour à M"' Lacroix, de la Comédie-Italienne (et la cour s'était commencée chez Brissaut, entremetteur et tenancier, ce qui n'attestait pas une grande résistance de la part de la demoiselle», lui envoyait d'abord deux robes magnifiques dans une caisse pleine de louis. M. Fanke, avec quelque ridicule, traitait la Gourdan elle-même, cette pourvoyeuse, comme il eût fait d'une des plus fraîches élèves de ce « séminaire de Vénus ». Lord Fitz-

AUTOGUAPHE DE MADEMOISELLE Dl III K (Collect. de M. JflSU Lhoillor).

Maurice était magnifique à l'égard de la demoiselle L'Étoile, « sans prétendre la gêner », et en lui laissant sa liberté. Lord Bentinck avait enlevé M"' Dervieux au prince de Soubise, par des arguments irrésistibles. Lord Coventry est encore plus prodigue à l'égard de M"'' Lacroix, déjà nommée, et la dispute à son compatriote Staples, en finissant par l'emmener en Angleterre, avec ses parents, qui lui donneront une apparence de respectabilité. M. Weoderburn étonne par sa munificence M"' Verdault, qui s'estimait heureuse de la pension de quinze louis que lui faisait le chevalier de Boissenet. On a vu, précédemment, passer la silhouette dorée de lord Eggremont. L'Anglais était alors la providence des « impures » les moins cotées, dont il édifiait la fortune. Combien ne devait-il pas être fastueux quand il portait ses hommages à une femme ayant une renommée de beauté, ayant un salon de bonne compagnie, liée avec des gens de la première qualité.

Cette renommée de M"n Duthé s'atteste alors par ses portraits. Vanloo l'a peinte, déjà. Houdon et Fernex sculptent son buste; Janinet la dessine devant sa glace, Laine fait sa miniature, dans un cadre où se becquettent des colombes; un jeune artiste remois, Louis Perin, ne pense pouvoir trouver un meilleur moyen d'établir une réputation qu'en faisant d'elle deux portraits, dont l'un en déshabillé à peu près complet. Plus tard, la jeune gloire de Prudhon cherchera des suffrages dans la reproduction des traits de cette beauté sur le retour.

Quelques années après, de fréquentes absences de M"'' Duthé vont étonner et inquiéter Paris : on se rassurera en apprenant qu'elle fait campagne en Angleterre.

File n'a plus la fraîcheur, l'éclat de la première jeunesse, mais elle est à ce moment où la femme semble ramasser tous ses attraits dans un charme où il y a plus d'art pour s'assurer de décisives victoires.

Fntre temps, elle a fait la connaissance (et, assurément, la connaissance jusqu'à l'intimité) du banquier Perrégaux,

cette curieuse figure. Le banquier Perrégaux est l'ami des artistes, leur confident, leur indulgent conseiller, leur homme d'affaires. Il se plait dans la compagnie des jolies femmes, n'est nullement insensible à leur grâce, entend fort bien le badinage, mais, après avoir été galant, le sérieux financier qu'il est se charge de leurs intérêts, toujours avec générosité, leur donne d'utiles indications, se montre prévoyant pour elles. Elles l'adorent; elles l'appellent en souriant « leur tuteur » ; il aime à entendre leurs caquetages ; elles sont sincères avec lui, elles lui content leurs aventures, leurs folies, leurs embarras ; il les gronde avec un baiser sur la nuque, et il donne un bon avis à l'une, il affranchit une autre de ses soucis, pensant qu'une aimable figure n'a pas le droit de laisser percer de l'inquiétude; il est, pour une autre, l'intermédiaire ingénieux d'une réconciliation ; il accepte de menues commissions, il ne travaille jamais mieux à ses vastes opérations de banque qu'en ayant encore dans l'oreille le froufroutement des élégances féminines et en apportant en son cabinet les parfums de ses amies. Ce rôle de tuteur, mais de tuteur non point berné, estimé au contraire, respecté même de celles qui ont les plus grandes familiarités avec lui, il le joue en conscience : aux heures difficiles, son amitié sera fidèle.

En 1786 (Perrégaux s'est alors installé dans l'hôtel que la Guimard a dû mettre en loterie et est devenu, lui aussi, ayant quitté la rue du Sentier, un habitant de la Chaussée-d'Antin, et des plus notables), M"'' Duthé, partie de Paris avec un Anglais, lord Byng, descendant de l'amiral, lui écrit ses impressions de Londres. Après un séjour de quelque temps à Douvres, lord Byng a dû la quitter pour quelque temps au moins, et elle est arrivée seule dans la capitale anglaise avec ses gens et sa femme de chambre Manon — qui est restée sa soubrette et n'a point imité une autre de ses femmes de chambre, M"'' Quincy, devenue presque une rivale. — Elle entretient Perrégaux de questions d'argent, l'informe de ce qu'elle a pris chez son correspondant, « car tout est fort

cher », et elle ajoute, ce qui montre la liberté du ton employé avec ce confident :

« Ce que vous n'allez pas croire, c'est que je suis vierge depuis que j'ai quitté Douvres. Malgré toute la foule de courtisans, je suis très sage, je vous jure, et ne veux prendre personne jusqu'à nouvel ordre ( i ) »...

On raconte que, vieilli, ayant perdu peu à peu sa merveilleuse activité, près de sa fin, Perrégaux, devenu sénateur de l'Empire, ne s'intéressant plus au présent et se plongeant dans le passé, regardait avec attendrissement le portrait de M11' Duthé, qu'il avait dans son salon du château de Viry- Châtillon, et que des larmes lui venaient aux yeux. Comblé d'honneurs et de dignités, dont il avait maintenant l'indifférence, il pleurait le bon temps d'autrefois.

Voici venue la Révolution. M"' Duthé, qui, après quelques séjours à Paris, est retournée à Londres, va avoir plus que jamais recours à Perrégaux. C'est à lui qu'elle adressera ses impressions en apprenant les événements, les troubles de Paris, la prise de la Bastille, la marche sur Versailles. Mais qui croit alors la monarchie près de sa perte? C'est une période d'espoirs, d'effusions, d'illusions.

« Nous voilà revenus d'une belle peur, écrit Mllc Duthé. Qu'en pensez-vous, mon cher tuteur? Mais il faut se dire, comme Pangloss, que tout est pour le mieux ; du moins je l'espère (2 «

Perrégaux est le grand homme d'affaires, mais elle a à Paris une manière d'intendant dans la personne d'un cousin, Ménager de Souville, qu'elle a fai^ entrer dans l'administration des biens des Condé (sa recommandation n'est-elle pas

(i)i atalogue d'une collection d'autographes vendue par 1 averdet, (2) Collection Michelot.

portkait di m" dut iié. par Prudhon.

((Collection de M11" la comtesse de Sampigny.)

toute f puissante?) Cette sorte de secrétaire d'une grande femme galante, qui lui restera attaché jusqu'à la lin de sa vie, est, en second plan, une figure curieuse : il classe les contrats des libéralités des amants illustres, a la comptabilité des lettres d'amour qui contiennent des titres de rente ; il forme des dossiers d'autographes, mais pour leur côté positif. C'est

un homme qui fait de l'ordre avec le désordre d'une vie. Cette physionomie est évoquée par un billet daté du 26 novembre 1789, où se mêlent, d'une façon piquante, des préoccupations sur la situation politique et des préoccupations d'intérêt et de propriétaire :

« Mon bon tuteur, si je ne vous ai pas répondu plus tôt, c'est que je voulais voir comment les affaires tourneraient en France; il me semble que depuis que la loi martiale est établie, Paris est assez tranquille. D'après cela, je crois qu'il vaut mieux garder mon argenterie jusqu'à nouvel ordre. Je vous prie, mon cher tuteur, de me faire passer mille louis chez M. Hammersky et d'avoir la complaisance de me le faire savoir.

« Je ne me rappelle pas que vous m'ayez rendu le contrat de M. le duc de Duras : c'est celui de M. Fox que vous m*avez remis, vous confondez peut-être l'un pour l'autre, ou Souville l'a peut-être parmi mes papiers. Je vous prie de lui dire d'y regarder, ainsi que de lui recommander de faire du feu de temps à autre dans ma maison pour prévenir « l'umidité ». Voilà assez vous interrompre. Je vous embrasse, et suis pour la vie votre amie II) ».

Ce billet parlant de Fox laisse entrevoir que M"' Duthé n'avait pas été étrangère aux trois millions cinq cent mille francs de dettes du grand homme politique anglais.

Elle est rassurée cependant, puisqu'elle échange quelques lettres avec Bellanger, toujours au sujet de sa maison, et qu'elle lui ouvre un crédit de 4 500 livres (2), bientôt dépassé, et qu'elle discutera de près avec l'architecte malgré ses relations amicales avec lui. Et même, en 1790, elle songe à profiter des circonstances, et, dans une de ses lettres, cachetée d'un cachet qui représente deux colombes se becquetant, avec cette inscription : « Amitié », elle demande à Perrcgaux, puisqu'il est question de la vente des biens du clergé, si elle ne ferait pas bien d'acheter un terrain appartenant aux Mathurins, à moins que Perrégaux n'ait lui-même le désir de l'acheter ( 3). En 1791 , elle charge Peiregaux d'une

(1) Bibliothèque |acques Doucet. Communication de M G. * apon.

(2) Vente (lharon, 22 mars 1847.

(3; Collection Michelol

lettre pour le duc d'Orléans lui recommandant de ne pas toucher ses rentes avant de l'avoir vu personnellement.

Mais les événements se précipitent, la Révolution entre dans sa période tragique; le vieux monde — ce monde qui lui fut si indulgent — est en train de crouler, et, cette fois, l'horreur lui arrache un cri de pitié. C'est une des rares lettres d'elle où il y ait quelque sensibilité, ce qui ne veut nullement dire, d'ailleurs, qu'il n'y en ait pas d'autres, car comment n'eût-elle pas été profondément émue de ces catastrophes fondant sur cette société qui l'avait aimée et fêtée :

Mon bon tuteur, vous venez donc d'avoir encore de nouvelles alarmes! J'en ai eu beaucoup en lisant les gazettes de France, et j'avoue que le récit m'a fait verser des larmes, surtout en voyant les noms du duc de Guiche et de M. de Luzignan, à qui l'on dit avoir tranché la tête. J'espère de tout mon cœur que ce sont de faux bruits, car j'en serais inconsolable (1).

Et comment ont fini, en effet, tant de ceux qui ont été ses intimes ou qui ont fréquenté chez elle ! Ces fermiers généraux, qui furent si prodigues, ont été envoyés àl'échafaud en une terrible fournée; M"e Duthé, parmi les financiers arrêtés ensuite, peut voir le nom d'un Hocquart, lui rappelant son premier protecteur; Godard d'Aucourt, bien que presque octogénaire, Godard d'Aucourt qui lui dédiait naguère les Mémoires Turcs, est en prison; le duc d'Orléans, initié par elle au plaisir quand il était le duc de Chartres, et devenu Égalité, condamné à son tour, a demandé au bourreau de lui laisser ses bottes : « — Vous débotterez plus facilement le cadavre », ont été ses dernières paroles. Lauzun, le charmant Lauzun, qui a pourtant pris le parti vraiment brave, qui a mis la patrie au-dessus de tout et qui a servi la République, n'a pas échappé non plus à la guillotine, voulant du moins, tout étant perdu, mourir gaiement. Pas uneÉ liste où elle ne

(1) Catalogue d'une collection d'autographes vendue par Laverdet 30 et 31 mars 1863.

retrouve un nom éveillant en elle des souvenirs. M"" du Barry, la petite L'Ange d'autrefois, est morte, elle aussi, sur l'échafaud. Les autres ont émigré, ruinés, misérables, cherchant, en faisant d'invraisemblables métiers, un semblant d'existence... Et elle rencontrera à Londres, affamés, quelques-uns de ceux qu'elle connut si légers, si insouciants, sî fous, et le dîner qu'elle leur offrira dans sa maison d'Abbemarte street ou dans son cottage de Colworth sera, cette fois, un acte de charité.

Ses biens de Paris ont été mis sous séquestre; elle est sur la liste des émigrés. Avec l'aide du bon Perrégaux, qui n'a guère été inquiété pendant la Révolution et dont le nouveau gouvernement réclame les conseils financiers, elle se débattra énergiquement pour se faire rayer de cette liste (1), emploiera mille stratagèmes, aura recours à une vente probablement fictive de sa maison. Cette lutte, commencée en 1792, se poursuivra pendant des années avec des fortunes diverses.

En un long mémoire, auquel est joint un certificat du ministre plénipotentiaire à Londres, Reinhard, elle expose comment on s'est trompé sur son compte :

Catherine-Rosalie-Gérard Duthé est passée en Angleterre au mois d'octobre 1786, conséquemment bien avant la Révolution : son intention n'était pas d'y rester, mais une maladie grave qui lui est survenue l'a mise jusqu'à présent dans l'impossibilité de supporter le trajet de la mer et de réaliser son projet de retour en France. Elle avait tellement l'intention de revenir en France que pendant son séjour en Angleterre, elle fit par le ministère d'un fondé de procuration, l'acquisition d'une maisou rue de Mirabeau, aujourd'hui Mont-Blanc. Ce fait est constaté par acte passé devant les notaires à Paris, le 6 novembre 1787.

Est arrivée l'époque de la Révolution et l'Assemblée nationale ayant confisqué au profit de la nation les biens appartenant aux émigrés français, le département de Paris ignorant l-'époque et les motifs de l'absence de la citoyenne Duthé, crut devoir la regarder comme émigrée et séquestrer la maison qui lui appartenait. Mais, depuis, un autre décret a déclaré que tous les Français établis en

(i) Arcb. ual. F. 7, 5632.

—n' jfi M

58 souvenirs de mademoiselle duthé

pays étranger antérieurement au 14 juillet 17S9. ne sont et ne peuvent être regardés comme émigrés...

Première victoire : le directoire du département arrête (20 décembre 1792) que la maison dont il est question — l'hôtel de la ci-devant Chaussée-d'Antin, agrandi et augmenté par d'autres acquisitions — sera rayée de la nomenclature des biens des émigrés.

Mais la maison est de nouveau séquestrée par une interprétation de la loi du 28 mars 1793, qui déclare nuls les arrêtés par lesquels les corps administratils auraient réintégré dans leurs biens les émigrés ou prévenusd'émigration. Il faut un second mémoire pour établir que la citoyenne Duthé, établie en Angleterre depuis longtemps, ne peut être comprise dans les « prévenus d'émigration ».

Acquéreur vrai ou supposé de la maison, la citoyenne Cramoyelle fait savoir qu'elle l'a achetée de bonne foi le 17 avril 1793, qu'elle a pris des lettres de ratification qui ont été scellées sans opposition; que, avant de payer le prix, elle a encore eu la précaution de demander un certificat du département pour s'assurer que la citoyenne Duthé n'avait pas été rétablie sur la liste des émigrés :

La citoyenne Cramoyelle a donc eu sujet d'être surprise, après avoir pris toutes les précautions que la prudence exigeait, en apprenant que cette maison était indiquée comme bien national à vendre ou à louer. Elle s'adresse avec raison au citoyen Perrégaux, fondé de procuration de la citoyenne Duthé, pour faire cesser ce trouble ou lui restituer le prix de son acquisition et l'indemniser des dépenses qu"elle a faites depuis dans cette maison.

Quoique le citoyen Perrégaux ait encore entie ses mains le prix de cette vente, il doit cependant pour les intérêts de la citoyenne Duthe, sa mandataire, non seulement la dégager de la demande de la citoyenne Cramoyelle, mais encore conseivera la citoyenne Duthé ce prix, comme n'étant pas dans la classe des émigrés et étant, sur tous les (apports, dans le cas des exceptions portées par toutes les lois relatives aux émigrés.

Cette citoyenne Cramoyelle. entre parenthèses, avait aussi eie une pet sonne ue mœurs légères qu'on trouve en es

temps antérieurs, dans \e Journal des Inspecteurs, commeayant eu des relations avec un officier des gardes, M. de Saint-Marc.

A Paris, Ménager de Souvilleagit aussi. C'est évidemment lui qui soulève une protestation en faveur de M"e Duthé, à la section des Piques (place Vendôme), et fait parler pour elle un certain citoyen Artus, poussant l'assemblée à décider qu'il est juste de donner un certificat à la citoyenne Duthé, établissant son absence de Paris depuis environ neuf ans. Ce sont les curieux contrastes de l'époque : qui eût dit à la belle impure, quand elle faisait assaut de luxe, à Longchamps, avec M"'' Cléophile, qu'elle rechercherait des appuis parmi ceux qui ont quelque action sur le populaire?

L'affaire traîne, avec des vicissitudes diverses. Le 22 floréal, an VIII, le juge de paix de la division de la place Vendôme, Jean-François Michel, (Ibled, greffier), reçoit une déclaration de neuf citoyens, affirmant sur serment qu'ils savent que la citoyenne Duthé s'est absentée de France en 1786, qu'elle n'y est pas rentrée avant 1789 (ce qui est sans doute assez téméraire) et qu'elle a constamment résidé en Angleterre. Le mélange des noms de ces témoins est amusant : ce sont Perrégaux, naturellement; l'architecte Bellanger, 21, rue du Faubourg-Poissonnière; Jean-Estienne Despreaux, artiste (le mari de la Guimard), 384, rue du Mont-Blanc; Louis-Marie Nivelon, le danseur, 350, rue de Clichy; Antoine Bonato, coiffeur de dames, 8, rue Montmartre, division de Brutus; Jacques Collard, ci-devant administrateur municipal du Ier arrondissement du canton de Paris; Henry- François Lançon « citoyen français »; Jacques Laftîtte, le futur banquier, rue des Mathurins, 85b; Charles-Maurice Talleyrand, ministre des Relations extérieures, « rue du Bacq ».

Les réclamations, en dépit de garants parmi lesquels se trouve un ministre, n'aboutissent point. Il y a un brouillon d'un certain sous-chef de bureau, nommé Caignart, qui semble avoir déterminé la solution :

« En ce qui regarde la trop célèbre Duthé, maîtresse du ci-devant d'Artois,

« Attendu qu'elle n'est pas rentrée en temps utile,

« Qu'aucune pièce justificative de son droit à l'exception comme sortie avant le Ier juillet 1789...

« Qu'il importe de vérifier ces pièces et de provoquer une décision définitive... »

Ce Caignart est, évidemment, un vieux Jacobin qui a gardé une façon originale de préparer les arrêtés. En tout cas, c'est lui qui inspire, en ventôse, la délibération de l'administration centrale du département de la Seine, déclarant que la citoyenne Duthé, quand même il serait prouvé qu'elle a un autre domicile en Angleterre, n'a pas fait constater, comme doivent le faire toutes les personnes avant un double domicile, sa résidence à Paris depuis le 9 mars 1792; en vertu de quoi son absence est qualifiée d'émigration, son nom maintenu sur la liste des émigrés, ses biens meubles et immeubles demeurent acquis et sont confisqués au profit de la République.

M"'' Duthé a, à Londres, des compensations à ces rigueurs. Ses billets à Perrégaux, sous le Directoire, témoignent même de quelque belle humeur. Se défendant contre l'âge, elle a reparu au théâtre. Elle a une maison bien montée, où, avtc cette demi-sauvegarde des apparences qui est nécessaire en Angleterre, elle reçoit bonne compagnie. 11 y a trace d'une liaison, non plus alfichée. comme jadis à Paris, mais discrète, avec un membre du Parlement, M. Lee. Il s'intéresse même à elle encore en 1802, car ses occupations politiques l'empêchent de l'accompagner dans un voyage à Paris, qu'elle a l'impatience de revoir (1). Elle semble être restée peu de temps en France, puis elle retourne à Londres. Elle y retrouve, durant le temps de l'Empire, dans l'abdication à laquelle elle est peu à peu contrainte, alors que les amitiés remplacent les passions, le prince de Condé dont elle a fait

111 < atalogiu d'une vente d'autographes faite par Charavay !<• 10 mars

l'éducation amoureuse, qui, après tant de malheurs, aime à retrouver en elle sa jeunesse et la vient visiter avec quelque régularité. Elle n'en est plus, maintenant, qu'à parler du passé avec une mélancolie traversée de quelques sourires, au souvenir de tant de folies d'antan. Avec un reste de goût pour la fantaisie, elle paraît avoir été en termes amicaux avec une originale actrice anglaise, Leah Wells, qui avait naguère empli Londres du bruit de ses aventures et qui, après avoir connu toutes les extrémités, terminait [une existence accidentée dans un hôtel de Portland-Place, par la faveur d'un héritage inespéré. C'était cette Leah Wells, une des interprètes préférées de Sheridan qui, internée pour dettes à la prison de la Flotte, y avait fait la connaissance d'un envoyé de l'empereur du Maroc, Sembel, prisonnier, en dépit de ses richesses, parce qu'il s'entêtait à ne pas payer des créanciers qui lui déplaisaient. Sembel, qui menait grand train dans sa captivité sans rigueurs, avait proposé à Leah Wells de l'épouser, et la comédienne, sans difficulté, s'était faite musulmane. Sembel avait d'ailleurs été un mari tyrannique, et Leah Wells avait repris sa liberté, en héroïne qu'elle était, en s'échappant au moyen d'un canot, avec un mousse comme compagnon, du navire sur lequel l'Oriental l'emmenait en son pays. M"e Duthé, n'en pouvant plus vivre, aimait à entendre conter des romans, et Leah Wells avait beaucoup de souvenirs. En outre de ceux qui lui étaient propres, n'avait-elle pas été naguère la confidente de cette autre actrice, Martha Ray, assassinée devant la porte de Covent- Garden, par son amant, l'officier Harckman, pendu pour ce meurtre?

Rosalie Duthé a les cheveux blancs quand, en 1 8 1 6, elle retourne achever de vivre en France, s'installant dans la maison portant le n° 36 de la rue Basse-du-Rempart, se prolongeant alors jusqu'à la rue delà Chaussée-d'Antin, maison démolie en 1858 et qui devait se trouver exactement où est aujourd'hui le magasin d'Old England, au coin de la rue Scribe. Ménager de Souville, qui a tous ses secrets, s'occupe

de ses biens. Que de changements autour d'elle, que de morts, et que d'oublieux parmi les survivants qui, avec la Restauration, ont repris rang à la Cour! Elle même, ressemble-t-elleà l'image que lui retracent ses portraits? Les années passent : elle s'est transformée en une belle douairière. Cependant, elle n'a pas renoncé à donner à dîner. De vieux convives, épaves d'un autre temps, s'asseoient fidèlement à sa table, le mardi. C'est, parmi ceux qui ne manqueront que lorsqu'ils seront complètement impotents, le vieux marquis du Bouzet, qu'elle a connu à Londres, venant à pied de son logis de la rueTaitbout, mais fort capable de s'imaginer qu'il a donné congé à un cocher qu'il n'a plus, ayant gardé les belles manières d'antan, galant avec un peu de cérémonie, et qui compose encore des énigmes, comme au temps où elles étaient de mode, dans le Mercure; c'est le comte de Scépeaux, ancien chevalierd'honneur du comte de Provence, bon appréciateur de cuisine, et qui veut bien convenir que, chez Mlle Duthé, c'est « la simplicité de l'exquis », viandes bien tendres, légumes bien cuits, fruits bien mûrs, vins bien vieux. Pourtant, il hasarde quelques critiques, parfois, et elles sont de poids de la part d'un homme à qui Brillât- Savarin a consacré quelques lignes du chapitre de la digestion des truffes.

Son jeune ami Auger le rencontre un jour sur le boulevard, tandis qu'il neige, M. de Scépeaux paraît radieux de cette avalanche : « Beau temps, dit-il, parce que M"e Duthé, par une lésinerie ridicule, ne faisant pas frapper son vin de Champagne, je vais recommandera l'office de recueillir cette manne providentielle et de frapper en cachette. >»

Et elles sont presque touchantes, ces réunions de gens d'un autre âge, représentant un temps disparu, riches surtout de souvenirs, autour de cette ancienne beauté qui est à présent leur doyenne.

Le prince de Condé, encore qu'il soit asservi à la baronne de Feuchères, qui lui sera fatale, ne manque pas, quand il vient à Paris, de rendre visite à M'1' Duthé. et l'initiatrice et

l'initié d'antan s'attendrissent en pensant à leurs belles années. Leurs destinées auront été mêlées, et elle ne lui survivra en effet que d'un mois, après le drame de Saint-Leu.

A quatre-vingts ans, Mlle Duthé devient presque aveugle et doit se confiner alors dans la retraite, s'intéressant encore un peu, cependant, aux nouvelles du jour, à la lecture de la Quotidienne, que lui fait Ménager de Souville, qui n'est pas loin d'être, lui aussi, un vieillard. Mais la Révolution de Juillet, qui chasse ce roi morose que, par la pensée, elle voulait revoir charmant, comme alors qu'il était le brillant comte d'Artois, lui apparaît la fin de tout, et elle n'a plus qu'à s'en aller. Elle meurt le 24 septembre 1830, et les témoins, pour son acte de décès, où elle est qualifiée de « rentière, célibataire » sont Marie-Philippe Metrot, dessinateur, et Ménager de Souville, qui s'intitule régisseur général des biens de Mgr le duc d'Aumale. Il n'était, à la vérité, régisseur que du domaine de Nanteuil-Dammartin (1).

Le 28 septembre, un service de 4e classe réunit, à la chapelle de la Madeleine, un bien petit nombre d'assistants, car a ces débuts de la monarchie citoyenne, qui s'avise encore de la belle pécheresse qu'a été Rosalie Duthé, ayant connu Mrae Du Barry avant qu'elle fut favorite de Louis XV, ayant fait les beaux jours d'un Paris si différent, ayant été délicieuse sous la poudre et les mouches? Le corps avait été présenté à l'église par Souville et par Thomas Chavernac, demeurant 8, rue Grange-Batelière (2).

Elle était enterrée au Père Lachaise (3), sous deux thuyas, et un petit monument — qui s'effrite aujourd'hui, mais où l'inscription est encore lisible — surmonté d'une urne de pierre était consacré à sa mémoire légère. Le hasard lui donnait, comme voisin de tombe, Barthélémy Sieyès.

in ('ommunication de M. Maçon, conservateur du Musée Condé.

(21 Registres de la paroisse île la Madeleine, année iS-,,..

p.) 9° division, 12e ligne, face l'avenue 4' division, rr 9 de l'avcnu< du

Puits.

Elle n'avait pas fait de testament (1), et il n'y eut pas d'inventaire, malheureusement pour les curieux d'aujourd'hui, qui eussent été bien aises de reconstituer cet intérieur d'ancienne reine de la galanterie. Ménager de Souville, un de ses héritiers, avait dû bien prendre ses précautions, toutefois, car l'année suivante, on le retrouve installé au Pecq, en rentier. Les autres héritiers étaient Mme Malacrida, veuve Autier, demeurant rue Laffitte, et M11" Marie-Angélique Malacrida, cousines germaines. La vente du mobilier produisit 9000 francs.

Le rideau était tiré sur une existence qu'on présenterait malaisément comme édifiante, mais qui, dans sa frivolité même, avait été significative d'une époque. « On jette un peu de terre, comme disait une contemporaine de M"e Duthé, et en voilà pour une éternité! »

Mais il y a les Souvenirs, par où se prolonge une vie. Ceux-ci parurent, en 1833, chez Ménard, libraire, « place Sorbonne », en quatre volumes, de ces volumes à grandes marges, semblables aux premières éditions des Romantiques, sous le titre assez singulier de Galanteries d'une Demoiselle du Monde ou Souvenirs de MUe Duthé. Ils étaient devenus extrêmement rares.

Ce n'était point un ouvrage posthume de M1Ie Duthé, qui n'écrivit jamais que des billets tendres, d'un sentiment plus ou moins sincère, selon les circonstances, ou des lettres d'affaires. Ces souvenirs avaient été rédigés par le baron Lamothe-Langon, un personnage qui serait peut-être assez curieux, si on le serrait d'un peu près, et sur lequel il y a quantité de légendes. Les dictionnaires le font tous préfet de l'Aude pendant les Cent Jours, ce qu'il ne fut point, pour la

lu ( onstaté pai un acte d I t< étude de M |acques Baudenom de

Lamaze; M' Ragot, successeur actuel,

TOMBE DE MADEMOISELLE DUTHÉ, au Pèrv-LacluUifC .

raison que ce préfet fut M. Saulnier, succédant, pour peu de temps, au baron Trouvé (i). Sa carrière administrative ne s'éleva pas si haut, même en des moments critiques (2). Mais il importe peu. C'était un curieux d'histoire. 11 recherchait, alors qu'il y en avait encore, des témoins des années insouciantes et aimables du xvme siècle, et il faisait parler ceux qui pouvaient contribuer, après l'abîme creusé par la Révolution, à en dessiner l'exacte physionomie. Il avait connu Mlle Duthé en sa vieillesse. 11 était très bien informé, et beaucoup de ses assertions peuvent être contrôlées, ce qui a chance de lui assurer une certaine créance générale. Encore que, dans ces Confessions qui sont censées être écrites pendant la tempête révolutionnaire, il ait prêté à MIle Duthé un ton assez réservé, je doute que, si elle eût été consultée de son vivant, elle eût approuvé l'idée de cette publication. J'imagine que, l'âge venu, elle avait pris son rôle de douairière au sérieux et se considérait surtout, elle aussi, comme une émigrée rentrée en France (3).

Il ne faut point regarder avec trop de dédain les livres apocryphes écrits à une certaine époque et dans certaines circonstances. Ils ramassent des traits épars, et, au-dessus d'une vérité particulière, ils ont une vérité d'ensemble. Lamothe- Langon, qui s'était déjà occupé de M"u du Barry, semble avoir été assez scrupuleux dans sa documentation et on peut lui accorder au moins ce mérite. Il avait, en s'adressant bien, recueilli mille anecdotes qui voltigeaient encore dans la mémoire des derniers représentants d'une société évanouie.

La vogue de ces souvenirs, attribuée à tel ou tel personnage célèbre, fut, à la fin de la Restauration et dans les premières

(1) Communication de M. Joseph Poux, archiviste de l'Aude,

(2) Voir sur Lamothc-Langon la Revue de Toulouse, notice par Hangai 1868, tome XXVIII.

(3) Quand les Souvenirs parurent, une réclamation signéi 1 amy, h>. rue Saint-Sébastien, neveu de M"" Duthé, tut insérée dans plusieurs journaux pour désavouer cette publication. 0 on .1 vu qu'il n'y [avait aucun neveu.

1: n'\ avail personm du nom de Lamy. C'était une simple mystification.

SOUVENIRS DE MADEMOISELLE DUTHÉ 6j

années du règne de Louis-Philippe, considérable. De vieilles personnes aimaient à y retrouver l'image de leur jeunesse, et d'autre lecteurs se plaisaient à y rencontrer les traditions dont ils avaient été bercés.

Au demeurant, quelle foi pouvait mettre dans ces compilations un curieux du temps évoqué, après s'être entouré de mille indications puisées à bonne source! Coursen, dit de Courchamps, qui fit les Souvenirs de la marquise de Crèquy, en était arrivé à emprunter tout à fait la personnalité de la grande dame. A mesure qu'il écrivait, il se confondait véritablement avec elle et, oubliant son humble origine, avait un merveilleux dégoût de la roture. Il avait positivement l'amertume de certaines mésalliances anciennes. Quand il composa les derniers tomes de cet ouvrage, il en était arrivé à se coiffer d'un bonnet de femme, à s'habiller en femme, à travailler au milieu de boîtes à mouches, d'éventails, de miroirs, tandis qu'une tapisserie commencée traînait sur un bonheur du jour. Son libraire, l'allant voir un jour, le trouva au lit. «J'ai mes vapeurs, aujourd'hui, » dit-il d'une voix dolente.

Il y a, dans les Souvenirs de M lle Dut/ié, des portraits d'une assez jolie touche (on avait assez bien, à ce moment, le secret de l'art des portraits), de menues historiettes agréablement choisies, une certaine couleur d'époque, et si tout ne parait pas neuf dans ces pages, aujourd'hui, c'est qu'elles n'ont pas laissé d'être un peu pillées, d'aventure. On goûtera quelques scènes d'une aimable impertinence, comme celle où le fermier général Hocquart, protecteur de M"° Duthé.la surprend, sans qu'il puisse douter de son infortune, en compagnie du beau Letorière, ne se laissant point troubler par l'arrivée imprévue du financier : « Monsieur Hocquart, dit Letorière, je me suis permis de m'affubler de votre robe de chambre et de votre bonnet de nuit; en revanche, vous m'obligeriez de passer mon habit et mes chausses, que je mets à votre disposition. « La scène où le prince de Condé vient, avec des procédés d'une élégance exquise, prier

M11, Duthé de prendre sous ses auspices les débuts de son fils dans la carrière de l'amour, est charmante. « Mais, monseigneur, dit Mlle Duthé, vous le faites débuter bien jeune! » Et elle se rend cet hommage qu'elle se conduisit en maître habile et sage tout à la fois. La rupture avec M. de Genlis, la visite à M. de Sartine, l'entrevue platonique avec le comte de Provence à Versailles, où Monsieur, après une conversation qui reste une conversation, congédie celle dont il a souhaité la visite, demeurant un peu étonnée, avec ces mots : <,< Mon chancelier vous dira le reste »; certains petits tableaux de la vie intime de l'Opéra sont des morceaux qui ne manquent pas de saveur. L'éditeur d'aujourd'hui a sagement agi en élaguant quelques chapitres parasitaires où Lamothe- Langon reparaissait par trop, et en mettant principalement en valeur ce qui était caractéristique des mœurs du xvnie siècle ou ce qui était historique, par les tout petits côtés de l'histoire... Tel quel, ce petit ouvrage me semble d'une lecture amusante. Et surtout — et c'est là son meilleur mérite — il permet de la rêverie, où se peut même mêler quelque philosophie, à cette sorte de revue d'un siècle vers lequel, en de certaines heures dont l'intérêt est un peu brutal, le regret attendri pour des élégances à jamais disparues ramène volontiers notre pensée...

Paul GIN1STY.

|e ilni-> adresser mes remerciements, pour la bonne grâce avec laquelle ils ont bien vuulu m'aider de précieuses indications, à M. Lazard, le savant sous-directeur des Archives delà Seim à M. |ean Lhomer, dont l'étude sur le banquier Perrégaux est un modèle de tact dans l'érudition; a M. Gaston Capon,.i qui le \vm siècle est m familier, le plus ingénieux des chercheurs; à M. (î. Lenôtre, l'impeccable historien; .c M. Constantin, le notaire parisien (|ui s'intéresse h- plus à l'histoin '!<■ Paris; à M. I' I' H. Ludger, investigateui ■ M. G.Hartmann qui, avec son inépuisable obligeance,

m'a libéralement ouvert cette collection d'estampes formel par lui, qui est un véritable musée.

Regard en arrière. — Un peu de philosophie. — Mon enfance. — Ma tante

Duval. — Comment nous vivions. — Une visite aux veuves du marécha

de Saxe. — Les sœurs Verrière. — Le voisin Mirtil. — Velléités de vocation

religieuse. — Ma tante me destine à d'autres couvents.

IL arrive une époque où l'on veut compter avec soi-même, où pour s'aider à supporter le présent et à craindre moins l'avenir, on trouve une sorte de jouissance à rétrograder moralement vers le passé qui a disparu sans retour, où nos souvenirs ont un charme, ont une puissance sur notre imagination que ne peuvent avoir nos actions actuelles, et où, enfin, le bonheur consiste à se rappeler ce que jadis on a eu de plaisirs et de peines.

C'est là sans doute une fâcheuse époque dans la vie; car enfin, ce qui n'est plus, n'est qu'une chimère, tandis que ce qui est, nous frappe de sa réalité pénible; la vieillesse, par exemple, opposée à l'état éblouissant du jeune âge... La vieillesse!... Oh! Sophie, l'horrible chose que vieillir!... C'est pourtant une des conditions absolues de l'existence et ce n'est que dans la fable, que la fontaine de Jouvence ramène l'homme aux beaux jours de son printemps.

Nous voilà, toi et moi, atteignant à ce terme, nous avons à part le chagrin d'y parvenir, la douleur non moins vive d'être arrivées pareillement à une époque funeste de perturbation. Les tempêtes politiques et les échafauds ont remplacé les pompes de Versailles et les amusements délicieux de

Paris. Nos amis sont morts assassinés par des bourreaux, ou en fuite et dans les malheurs; nos amies ne sont guère heureuses, et la France marche de convulsions en convulsions. Où va-t-elle? qui le sait?

Tu es, dis-tu, à Berlin, à l'abri de l'orage; je suis à Londres, et je puis aussi le braver. Tu exiges que je profite de ma solitude pour remplir une ancienne promesse; tu veux, écrite de ma main, l'histoire de ma vie; tu fais un appel à mon affection, à ma sincérité; tu verras si j'ai dit franchement, car, tu me connais depuis longtemps : eh bien ! je vais te satisfaire, tu sauras tout. A quoi me servirait de te rien déguiser? On m'a si étrangement calomniée, que, quelque aveu que je fasse à mon désavantage, je resterai en arrière de la méchanceté. Dès lors, je puis être hardie, et je le serai.

J'ai beaucoup vu; nous sommes nées à une époque heureuse, où une jolie femme pouvait si bien employer sa vie! J'ai amplement profité de la mienne. J'ai été folle, coquette, sensible, froide, maligne. On me disait sotte, cela ne devait pas m'étonner; on m'accordait une beauté peu commune, et on se dédommagea en lui donnant pour compagnon indispensable le manque d'esprit.

C'est une capitulation que l'on fait dans le monde avec celui ou celle qui possède par les qualités de l'àme ou les perfections du corps; qui a du mérite, doit être original, méchant, hargneux, que sais-je! Qui est jolie, ne peut être que cela. Je ne pus échapper à la règle commune, et lorsqu'il fallut convenir de ma rare beauté, on ne manqua pas de me ranger dans la catégorie ordinaire, et cette fiche de consolation resta à mes rivales nombreuses; je ne me suis pas mis en peine de la leur retirer'.

J'ai cru ce préambule nécessaire, et pour cause. I est comme la préface de mon barbouillage, tu en feras .1 ta fantaisie, et moi je vais entrer en matiér • par le commencement, ceci étant non un conte, mais une histoire véridique.

Ce commencement est, je crois, pour demeurer fidèle à la

règle des faits chronologiques à avouer, l'époque de ma naissance, le lieu où je suis née, et qui m'a mis au monde; ce sont trois choses que, dans notre position, on couvre toujours d'un voile épais. J'en ferai autant des deux dernières, parce qu'enfin, mon illustration peut ne pas convenir à des cervelles étroites, parce que notre famille a des droits à nos égards. La mienne, perdue dans la foule, pourrait se plaindre de mes révélations, je ne te dirai donc rien là-dessus. Serai-je plus franche sur la première? Ecrire de sa propre main sa sentence fatale, désigner positivement le premier anneau de cette chaîne qu'on nomme la vie, dater comme si on était princesse, se condamner volontairement au pilori de l'Almanach royal, en aurai-je le courage?... Hélas! oui; il y a quelques années que je me serais réfugiée dans mon sexe et dans ma faiblesse pour te refuser cette satisfaction. Aujourd'hui que m'importe! !

Je suis née vers la fin de 1748(1), époque de calme où l'on n'avait à se tourmenter, dit-on, quedu bien-être. Mes parents étaient pauvres, on m'éleva mesquinement. Je signalerai que mon éducation première eut lieu au couvent de Sainte-Aure (2), où la comtesse du Barry fit aussi un séjour; nous nous y trouvâmes en même temps, elle un peu grandelette, moi enfant à ne jouer encore qu'avec une poupée. On a prétendu que déjà, elle, alors, s'amusait autrement.

Nous n'eûmes aucun rapport ensemble; je restai peu, d'ailleurs, à Sainte-Aure. D'autres revers inattendus, augmen-

(1) Date établie.

(2) « Au sortir du cul-de-sac des Vignes, à l'angle de la rue du Pot-de-Fer et delà rue Neuve-Sainte-Geneviève, se trouve le couvent des Religieuses de Sainte-Aure. Le premier établissement fut fondé en U1S7 par M. Gardot, curé de Saint-Etienne-du-Mont. Religieuses vêtues de blanc, avec un scapulaire écarlate et un manteau noir, elles portent un cœur en médaillon sur l'estomac. Leur église est fort propre. L'objet de ces religieuses est l'éducation des jeunes demoiselles. Les pensions d éducation y sont de 450 à 500 livres. (Guide des Amateurs et des Etrangers voyageurs à Paris, par Thiéry, 1787.) La rue porte actuellement le nom de rue Lhomond, et une partie de l'ancien couvent existe encore.

tèrent la gêne de mes parents; ils me retirèrent de la maison pieuse. Une de mes tantes me prit chez elle, et, dès lors, il ne fut plus question du reste de ma famille. Cette tante, honnête revendeuse à la toilette, possédait, à un degré éminent, toutes les vertus de sa profession. Achetant à bon marché, vendant cher, se mêlant de divers commerces, prêtant sur gages, procurant à des jolies femmes des connaissances utiles, aidant à la petite poste à soutenir la correspondance de Paris, allant dans de nobles maisons chez les demoiselles du monde, sans dédaigner la bourgeoisie, trafiquant de tout, maquignonnant des unions momentanées, et nouant parfois des mariages qu'on aurait bien plus tard voulu souvent être serrés moins fortement.

Mon Dieu ! les belles liaisons qu'elle avait dans la haute noblesse et dans la finance! Que de femmes huppées venaient incognito chez elle ! Il y avait dans sa maison un flot perpétuel de noblesse, de gens de robe et d'épée. Les Turcaret ne manquaient pas, car des hommes, non moins que des personnes de notre sexe, avaient toujours à faire à ma tante. On trouvait dans ses magasins toutes les sortes de chiffonneries curieuses ou précieuses : des bijoux, des pierreries, des bagues, des chaînes, des tabatières, des breloques à la mode, des dentelles, les plus riches étoffes: et puis le hasard réunissait là des individus si charmés de s'y rencontrer, il y avait des petites chambres si bien meublées et si obscures, que le logis ne désemplissait pas.

Nous demeurions alors auprès du cimetière des Innocents, rue des Prêcheurs; je vois encore cette antique et vaste maison, rendez-vous de la bonne compagnie, et il me semble que j'entends le marquis de Chauvelin (i), celui qui, plus

(i) Le marquis <li- Chauvelin, fils de l'ancien garde <l<s Sceaux, avait été ambassadeur de France à Tunis. Il était maître il<- la garde-robe «.!<- Louis XV. Il mourut subitement le 24 juin 177", à la table de jeu de I ouis XV. Il avait eu, naguère, une grande passion pour une fille d'opéra, MUl Mine--, et av. ut voulu se jeter par la fenêtre quand II avait appris sa trahison. Il s'était t>>rt remis de ce chagrin et n'avait plus songé qu'à mettre ordre à ses affaires,

Kl I ni s l'Kl (III URS

{Angle de la rue Saint-Denis, telle qu elle était en 1860.)

(Collection de^M. G. Hartmann.)

tard, mourut dans le salon de la comtesse du Barry, presque dans les bras de Louis XV, dire à ma tante :

« Maman Du val (c'était son nom de guerre) (i), quand on veut voir des gens bien nés, il faut aller à Versailles ou venir chez toi. »

Nonque matante fût exclusive; elle avait un tonds d'amour de l'égalité qui la rendait très avenante pour les jolies filles de bas étage, pour les jeunes gens bien constitués. Elle plaçait ceux-ci valets de pied chez les princesses, laquais chez les douairières du faubourg Saint-Germain, et hommes à tout faire dans les maisons de finance ou de bonne bourgeoisie. Les grisettes avaient le meilleur lot, il y avait tant de cœurs charitables qui s'intéressaient à leur fortune que, pour peu que leur minois fût avenant, elles faisaient un chemin rapide; aussi, j'ai souvent trouvé la mémoire de ma tante en grande vénération, et quand on parlait d'elle, on la désignait sous l'épithète extrêmement flatteuse de « providence >" des demoiselles de l'Opéra.

11 faut dire qu'elle avait un cœur excellent, se tourmentant pour procurer le bonheur aux autres, n'épargnant ni sollicitations, ni démarches, afin de décider celles qui étaient assez insensées pour se refuser à être heureuses de sa façon. Oh! combien de fois l'ai-je entendu répéter ce vieux proverbe : «Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait! » Ma tante avait acquis tant de science et aurait été si joyeuse de pouvoir encore!

J'étais, on le croira sans peine, à bonne école; maman

s par cette passion. — Peu de jours après s.i mort, le roi fut à Choisy, un des chevaux de son carrosse s'abattit et mourut sur place. Quand <>n vint dire cet accident au roi, il répondit : « C'est comme ce pauvre Chauvelin ! » (Mémoires de M"" de Genlis. )

( i) Le nom de la Duval se rencontre dans les papiers du fondsdes Archives de la Bastille, à l'Arsenal. Il y a une lettre d'un certain Devaraisnes .i l'insir de police Meusnier où il est question de cette complaisante personne : v- M11' Duval vous fait mille compliments ; elle me fait dire qu'elle .1 des choses de conséquence à vous dire. » 1 t une note de Meusnier rappelle que la Duval a procure la demoiselle Tourville i M Pajal 1 a d sel!,- Tourville était même un peu bii n jeune.

Duval me témoignait une vive tendresse, s'extasiait sur ma figure, la beauté de mes cheveux, l'élégance et la souplesse de ma taille, la finesse de ma peau; j'étais l'objet de ses soins et, en même temps, elle me retenait presque en charte privée, ne me laissant voir par aucun de ses nombreux amis, et me prêchant toujours une morale austère. Ma tante avait du manège et des principes; il faut l'un et les autres pour faire convenablement son chemin.

Cette vie retirée et passée presque tout entière dans une petite chambre, à la hauteur des toits, me convenait peu ; je ne sortais jamais, à part le dimanche, où nous allions entendre la messe et les vêpres à notre paroisse, à moins qu'un prédicateur célèbre ou une fête extraordinaire ne nous appelât à quelque autre église. Maman Duval avait beaucoup de piété, c'était encore une des conditions de sa profession ; cette vertu lui procurait l'entrée des couvents d'hommes ou de femmes et des abbayes royales. Le haut, le bas clergé, les chanoines, les moines de toutes couleurs avaient des relations avec elle; ma tante faisait le commerce des reliques non moins que d'autre chose ; d'ailleurs, à cette époque, les ecclésiastiques donnaient dans les achats profanes, et elle prétendait que leur robe sanctifiait tout.

Je m'ennuyais, on le comprendra sans peine; j'entrais dans ma quatorzième année; j'étais grande, svelte, élancée et déjà remarquablement belle et un jour où ma tante me surprit à pleurer, elle m'attira sur ses genoux et me demanda ce qui me faisait de la peine.

« C'est d'être seule, répondis-je, c'est si triste.

— Va, mon bijou (elle m'appelait ainsi), je veux que tu aies de la compagnie; je te fais cadeau de mon beau perroquet gris que tu monteras dans ta chambre et tu auras en outre demain un bichon tout blanc à longues soies, et un gros chat isabelle.

— J'aimerais mieux, repartis-je, un petit garçon; donno/m'en un, j'aurai tant de plaisir à jouer avec lui. >»

Un cri échappa d'abord à ma tante, un cri de stupéfaction

et de colère; mais ce premier élan du cœur se changea bientôt en un éclat de rire immodéré, qui se prolongea longtemps et qui, à mon tour, me rendit toute honteuse; il m'offensa à tel point que je me promis de renfermer en moi l'aveu complémentaire qui allait m'échapper.

La fenêtre de ma chambre donnait sur une cour et, vis-àvis dans une maison voisine au même étage, je voyais presque toute la journée, dans une espèce de galerie, un jeune homme de seize à dix-sept ans, à la physionomie agréable, aux beaux yeux noirs; sa chevelure bouclée naturellement était de la même couleur; il avait une taille parfaite et quelque chose de hardi, de téméraire même dans l'ensemble de sa tournure qui me donnait de lui une haute opinion. Je me plaisais à le regarder; lui, je ne sais pourquoi, trouvait également un attrait dans la contemplation de ma petite personne. Nous ne pouvions nous parler et cependant nous nous connaissions déjà et nous nous convenions beaucoup; j'aurais donc préféré que, pour mon amusement, on me procurât sa compagnie; elle m'eût été plus agréable que celle des trois animaux dont on voulait me régaler. Je l'aurais dit, car j'étais alors d'une franchise avoisinant parfois la naïveté; mais la gaieté immodérée de ma tante me blessa.

Sur ce, maman Duval me repoussa de ses genoux, me remit le perroquet, m'envoya dans ma chambre où Jeanneton, notre cuisinière, m'enferma, et où, le lendemain matin, l'on m'amena le chat isabelle et le chien aux poils longs et soyeux. Je partis le cœur gros et l'âme en rébellion. Mon jeune voisin m'avait été jusqu'alors indifférent peut-être, et dès ce moment voilà que je m'avisai de rêver à lui, que je mis plus d'attention à le regarder, et que mon sourire eut une douceur inexprimable; j'étais bien jeune, mais bon sang ne peut mentir.

J'aurais voulu savoir le nom du voisin : le lui demander n'était pas possible; je m'avisai de lui en donner un, ce fut celui dujserin favori de ma tante. « Mirtil », oh ! le joli nom.

« Mirtil! » Comme je trouvai qu'il convenait mieux à un adolescent qu'à un oiselet insignifiant! Je m'occupai de celui-là avec plus de suite, lorsque je sus comment le nommer. Je me suis aperçue depuis bien longtemps que le fantastique est un des antipodes de l'amour; celui-ci, quoi qu'en disent les précieuses, ne se nourrit que de réalités et il augmente à mesure qu'il donne des preuves palpables de son existence ; c'est la cause qui fait que l'absence le tue ; il redevient chimère, pleine illusion et sans solidité, même pour le cœur le plus pur; jugez des autres, et ceux-ci sont le plus grand nombre.

Sur ces entrefaites, un jour qu'il faisait très beau, matante m'habilla avec une robe de soie vert-pomme, doublée de rose, qui m'allait à ravir; on frisa mes cheveux, on les couvrit d'un œil de poudre et, bien lacée, bien chaussée, nous montâmes dans un fiacre et nous voilà cheminant. Où allions-nous? je l'ignorais; j'aurais voulu le savoir; mais questionner ma tante, Dieu m'en gardait! Elle aurait répondu par de douces paroles, accompagnées de deux soufflets largement appliqués, selon son usage, à toute demande de ce genre que je lui faisais. Elle prétendait que la discrétion était nécessaire dans son état, qui avait, ajoutait-elle, de grands rapports avec ceux de confesseur et de médecin.

11 y avait bien sur le devant de la voiture le carton obligé; mais cela n'apprenait rien. Qui pouvait se flatter d'avoir vu ma tante sortir sans lui? C'était sa contenance, son égide, son secours, son moyen d'attaque et de défense, en un mot. une forteresse inexpugnable, jamais forcée et qui, au contraire, ne cessait de faire feu sur toute vertu récalcitrante, scrupules féminins, bourse d'avare ou de prodigue. Que ne faisait pas ma tante, à quoi ne parvenait-elle pas à l'aide de son carton?

Le fiacre allait son pas de course; pris à l'heure, nous avancions lentement. Aux approches de la rue Richelieu, maman Duval me dit :

« Ma fille tu vas être présentée à deux dames qui, sans te connaître, te veulent du bien, elles sont très considérées à cause de leur richesse acquise en tout honneur, non moins qu'en raison de leurs belles connaissances. Amies du feu maréchal de Saxe, elles tiennent une maison excellente et laissent crier l'envie.

— Et qui donc leur en veut? dis-jeavec naïveté.

— Des méchants, des jalouses. Je leur ai parlé de toi, elles veulent te voir. Ne va pas faire la sotte; sois aimable, gentille : si tu leur plais, tu t'en trouveras bien et par la suite elles peuvent t'aider à te pousser dans le monde, « et un peu d'aide fait grand bien. »

Ma tante se plaisait à sortir sa morale des proverbes; il est vrai que, parfois, elle les détournait de leur acception naturelle; mais ceci était dans l'unique but d'en tirer un meilleur parti. Don Basile, de Beaumarchais, n'est pas le seul qui en ait arrangé avec des variations.

Or, ces amies du maréchal de Saxe étaient mesdemoiselles de Verrière (1), fameuses dans les annales de la galanterie

(1) De leur vrai nom Riuteau.

i" Marie Riuteau, née en 1728, la plus importante maîtresse du marécha de Saxe, puis de M. d'Épinay, de Colardeau, etc., dite Riuteau de Fuirey, morte en 1775.

2" Geneviève-Claude ou Claudine Riuteau. née en 1 7 ">l>. dite Riuteau d' mont, probablement maîtresse de M. d'Epinay, après la mort de sa sœur Marie, auparavant maîtresse de M. de Francueil, quand celui-ci eut quitte M""5 d'Epinay et avant qu'il épousât, vers soixante ans. Marie-Auro Saxe comtesse de Horn, fille du maréchal de Saxe et de Marie Verrière, par conséquent nièce di I st par Aurore de Saxe que George

Sand descendait du maréchal. Voir, dans les Mémoires, de Marmontel, les pages aimables où il raconte comment il encourut la colère du maréchal de Saxe pour sa liaison avec Marie Riuteau (livre IV). Marii Riuteau, qui compromise « avec ce petit insolent de poète »t tut consolée de l'abandon de Maurice de Saxe par le prince de Turenne. %> Ce prince, dit Marmontel, me trouvant un soir dans le foyer de' la Coineilie-lr.inc.n--e, vintà moi et me dit : « Vous êtes cause que le maréchal a quitté M11, Ven -vous

de ne plus la voir: Son malheur sera réparé, m'expliqua le mystère du rendez-vous qu'elle m'avait donné la veille dans le bois di Boulogne 1 1 des pli m s qu'i I >és en médisant adieu. «Oui,

mon prince, je vous la donne, lui répondis-je, cette parole que vous me

quelques années auparavant. Elles commençaient à mûrir, et, pour prolonger l'illusion, s'avisaient déjouer la comédie; c'était chez elles presque un bureau d'esprit; l'on y jouait un peu, l'on y parodiait l'amour, mais avec la solennité de l'importance. Ces dames tenaient leur rang et faisaient bien; il en est résulté qu'elles ont continué à réunir chez elles bonne compagnie et, quoi qu'on dise ou qu'on fasse maintenant, il y a plus de profit et d'agrément avec elle qu'à fréquenter la mauvaise : j'en ai vu de deux sortes et mon expérience me donne le ai oit d'en parler.

L'ainée des Verrière s'appelait je ne sais trop comment; cadette portait le nom de madame de Lamare. Toutes les deux étaient belles à ravir, fort usagées, cela va sans dire et imitant les femmes de qualité à s'y méprendre; aussi je les crus d'abord des duchesses, en raison de leur amitié avec le maréchal de Saxe; et malgré ma promesse à ma tante et ma résolution de ne pas me montrer buse, je fus tellement étourdie de la magnificence de leur maison, de leur beauté, de leurs grâces, que la frayeur me saisit et que je me renfermai dans un silence obstiné.

Il fallut cependant que ma figure, que ma taille, que mes yeux, mes cheveux et le reste militassent victorieusement en ma faveur, car on ne tint nul compte de mon mutisme et on me loua jusqu'à l'exagération. Des compliments plaisent toujours; ceux-ci me transportèrent; je me laissai aller à un sourire et je le fis avec tant de bonheur que bien que je n'eusse ni ouvert la bouche ni levé les yeux, tant que dura la visite, on décida que, à part ma beauté sans pareille, j'aurais vraisemblablement beaucoup d'esprit. Ces dames le dirent alors et plus tard le rétractèrent et cela, sans doute, parce que je n'avais pas perdu ma beauté.

Mademoiselle Verrière, l'aînée, était petite, ramassée, très

demandez! Que M"'' Verrière soit heureuse avec vous, je consens à ne plus la voir. 1 le faut et je serai fidèle à ma promesse. »

M. Ail. Jullien a, dans une étude de la plus piquante et de la plus aimable érudition, t'ait l'histoire du célèbre théâtre des demoiselles Verrière.

8o SOUVENIRS DE MADEMOISELLE DUTHE

jolie et fort parleuse. Elle avait eu tant d'aventures qu'il fallait du temps pour les lui entendre raconter ; encore faisait-elle un choix, car tout dire aurait conduit loin. Avec une physionomie vive et piquante, elle affichait la sensibilité: elle appelait passion ce que plus franche elle aurait nommé passade; il faut savoir s'entendre, car chez nous les mots sont tout, le fond ne variant jamais. Elle faisait semblant de pleurer au récit d'une histoire mélancolique et soupirait même lorsque son ami payait; du moins jamais femme n'a mis plus de délicatesse et de mélancolie à ruiner un amant. Les procédés dans les ruptures la présentaient toujours sous un aspect avantageux; elle chassait les gens à sec en leur faisant entendre que son cœur leur serait rouvert au premier héritage qui leur surviendrait.

La cadette avait dans son ensemble, dans sa prestance, quelque chose de majestueux; le tour du visage noble, les yeux grands et fendus en amande, la bouche bien coupée et mal meublée; des mains de fée, un pied de portefaix; aussi ses falbalas étaient d'une dimension démesurée, ses gants toujours déchirés et ses lèvres pincées. Quand elle marchait on aurait dit une reine et, parlait-elle, c'était pour débiter des extravagances sans nombre, des ordures à faire frémir. Le contraste de ces dehors avec ce qu'elle voulait être, formait une opposition piquante entre elle et sa sœur.

Toutes les deux unissaient à du manège une profonde connaissance de l'autre sexe; aussi avaient-elles fait rapidement leur fortune. Leur jeunesse orageuse ayant fini, elles mettaient du choix dans leur intimité et qui voulait être leur ami savait ce que ce titre avait de charges. Le marquis de Genlis les comparait plus tard à des restes vénérables de l'antiquité qu'on achète à un prix d'autant plus haut qu'ils sont éloignés de leur origine.

On soupait tous les soirs chez les demoiselles Verrière: un jeu d'enfer suivait, et de temps en temps on jouait sur un petit théâtre. On représentait des comédies et des opérascomiques. Cela attirait force monde. L'élite de la Cour, les

SOUVENIRS DE MADEMOISELLE DUTHÉ 8l

matadors de la finance, les étrangers de marque, et la mode voulait qu'il fût de bon ton d'aller « se faire égorger chez les veuves du maréchal de Saxe ».

On doit croire que tout cela ne me fut pas connu dès ma première visite; mais, plus tard, je fréquentai cette maison, et je te rapporte ici ce que j'y vis, uni au fruit de mes réflexions et de mon expérience.

Le jour où j'y débutai, enfant, me plut moins, car, après m'avoir beaucoup louée, on me laissa toute seule dans le salon, en la compagnie d'un gros singe qui me fit une peur horrible, et les deux soeurs avec ma tante allèrent s'enfermer dans un arrière-cabinet, où elles parlèrent affaires. Je n'a jamais trop su ce que c'était; mais des paroles saisies à la dérobée me portèrent à croire en ce moment qu'on traitait d'un marché de dentelles dont un prélat allemand fournirait les fonds. J'ai, depuis, compris plus lestement les difficultés de ce genre de commerce.

La conférence prit fin. Nous retournâmes à la maison. Ma tante, pendant la route, ne cessa de me gronder, me traita de niaise et de sotte.

« Dame ! m'écriai-je, comment voulez-vous que j'apprenne à parler dans la société unique d'un perroquet, d'un chien et d'un chat? »

Maman Duval continua de me quereller jusqu'à la sortie du fiacre; et tandis qu'elle se disputait avec le cocher sur le temps mis en route, je m'esquivai, et, montant rapidement l'escalier, j'allai me réfugier dans ma cellule. Là je m'assis sur mon mauvais fauteuil, mon unique siège, et m'abandonnant à mon désespoir :

« Je veux me faire religieuse, me dis-je; oui, j'entrerai dans un couvent. »

Ce fut ma première vocation ; j'en ai dévié depuis, mais, a cette époque, se jeter en religion était la ressource d'une fille trompée, battue, haïe, ou qui avait fait un faux pas. On se donnait à Dieu en dépit de ne pouvoir être au monde; il

en résultait que, dans les monastères, on y professait une science qu'on aurait dû n'y pas connaître.

Me voilà donc déterminée à me faire religieuse, et rondement, je l'annonçai à ma tante. Ma tante me répondit avec un sérieux imperturbable qu'elle me ferait postuler chez la sœur Paris ou chez la mère Gourdan (i).

Je demandai le nom et la rue de ces maisons saintes; une tape que j'évitai fut la réponse à ma question. Il y a de par le monde de bonnes gens qui croient répliquer à tout par une raison frappante : je ne recommençai pas à interroger ma tante et lorsque j'eus plus d'usage, je ne m'étonnai plus de sa conduite à ce moment.

(l) Voir sur ces entremetteuses célèbres dans les Annales de la galanterie du xviii' siècle, G. Capon : Les Maisons closes; O. Uzanne : Mœurs secret es du xviii° siècle; Camille Piton : Paris sous Louis AV. d'après les rapports des inspecteurs de police du roi.

•ANNEAl Ul BOUDOIH l'i M" m I III

L'éveil du cœur. — Le jardin du faubourg Saint-Denis. — Une visite. — Un prélat galant. — L'arc et la flèche. — Premier amour. — Ma tante me parle sérieusement. — Mgr Dillon, archevêque de Narbonne. — Une rencontre. — Souvenirs idylliques.

Quelques mois s'écoulèrent, je grandissais, j'approchais de ma seizième année et ma position ne changeait pas. La solitude dans laquelle on me renfermait devenait plus sévère à mesure que mes charmes se développaient. Je devenais régulièrement belle ; les miroirs me le disaient déjà. Je ne tardai pas à le mieux apprendre de Mirtil, de mon ami en perspective. Il ne sortait plus de la galerie d'où il pouvait m'apercevoir; il me faisait des signes, me tendait les bras, se mettait à genoux, et se livrait à cent autres folies qui me charmaient, bien que je n'en comprisse qu'à demi la cause.

Que j'aurais voulu qu'il m'approchât, qu'il pût me parler! Sa figure céleste (il avait celle d'un ange) me suivait dans mes rêves, et à mon réveil s'offrait à moi encore; néanmoins j'ignorais ce que c'était que l'amour. Au demeurant, quel dragon j'avais en ma chère tante! Gardien farouche de ma vertu, dont elle connaissait le prix, elle m'interdisait toute course au dehors de la maison. Une fois par semaine pourtant nous montions en voiture, et nous allions dans un jardin vaste et délicieux, situé au faubourg Saint-Denis, et là nous passions une partie de la journée.

Mon chien Zozo me tenait lieu de compagnie. Je m'amusais à courir avec lui, puis il s'élançait après moi; il se montrait rempli d'intelligence, on le vantait comme un prodige, je le caressais démon mieux; mais il me semblait que la partie de barres aurait été plus animée si je l'eusse entamée avec

Mirtil. Ce garçon me rendait folle; c'était par pur instinct, je le répète : une glace n'avait pas plus de netteté que mon cœur.

La dixième ou douzième fois que nous fûmes à ce jardin, et comme je me reposais sous un berceau de roses, le bruit d'une voiture frappa mon oreille; il s'arrêta subitement; on sonna à la porte de la maison; j'en conclus qu'il nous venait une visite. En voilà assez pour allumer mon imagination : qui pouvait-ce être? Je repassai dans ma mémoire la liste de nos connaissances intimes. C'étaient des femmes insignifiantes, des hommes dont on ne dit rien; des manières de juifs, un marguillier de notre paroisse, un compère de ma tante, qui avait, chaque fois qu'il venait, un cas particulier à lui dire, car ils s'enfermaient ensemble; des revendeuses, des brocanteuses, race commune et avide. Tout ce monde m'importait peu, aucun n'était de mon âge; aussi, malgré l'éveil donné à ma curiosité, je continuai à demeurer où j'étais.

On m'appela. Je me levai. On vint à moi. J'allai au-devant de ma tante et de sa compagnie. .

Que je fus surprise ! car au lieu de l'un de ceux dont je viens de parler, je me trouvai en présence d'un homme de riche taille, trahissant son incognito (son costume était des plus modestes) par sa bonne mine, par ce qu'il y avait de digne et de noble en son attitude.

« Mon Dieu! le beau vieillard, dis-je en moi-même. »

Or, ce « vieillard » avait environ quarante ans; ce qui me surprit, ce fût sa coiffure extraordinaire, une méchante perruque posée sur ses cheveux rebelles à prendre un pli qui ne leur était pas familier; elle m'aurait fait rire si j'eusse ose prendre cette liberté. Je me retins et j'eus raison.

« Oh ! la rare merveille, s'écria le nouveau venu : mais, chère Duval, c'est Hébé, c'est Flore, c'est Vénus qui nous est rendue. Quoi ! tant de charmes existent et on les ignore, et on ne leur a pas rendu l'hommage qu'ils méritent r Parbleu nous découvrirons la châsse et ferons honorer le saint convenablement. »

Ce propos, queje rapporte sans en changer une syllabe, tant

il résonna délicieusement à mon oreille, me fit rougir, me déconcerta, et sans doute augmenta ma beauté, l'inconnu s'étant mis à dire :

« Elle est par trop divine... O Duval ! Duval ! que nous ferons du tapage dans le monde, et que de grand cœur on mangerait avec elle les menses de dix grosses abbayes. »

Ma tante se permit un sourire moitié de malice, moitié de satisfaction ; j'entendis qu'elle disait :

« Monseigneur, convenez au moins que je ne trompe pas, c'est une enfant qui sait tout juste son pater et rien de plus.

— Mordieu, nous lui apprendrons le reste du catéchisme.»

Et l'inconnu, qui m'intimidait encore davantage depuis que je l'avais entendu titrer de Monseigneur, m'assaillit d'une foule de futilités galantes, de plaisanteries de bon goût. Je dus lui trouver beaucoup d'esprit. Il me dit que je lui plaisais, qu'il passerait sa vie à me le prouver, qu'il me rendrait heureuse, me demanda si j'aimais la parure, les chevaux, la danse, le bal, les fêtes; il était lancé, il allait, allait, allait... A peine si je pouvais le suivre. Tout cela était lettres closes ; on ne m'avait jamais amenée sur ce terrain.

Cependant, quelque chose en moi me disait que cet éclat servirait à me rendre plus jolie. Ma tante depuis longtems, me contait le bonheur arrivé à plus d'une jeune fille, que des protecteurs étaient venus chercher au milieu de la misère, pour remplir auprès d'elles le rôle des fées des Mille et une Nuits.

«Peut-être t'en adviendra-t-il autant, ajoutait-elle: Dieu le veuille ! »

Mais tout me ramenait à Mirtil; et lorsque je souriais aux offres de l'étranger, ami de ma tante, c'était à Mirtil que je m'adressais.

Mme Duval proposa une collation; elle ne fut pas acceptée.

On prétexta une audience à Versailles, et on partit. Je restai dans le jardin. Ma tante tarda à revenir; elle parut enfin, mais triomphante, mais radieuse. Elle m'embrassa à vingt reprises, et me jura que je m'étais conduite à ravir.

Nous nous en retournâmes plus tôt que nous n'en avions

86 SOUVENIRS DE MADI.MOISei.il DUTHE

l'habitude; il faisait grand jour encore. Ma tante prétendit avoir à sortir, m'enferma dans ma chambre, et prit sa volée. Ainsi, en attendant une liberté brillante, je rentrai dans une prison ennuyeuse ; mais que je la trouvai charmante ! Mirtil était à sa terrasse et, dès qu'il me vit, il commença sa pantomime ordinaire; la mienne était de sourire, de baisser les yeux, de me montrer et de disparaître tour à tour.

Cette fois, Mirtil tenait en ses mains un arc et des flèches; jel'avaisvu déjà s'essayer à cet exercice martial. Il mefitsigne de me retirer de la fenêtre; je me conformai à son désir sans le concevoir. Tout-à-coup j'entendis un sifflement léger et rapide, et une flèche ayant été frapper le fond de la muraille de ma chambre, cassa un bénitier et retomba sur le plancher, fe vis un papier entortillé autour... Que pouvait-ce être? J'y courus en tremblant, ramassai la flèche, pris le papier; il était écrit... Ah! le téméraire garçon!

Peut-être qu'une fille d'un rang supérieur au mien ou mieux élevée aurait agi avec plus de dignité; j'en manquai dans cette circonstance , et, plus empressée de voir ce qu'il y avait là que de me montrer à Mirtil sous un aspect respectable, je déchiffrai tant bien que mal les caractères du billet, laconique d'ailleurs, puisqu'il ne contenait que ces mots :

« Lorsque vous me verrez où certainement vous ne m'attendez pas, retenez votre surprise, Adieu, je vous aime pour la vie. »

La jolie chose qu'une première lettre d'amour ! Celle-là me transporta.

Oh! comme avec elle et dans la douce occupation de la relire, quoi que cela me devint tôt inutile, puisqu'elle remplissait ma tête et mon cœur, j'oubliai vite et les injonctions de ma tante, et la visite du grand seigneur inconnu, et ses promesses si magnifiques! J'étais enivrée, et cela sous l'influence magique d'une première passion.

Une cabane et Mirtil, voilà ce qui m'aurait rendue complètement heureuse. Un peu plus tard j'aurais dit : Mirtil et un trône; aujourd'hui, où je suis pleinement désenchantée,

il me semble que le trône me suffirait à défaut de Mirtil.

La pensée qu'il s'exposerait pour me voir mêle rendit plus cher. Je n'osais cependant reparaître à la croisée, mon cœur battait avec tant de violence, tant de rougeur couvrait mon front, que j'aurais craint de me laisser voir dans cet état.

Cependant le jour baissait rapidement, la demi-obscurité me rendit plus audacieuse. Je m'avançai lentement, la tête baissée, soulevant avec timidité mes longues paupières, afin de voir sans que Mirtil pût croire que je l'examinais. Hélas! à peine si je pus l'apercevoir au milieu des ténèbres qui déjà l'enveloppaient dans la galerie. Lui, qui pouvait mieux jouir de ma vue, parce que les derniers rayons de la lumière donnaient en plein sur ma fenêtre, tendit ses bras vers moi avec vivacité, puis s'élança rapidement vers l'escalier de la maison, comme s'il eût besoin de me fuir pour conserver le courage nécessaire à supporter notre séparation.

Restée seule, je songeai à mon amant, sans savoir qu'il y eut de l'amour au monde: puis mes regards se portèrent machinalement sur les débris du bénitier cassé. Je tins conseil avec moi-même sur le coupable que je créerais à volonté; je chargeai ma chatte Finette du poids de la maladresse, et j'attendis le moment où Jeanneton, notre servante, venait ouvrir ma porte (j'étais toujours enfermée sous clef), et me conduire auprès de ma tante avant de souper.

Cela ne tarda pas. Maman Duval apprit sans trop fâcheuse colère l'accident destructif de Finette, la gronda pour la forme, me caressa en revanche beaucoup, se montra d'une grâce parfaite, jasa plus que selon son usage, et elle avait l'habitude de ne jamais déparler : elle voyait, ce soir-là, tout en couleur de rose, ma chère tante ; et pour passer le temps, me dit-elle, pendant que Jeanneton dresserait la table, elle eut la fantaisie de bichonner mes cheveux, de les charger d'une guirlande de fleurs, de passer à mes oreilles d'assez beaux boutons de diamants avec des poires au bout, et acheva ma parure impromptue en entourant mon cou d'un collier de perles fausses.

Le lendemain, bien que je fusse naturellement paresseuse, je me levai avec le jour et je courus à ma fenêtre... //était déjà en sentinelle à sa terrasse... ses mains étaient vides; j'eusse souhaité qu'elles tinssent son arc, qu'il m'envoyât une autre lettre; il n'en fit rien, j'en éprouvai du dépit. Il me salua cependant avec tant d'expression, sa pantomime fut si expressive, que je cessai de lui en vouloir. Je me sentais embrasée d'un feu inconnu jusqu'alors, et bien que je fisse semblant d'examiner le ciel, les toits et la cour ouverte devant nous, je ne pouvais m'empêcher de le regarder à la dérobée, de lui sourire; il y eut même un moment où, par un mouvement involontaire, mon doigt se posa sur mon cœur... Un cri lui échappa... je l'entendis... qu'il me fit à la fois du bien et du mal! Je ne sais pourquoi il me devint impossible de rester là plus longtemps après la franchise de mon aveu : je rentrai précipitamment dans ma chambre.

La journée entière s'écoula dans un enchantement doux; je ne regrettai plus ma captivité; nous nous entendions si parfaitement avec mon voisin. Mais que le proverbe si souvent répété par ma tante se vérifia pour moi d'une façon cruelle: « Les jours se suivent et ne se ressemblent pas!... » Le lendemain j'étais à ma croisée; je ne la quittai qu'aux heures de repas... et je ne vis pas Mirtil à sa terrasse; non, il n'y parut pas!... Qu'était-il devenu? Serait-il malade, mort? Que pouvais-je savoir? J'allais au pire dans la crainte de ne pas porter ma prévision assez loin. Je me formai des tableaux horribles; et les pleurs que je versais en abondance ne me satisfaisaient qu'imparfaitement.

Plus tard, ma tante reconnut que je n'étais pas dans mon assiette naturelle. J'avais les traits renversés, la figure bouffie, un air de souffrance et de mauvaise humeur qui m'était peu familier. Elle m'en demanda la cause; ma réponse partit prompte comme l'éclair.

« Je m'ennuie.

— Patience, petite fille, patience, ta vie ne tardera pas à changer. Tu ne seras pas toujours réduite à la société de tes

une « mère " d'actrice, d'après Cochin fils

trois bêtes, et ton protecteur te fera divertir convenablement. »

Mon protecteur!... il était bien question de lui à cette heure de chagrin d'amour; il me fallait Mirtil et pas d'autre.

Que je me couchai malheureuse! L'aube brillait à peine que j'étais déjà à mon poste ; mais ce fut inutilement; Mirtil ce jour-là demeura invisible autant que le précédent. Oh! pour le coup je n'y tins plus; mon perroquet fut disgracié,

je battis mon chien et je chassai ma chatte sur les toits; je frappai du pied, je brisai la flèche que j'avais cachée avec soin sous l'un des matelas de mon lit; je me déclarai que la haine et le mépris n'étaient pas assez forts pour punir un monstre dont j'étais abandonnée; j'appelai Mirtil fourbe, perfide, infidèle, et tout cela par instinct et sans savoir encore parfaitement ce que c'était que la duplicité, la trahison et l'inconstance; je ne voulais lui accorder ni la maladie, ni l'absence, ni même cette mort qui, la veille, par sa seule possibilité, m'avait coûté tant de soupirs.

Ma tante vint à plusieurs reprises s'informer de ma santé, et plus j'étais chagrine et souffrante, plus elle, à son tour, montrait de contentement; elle me consolait, m'exhortait à espérer de l'avenir.

« Mon bijou, disait-elle, tout vient à point à qui sait attendre. Tu t'ennuies aujourd'hui, eh bien! avant un mois peut-être tu seras lasse de rire et de te divertir. »

l'en étais bien sur la voie, lorsque mon âme était brisée, lorsque Mirtil avait disparu sans retour !

Vers le soir, ma tante reparut, m'embrassa sur les deux joues.

« Chère belle, me fut-il dit, l'ami qui s'intéresse à toi ne t'oublie pas, il vient de m'écrire une lettre qui me transporte par l'assurance qu'elle me donne de ton bonheur. Il veut te revoir, il a besoin, dit-il, de te persuader de ses intentions paternelles; et pour cela il faut que nous allions aujourd'hui à notre jardin. C'est un homme respectable qui ne peut pas trop venir ici, au milieu de toute cette foule dont notre maison ne désemplit pas. Tu partiras demain de bonne heure avec Jeannette ; et moi, lorsque j'en aurai fini avec les tracas de la matinée, j'irai vous rejoindre, car Monseigneur ne m'ayant pas appris à quel moment il nous honorerait de sa visite, il est convenable que nous ne le fassions pas courir en vain. »

« Monseigneur? » ce titre donné à ce personnage m'intriguait, je ne sais pourquoi; et, sans plus de façon, je demandai à ma tante qui il était.

« Tu es bien jeune, me répondit-elle, pour qu'on te confie légèrement des choses aussi importantes; néanmoins, comme il faut que tu finisses par les savoir, autant vaut-il s'expliquer dès maintenant. Ton protecteur est un prince de l'Eglise, monseigneur de Dillon, archevêque de Narbonne et primat de la Gaule-Narbonnaise (i); homme d'ailleurs de haute qualité, fort bien en cour, et qui, pour placer en charités ses immenses revenus retire du malheur de pauvres et honnêtes filles, et les met en un bon pied dans le monde. »

J'écoutai avec ébahissement et admiration cette explication adroite et je louai fort en moi les vertus d'un prélat si occupé a remplir les préceptes de l'aumône. Cependant, une voix intérieure me faisait trouver bizarre ce moyen de venir au secours du malheur; je me contentai de dire à ma tante que pour un archevêque, il était vêtu bien cavalièrement.

« Voudrais-tu, me répondit-elle, que lorsqu'il va faire le

(1) Arthur-Richard Dillon (1721-1814), fils du maréchal de camp, puis lieutenant-général, qui fut le héros du siège de Barcelone. Il avait été évêque d'Evreux et archevêque de Toulouse, avant d'être nommé au siège plus important de Narbonne, qui donnait la présidence des Etats-Généraux du Languedoc. 11 est traité, dans ces souvenirs, assez cavalièrement. 11 n'avait, évidemment, rien d'un saint et ses prodigalités étaient légendaires. C'est à lui que l'on prête la réponse fameuse. « On prétend, Monseigneur, que vous avez des dettes. — |e m'en informerai auprès de mon intendant. » Mais ce n'est là qu'une des faces de sa personnalité. Il avait de l'esprit, des vues larges et ce grand dépensier fut, pour le Languedoc, un sage administra teur. A la Révolution, il passa en Angleterre, nu il mourut nonagénaire. 11 faut se rappeler que Rosalie I luthé ne parle de ses adorateurs 1)11' a s, ,11 point de vue. 11 eut été bien fâcheux, d'ailleurs, que ces Mémoires prétendissent a des jugements d'ensemble. — Voir, sur Mgr Dillon, le Duc de Lauçitn el la Cour de Louis XV, par M. G. Maugras, chap. XXII. L'archevêque de Narbonne vivait avec sa nièce, M de Rothe. Il avait huit cent

mille livres de rentes des biens du clergé. Il habitait le plus souvent son magnifique domaine de Hautefontaine, où le ton était d'une certaine liberté. Grand chasseur, cet archevêque bouscula un jour avec ses chic-us el ses chevaux une procession qui lui barrait le passage. Cela ne l'empêchait pas d'interdire la chasse aux prêtres de son diocèse. « Pourquoi la leur défi 1 vous, lui demanda un jour Louis XVI, puisque vous vous la permettez? — Pour une raison très simple, Sire, répondit spirituellement l'archevêque c'est que mes vices viennent de ma race, et que les vices de mes curés Sont

d'eux-mêmes. »

bien, il marchât avec la crosse et la mitre et affectât le rigorisme? Il a accoutumé de porter un habit fort simple; cela n'empêche pas d'être aimable et beau. »

Aimable, soit, on l'est à tout âge... mais beau, je lui voyais au moins cinquante ans ; il en avait quarante environ ; ma tante plaisantait; est-ce qu'il y a de la beauté dans la décrépitude? Telle était ma pensée; et par le fait, cependant, monseigneur de Narbonne avait une belle prestance et aussi bonne mine que ses cousins et neveux, si remarquables par l'agrément de leur visage... Au fait, qu'avais-je à demander: Un protecteur est toujours bien; si c'eût été un amant, j'aurais pu m'en tourmenter; je n'en fis rien. D'ailleurs. Mirtil remplissait mon cœur, ma tête; et dès qu'on cesra de me parler du prélat, je ne me ressouvins plus s'il était ou non au monde.

Je dormis encore mal cette seconde nuit, moins mal pourtant que la précédente. Je suis au nombre de ces caractères heureux qui s'accoutument vite au malheur, et qui l'oublient afin de n'avoir pas trop à s'en occuper. Plus les sensations ont de vivacité, plus promptement elles s'usent.

A mon réveil, deux soucis m'occupèrent; voir si Mirtil était de retour et donner des soins à ma parure, car quoique bien malheureuse, je ne voulais pas faire peur à Mgr de Dillon. L'absence de Mirtil durait toujours, j'en soupirai et me mis devant mon miroir. Jeannette monta peu après, me laça, me peigna; j'étais, en vérité, la plus ravissante petite personne du monde, et la mélancolie répandue sur mon visage décoloré me donnait encore plus de charme. Je t'assure, bonne Sophie, que, ce jour-là, j'étais jolie à croquer.

Vers dix heures je partis avec notre servante ; nous emportâmes des provisions de bouche, choisies et friandes, quelques bouteilles de vin exquis, un ou deux flacons de liqueurs fines ; il fallait prévoir le cas où Monseigneur voudrait se rafraîchir; et on sait que l'Eglise, dans son beau temps, a été gourmande. Jeannette, que le soin de préparer un repas impromptu regardait particulièrement, s'en occupa

dès notre arrivée; quant à moi, impatiente de jouir d'une matinée superbe, je m'élançai dans le jardin.

J'allai d'abord au hasard, d'une fleur à l'autre, jouissant de tout en jeune fille qui ne cherche qu'à se distraire; j'arrivai ainsi au cabinet de verdure que tu connais déjà. Les buissons de roses, les touffes de chèvrefeuille qui l'environnaient étaient au plus haut point de leur magnificence; une odeur suave s'exhalait de toutes parts, elle m'enivra délicieusement; et, comme la chaleur augmentait à mesure que le soleil montait sur l'horizon, je résolus de rester dans le cabinet et d'y attendre l'arrivée de Monseigneur.

Je m'arrangeai sur un banc de gazon ; j'étais à demi couchée, j'avais les yeux presque fermés. Je rêvais à Mirtil... Voici venir de l'épaisseur du bosquet adossé au cabinet, une manière de jardinier vêtu pauvrement, sans doute, mais néanmoins avec une certaine recherche : je ne me dérangeai pas pour lui... Il s'avançait lentement, il jetait des regards interrogateurs à droite, vers la maison: il se montrait hésitant, embarrassé... Je lui faisais peur?... Point, car dès que l'épaisseur du feuillage le dérobe à tout autre qu'à moi, je le vois secouer la tête d'où tombe le vaste chapeau qui la recouvrait, s'élancer de quelques pas, tomber à genoux, et me tendre les mains... J'étais déjà dans ses bras, lorsque le sentiment des convenances me rappela que j'aurais dû me montrer plus réservée.

C'était Mirtil... Tu l'as déjà deviné... c'était Mirtil, beau comme l'amour sous son costume, et le cher ami était là depuis l'instant où il axait cessé de se montrer à sa terrasse, et depuis que je ne cessais de l'accuser d'abandon ! Que sa voix me parut harmonieuse, que j'écoutai avec ivresse son récit! Il m'avait suivie à chacune de mes sorties, avait eu connaissance du lieu où je venais avec ma tante et, dès lors son parti fut pris. Il s'était évadé de chez ses parents, gros marchands d'épiceries, disait-il, et, avec de l'argent, était parvenu à gagner le rustre qui nous servait de jardinier: ainsi, depuis trois jours, il attendait mon apparition.

Que tout cela augmenta ma tendresse; avec quel feu je répondis à ce qu'il ajouta. Trop timide pour exiger sur-lechamp le prix de ses promesses, il ne me demanda que mon cœur... plus tard j'aurais admiré son désintéressement; alors je n'en savais pas davantage, et je lui donnai mon cœur avec je ne sais combien de baisers par-dessus le marché.

Comme j'étais heureuse, quelles délices j'éprouvais! J'avais un amant si beau, si doux, si aimable.

Cependant, je m'avisai de demander a Mirtil le nom de son père.

« M. Perrotin, me dit-il.

— Et le vôtre?

— Jacquot, me dit-il avec simplicité.

— Jacquot! m'écriai-je en tressaillant de dépit; eh! mais c'est comme mon perroquet. »

Ce nom commun m'enlevait une de mes illusions... Jacquot!... Mirtil était bien plus sonore; je le lui dis, et lui, charmé, me conjura de ne point l'appeler autrement.

il y avait déjà un peu de vanité en moi, distincte de mon amour, et qui, à ce qu'il me semble aujourd'hui, risquait d'en altérer la pureté.

Les surprises de M. de Dillon. — J'ai une maison montée. — Brigitte. — J'accepte les hommages et je ne pense qu'à l'amour. — Les revenants. — Mirtil s'introduit chez moi. — Un coup de théâtre. — La déception de Monseigneur. — Mon rêve n'a pas duré longtemps. — Conversation avec Brigitte. — Mirtil ne méritait point ma tendresse. — Une retraite. — 11 faut prendre un parti.

Le temps s'écoule avec sa rapidité accoutumée, lorsqu'on l'emploie bien, et peut-il l'être mieux que lorsqu'on le passe à se dire qu'on s'aime et qu'on tâche de se le prouver. Jacquot-Mirtil me dit que, jusqu'alors, il n'avait osé venir me trouver dans ma chambre, par crainte de me faire peur; mais que, si je voulais y consentir, il savait un bon moyen de s'y introduire, sans que nul de chez nous en eût connaissance.

« Et comment ferez-vous? demandai-je.

— Fort à mon aise, dit-il, Un des garçons employés chez mon père loge dans la maison où vous êtes, et dans une petite pièce en face de la vôtre, mais au fond du corridor ; j'en prendrai la clef, et, le soir, j'irai coucher chez lui. »

Tout cela n'était pas trop bien arrangé; mais n'importe, ce plan me parut superbe et la chose faisable ; il ne me vint aucune objection à y opposer. Nous décidâmes que Mirtil, dès que je serais partie, s'en retournerait chez son père, et que, le même soir, il profiterait de la facilité dont il me faisait part. Nous nous livrâmes alors à une joie entière, puisque nous étions sûrs de nous retrouver souvent.

L'enchantement dans lequel nous étions plongés tous les deux fut dissipé par la voix perçante dejeannette, qui m'appelait à grands cris. Mirtil s'empressa de me quitter, s'en fut reprendre son grand chapeau et ses instruments de jardinage, puis rentra précipitamment dans le bosquet, tandis que je

m'achemininai vers la maison. C'était ma tante qui arrivait, ma tante que frappa tellement la vivacité extraordinaire de mon teint de feu et celui non moins étincelant de mes yeux et l'expression particulière de mes traits qu'elle s'arrêta à me regarder avec admiration avant que de me parler.

« Mais qu'as-tu donc? me dit-elle ensuite, je ne te reconnais pas depuis ce matin; te voilà toute regaillardie.

— L'air est si bon ici, répondis-je(car déjà je savais mentir), la campagne est si agréable!

— Oh, reprit ma tante, puisque le soleil des champs te fait tant de bien, tu ne retourneras pas de sitôt à la ville. D'ailleurs, ton protecteur vient de m'écrire que, ne pouvant me fixer l'instant où il sera libre, il me prie de te laisser ici ; tu n'y seras pas seule, car il t'envoie du monde pour te servir. Viens voir tes domestiques. »

J'étais incapable de répondre et de rien sentir. Rester au jardin dans ce moment brisait mon cœur, puisque c'était détruire le bonheur que j'espérais de recevoir Mirtil dans ma chambre. Me voilà donc prête à recommencer à pleurer; et, en attendant, un nuage de mécompte amortit l'éclat de mes yeux, et ma bouche prit cette expression boudeuse qui lui sied tant, me dit-on. Je suivis nonchalamment matante, je vis dans le vestibule une femme de chambre sans nulle beauté, entre deux âges, mais avenante et bien vêtue, un cuisinier et son aide, un cocher, un coureur et deux laquais. Voilà de quoi se composait la maison qu'un prince de l'Eglise destinait à une morveuse de près de seize ans.

Le coureur me plut par la magnificence bizarre de son costume. Ces riches habits, chargés de galons, de broderies, de franges d'or, ce bonnet de velours bleu, garni de plumes blanches, cette grosse canne à cordon et à pomme d'or : j'admirai tout. Le cocher, les laquais revêtus d'une livrée brune très étoffée, avaient grand air. On me lit voir un joli vis-à-vis qui était dans la cour, attelé de deux chevaux gris pommelé, harnachés somptueusement, et qui rongeaient leur frein avec impatience.

Malgré mon amour et mon chagrin, j'avoue que cette pompe inaccoutumée me surprit. Je me demandai par quel mérite je m'en étais rendue digne, et la solution ne m'en arrivant qu'imparfaitement ; je me mis à écouter les protestations de fidélité, de zèle, d'exactitude, et surtout de discrétion consommée que mademoiselle Brigitte (ainsi se nommait ma femme de chambre), me répéta à satiété, Je lui trouvai des formes plus relevées que celles de Jeannette, des tournures de phrases élégantes, des manières de demi-dame, et je ne fus pas surprise lorsqu'elle m'eut avoué que, depuis son enfance, elle rôdait au service de toutes les jeunes personnes honorées de la protection de nos grands seigneurs.

Cette créature, ai-je dit, n'était pas jolie, mais fort avenante, remplie de manège, d'artifice, de souplesse; elle savait combien il y a plus de profit dans la complaisance que dans la mauvaise humeur; jamais elle ne manifestait d'impatience, un sourire éternel errait sur ses lèvres minces et pâles : rarement regardait-elle en face, et elle soupirait souvent. Toute remplie de bonne volonté, d'envie de plaire, on la voyait servir l'un, aider l'autre, se tenir en dehors de toute surprise, ne s'avancer que jusqu'où elle voulait aller. Intéressée, avec les apparences du désintéressement, revêtant sa fausseté des beaux semblants de la franchise, ayant pour but unique son avantage personnel, c'était lorsqu'elle ne travaillait que pour elle-même que les autres étaient le plus contraints à lui témoigner de la reconnaissance : elle ne se sacrifiait qu'en holocauste lucratif, et ceux à qui, par le fait, elle empruntait, se trouvaient précisément ses débiteurs.

Je ne vis pas aussi bien Brigitte à notre première rencontre; mais comme nous avons vécu en commensales pendant nombre d'années, j'ai eu le loisir d'approfondir son caractère.

Ma tante, accompagnée de ma camériste, me ramena dans l'intérieur delà maison. Je vis alors ouverte la porte d'un appartement dont, jusque-là, on m'avait dérobé la connaissance; on m'y fit entrer. 11 consistait en une chambre à coucher délicieuse, toute meublée en satin rose tendre, glacé

d'argent, où il y avait une profusion de glaces, de porcelaines, de chiffonneries que je ne me lassais pas de regarder; en un boudoir voûté, éclairé par un dôme et nouvellement peint par Boucher, le peintre des grâces: un lit de repos en velours violet richement brodé en or, quatre cabriolets de bois doré, garnis de la même étoffe, se trouvaient là aussi en une salle de bains à baignoire de marbre et dont les panneaux étaient de marbre aussi; puis, c'étaient deux ou trois garde-robes où, dans les armoires de marqueterie, on me montra je ne sais combien de robes de toutes étoffes et de toutes couleurs, faites ou en pièces, du linge sans prix et d'une beauté sans pareille. Ma tante, pour achever l'enchantement, me remit un écrin de dix mille écus ; c'était elle qui l'avait vend.; en conscience à mon protecteur.

A mesure que je voyais ces choses, j'allais de surprises en surprises, d'enchantements en enchantements, je manifestais ma joie naïve, et, à son tour, ma tante Duval et Brigitte ne cessaient de faire l'éloge de l'archevêque de Narbonne, de sa munificence royale, et l'une à l'envi de l'autre me répétaient à chaque instant combien il me fallait avoir de reconnaissance envers un ami si généreux.

« Aime-le, me disait ma tante, comme ton père, comme t< >n mari. »

Ce dernier mot me lit rire. Prendre un archevêque pour époux! J'en étais, dans ma simplicité, à trouver la chose étrange et impossible J'ai depuis gagné en expérience ce qu'alors j'avais de trop en naïveté.

Tout a un terme, et lorsque j'eus vu, revu mes parures, mes joyaux, mon appartement, que j'eus les oreilles rebattues et la tête pleine du mérite de Mgr Arthur de Dillon, je me mis à songer que Mirtil était près de moi, que je pourrais le revoir en rentrant dans le jardin et que, puisqu'il logeait là déjà avec le jardinier, il n'aurait qu'à continuer, et je remarquai enfin avec satisfaction que ma chambre était au rez-dechaussée.

Dès lors, je me déplus dans la compagnie des deux femmes

qui m'accompagnaient. Je feignis de la lassitude, un mal subit de tête : j'ignorais encore le secours que l'on trouve dans une attaque de vapeurs pour se débarrasser des importuns. On me proposa de dormir dans le boudoir, je préférais le grand air, et pour cause; ma tante prit congé de moi, Brigitte alla du côté de la cuisine, veiller à ce que rien ne manquât au dîner, elle s'érigeait déjà en servante-maîtresse, et je pris la route du jardin.

Mirtil n'en était pas sorti. Inquiet et chagrin de ma longue absence, il rôdait à la lisière du bosquet, feignant de ratisser les allées. Dès qu'il m'aperçut, il rentra dans la feuillée et, par une route de service, arriva au cabinet de verdure avant moi ; je fus joyeuse de l'y trouver. Je lui racontai mon bonheur, il m'écouta avec ravissement; mais beaucoup moins innocent que moi, il devina le but de cette générosité évangélique. Loin de me la montrer dans son vrai jour, il me laissa dans mon erreur; le charmant polisson avait ses vues, et lui, à son tour, ne m'était connu qu'imparfaitement. Je n'eus pas besoin de le prier de demeurer au jardin puisque je ne pouvais pas rentrer au logis de la rue des Prêcheurs, et lui, aidant à ma modestie qui hésitait à trop s'avancer, me fit observer que si, au milieu de la nuit, je voulais ouvrir les persiennes et les volets de ma chambre, il y entrerait facilement. Je le lui promis sans malice et ne lui cachai pas le plaisir que j'en aurais. La frayeur que j'avais qu'un incident désastreux nous privât de cette causerie nocturne me porta à rentrer plus tôt que je ne m'en souciais et Mirtil me pardonna ma retraite lorsque je lui en eus dit le motif.

l'avais déjà traversé la moitié du parterre, lorsque je vis

venir l'un de mes laquais m'annoncer que j'étais servie

Tout était surprise pour moi, je croyais rêver; passer du modeste ménage de ma tante à cette table somptueuse où je m'assis, m'être levée ce même jour petite grisette et me coucher grande dame, car déjà je croyais l'être : tout cela me transportait au troisième ciel. Je vis un seul couvert sur la

lOO SOUVENIRS DE MADEMOISELLE DUTHE

table dressée dans la salle à manger et garnie d'une belle argenterie ; je n'étais pas fière et appelant Brigitte je l'invitai à me tenir compagnie.

« A Dieu ne plaise, me répondit-elle, que je me donne une telle licence; je serais bien coupable si j'abusais ainsi des bontés de Mademoiselle. »

Ce propos respectueux, la contenance humble de ma camériste, me troubla presque et m'inspira, je ne le cacherai pas, une sorte d'estime de ma propre personne que, certes, je n'avais pas eue jusqu'alors; je n'insistai pas davantage et bien m'en prit, car à peine le premier service était-il enlevé, qu'un grand fracas de chevaux et de gens m'apprit la visite de mon protecteur. Je me levai précipitamment et tremblante; il entra avec son air de grand seigneur, sa tournure plus militaire qu'épiscopale, vint à moi et m'embrassant sans façon :

« Eh bien ! mon ange, me dit-il, êtes-vous satisfaite ?. . . Mais pourquoi ne vous a-t-on pas habillée plus convenablement? Mes ordres n'ont donc pas été remplis avec exactitude? «

J'avais conservé mon simple vêtement, propre, sans doute, frais peut-être, mais pas en harmonie avec ce qui m'environnait. Brigitte, qui craignait d'être grondée, se hâta de prendre la parole, accusa ma chère tante, et s'engagea à faire merveille pour la soirée.

« Que ce soit au moins pour demain, repartit M. de Dillon, car j'ai aujourd'hui l'univers à voir et par conséquent l'enfer à souffrir; mais demain sans faute... à moins... »

Il s'arrêta. Je ne sais, ou plutôt j'ai trop su ensuite quelle idée passa en sa tête; il prit Brigitte par la main, l'amena dans un angle de la salle, lui parla à voix basse, tandis qu'elle souriait avec un respect qui me charma : je crois même qu'il mit dans sa main quelques louis. Elle les reçut avec une joie non déguisée; puis il se rapprocha de moi; mes gens avaient apporté un second couvert; je me flattais qu'il dînerait avec moi, mais il n'en fit rien; il avait des engagements antérieurs.

SOUVENIRS DE MADEMOISELLE DUTHE IOi

Néanmoins, il resta jusqu'à ce que je fusse sortie de table, il égaya ma solitude par ses propos. Je lui trouvai de l'esprit et à Mirtil de l'amour. Ce n'était point que je ne fusse très embarrassée, très mal à mon aise devant le prélat charitable; je sentais que ni l'un ni l'autre n'étions à notre place : Mirtil ou Brigitte m'eussent mieux convenu pour causer familièrement ; il me quitta enfin, m'assurant qu'il reviendrait le lendemain.

« A propos, me dit-il, avez-vous peur des esprits?

— Ah ! Monseigneur, m'écriai-je, mon ombre suffît à me ' causer de l'effroi.

— Dans ce cas, reprit-il en souriant, je crains que vous ne passiez pas votre nuit tranquille : on dit que, dans cette maison, il en est qui hantent dès que l'obscurité arrive.

— Miséricorde!

— Allons, reprit-il en souriant de ma simplicité, nous verrons à vous bien défendre. Je vous conseille de ne pas vous endormir de trop bonne heure, et pour vous aider à passer le temps, voici de la lecture. »

11 jeta négligemment sur une console un volume relié en maroquin étincelant de dorures, baisa ma main et partit. Je l'accompagnai jusqu'au vestibule, quoiqu'il lit pour m'en empêcher; mais j'étais trop bien apprise et voulus le lui prouver. Quand je revins, je pris le livre : c'étaient les contes de La Fontaine, avec les gravures... La curiosité fut plus ardente que la modestie n'eut de force, et je me mis à par courir avidement le volume.

La fâcheuse lecture! elle entraîna mon cœur... les troublantes images! elles égarèrent ma tête, éclairèrent mon ignorance — Ah! Monsieur de Dillon, que vous eûtes tort! Voilà que je me mis à rêver furieusement de Mirtil. Depuis que j'avais parlé à mon amant, j'attachais moins d'importance à une bergerie romanesque qu'à une réalité. Hélas! je me formais rapidement.

A dix heures du soir je me trouvai saisie d'une telle envie de dormir, que je signifiai à ma camériste la volonté d'aller me coucher.

« Et les revenants, me dit-elle, s'ils paraissent? »

Je ne répondis pas; je savais que Mirtil viendrait, et avec lui, je me sentais disposée à braver les habitants de l'autre monde. Je passai dans ma chambre; Brigitte prit le soin de fermer la porte à double tour, poussa les verrous, sans m'avouer que, du salon, on les retirait au moyen d'un bouton perfide, alluma ma veilleuse et s'en fut. Dès que je la sus hors de ma chambre je me levai sur la pointe des pieds, et retenant mon haleine je me barricadai de mon côté; puis j'entr'ouvris non moins doucement la fenêtre.

Que le cœur me battait! j'étouffais véritablement, j'étais animée et de ce que j'avais lu et vu, et de ce que j'attendais. Je revins à mon lit presque au hasard, à tel point un nuage pesait sur mes yeux. Là, tressaillant au moindre bruit, frissonnant au plus léger souffle du vent, j'attendis une heure environ avec cette impatience que rien ne tempère, avec ce désir immodéré de dévorer le temps qui nous consume toujours, chaque fois qu'une fantaisie nous porte à échanger une portion de notre existence, contre le premier besoin factice dont nous nous faisons une nécessité.

Je tremblais, non d'être surprise avec Mirtil, mais que celui-ci manquât de courage; je me plaignais déjà de la faiblesse de son amour avant qu'il eût fait ses preuves, et cela par la seule raison que, de mon côté je l'aimais follement. Onze heures sonnèrent à ma pendule... et il ne venait pas... une horloge de je ne sais où répéta la même heure quelques minutes après. Et je m'imaginai que l'espace écoulé avait amené minuit. Oh! pour le coup je n'y tins plus. Une fureur dont je ne fus pas la maîtresse me porta à me lever soudainement pour aller fermer la fenêtre; je ne voulais plus voir Mirtil, je le prenais en horreur.

J'étais déjà au milieu de la chambre lorsque la persienne fut écartée doucement... je m'arrêtai, mon sang reflua vers le cœur. Hélas! comment exprimerai-je ce que j'éprouvai lorsque, à la faible clarté de la veilleuse, je vis l'aimable Mirtil s'avancer avec précaution, je me misa frémir, a trembler;

j'aurais voulu revenir vers mon lit, afin de m'y cacher, mais attachée au parquet par une force supérieuse, je ne pus faire aucun mouvement.

Mirtil, s'avisant que j'étais seule et guère plus vêtu que moi (il faisait si chaud cette nuit-là!) sauta légèrement pardessus l'accoudoir de la croisée, courut vers moi — Je me laissai tomber dans ses bras

Accablée de bonheur plus que de fatigue, n'appartenant plus à ce monde parce qu'il me semblait que, avec de telles délices, on devait nécessairement faire nombre parmi les habitants du ciel, je dormais d'un sommeil délicieux, mollement enlacée dans les bras de mon cher Mirtil, qui lui-même ne laissait pas d'avoir quelque besoin de repos, lorsque le rayon d'une lumière plus vive, lorsqu'un cri de surprise suivi d'un éclat de rire, sonnant un peu faux, lorsqu'un bruit de mains claquant l'une contre l'autre, accompagné d'une exclamation bruyante, me retirèrent ainsi que Mirtil de notre profond sommeil.

Deux bougies portées par deux personnes survenues malencontreusement me fournirent assez de clarté pour reconnaître Mgr de Dillon et Mlle Brigitte, ma femme de chambre, le premier riant, mais d'un rire forcé et de méchante humeur, la seconde peignant sur sa figure une parfaite stupéfaction... A mon tour je ne pus retenir une exclamation. Mirtil, réveillé aussi et ne concevant pas encore comment finirait cette scène fâcheuse, dont beaucoup mieux que moi il comprenait les conséquences, commença décemment par rentrer sous les draps.

« Mademoiselle, me dit M. de Dillon, j'étais si inquiet de la frayeur que les revenants pouvaient vous causer que j'étais venu vous offrir de passer la nuit à vous veiller; il paraît que vous aviez eu la précaution de vous munir à l'avance d'un gardien; vous sentez bien que je ne peux aucunement accepter en second cette douce charge. Je me retire en vous souhaitant une fin de bonne nuit.

Puis il me salua et s'en fut. Son départ me charma; je n'au-

rais su que lui dire. La honte, le dépit, le chagrin me troublaient étrangement. Brigitte courut après lui et sortit de la chambre. Mirtil profita de ce moment pour s'échapper à son tour; il m'embrassa et, leste comme un lévrier, atteignit en deux sauts la fenêtre, la franchit, rentra dans le jardin, et j'entendis avec une douleur inexprimable le bruit de ses pas qui s'éloignaient.

Je restai seule..., je pleurai; c'était là le cas, j'en eus le loisir au moins pendant un quart d'heure. Mille idées extravagantes passèrent dans ma cervelle; il s'agissait de fuir, de me jeter à la rivière, de me tuer avec mon couteau, de me faire religieuse; de courir trouver le père de Mirtil, de me précipiter à ses pieds et de lui demander qu'il me mariât avec mon amant. La pensée de ma tante, de sa colère, de sa vengeance acheva de m'abattre; et puis je pensai de nouveau à accuser Mirtil de m'avoir quittée, je me sentais coupable et j'eusse souhaité que la force appuyât ma faiblesse; je l'aimais cependant ; que dis-je, je l'adorais !

Je fus saisie d'un nouvel accès de terreur en entendant revenir quelqu'un dans ma chambre : c'était Brigitte, elle était désolée.

« Ah! mauvaise fille, me dit-elle (et je remarquai que tout à coup une familiarité extrême succédait aux respects de la veille); que tu as eu une sotte inspiration! Quoi donner cette nuit même rendez-vous à ton amant; tu n'avais donc pas compris ce que Monseigneur t'avait dit hier pendant le diner?

— 11 m'avait fait peur des esprits, repartis-je en sanglotant.

— Cela devait te prévenir qu'il viendrait.

— Dame, je préférais que Jacquot m'aidât à passer ma frayeur.

— Jacquot, un misérable garçon jardinier! »

A ceci je pris feu, et avec la naïveté de mon âge, je me mis à faire l'histoire de mon amour et la généalogie de mon amant; Brigitte m'écouta; elle avait pour principe qu'il est

bon de tout savoir, afin de profiter de tout ; elle me laissa aller jusqu'au bout, et alors :

« Tout cela, ma petite, est bel et bon; mais je doute que ce gaillard t'épouse du consentement de son père, et, en attendant, te voilà retombée dans le malheur, chassée de cette belle maison, et privée de tous les avantages du luxe.

— Et pourquoi, s'il vous plaît? demandai-je; est-ce que mon protecteur ne veut pas que j'aie un amant? qu'il me le laisse à la place du courreur, il ne lui en coûtera pas autant. »

Ma niaiserie fit presque rire Brigitte; mais elle songeait trop au solide pour en détourner son attention, et s'asseyant sans cérémonie sur le pied du lit, elle entama un discours propre à mon instruction. Je sus ce que faisait ma tante, ce qu'elle avait prétendu faire de moi; ce que j'étais, ce que je pourrais être. Brigitte ne me cacha rien. Elle ajouta que M. de Dillon lutavait ordonné de me dire qu'avant huit heures du matin je devais avoir quitté la maison, sa propriété et non celle de ma tante, ainsi que je le croyais; qu'il me laissait les chiffons et les bijoux, à part les diamants qu'il s'était fait rendre par Brigitte, à la garde de qui ils avaient été confiés.

Brigitte termina par me faire une peinture effrayante du désespoir de ma tante et du rude traitement que, sans doute, elle me réserverait. Je prévoyais en effet de cruels moments à passer, l'effroi me ressaisit et je me remis à gémir et à sangloter.

Ma camériste me laissa pendant un peu de temps sans me donner aucune consolation ; tout au contraire, plus mon affliction éclatait, plus elle rembrunissait le tableau.

C'était, ai-je dit, une créature très adroite, très désireuse de se retirer de la foule, et fort peu lui importait la délicatesse des moyens dont elle se servirait, pourvu que, en résultat, ils lui procurassent une existence fort assurée sur la lin de ses jours. Ce qui en cette circonstance, l'attacha à ma destinée, fut la conviction qu'elle retirerait un grand avantage de ma personne; mais pour cela, il fallait se substituer à ma tante.

Cependant, je soupirais encore en songeant à Mirtil; je

pensais ne point pouvoir me séparer de lui et, dans le temps même où j'avais les plus grandes inquiétudes du monde, l'attendrissement me fit prononcer son nom.

« Mon enfant, me dit-elle enfin d'un ton sérieux et pénétré, tu me fais peur, car je crains que tu n'aies la faiblesse de t'attacher sérieusement au premier polisson venu. Une fille sage qui veut avoir de la tenue et de la conduite, ne descend l'amour jamais plus bas que la tête; les malapprises, les insensées, sont les seules à le placer dans le cœur. Croismoi, contente-toi d'avoir des fantaisies, elles t'entretiendront en joie et en beauté; les passions aigrissent le caractère, flétrissent nos charmes et conduisent l'àme à d'étranges extrémités.

— C'est bel et bon, fis-je encore, mais en attendant, je veux revoir Jacquot; allez le chercher.

— Là! là! répliqua Brigitte, les Jacquot ne te manqueront point, mais auparavant, décidons ce que nous avons à faire. Ta tante, remplie d'impatience de savoir où en est la belle aventure, sera ici à sept heures du matin, peut-être; il en est cinq; à six il faut que nous ayons pris notre volée.

— Où irons-nous? demandai-je.

— J'ai, dit Brigitte, dans un quartier retiré, une manière d'appartement en bel air, en bonne vue; je suis bien assurée que la Duval, quelque dénicheuse de merles qu'elle puisse être, ne s'avisera pas de te venir chercher la. Tu y prendras patience jusqu'au moment où je t'aurai trouve une place avantageuse.

— Une place! Que feriez-vous donc de moi?

— Je n'en sais rien encore; peut-être une petite laitière bien champêtre; il y a des galants qui donnent dans la villageoiserie ; peut-être une baronne allemande, abandonnée de son tuteur, pour les financiers qui tiennent à faire des connaissances dans la noblesse. »

Je manquais d'expérience. Brigitte en profita pourm'épouvanter, me fit entendre que la Duval était capable de me faire enfermer à Sainte-Pélagie ou dans une maison pire encore;

que M. de Dillon pouvait s'unir à elle pour me jouer ce mauvais tour. Ce que j'avais de mieux à faire, était de me cacher d'abord et puis de me remettre à flot doucement. Quelles réflexions peut-on faire à quinze ans? aucune. Je consentis à tout, gardant toujours l'espoir de retrouver Mirtil.

Je m'habillai. Nous fîmes plusieurs paquets de mes hardes et de tout ce qu'il m'était permis d'emporter, et tandis que six heures sonnaient, nous nous acheminâmes, aidées par un homme de peine, vers le boulevard Saint-Denis; là, nous primes une voiture qui nous conduisit vers le dédale escarpé des rues qui serpentent sur la croupe de la montagne Sainte- Geneviève; je ne sais le nom de celle où était située la maison occupée en partie par Brigitte ; c'était une des plus noires, sales et étroites, et le contraste en était plus grand avec l'étendue de ciel que l'on voyait des fenêtres de l'appartement, composé de deux pièces situées au second étage au fond de la cour; il s'ouvrait sur de vastes jardins de couvents ou de collèges.

Mais quelle chétive habitation, quelle mesquinerie d'ameublement! Que la comparaison m'en fut pénible d'avec ceux que je possédais la veille. Brigitte, en femme expérimentée, ne manqua pas de me faire apercevoir que c'était Jacquotqui m'avait fait perdre une position si brillante; elle s'y prenait ainsi pour battre en ruine mon amour. 11 est certain que le souvenir de mon amant ne suppléa point tout à fait à la chétive apparence de tout ce qui m'environnait, Je me rappelais et le coureur, et les laquais, et le cuisinier, et ce carrosse si brillant, si bien attelé, dans lequel je n'étais pas même montée, et tout cela était perdu.

La journée s'écoula tristement. Brigitte sortit non sous ses vêtements ordinaires, mais travestie en vieille, avec de taux cheveux blancs, une coiffe qui cachait presque tout son visage, des lunettes; en un mot, à moins que d'être elle-même, nul ne l'eut reconnue. Ce costume, me dit-elle, était pris afin de pouvoir courir en paix au quartier de la Duval, soit pour parvenir à Jacquot, à qui je voulais faire tenir de mes nou-

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velles, en dépit de tout, soit pour s'informer de ma tante et de ce qu'elle aurait fait après avoir appris la catastrophe et mon évasion.

Je demeurai seule jusqu'au soir fort triste, fort agitée. La lenteur du temps m'assomma; la solitude me devint insupportable, et puis le passé me désolait. Je ne pouvais réaccoutumer à cette transition subite de la veille à ce moment; je ne me rappelais plus que chez ma tante, je n'étais guère mieux placée.

Brigitte, de retour, me fit les plus fâcheux récits. Elle avait su s'enquérir de Jacquot : il n'était point, comme il me l'avait dit, le fils d'un honnête marchand, mais de la servante de celui-ci. Elle m'apportait les preuves d'assez vilaines indélicatesses, commises par lui, et qui le pouvaient mener loin. Le seul amour ne l'avait pas conduit à se cacher dansle jardin du faubourg Saint-Denis, car il était recherché par les gens de police. J'eus une grande déception; je lui voyais encore tant de grâces!

Brigitte passa ensuite au chapitre de ma tante. Oh! ici. encore, je n'eus que de nouveaux motifs de douleur. La Duval avait appris, comme si on lui eût annoncé sa mort, mon escapade et ma fuite. Son premier soin s'était tourne à m'aller dénoncer au lieutenant de police, et à obtenir un ordre pour me faire enfermer; j'avais tout à craindre de sa colère, et Brigitte ne négligea rien de ce qui aiderait à m'épouvanter. Elle y réussit si bien, que j'aurais voulu pouvoir me tapir dans un trou de souris, et que, me jetant aux genoux de mon ex-femme de chambre, je la conjurai de ne pas m'abandonner. Elle me le promit sans peine, mais elle mit pour condition absolue, que je m'abandonnerais à son gouvernement, et que je ne ferais aucun pas, aucune démarche sans sa permission ou sa présence; je m'y engageai par serment, ainsi qu'elle l'entendit.

Dès lors, elle s'adjugea sur moi une complète autorité. Je menai, pendant quelques mois, une vie bien retirée et très ennuyeuse, ne sortant jamais que pour descendre dans le

ardin de la maison; ne voyant pour compagnie unique que deux hommes : l'un, serpent de paroisse et mon maître de musique, l'autre, vieillard cassé, goutteux, presque aveugle, et qui prétendait avoir fait à l'Opéra les délices de Paris, par la noblesse et la légèreté de ses pirouettes. Celui-ci, M. Delpont, surnommé Zéphir, avait la charge de m'initier dans le bel art de la danse; l'autre, M. Noël, devait m'apprendre à chanter. Il s'employa en conscience à développer la voix assez fraîche que j'avais et je lui dois cette justice que, tout modeste professeur qu'il fût, ses leçons étaient bonnes.

Mais M. Noël, malgré ses soixante ans, sa perruque de chiendent, l'œil qui lui manquait, les rubis de son nez et la solitude de sa bouche, meublée, je crois, d'une seule dent, ne forma-t-il pas le dessein honorable de m'offrir sa main, en retour de mon cœur, qu'il attaqua. Que je m'amusai de sa passion ridicule! la malice se développait avec l'âge; la leçon que j'avais prise avec Jacquot m'avait ouvert les yeux, non moins que les conversations instructives de MllP Brigitte, et je me plaisais à faire enrager mon antique amoureux.

Quant à l'ex-Zéphir, je lui dois cette justice qu'il ne me parla jamais sur le même ton. Ses propos roulaient uniquement sur la danse et sur l'Opéra; il en savait la vieille chronique scandaleuse, ne prononçait qu'avec une sorte de vénération comique les noms des acteurs, des actrices de ce premier théâtre du monde. 11 ne tarissait pas surtout quand il arrivait aux danseurs, aux danseuses. Que de fois j'entendis l'éloge de la célèbre Salle ou de la piquante Camargo!

M. Delpont avouait que la musique était que'que chose; qu'il y avait à profiter de l'étude des sciences et des arts, mais que la danse était le complément indispensable de toute célébrité, et qu'en définitive, avec elle on suppléerait à tout le reste. Il me divertissait en son genre autant que le serpent de Saint-Médard dans le sien.

Je faisais cependant des progrès rapides; ma voix, sans être étendue, devenait agréable; je l'avais juste, c'était r?s?entiel; je dansais bien, je me tenais mieux encore.

IIO SOUVENIRS DE MADEMOISELLE DUTHE

Brigitte surveillait mon éducation qui touchait à son terme, car je ne devais pas être une virtuose. Le pauvre Noël ne cessait de soupirer, de m'offrir sa main, de me montrer les avantages que j'en retirerais, le rang que je m'assurerais dans la paroisse; je riais, je me moquais de lui, et ne songeais ni à mariage, ni à mari.

Ce n'est pas que parfois mes regards ne se portassent dans mon voisinage, que je ne cherchasse à y rencontrer une ligure humaine, un jeune homme sur lequel mes yeux pussent se reposer avec plaisir; c'eût été un adoucissement à mon ennui: mais point; des ouvriers âgés, sales, dégoûtants; des femmes qui leur étaient semblables, voilà ce que je trouvais autour de moi; j'en séchais de douleur, tu en devines la cause.

Un jour, Brigitte m'entreprit avec assez de douceur, et elle me dit :

« Ma chère belle, nos ressources sont à leur terme, et le temps n'a pas atténué le ressentiment de la Duval. Hst-ce que tu n'aurais plus envie de te retrouver comme tu as été pendant un seul jour": »

Je convins que je ne repousserais point les agréments d'une brillante existence.

« Eh bien! il faut travailler à se les procurer : une dame qui voit une bonne et nombreuse société a besoin d'une demoiselle de compagnie. J'ai parlé de toi. j'ai fait ton éloge, j'ai répondu de tes mœurs, et elle a consenti à te prendre. Tu seras logée, nourrie, tu as de jolies hardes, cela suffira à te montrer sous un jour avantageux. Il est impossible que, gracieuse, jeune et neuve comme tu l'es, tu ne fasses là quelque heureuse et profitable connaissance. Vois si tu veux essayer. «

A cette heure, où mon cœur demeurait presque blessé, où ma tète du moins était très refroidie, je ne sus trop que dire. Brigitte vit mon inJécision; alors, elle me parla plus vivement, me démontrant que l'essentiel dans la vie était d'être raisonnable, que les affaires enfin devaient marcher avec les plaisirs.

« Hélas! pensais-je, où est déjà le temps où je voulais donner ma vie à Mirtil? >»

Puis, dans la perspective, elle dessina un autre carrosse, d'autres laquais, de nouveaux diamants, une maison montée; elle fut si adroite, j'étais si bien disposée, que, sans remettre au lendemain, nous allâmes droit rue Coquillière, chez M°" de Saint-Étienne.

M"1 de Saint-Étienrie. — On me fait prendre un nom de guerre. — Une

nouvelle txistence. — Quelques portraits. — Gens de cour, gensde robe.de

finance et de plume. — Les sœurs Verrière. — Le procès de M1Ic L'ncv et les

violences de M11" Mazarelli. — Profession de foi de M1,e l.eclerc. — Une

maison bien fréquentée.

Madame de Saint-Etienne était une émérite de Cythère, retirée avec appointements de retraite. Il y avait là du jargon, de la suffisance, beaucoup d'effronterie, restes d'une assez grande célébrité, un fonds d'intrigues, de prétentions, de désir de compter encore, la manie du bel esprit, et d'une réputation n'importe comment. Mme de Saint- Etienne allait le matin à l'église. Le soir elle tenait tour à tour académie de jeu et d'esprit; on y faisait des vers, on y taillait la bassette. le pharaon, le tout sous la protection spéciale de la police qui consentait à fermer les yeux, pourvu qu'on lui laissât ouvrir les oreilles.

C'était presque un congrès universel que cette maison; on y rencontrait pêle-mêle, dans un chaos complet, la haute noblesse et l'habile filouterie, des fermiers généraux en masse et des hommes de lettres en détail, des acteurs et des abbés, des charlatans et des dupes. Les femmes y abondaient, toutes un peu tarées, toutes connues du tiers et du quart, demi-vertus privées ou publiques, mais affectant de grandes manières, faisant du sentiment en attendant mieux, et de la délicatesse faute de ne pouvoir dénouer les cordons de la bourse d'autrui. Chacune de ces dames avait un nom ronflant et une histoire piteuse, des malheurs cruels et des principes forcés de s'accommoder aux circonstances. On n'y voyait que des veuves ou des femmes dont les maris

MADEMOISELLE DUTHK, d'après la gravure de Janinet.

(Collection de M. N. Bardac.)

servaient outre-mer, dans les îles Barataria, sans doute, car de leurs nouvelles on n'en recevait jamais.

Je remarquai que, parmi ces dames à origine mystérieuse et parmi ces chevaliers sans décorations, et à commencer par la dame du lieu, on ne s'appelait que Saint-André, Saint- Charles, Saint-Sylvestre, Sainte-Hélène, Sainte-Agathe, etc.

Depuis longtemps, hors des exceptions très respectables, quiconque a une vie équivoque la cache sous un nom canonisé : c'est l'usage, tu as pu t'en apercevoir comme moi.

M""' de Saint-Etienne, à part ses rentes, les profits du flambeau et autres ressources secrètes, avait pour habitude de former au siècle une jeune personne; il la lui fallait très jolie, attendu qu'elle devenait plus facile à placer. Ce soin lui rapportait, bon an mal an, un assez fort supplément de revenu: peu lui importait que la petite fille fût spirituelle: un beau visage, une taille agréable lui suffisaient.

J'étais plus que jolie, on pouvait citer ma taille comme une merveille; elle ne s'informa donc pas si, avec cela, j'avais le sens commun. Le premier coup d'oeil me fut favorable, je lui plus, et en m'embrassant, elle me dit :

« Mon ange, je ferai bien de ne pas m'attacher à vous, vous ne serez chez moi qu'un oiseau de passage, on vous ravira promptement à mon amitié. »

11 fut décidé que, dès le lendemain, je serais installée sous sa suprématie, et que Brigitte resterait en qualité de femme de chambre; celle-ci ne voulait pas me quitter, j'étais en quelque sorte sa propriété viagère, et il était juste qu'elle vécut à mes dépens. Je présume que déjà elle avait instruit M'"e de Saint-Etienne de mésaventures; je m'en doutai à l'absence de toute question sur mon existence passée.

On s'avisa qu'il me fallait un nom. Celui de mon père ne devait pas être mis en avant, on m'en donna un, je le pris en riant. J'y ai fait honneur à ce que je crois, car enfin je l'ai paré de quelque célébrité. Je devais, en outre, être l'arrière-cousine de M"" de Saint-Etienne, la tille d'un capitaine d'infanterie tué à la bataille de Lawfeld, lorsqu'à peine je venais de naître. Quant à ma mère, selon l'occurence et la nécessité, elle serait morte de douleur, me laissant ainsi complètement orpheline, ou elle se perpétuerait dans Brigitte, qui quitterait à propos le tablier pour endosser l'attirail de veuve. Tous ces points arrêtés entre deux femmes profonde-

ment usagées, nous nous séparâmes pour ne plus nous quitter le lendemain.

Je m'étais retrouvée avec plaisir dans un appartement à peu près bien tenu. J'avais vu avec un serrement de cœur inexprimable une berline dans la cour, et un grison en livrée dans l'antichambre; j'avais eu mieux, et ma faiblesse avait tout perdu. Et pourtant, cette faiblesse, je ne la regrettais pas trop, car j'avais eu, avec un véritable amour, ce qu'il y a de plus beau au monde. Mon amour avait été mal placé, mais il m'avait empli le cœur de mouvements délicieux.

Aussi, n'était-ce pas sans quelque trouble que je pensais à ce changement d'existence, tant que je fusse lasse de celle que je menais. J'avais de la curiosité, mais elle n'allait point sans quelque mélancolie. Hélas, Mirtil, combien je vous eusse aimé, si vous eussiez été digne de ma passion!

Nous prîmes congé de mes deux maîtres; M. Noi'l faillit mourir de douleur. Mme de Saint-Etienne me reçut mieux encore que la veille; elle m'embrassa, me cajola, m'admira de façon à me rendre très satisfaite, me conduisit à un appartement fort propre, composé de trois pièces. Une me servirait d'antichambre, je coucherais dans l'autre, la troisième serait pour ma gouvernante ; il y avait en outre plusieurs cabinets, un corridor de dégagement fort obscur, et, au bout, un escalier dérobé qui descendait derrière la loge du portier. Tout ceci fut loué comme étant très commode, et au sourire correspondant de la dame et de la soubrette je compris pourquoi ce que l'on voyait le moins était ce qu'il y avait de plus agréable dans mon logement.

La maîtresse de la maison me dit, lorsque je fus installée, qu'elle me dispensait ce même jour de faire mon service auprès d'elle. Il était convenu que j'arrivais de province, que je devais être fatiguée, et comme la Cour et la ville (ce fut son expression) viendraient ce soir-là à son cercle, il ne fallait pas me prodiguer une première fois devant tant de cohue. Je sus qu'on devait faire une lecture, qu'on jouerait ensuite;

Il6 SOUVENIRS DE MADEMOISELLE DUTHÉ

j'avais assez grande envie de me montrer, mais je ne le dis pas, afin de ne pas laisser croire à mon enfantillage.

Je dînai à mon petit couvert, toute seule; Brigitte ne voulut pas prendre place à côté de moi, quoique pendant un an elle ne s'en eût pas fait faute; mais il convenait de jeter de la poudre aux yeux; peut-être que les affiliés de la maison avaient des espions parmi les gens de Mm' de Saint-Etienne, et on ne pouvait que rendre bon témoignage de la nouvelle débarquée, si celle-ci était traitée avec respect par sa propre gouvernante.

Je passai toute la soirée à regarder au travers d'une jalousie les flots de monde qui venaient, soit à pied, soit en voiture. Le cœur me battait à chaque personne bien parée, à chaque seigneur élégant dont les coursiers fringants servaient l'impatience. Brigitte eut de la peine à me faire coucher, j'aurais demeuré là toute la nuit : venants, partants, maîtres, valets, tout m'amusait ou m'intéressait déjà; une pareille réunion me paraissait devoir être merveilleuse.

A mon réveil, la matinée était avancée; je crus être en retard et hâtai mon lever. Je passai chez Madame, mais Mm'' de Saint-Étienne sommeillait encore et je m'en étonnai d'autant moins que la lecture de la veille avait été longue et qu'elle était du marquis de Ximénès (i); il était midi pourtant. Je revins dans mon appartement où je me mis à ranger, tandis que la seconde femme de chambre de M"" de Saint-Etienne

( i ) Le marquis de Ximénès avait donné à la Comédie-Française un Epicbaris qui n'eut qu'une seule représentation. Une autre tragédie, Amala^onte, malgré les brocards et les épigrammes eut, devant le public, un sort moins malheureux. L'auteur avait fait donner la représentation la veille du jour pour lequel elle était affichée, de façon à déjouer la cabale qui se préparait. Il avait trouve le moyen de s'insinuer dans les bonnes grâces de Voltaire. Le Dictionnaire des théâtres (i 808) écrivait « que l'Académù s'honorerait en recevant parmi ses membres le doyen des poètes tragiques : « elle a reçu les marquis de la 1 -are et de Saiiit-Aulairc qui avaient des ressemblances avec lui du coté de l'âge, des talents et de la vaillance, niais qui ne le valaient pas sur ces trois rapports ». 11 mourut très âgé, après avoir SUCCessin1 célébré en ses vers tous les régimes politiques, en 1 S 1 7 .

qui m'avait suivie, entretenait devant moi Brigitte des us et coutumes de la maison.

J'appris qu'il ne faisait jamais petit jour chez la maîtresse du lieu avant onze heures ou midi, à moins d'événements extraordinaires; que Madame entendait la dernière messe à Saint-Eustache, sa paroisse; lorsqu'elle était bien disposée on dînait à une heure ou deux au plus tard ; après le dîner avait lieu une conversation qui se prolongeait jusqu'au moment d'aller au spectacle; on soupait au retour, et, à certains jours de la semaine, à part le jeu quotidien, il y en avait de majeurs où affluaient des multitudes de gens de tous pays et, en vérité, de tous états.

Je connus les noms, l'âge, la tournure, les goûts simples ou bizarres, les qualités bonnes ou mauvaises des habitués de la maison. Les principaux étaient le duc de Rohan-Chabot (1). demi-vieillard, demi-guilleret, tenant sa place dans un cercle d'esprit et à une table de bassette, galant par réminiscence et quelque peu morose habituellement; le duc de Villars ^2) (quand il était à Paris); celui-là subissait la loi impérieuse appliquée par la nature à tout fils de grand homme, c'est-àdire qu'il était loin d'en être un ; sorte de bellâtre aux goûts plus que bizarres, accusé d'un péché que l'on punissait par le feu sur tout pauvre diable et qu'on se contentait de siffler dans un grand seigneur, spirituel d'ailleurs, toujours paré d'un bouquet énorme et se mettant du rouge comme une jolie femme ; et on prétendait que ce n'était pas pour plaire

(1) Le duc de Rohan-Chabot, après une carrière militaire qui n'avait pacte sans éclat, présidait les États de Bretagne. Il mourut en 1 79 1 .

(2) L.e duc de Villars, fils du maréchal (1702-1770). Il était le plus souvent dans son gouvernement de Provence. Il fut de l'Académie, bien qu'il n'eût rien écrit. Voltaire a fait allusion à ses mœurs suspectes. Mais le duc de Villars se piquait de philanthropie et avait même prépare son épitaphe « Ci-git l'ami des hommes. « Voir (livre Vil), les Mémoires de Marmontel qui parle de son séjour à Toulon, chez le duc. se déclarant « aussi satisfait qu'on peut l'être des attentions et des empressements d'un homme qu'on n'estime pas. »

I l8 SOUVENIRS DE MADEMOISELLE DUTHÉ

à celle-ci; le duc d'Aiguillon (i), parvenu depuis à une fortune très brillante, grâce à la faiblesse du feu roi Louis XV, et à la faveur tendre de la comtesse du Barry; le duc de Châtillon, jeune homme de bonne mine, de peu de réputation, doux, complaisant, aimant le beau sexe et qu'on accusait de deux sortes de nullités: il ne savait, disait-on, parler ni agir.

Je ne sais pourquoi en tête de cette pairie j'ai oublié le maréchal de Rohan, prince de Soubise (2). Certes ce n'était pas le moins intéressant pour les demoiselles du monde; celui-là, qui vient de mourir il y a peu d'années, fut pendant sa longue carrière surnommé « le père universel des filles de l'Opéra et d'ailleurs». Figure-toi un homme de bonne compagnie et fait pour nous, recherchant les filles, les protégeant, les faisant valoir, leur ouvrant son palais, son cœur, sa bourse; se mêlant de leurs amours, de leurs querelles, de leurs affaires, les soignant en santé, en maladie, ne les quittant que le moins possible. Ses manières avaient une grâce, une amabilité parfaite; son grand usage du monde lui tenait lieu d'esprit. On ne cessait de le trouver aimable parce qu'il

(1) Le duc d'Aiguillon (i 720-1782). était alors gouverneur de Bretagne. On sait la part qu'il prit dans le renversement du ministère do Choiseul, qui l'avait fait traduire devant le Parlement et par quelles intrigu cour il succéda à Choiseul. Louis XV disait de lui : «Je l'aime assez à cause du mauvais tour que je lui ai joué il y a bien longtemps, en lui enlevant M de Châteauroux, mais je conviens qu'il est haï et qu'il ne pourra taire aucun bien. »

(2) C'est le vaincu de Rosbach, sur lequel il y a des couplets fameux :

Soubise dit, la lanterne à la main, t singulier, où doue est mon arméi

En 1808 l'ut représentée un.- pièce de K.ulet et Desfontaines, la (. de Rosbach, où s'exaltait la revanche de la défaite de Soubise. Le maréchal ne fut du moins pas ingrat envers Louis XV, qu'il l'avait soutenu malgré

du roi ant dont, par peur de la contagion, s'éloignaient tous ses courtisans. La complexi du prince de Soubise est attestée par les rapports

des inspecteurs de police du roi. Voir t'. Piton : Parts sous Louis A7 '. La petite maison du prince était à l\ rit actuel du n 12 de la rue

de l'Arcade.

était toujours bon et bienveillant. Il avait si mal fait la guerre qu'il n'avait pu échapper au bâton de maréchal de France, et MUe Arnould, qui n'épargnait rien, disait qu'à moins que ce bâton ne servît à sa chaise en cas de besoin, elle ne comprenait pas ce que M. le Maréchal pourrait en faire. Le prince de Soubise s'occupait tant de nous que, de notre côté, l'on ne parlait que de lui. On l'aimait, tandis que c'était de la haine recouverte d'un voile de respect que nous éprouvions pour le maréchal de Richelieu (i).

Ah! le vilain seigneur que celui-là, malgré sa réputation de bonnes fortunes et ses exploits guerriers. On avait de la peine à retrouver les traces de cette beauté qui était disparue rapidement, et la cause de l'amitié du roi pour le maréchal, et son droit au titre de membre de l'Académie française. Il possédait un fonds de méchanceté innée, de malice profonde, allumée au feu le plus vif de l'enfer, dont il ne se départait ni avec ses amis, ses parents, ses maîtresses. Dur et véritablement pervers, haineux, jaloux; envieux de tout ce qui plaisait, il en voulait également au guerrier couronné des mains de la victoire, au jeune homme assez heureux pour cueillir des myrtes dans les champs de l'amour, au littérateur recommandable par son génie, à la jolie créature qui avait des succès et à l'homme de mérite, dont la vertu l'importunait d'autant plus qu'il la regardait comme la satire de ses vices. Qu'il puait, ce seigneur avare, et, je pourrais ajouter, escroc à cause de cent honteuses affaires, à part celle de la présidente de Saint-Vincent (2)! Qu'il

(1) Le temps était loin déjà du portrait de Rulhière : « M. de Richelieu

est un de ces hommes rares dont la ligure donne peu de modèles. Sa figure n'était pas jolie, mais ses grâces et son esprit la rendaient supérieure à tout. Né pour plaire aux femmes, ne paraissant occupé que d'elles, il a connu tous 1rs mouvements île l'ambition , le même esprit qui l'a rendu si séduisant auprès des femmes l'a rendu favori du roi son maître.» (Rulhière, Anecdotes sur le maréchal de Richelieu.)

il) Le maréchal "3e Richelieu accusait la présidente de Saint-Vincent, qui avait été sa maîtresse, d'avoir fait fabriquer des billets, pour .(.ï =;.<»><> livres iju'il arguait de taux. Ce procès dura des années, avec des fortunes diverses;

puait avec son ambre, son musc, dont il était sans cesse saupoudré! Cette odeur lui était si appropriée que M. de Conflans, son subdélégué au gouvernement de Guyenne, obligé d'habiter son hôtel à Bordeaux et son appartement. y fit parquer pendant six mois un troupeau de moutons, afin qu'ils emportassent les restes du fumet du duc de Richelieu.

Celui-ci, détesté, craint et la terreur de tous ceux et celles qu'il honorait de ses bontés et de sa bienveillance, tenait le haut bout cependant. Tyran de la Comédie Française, placée sous sa férule à cause de ses fonctions de premier gentilhomme de la Chambre, il se jubilait à désespérer les acteurs et les actrices, à les tourmenter, et cela, sans raison; aussi le tripot, selon l'expression bien appropriée de M. de Voltaire le tripot l'avait en horreur, tout en s'humiliant à ses pieds. Il le savait et l'en payait en noirceurs, en despotisme, en vilenies de tous genres. Ce qui le piquait le plus c'était l'amour que l'on portait au prince de Soubise, il en ressentait parfois des accès de fureur. Au reste, lui aussi était coureur de petites maisons; et une demoiselle à ses débuts était en quelque sorte forcée à aller lui faire la révérence. 11 traitait mal et ne payait pas mieux.

la présidente, que le maréchal avait t'ait emprisonner, devenant accusatrice et portant plainte en subordination de témoins. En 1777, la Cour finit par rendre un jugement qui attestait qu'elle ne comprenait pas grandchose à cette affaire extraordinairement compliquée, et qui avait tourné véritablement à la bataille. La présidente ne fut pas entièrement disculpée, sans être pourtant condamnée. Le maréchal devait des dommages-intérêts a sept autres accusés. « Son honneur restait tort compromis, puisque, en ne taisant pas reconnaître la partie adverse coupable du crime dont il l'avait accusée, il restait lui-même indirectement convaincu de calomnie envers elle et très directement envers les autres. » ■ — »> Il devait payer des irais ties de sorte que s'il eût, dans le principe, paye les billets, il se fût

h des tracasseries et des chagrins et il n'eut pas eu a rougir de

ses procédés atroces envers une femme de qualité dont il avait eu les faveurs; il ne se fut pas aliéné tant de maisons illustres auxquelles elle appartenait; il serait resté, en un 1 1 1 • • t. . le héros du sexe, au lieu d'en il l'horreur et l'exécration. •«{L'Espion anglais, tome VI.)

Son fils le duc de Fronsac(i), débutait alors. Digne en tout de son père, aussi peu aimé et abhorré non moins, sa jeunesse réparait à demi l'aversion que déjà lui méritaient ses œuvres.

Un autre seigneur, bien plus aimable quoique bizarre, capricieux et fantasque à l'extrême, était le comte de Lauraguais(2); je dis « était », car il est maintenant si fort en éclipse que je suis toujours prête à le qualifier d'un « de profundis ». Celui-là tenait le sceptre de la galanterie à cause de sa passion pour Sophie Arnould et de ses escapades avec tant d'autres. Homme de cour, philosophe, littérateur singulier, commère à vingt carats, parleur, voulant toujours ou tenir le dé, ou que l'on s'occupât exclusivement de lui, il dépensait, sans s'en apercevoir, sa fortune et sa considération personnelle; il aspirait à éblouir, à entraîner, à plaire, et en résultat on se moquait de lui; il fatiguait plus qu'il n'amusait. Le rôle de bouffon en grand qu'il avait adopté n'est pas dans les convenances; on ne peut faire rire et conserver de la dignité, ce sont choses antipathiques. Le comte de Lauraguais prétendait les allier en lui; il en résultait une position fausse, où tout ce qu'on accordait au facétieux personnage, était enlevé au futur duc et pair.

Après ces seigneurs venaient, non moins prisés, MM. de Sennecaire, de Louvois, de Lagrange, de Morangiez, de Saint-Aldégonde, de Sillery, de Senlis, de Barbantanc

■ In .lit |i poème de ( iilbcrt :

Mai-* ce voluptueux, à scs vices fidèle

l hi relu; pour chaque jour une amante nouvelle...

Premier gentilhomme de la Chambre. Le Journal de Papillon de la I erté le montre tracassier, querelleur et railleur. (2) L'ancien maître de camp pendant la guerre de Sept ans, pèlerin de ., amant très affiché de Sophie Arnould, traversa la Révolution smv et mourut pair de France en 1S24 à quatre-vingt-douze an l'ut lui qui, en un temps où l'on riait de tout, avait, avec toutes les appas de la gravité, porté plainte chez, un commissaire, contre le prince d'Hénin, accusé du crime de « faire périr d'ennui » Sophie Arnould. chapitre VI, texte et notes.)

attaché .iu Palais-Royal. >> 11 joignait .1 beaucoup d'esprit une gaieté

de Thibouville (i), de Ximénés, de Bassompierre, le prince d'Hénin (2), autre malheureux à bonnes intentions; le chevalier de Rességuier, qui se consolait avec une épigramme d'un séjour à la Bastille (3). C'était un Gascon ayant la charge de représenter perpétuellement l'esprit, la vivacité méridionale; je l'ai connu à la fleur de son âge ; lorsque j'entrai dans le monde il n'avait que trente-sept à trentehuit ans, et il jouissait d'une réputation bien acquise de stoïcisme, de malice et de finesse d'esprit. La marquise de Pompadour le craignait, c'est tout dire; elle avait puni ses sarcasmes par la prison, et lui, en sortant non amendé, recommençait de plus belle, et la guerre de verrous et d'épigrammes durait encore lorsque la marquise alla de vie à trépas.

Le prince de Beaufremont aussi spirituel que gracieux (4), le marquis de Montbarrey, si téméraire quand il ne s'agissait que de verser son sang, et si timide quand il eut de grandes

franche et naturelle et le caractère le plus estimable. Ses saillies, toujours vives et plaisantes, contrastaient singulièrement avec son maintien grave et sa figure qui avait quelque chose de sévère. » (Mémoires de M"" de Genlis.)

(1) « C'était ce vilain marquis de Thibouville, distingué parmi les infâmes par l'impudence du plus sale des vices et les raffinements d'un luxe dégoûtant de mollesse' et de vanité, l.eseul mérite de cet homme abreuvé de honte était de réciter des vers d'une voix éteinte et cassée, avec une afféterie qui se ressentait de ses mœurs monstrueuses. » (Marmontel, Mémoires.)

(2) Charles-Alexandre-Marie-Marcellin d'Alsace et d'Hénin-Liétard, prince d'Hénin et du Saint-Empire, colonel aux grenadiers de France; son hôtel se trouvait rue Sainte-Anne. La princesse d'Hénin, maîtresse du chevalier de Coigny, eut, un soir de bal masqué de 1772, une scandaleuse altercation avec une duchesse, sa rivale, et elle lui jeta un nuit singulièrement cru.

(3) On connaît cette épigramme, semblant d'ailleurs asse/. peu spirituelle aujourd'hui, pour un temps où on avait tant d'esprit :

Fille d'une sangsue et sangsue elle-même. Poisson dans son palais, sans remords, sans effroi Etale aux yeux de tous son insolence extrême, La dépouille du peuple et la honte du loi.

Le chevalier de Rességuier, qui avait été général des galères de l'ordre de Malte, mourut en 1797, à Malte.

(4) Pair de France a la Restauration.

responsabilités (i), le comte de Rochefort d'Ally (2), aussi aimable que brave, et qui, ami de M. de Voltaire, était déjà en correspondance avec lui; le chevalier de l'Arc, fils naturel du prince deDombs, et qui, pourcela, ne valait guère plus(3): le marquis de Villette qui préludait déjà à la réputation que tu lui as connue (4) ; voilà quels étaient à peu près, avec quelques autres encore que j'oublie, les gens de cour qui venaient habituellement chez Mme de Saint-Etienne. La comgagnie, sans doute, était bonne, mais était-elle toute de choix? Il faut y joindre les lords anglais, les princes russes, des grands d'Espagne, des barons allemands et des marquis italiens, personnages de passage il est vrai, mais qui, pendant leur séjour, n'en faisaient pas moins bouillir la marmite, soit au jeu, soit en belles passions.

La robe et la finance avaient pareillement leurs députés dans cette maison. L'abbé de Chauvelin (5), ce bossu contem-

(1) Montbarrey, qui se conduisit en héros à Arcfeld et àCorbach, devait être un ministre de la guerre assez irrésolu. Mort en 1796.

(2) Lieutenant des gardes du corps en 1766.

(3) Qui songe à lire ses Lettres d'Osman? Mort en 1779.

(4) L'esprit et les mœurs du marquis de Villette, fils d'un trésorier général de l'extraordinaire des guerres, sont également célèbres. L'esprit était Vif, les mœurs assez infâmes. Il sut se faire prendre en amitié par Voltaire qui, après l'avoir accueilli à Fcrnev, le maria à MUe de Varicourt, celle qu'on surnommait « Belle et Bonne ». « M. de Villette a épousé dans ma chaumière de Ferney une fille qui n'a pas un sou et dont la dot est de la vertu, de la philosophie, de la candeur, de la sensibilité, une extrême beauté, l'air le plus noble ; le tout a dix-neuf ans. Les nouveaux mariés s'occupent, jour et nuit, à me faire un petit philosophe. Cela me ragaillardit. » (Lettre de Voltaire a d'Alembert, 1777.) On --ait que, à la mort de Voltaire, qui s'éteignit dans l'hôtel de Villette quai des Théâtins, le marquis s'empara du cœur de son grand ami; il le porl qu'il avait racheté, puis le ramena à son château de Plessis-Villette. Des les premiers jours de la Révolution, ami enthousiaste des idées nouvelles, il revint habiter Paris. Il ne voulait plus être que Charles Villette. Représentant de l'< )ise, il ne vota pas pour la mort du roi. Il était « suspect » quand il mourut le y juillet 1793. « Belle et Bonne » lit de son appartement du culde-sac FéroU une manière de temple dédie a Voltaire.

(5) C'est de lui qu'on a dit :

Quelh est cetti grotesque ébauche?

Est-ce un homme? Est-ce un sapajou, etc. (Mémoires de Marmontel, livre III.;

pteur des Jésuites, dont en ce moment il provoquait la chute totale, venait se délasser là de ses travaux du Palais. J'y ai vu le président de Maupéou (i), depuis chancelier de France, M. de Miromesnil (2) qui lui succéda et qui jouait les Crispins d'une manière supérieure; MM. de Sémonville (3), l'abbé de Sahuguet d'Espagnac (4), conseiller-clerc de la Grand- Chambre, brelandier, spéculateur, et mieux encore quoique déjà sur le retour.

Parmi les maîtres des requêtes nous avions MM. Daine (5), de Bastard (6), Amelot (7), Foulon (8), dont la destinée devait être si malheureuse, de Forges et autres non moins connus. Les matadors de la finance étaient MM. Bouret, Beaujon, Decazes, de Laborde, Hocquart, Lalive d'Epinay, le Normand, Parceval et Savalette (9); je ne puis que les nommer. 11 en est d'autres qui méritent une attention particulière et sur lesquels je reviendrai.

(1) On sait le rôle de Maupéou, dans la disgrâce du ministre Choiseul et dans le conflit avec le Parlement. Nul homme ne fut plus chansonné. Il mourut en 1792.

(2) L'adversaire de Maupéou, qui prit sur lui sa revanche en 1774. Mort en 1796.

(3) Père du diplomate et homme politique qui tira son épingle du jeu pendant tous les régimes.

(4) Beaucoup plus spéculateur qu'abbé, et spéculateur sans préjugés. Au demeurant, fort lettré. Condamné à mort en 1793.

(5) Cette plaisanterie était fameuse : « M. Daine a pour frères un gros chanoine de la Sainte-Chapelle, qu'on nomme nécessairement l'abbé Daine. et un génovéfain si jovial qu'il était impossible de ne pas l'appeler Dorn Daine. »

(6) François de Bastard n'était déjà plus maître des requêtes à cette époque, il était premier président du Parlement de Toulouse. 11 devait être, plus tard, surintendant de la maison du comte d'Artois. Mort en 1780.

(7) Fils de Amelot de la Houssave, l'auteur des Mémoires historiques.

(8) Pendu à un réverbère, puis décapité le 22 juillet 178c). Sa tête fut promenée au bout d'une pique.

(9) Des notes, ici, entraîneraient trop loin. Voir, sur les Fermiers généraux: Thirion, la Vie privée des Financiers du xvm" siècle: A. de |anzé, les Financiers d'autrefois : Paz. et Gratien, la Finance d'autrefois. Sur Savalette, consulter la curieuse étude de M. G. l.enôtre. qui révèle une aventure extraordinaire.

Enfin pour clore la liste de nos habitués, je citerai dans la littérature, tant grande, moyenne, que minime, des hommes alors plus ou moins célèbres, et dont quelques-uns ne le sont devenus que plus tard. MM. Diderot (i), de Marmontel,

(1) « S'il ;i aime passionnément sur le tard, il ne recherche pas lu .

unies. Même avec celles du monde encyclopédique qui ne rougissent pas facilement, il n'est pas à l'aise. Il faut encore se gêner avec elles et cela paralyse ses moyens. Il se trouve bien mieux avec des filles d( parce qu'on fait avec elles comme on veut : bien sans vanité, mal sans honte ». (J. Reinach, Diderot, 1894.)

La plupart de ces noms se retrouvent au cours des Souvenirs. Arnaud Baculard (17 18-1805), appelé à Berlin auprès de Frédéric 11 après le départ de Voltaire, qui ne lui épargna pas les sarcasmes. 11 est l'auteur d'une tragédie qui eut un succès de larmes, le Comte de Comminges. « L'effet en fut déchirant », dit le Dictionnaire des théâtres. Elle semble, aujourd'hui, du romanesque le plus absurde. Le comte de Comminges, séparé d'Adélaïde de Lussan, qu'il aime, s'est, après nombre de péripéties, réfugié dans un monastère de trappistes. Adélaïde, échappée enfin à tous les pièges, cherche désespérément Comminges. Sous des habits d'homme, elle arrive, par hasard, à la Trappe, reconnaît Comminges parmi les religieux, et, pour se rapprocher de lui, demande à être admise au nombre des pieux solitaires. Le Père abbé, trompé par son travestissement, y consent. Mais les deux amants sont l'un près de l'autre, sans que Comminges ait reconnu la femme qu'il a adorée... La cloche des agonisants annonce la fin de l'un des moines. frère Huthème. Ce frère Euthème, c'est Adélaïde qui, en mourant, révèle à Comminges ce qu'elle fit pour expirer, au moins, auprès de lui. « Les personnages bavardent beaucoup, en dépit de la Trappe, asile du silen dirent les gazettes du temps (1764). — Cailhava (1731-1813). C'est lui qui eut avec la Comédie-Française des brouilles et des raccommodements laineux et qui écrivait, en 1779 : « |e me suis comporté avec la Comédie

comme l'amant le plus délicat avec sa maîtresse Ah! la cruelle, elle me

prouve bien qu'elle ne se soucie ni de mon bonheur, ni de ma gloire, etc. « lettre de réconciliation maintenant : «Je boudais ma chère Coméd croyais franchement ne plus l'aimer; elle me sourit et je revole dans ses bras. Je ne me souviens plus qu'elle m'ait été cruelle, je jure de lui consacrer les plus beaux moments de ma vie... quand le temps viendra ou il faut se contenter de sentir sans risques de le prouver, je demande à ma bienaimée de faire succéder l'amitié à la tendresse. » Pendant la Révolution, il continua, en son petit logement voisin du Palais-Egalité, à recevoir les membres du Club de mi.ii à quatorze heures, qui s. souciait peu de politique, et, pendant la 'l'erreur, voyait éclore de petites chansons galantes. Voir sur Cailhava mon édition des Souvenirs de Louise Fusil (Paris, Schmid, 1903). — Palissot se souvint dans sa comédie des Courtisanes ou FEcueil des Mœui s de son passage dans la maison de lint-Etienne. Il v a, dans les

Mémoires d I ienlis un piquant compte rendu de cette pièce. —

Lemierre avait, à la Comédie-Française, une tragédie reçue, la l'euve du

SOUVENIRS DE MADEMOISELLE DUTHE 1 2y

Arnaud Baculard, Cailhava de l'Estandoux, Collardeau, le chevalier de Boufflers, Dorât, le chevalier de Cubière. tout jeune homme, taillé pour être fou, et que le hasard, sans doute, avait fait littérateur: Lemierre, dont l'amour-propre était si naïf; Collé, roi de la chanson; Crébillon, le fils, dont les œuvres étaient si divertissantes; le dur Robbé, le mielleux Bernard, que je ne trouvai pas gentil, bien que le sobriquet lui en fût resté; Palissot, dont l'arrivée faisait fuir tous ses confrères; Poinsinet, le héros des mystifications, et que je mettrai certainement en œuvre.

En un mot, il était des moments où, dans le cercle de Mmf de Saint-Etienne, on aurait pu se croire dans l'une des meilleures maisons de Paris, et qui n'aurait pas connu les dames, n'en aurait pas douté; quant à celles-ci, voici qu'elles étaient les majeures.

A toutseigneur tout honneur; la reconnaissance, d'ailleurs, commande que je place en tête de la liste, « les veuves du maréchal de Saxe », les deux sœurs Verrière; elles venaient assez souvent, et leur apparition n'était jamais indifférente, elle occasionnait toujours, au contraire, une sorte d'événement. C'était bien pis encore, lorsque Marquise (i) descendait de sa hauteur jusqu'à daigner paraître dans notre cercle; oh! pour le coup, chacun était aux champs, et le

Malabar; 1rs comédiens cependant, tardaient à la représenter et avaient repris l'Orphelin de la Chine. Lemierre leur envoya ce spirituel quatrain :

Par vos délais longs et sans fin C'est assez me mettre à l'épreuve, Vous qui protégez Y orphelin Ne ferez-vous rien pour la veuve!

Robbé de Beauveset (1714-1792), auteur satirique fort licencieux et fort brutal, mais homme fort habile dans la conduite de sa vie et qui eut l'ait de collectionner des pensions. (Voir Mémoires secrets, décembre 1700.1

{i 1 Maîtresse il'- M. de Villeroy, puis du duc d'Orléans. Demeurait rue de Richelieu, sur le Palais-Royai. M. de Villeroy reparut dans son existence même pendant sa liaison avec le duc d'Orléans. Elle était peu aimée des officiers de ce prince: « La demoiselle Marquisi a, avec eux, des manières qui la font généralement détester. » (Journal des Inspecteurs.) Marquise avait pour amie intime M"" Beaufort.

salon ne se trouvait plus assez vaste. Marquise, peu après M""' de Villemonble jouissait de l'avantage vivement envié d'être la maîtresse en titre et en charge fonctionnée de Son Altesse Sérénissime Monseigneur le Duc d'Orléans; elle avait rendu père ce premier prince du sang de deux fils, les abbés de Saint-Phar et de Saint-Albin; il en résultait pour elle de la fortune, de la considération, et une cour composée de piqueurs d'assiettes et de gens qui avaient des prétentions à la bourse de son auguste amant; elle ne manquait ni de beauté, ni d'esprit, avait même à ce dernier attrait des prétentions qu'elle prouvait, par certains ouvrages répandus mystérieusement dans le cercle d'intimes; ils avaient peu de mérite, aussi les louait-on beaucoup ; enfin, Marquise était la fleur des pois de nous toutes.

Une autre chercheuse de phrases, M"1' Fauconnier, l'une de nos anciennes, avait passé de la galanterie au pédantisme. Devenue auteur, et, qui pis est, journaliste, elle rédigeait la Galette des Deuils, nécrologe public où les éloges étaient donnés à tant la page, où chaque notaire décédé devenait un grand homme, où un faquin était ennobli, et où la France entière apprenait qu'elle était en larmes de la mort d'un obscur magistrat. M"1' Fauconnier, quittée par les amours, s'adonnait à l'intrigue; solliciteuse en titre, on la voyait dans les bureaux des divers ministères (i). Une des branches principales de son revenu était l'expédition des dispenses de la cour de Rome. Pour tout cas religieux, on s'adressait à elle de préférence, et en certitude d'une prompte expédition : facilité qu'elle devait à son ancienne liaison avec un signor Abbato Canti, très en crédit auprès de la chambre pontificale.

Puis venait une autre littératrice, M"'' Uncy (2), fille de l'amour et vouée pieusement au culte de son père; elle

rets (avril 1764.)

(2) Auteur des Contes moraux. Un des contes du recueil est de l'abbé de Voiscnon.

débuta par un coup d'éclat; M. de Meyzieux, neveu de M. Pâris-Duverney, avait la coutume d'élever à la brochette des jeunes filles que le fin gourmand croquait, dès leurs quinze ou seize ans venus. MUe Uncy, née de rien, prise aux Enfants-Trouvés, fut du nombre de ces éducations. Celle-ci s'avisa de donner son cœur, avant toute chose, à un jeune homme, et poussa la folie jusqu'à se piquer de fidélité; il en advint que, lorsque le protecteur voulut jouir de son droit, elle résista en héroïne; il patienta, revint à la charge sans plus de succès. La lutte le fatigua et, un beau matin, M"e Uncy se trouva sur le pavé, à la merci du premier passant. La voilà en grande colère, intentant un procès à M. de Meyzieux, en arguant de ce que l'ayant nourrie, habillée, logée dès son bas âge, il devait tout continuer, ou tout au moins lui faire une pension. Le Parlement, à qui elle porta sa cause, rendit un jugement à son désavantage; alors, obligée de travailler pour vivre, elle prit la plume et amollit son coeur; elle était véritablement jolie, elle ne manqua pas d'adorateurs ni d'aventures; elle fit des nouvelles, des contes et écrivit dans ses livres ce qui arrivait dans son boudoir. Cela lui procura de la vogue et quelque réputation ; elle en profita, et fit bien. Les sottes sont celles qui boudent la fortune sans trop de gloire pour la vertu.

Deux actrices de l'Opéra, M1Us Le Mierre (i) et Sophie Arnould (2), étaient encore les habituées de notre digne maison ; je ne te dirai rien de la seconde, elle est si connue. . . La première joignait une voix délicieuse à une figure parfaite, elle avait de l'àme comme actrice, et hors du théâtre des sens très irritables. Passionnée à l'excès, chaque amant était

(1) Dès 1764, on trouvait qu'elle avait « beaucoup perdu de sa voix ».

(2) Voir sur les maladies de Sophie Arnould, cruel chapitre qui esl la réalité à côté de la légende, l'étude du D* Cabanes. (Le Cabinet secret de l'histoire, 7B série.) Si « dolorée » qu'elle fut, selon son joli mot, elle gardail toujours de l'esprit. Un jour que les docteurs Pelletai] et Boyer avaient été appelés à examiner le siège secret du mal, elle murmura - « Faut-il qui paye maintenant pour faire voir cette chose-là, tandis que, autrefois... »

adoré pour peu de temps, il est vrai, mais avec une telle véhémence que la force remplaçait la durée. Celle-ci ne rimait ni ne faisait de la prose. Bien différente de M"e Mazarelli (1), que nous avons vue depuis épousée par le marquis de Saint-Chamond, et qui était ce qu'on appelle virtuose accomplie, auteur, musicienne, peignant en outre, et à part encore courageuse, car elle avait fait ses preuves lors de son démêlé avec Lhomme, le marchand de draps.

Ce dernier s'était épris d'un vif amour à l'encontre de Mazarelli; je ne sais qui déplut de son physique ou de la mesquinerie de ses offres : tant il fut que la délicatesse de cette personne s'offensa de l'indécence de ses propositions, et les refusa net; voilà un malheureux aux champs, il poursuit la cruelle de ses lettres, de ses plaintes, de sa présence, la relance à la campagne où elle se retirait pendant la belle saison; enfin, la folie le poussant aux dernières extrémités, il emploie la violence, un couteau à la main; Mazarelli se débat, ne s'effraie pas, et à l'aide de sa soubrette, rosse le furieux, le jette à la porte, après, au préalable, l'avoir désarmé.

Sais-tu ce que fit ce forcené? Il avait reçu quelques blessures dans la mêlée : il s'en aida pour aller porter plainte en tentative d'assassinat; l'affaire alla donc au criminel avec un éclat épouvantable; la vérité triompha. Mazarelli en eut une renommée mille fois plus brillante; ce fut à qui tàterait de

(1) M11' Mazarelli avait vécu quelque temps avec Montcrif. « Elle a puisé dans le sein de cet académicien un goût pour la belle littérature », dit 15achaumontqui l'apprécie peu et lui trouve » un pinceau mort e1 sans vigueur ». Elle épousa le marquis de La Vieuville de Saint-Chamond. Elle donna à la lie-Française en 1771, les .huants sans le savoir, d'une extrême subtilité- sentimentale. Le marquis de Sauville, en s'employanl au bonheur d'Henriette, pupille de la comtesse d'Auray, découvre peu à peu . j 11 i 1 < st amoureux d'elle et est surpris à ses genoux par le fiancé d'Henriette. <- Oui

>^ disent les Anecdotes dramatique*, plus indulgentes que les Mémoires secrets. « Elle a vécu le mieux du m son mari ;, elle a

très bien élevé ses deux enfants et parlez-nous de cette femme-là pour setirrr d'affaii itenir dans sou rôle de grande dame avec une

parfaite aisam irs de la marquise di C>

l'héroïne, et, depuis, elle a été de bonheur en bonheur, moins heureuse, toutefois, depuis qu'elle est vieille et laide.

MUe Le Clerc (1), alors à l'époque de sa beauté, car elle était véritablement ravissante, comptait au nombre des élèves de Mme de Saint-Étienne. Qui n'a pas entendu parler de ses dépenses énormes, de son faste, de ses parures, des magnificences de sa maison et de ses équipages, elle aurait dissipé les trésors de Crésus; ses goûts étaient d'une reine, son luxe à l'avenant : belle en manière d'ange, fière, dédaigneuse, prodigue, elle remplaçait l'esprit pardu manège, et la raison par tout le piquant de l'extravagance.

« Ma petite, me disait-elle un jour, ce qu'une jolie femme a de mieux à faire, c'est de ruiner vite un amant, afin d'arriver plus vite à en dévorer un autre; je ne dors pas tranquille, le jour où je n'ai fait aucune brèche à la bourse de mes amis.

— Et qu'en gardez-vous? lui demandai-je.

— Rien; fi! de l'or, il salit les mains, je le dépense sans y toucher. C'est le soin de mes caméristes. »

Et elle faisait comme elle disait.

A la suite de cette splendeur de notre caste, il en était un plus grand nombre qui paraissaient et disparaissaient, selon que la destinée les faisait monter en voiture, ou retourner dans le ruisseau. M"" de Saint-Étienne avait là-dessus des principes arrêtés; elle voulait que chez elle on ne demandât pas l'aumône. Toute femme sans conduite était congédiée, sauf à la revoir si une chance heureuse la relevait.

Je ne pouvais avoir rencontré, pour mon début, meilleur

(1) Se trouve- sur les états de l'Opéra en qualité de danseuse surnuméraire.* Le baron de Varseberg est libertin; il lui faut une maîtresse qui --"il lascive et c'est un talent que possède supérieurement MluLeclen • lité a toujours été annexée à son poil doré ». (Rapports des inspecteurs de police du roi.) — Est-ce la même qui souffleta, en pleine Comédie-Italienne, lord Elgin, son amant, qu'elle avait rencontré avec M" I afont, et pour a< h de se venger, alla trouver M. de Tiennes, ennemi déterminé de lord Elgin, et se donna à lui, encore qu'il lui déplut tort r Lord Elgin se réconcilia avec M11, Le Clerc : la reconciliation ne laissa pas de lui coûter cher.

écho et langue mieux suspendue que celle de M"*' Robichon, seconde femme de chambre, ai-je dit, de Mme de Saint- Etienne; ce fut elle qui d'abord fit passer devant moi, en attendant le réveil de la maîtresse, la lanterne magique humaine à laquelle j'ai donné le dernier coup de pinceau. Elle m'apprit en outre que M"1' de Saint-Etienne avait deux guides : son directeur, d'abord, l'abbé Lecours, prêtre habitué de Saint-Eustache, et le chevalier de Cerclebceuf, ancien capitaine au régiment de Champagne, décoré de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis; ce dernier, commensal de la maison depuis bon nombre d'années, y était sur le pied de dominateur: il occupait néanmoins un appartement séparé et dans ce moment était en voyage.

« Qui est-ce? demandai-je.

— Ah! Mademoiselle, c'est une manière de satan déguisé en honnête homme, hargneux, grondeur, morose, qui se hait lui-même de peur de ne pas haïr complètement le monde d'ici-bas; mais ancien bellâtre à bonne mine, à formes du monde et enragé de vieillir; il voudrait être admiré et on le déteste; c'est le tourment de sa vie. »

Mes débuts dans le monde. — M. Hocquart et le prince Altieri. — Une mésaventure de Poinsinet. — L'homme le plus mystifié de son temps. — Mes deux soupirants. — L'un des deux brusque le dénouement. — Un enlèvement.

La sonnette de la chambre de Mme Saint-Etienne annonça qu'il faisait jour; M"'1 Robichon se hâta d'y répondre, et, peu de temps après, revint me dire que j'étais attendue. Je me rendis auprès de Mme de Saint-Etienne : je la trouvai de belle humeur; la soirée avait été très intéressante, les cartes avaient beaucoup rapporté, elle me plaignit de n'y avoir pas assisté, et me promit de m'en dédommager le surlendemain. Elle aurait une réunion plus resserrée, plus intime, de quarante à cinquante habitués au moins : en attendant, elle m'avait annoncée. On éprouvait une envie extrême de voir sa charmante cousine: on ne savait que trop la valeur de ce titre !

C'était à M. Hocquart, le fermier général, qu'elle avait particulièrement parlé de ma jeunesse, de mes malheurs, de mes agréments personnels et de mes qualités morales. Il avait été touché de la peinture de mes charmes et de ma vertu. Il brûlait de me connaître. J'entendis bien le sens de ce mot.

« Mais me plaira-t-il, à moi? osai-je demander, en poussant un soupir, car j'avais encore devant les yeux une vision d'amour frais et sincère.

— Voilà, me fut-il reparti, une question impertinente si elle n'est oiseuse. S'agit-il qu'il vous plaise? Ne suffit-il pas qu'il vous établisse? Assez d'autres vous plairont à son défaut. Un protecteur que la canaille nomme très plaisamment et non sans tact « Mylord pot-au-feu », doit être chez

une jolie femme comme un de ces vieux meubles de famille que l'on conserve avec soin, non à cause de leur forme antique, mais en raison de leur valeur. Son mérite est dans sa générosité: il est toujours beau lorsqu'il donne à pleines mains. Qui va s'inquiéter de l'élégance d'un coffre-fort, pourvu qu'il soit rempli jusqu'au comble! On reconnaît bien à la niaiserie de votre propos que vous êtes débutante. »

Je ne répondis pas. Je me sentais perdue, et je ne laissais pas d'être un peu effrayée.

« Au demeurant, reprit Mm' de Saint-Étienne, si M. Hocquart (i) nous manque, nous nous accommoderons de l'abbé d'Espagnac ou tout autre; vous êtes en position d'attendre, on finit par choisir lorsqu'on ne se presse pas Nous dînerons aujourd'hui avec ce fermier général, le chevalier d'Arc, le prince Altieri, M. de Mirecourt. vous et moi; c'est pour votre jour de début. »

Cela dit, elle me recommanda de songer à m'habiller et me renvoya. Brigitte m'attendait, impatiente de savoir ce

(i) M. Hocquart entre dans les fermes générales en 1750. Il était fils d'un autre fermier général qui était resté trente-cinq ans en exercice, homme entendu, expérimenté et sérieux, et frère du président Hocquart, qui avait une réputation d'austérité. M. Hocquart ne ressemblait point à son père et à son frère, sous ce rapport. Il était de complexion fort galante. Avant d'être le protecteur de Rosalie Duthé, il avait rendu des soins galants .1 M"1- Vestris et Fleury. Il ne semble pas, dans ses prodigalités, avoir eu les goûts artististiques qui rachetèrent les folies de nombre de ses collègues. Voir, sur les fermiers généraux et leurs mœurs, l'excellente étude de M. H. Thirion, la Vie privée des financiers du xvui6 siècle. L'auteur d'un oire célèbre fut menacé d'emprisonnement pour avoir comparé les néraux aux filles d'Opéra : « Ceux-ci et celles-là entrent souvent dans le monde sans biens et en gagnent, les uns d'un coup de plume, les autres d'un abandon gracieux de leur personne. Les financiers s.int détestés des malheureux aux dépens desquels ils s'enrichissent : les lilles s de ceux-là mêmes qu'elles ruinent. » Nombre de ces énormes tondirent rapidement, en effet. < >n sait que Bouret, celui qu'on appelait le ^ grand Bouret », après avoir dépensé plus de quarante milmourut pauvre. Quand il fut acculé au suicide, il n'avait pu trouver iprunter quelques louis. Les excentricités de M. Hocquart ne l'cmpéent point d'être plus prudent. Au demeurant, le temps des grandes commençait à passer. I;n frère de M. Hocquart. qui était officier, avait eu, avant le duc d'Orléans, M11, Marquis,- pour maîtresse.

que nous avions traité; je le lui rapportai mot à mot, elle en parut enchantée. M. Hocquart lui était connu par sa grande fortune; elle s'imagina qu'il serait magnifique et tout le temps qu'elle employa à ma toilette, elle se plut à bâtir je ne sais combien de châteaux en Espagne.

Il était tard, l'heure du dîner approchait; Mme de Saint- Etienne m'envoya son grison, qui me conduisit vers elle en me faisant traverser plusieurs passages secrets, car cet appartement avait encore ses mystères, et dès qu'on nous eut prévenues que le prince Altieri entrait dans le salon, nous y apparûmes de notre côté. Tout les convives y étaient déjà, et je peux affirmer qu'une explosion d'enthousiasme m'accueillit; il est vrai que j'étais belle à ravir et mise en manière de nymphe. Les hommages, les compliments ne me firent faute, on m'en accabla à me rendre honteuse, je l'étais, en effet et cependant, je ne pouvais me défendre de quelque joie.

C'était mon jour de début : il fut brillant.

M. Hocquart, lorsque nous allâmes dîner, me donna la main. Je vis le dépit qu'en avait le grand seigneur italien, obligé d'offrir la sienne à Mme de Saint-Etienne. C'était un étranger de famille papale, immensément riche, fort économe, pour ne pas dire avare, à Rome, et qui, par ostentation, faisait de la dépense à Paris. Il était plutôt jeune que d'âge mûr ; je crois le voir encore, maigre, de petite taille, brun et pâle; ses traits avaient ,une expression de vivacité qui étincelait dans ses yeux noirs et tout grands ouverts; c'était du feu que ce prince; je lui plus, il m'en donna la preuve et je ne puis m'en ressouvenir sans effroi (i).

(1) Le prince Altieri, de la vieille famille îles Altieri. patriciens romains. 11 l'ut un moment au service de l'Autriche. Les Altieri se résignèrent, pendant l'occupation française, à se rallier au régime napoléonien, et l'un d'eux fut sénateur de Rome. Il n'est pas impossible que ce tut celui-là même qui nous occupe, alors âgé de soixante-dix ans. car ce n'était pas la première fuis qu'il venait a Paris quand il y fut appel,- par Napoléon. Voir L. Madelin : la Rome de Napoléon.

M. Hocquart entrait dans le bel âge de la galanterie; il commençait à se voûter, à avoir des fantaisies extraordinaires ; son cœur blasé avant ses sens prenait pour des besoins d'aimer ce qui n'était que les caprices d'une imagination désordonnée; presque point Turcaret d'ailleurs, ayant meilleure mine que la plupart de ses confrères et jouant tant à l'homme de qualité que quelquefois il gagnait la partie, c'est-à-dire qu'il faisait illusion : maniaque à l'excès, vaniteux comme un enrichi ou comme un grand seigneur ruiné. Ce qu'il aurait refusé par raison, son orgueil l'accordait toujours. Il voulait que ses protégées fissent grand bruit par leur dépense, et son point d'honneur consistait à laisser croire qu'il mangerait rapidement sa fortune et il n'en était rien; car en arrière de cette représentation d'apparat, il y avait tant d'ordre, d'esprit des affaires, de science, de calcul, qu'il se maintenait sans perte. L'État payait son luxe, et c'était là son habileté positive.

Je lui plus, et beaucoup, cela va sans dire; néanmoins il me trouva un grand défaut, mon trop de jeunesse. Une enfant saurait-elle faire du tapage? Une poupée ne lui suffirait-elle pas? Ceci le rendit pensif et glacé tant que dura le dîner, où, d'ailleurs les autres convives montrèrent de l'esprit à m'étonner : pauvre fille! pour la première fois j'entendis une conversation papillonnante, découpée, attaquant tout, n'approfondissant rien; on allait d'un texte à un autre par bonds et par cascades et cela avec de la gaîté, du tact et de la profondeur. Je ne comprenais pas la moitié de ce qui se débitait, mais j'écoutais attentivement; je ne brillais pas, ce n'était pas encore mon rôle.

Le chevalier d'Arc avait assez de malice pour en doter toute une académie; mais comme il visait à la profondeur, il mettait du plomb dans ses épigrammes, ce qui les rendait un peu lourdes.

Le prince Altieri, partagé entre l'amour des arts et des dames, parlait de peinture et lançait des « concetti ».

M. de Mirecourt, avec non moins d'esprit que le reste de

l'orlrail gravé par Le Beau d'après la miniature </<• Laiiu

la compagnie, savait mieux en diriger les élans; j'ai vu peu d'hommes se posséder aussi bien que celui-là: il causait, discutait, jouait toujours à son avantage, parce qu'il ne livrait rien à l'imagination ou au hasard. La vie était pour lui la solution continuelle d'un problème de mathématiques, dont rien ne devait le distraire, sous peine de l'empêcher de le résoudre. Perpétuellement en garde de son cœur, de sa tête, d'autrui et de tout le monde, il allait au-devant de chaque événement possible et cela de manière à n'être jamais surpris. Le rencontrer au dépourvu eût été trouver la pierre philosophai. Il ne faisait ni sottise, ni fausse démarche, ne manquait à rien et se montrait prêt à soutenir toutes contrariétés et tempêtes; c'était une existence réglée à la façon des horlogers, au mouvement uniforme, au retour périodique du balancier.

Une telle conduite, au premier aspect, paraissait admirable, mais au fond, à quoi lui servait-elle? Avait-il augmenté sa fortune? non; ajouté à sa position sociale? pas davantage; en était-il plus heureux? il n'osait le prétendre, mais sa manie se trouvait satisfaite et dès lors il était content.

M. de Mirecourt appartenait à la noblesse, allait à Versailles et néanmoins n'était pas de la Cour, par la raison que, par sa réserve perpétuelle, il n'était entré dans aucune intrigue, dans rien de ce qui lie les hommes par un péril commun ou des espérances égales; nul n'était son ami. A la ville, c'était la même chose; il avait là des connaissances et non des intimités. Aucune femme ne liait sa vie à la sienne ; on l'accusait de goûts étranges parce qu'on ne pouvait citer de lui aucune folie.

Les yeux du prince Altieri ne me quittèrent pas tant que le dîner dura ; ils avaient leur éloquence, je ne sais pourquoi je me prévins contre ce seigneur; j'avais déjà des caprices, des fantaisies, c'était courir au grand train de poste sur la route où je m'engageais. M"" de Saint-Etienne avait décidé dans sa tête que ce serait le fermier général qui me mettrait en vogue; le mutisme glacial de celui-ci la mécontentait

déjà et elle regardait comme un affront fait à sa propre personne ce qui au fond n'aurait dû dépiter que moi.

Dès que nous fûmes rentrées dans le salon, où nous trouvâmes Eugénie Le Clerc, le petit Poinsinet et cinq ou six autres amateurs, Mme de Saint-Etienne, les premiers compliments épuisés, prit à part le fermier général et lui chercha querelle. Quel défaut me trouvait- il? Etais-je laide? Avais-je une vilaine taille? Manquais-je d'agréments?

« Elle est trop jeune, répondit M. Hocquart.

— Oh ! quant à ce défaut-là, répliqua Mm,t de Saint- Etienne stupéfaite, je le conçois dans toute son horreur, le remède, par bonheur, est à côté du mal : en vérité c'est se plaindre que la mariée est belle. Y songez-vous? faire fi d'une qualité si précieuse. Vous faut-il une émérite? prenezmoi, lui dit-elle en riant. »

M. Hocquart riposta sur le même ton, et s'en revint sans avoir rien décidé. Le désappointement de ma grande cousine allait à l'extrême, et moi, loin de me tourmenter de cette bizarrerie, je m'étais accointée à Eugénie Le Clerc. Je la trouvais admirable, belle par delà toute comparaison, éblouissante de parure, de diamants. Elle me questionna sur mes aventures, ne s'imaginant pas que je ne fusse sans en avoir eues déjà. Je rougis beaucoup et ne pus balbutier que quelques mots, car j'éprouvais réellement quelque confusion du parti qu'on avait pris pour moi.

« Ainsi, me dit-elle, en souriant, vous faites ici votre séminaire? La maison est bien choisie, elle a bonne réputation. J'en suis sortie; qu'y êtes- vous?

— Arrière-petite-cousine.

— J'y étais nièce. »

Elle m'interrogea. Je lui confessai mon unique aventure. Elle eut une manière d'attendrissement, puis eut un geste d'insouciance.

« Sais-tu, fit-elle, que tu es jolie à l'excès? Je devrais être jalouse, mais je me retrouve en toi. Je ne veux point te

donner encore de conseils, mais je serais ton amie, s'il te plaît que je le sois. »

Nous nous serrâmes la main mutuellement, en nous promettant l'une à l'autre une affection qui n'a jamais faibli. On a dit grand mal de Le Clerc, je ne peux en dire que du bien. Les hommes en général ont eu à se plaindre d'elle. En conséquence de sa règle de conduite, Le Clerc se regardait en guerre perpétuelle avec eux et n'épargnait ni leur personne ni leur fortune. Ses rivales la détestaient et l'ont calomniée; ceci la touchait peu et elle avait raison.

Notre conversation fut interrompue par l'approche du prince Altieri; il continuait à suivre mes mouvements avec ses yeux de flammes, et son impatience de me parler ne lui permit pas de retarder plus longtemps. 11 entra d'abord en matière et, après avoir loué mes charmes, m'assura qu'il se tiendrait heureux si je voulais lui permettre de contribuer à mon bonheur. Cette proposition directe et si brusque m'embarrassa : j'ai dit que j'éprouvais contre cet Italien une répugnance involontaire. Au demeurant, je voyais, dans l'instant même, M""' de Saint-Ktienne en conférence particulière avec M. Hocquart et j'étais certaine qu'il s'agissait de moi; tout cela me troubla au point que, baissant les yeux, je me tus, ne sachant en vérité que répondre. Mlle Le Clerc, en cette circonstance, me fournit une preuve première de son attachement; elle avait entendu le propos de l'altesse papale et prenant vite la parole :

« Monseigneur, dit-elle, mademoiselle a trop de modestie et de retenue pour traiter d'une affaire dans laquelle sa verlu doit entrer pour beaucoup; elle a des parents très respectables; elle est d'ailleurs la cousine de la maîtresse de la maison, sa tutrice naturelle et renverra devant celle-ci quiconque, touché de son mérite, aspirera à obtenir des droits à sa reconnaissance. »

La tournure gaie et prudente de cette réponse me remit un peu; l'envie de rire me prit; le prince céda au même empressement et, en homme d'esprit, entendant à demi mot,

remercia ma nouvelle amie et, continuant de causer avec nous deux, ne sortit plus des thèses générales.

Cependant M. Hocquart avait quitté Mme de Saint-Etienne, et celle-ci, de très mauvaise humeur, s'était rapprochée de MIle Mazarelli qui venait d'entrer Le Clerc en voyant celle-ci :

« Voilà, me dit-elle, une de mes bêtes noires.

— Elle est très blanche pourtant, repartis-je.

— Une précieuse! aux prétentions d'esprit; qui fait des phrases et qui est capable d'aller jusqu'à faire des livres; passe si elle vivait en savante; mais vouloir servir l'amour et les muses, avoir une maison à Cythère et un château sur le Parnasse, je ne peux admettre ces matières-là. »

Le Clerc, qui, tout en dénigrant la science dans une femme du monde était singulièrement spirituelle, m'amusa aux dépens de Mazarelli. Le prince Altieri continua à causer avec moi et sa persistance (on reconnaît bien là le cœur humain) inspira à M. Hocquart le désir de se rapprocher de ma petite personne. Le prince Altieri, qui ne pouvait deviner encore que ce fût là, pour lui, un rival dangereux, se leva aussitôt pour lui faire place, dit quelques mots polis et puis se retira se dirigeant à son tour vers Mm,; de Saint-Etienne.

Le cœur est messager, c'est chose certaine, le mien se mit à battre violemment à mesure que le prince se rapprochait de Mme de Saint-Etienne; je la vis quitter M"e Mazarelli et suivre le prince dans la même embrasure de la fenêtre où tout à l'heure elle avait causé avec M. Hocquart : je ne savais pas le résultat de sa conversation avec celui-ci et il était possible que l'on fût en pourparlers d'arrangements me concernant, ce qui me causait une sorte de honte, mêlée pourtant d'une grande curiosité.

M. Hocquart essaya de me faire parler; ce fut presque peine perdue; j'étais agitée à tel point que je ne savais que dire : ma sottise lui parut de la pudeur; la fantaisie de séduction s'alluma soudainement et le voilà me débitant une foule de gentillesses dont l'une n'attendait pas l'autre.

Eugénie Le Clerc n'était pas là pour me soutenir. En fille discrète, elle avait reculé son fauteuil; et, pour passer le temps, s'amusait à se moquer du petit Poinsinet (1). Le plaisant personnage! et qu'il était heureusement tourné pour fournir des sujets d'amusement et de distraction! 11 y avait, en lui, ce mélange d'orgueil et de sottise, de suffisance et de simplicité dont l'ensemble prête tant aux moqueries et aux mystifications. Je ne sais comment, par une

(1) L'acharnement des mystifications contre Poinsinet a défrayé des volumes. On ne cessa de se moquer de lui, même après sa mort. Kn pleine Révolution, en 1793, les plaisanteries n'étaient pas encore finies. Témoin cette comédie de Deschamps, Poinsinet ou Que les gens d'esprit sont bêtes- Poinsinet s'est retiré à la campagne, pour échapper aux brocards, mais jusque dans sa retraite, il va retrouver des mystificateurs. On lui persuade qu'il faut répondre en russe à Catherine de Russie, qui vient de le nomner membre de son académie. On lui donne un professeur et Poinsinet se met à l'œuvre avez zèle; il se trouve que c'est le bas-breton qu'il a appris. 11 s'éprend d'une voisine, qui minaude avec lui: cette prétendue voisine est un capitaine de dragons, travesti. Et ainsi de suite jusqu'au moment où on vient consoler Poinsinet de ses mésaventures en lui apprenant, sans mystification, cette fois, le succès de sa comédie, le Cercle, à la Comédie-Française. Les Mémoires secrets ne s,- contentent pas de tourner Poinsinet en ridicule; ils l'accusent de quelques indélicatesses. « Poinsinet avait un. fiance si aveugle en Palissot que celui-ci lui faisait accroire les absurdités les plus ridicules... Un. jour Palissot lui fit voir une lettre supposée d'un souverain d'Allemagne, portant commande de chercher en France un jeune homme, versé dans la littérature, qui se voulut bien charger de l'éducation du prince héréditaire. Poinsinet pria son ami de lui ménager cette place. Palissot lui promit d'écrire en sa faveur. Quelque temps après, il feignit d'avoir reçu la réponse désirée. « Il dépend de toi, lui dit-il, d'être le gouverneur du jeune prince; il y a cependant un obstacle. — Quel est-il? — '.est que le prince est luthérien et qu'il faut être de sa religion. — Qu'à cela ne tienne! répond Poinsinet. je me fais turc, juif, bramin s'il le faut. « Sur cette assurance, on prend jour pour lui faire taire abjuration, et il signe devant témoins une profession île toi, telle qu'il avait plu de l'imaginer. Mais on .lit a Poinsinet que la chose était venue au\ Oreilles de

l'autorité et qu'il y avait des ordres pour l'arrêter comme renégat. C'était

un nouveau persiflage de ses bons amis; par leur conseil, il se travestit en

ainsi que Pqurceaugnac 1 t s'enferma dans une cave où il ne se croit pas encore en sûreté.. (Mémoires dt Favart, t. II. Voir aussi lu I fea* Monnet, ntroduction e1 d< notes d'Henri d'Alméras. (I

tion des Mœurs légères du xviii* siècle, I ouis-Michaud, éditeur.) Une Litre de

P sin 1 ' M" I 1 1ère atteste qui quoiqu'elle se plût, elle aussi, à le

railler, elle lui demandait pourtant, et sérieusement, des conseils de th<

erreur bizarre de la nature, il y avait, sous cette enveloppe épaisse, une étincelle d'esprit à défaut de sens commun. Poinsinet, depuis ses débuts dans le monde, était le plastron de toutes les plaisanteries bonnes ou mauvaises de tous les jeunes seigneurs, des actrices, des demoiselles du grand ton et de ces hommes qui, pour se faire supporter dans des lieux d'où on les exclurait, prennent à charge de faire rire à leurs dépens et à celui des autres.

Les anecdotes sur son compte sont innombrables; j'en citerai une au hasard.

Un soir, on le mène souper chez des créatures de bas étage, de ces malheureuses qui vivent dans la fange avec des hommes à l'avenant; on les lui annonce néanmoins comme des princesses de la caste; on leur donne des noms qui ronflaient à son oreille, et il se félicite d'être admis en si bonne compagnie ; l'une d'elles était, à ce qu'on lui dit, aux gages d'un des principaux officiers des Mousquetaires noirs. La vive impression et la joie qu'eut le nouveau venu de se trouver avec ces dames, l'aurait rendu presque aimable, si son ingrate nature n'eut repoussé tout ce qui pouvait l'adoucir; mais sa vanité n'y perdit rien; elle fut même gonflée à l'excès par les caresses que lui faisaient à l'envi ces péronnelles instruites à l'avance du rôle qu'elles avaient à jouer, s'extasiant à tous les bons mots que le petit bonhomme croyait dire, l'enivrant à la fois devin, de désirs et d'orgueil; on lui fit réciter plusieurs pièces de vers qui toutes furent fort applaudies et rien n'était plus plaisant à voir que le tourment qu'il se donnait pour plaire à des créatures qui. tout au plus, savaient leur croix de par Dieu.

Le souper tirait à sa fin, lorsque tout à coup on entend un grand bruit dans la rue. A la consternation simulée d'une de ces commères, Poinsinet est saisi d'une frayeur très réelle ; elle augmente sensiblement à l'apparition du redoutable officier des Mousquetaires qui, se promenant à grands pas dans la salle à manger, lance des regards furieux et jaloux sur toute la compagnie; un des convives le prie vouloir bien

se mettre à table et de prendre part à la gaîté générale, qu'il ne veut pas sans doute troubler. La réponse de l'officier est foudroyante pour Poinsinet, qui s'attend à se voir seul en butte à sa mauvaise humeur.

Lui, à son tour, se lève, salue le militaire et la compagnie et déclare en bégayant, qu'il n'est pas dans l'usage de se battre après souper; que d'ailleurs, il est pénétré d'un profond respect pour Messieurs les officiers des Mousquetaires

et, qui plus est, qu'il a droit de respecter celui-là plus

particulièrement.

Tout le sérieux de l'officier a beaucoup de peine à ne pas échouer contre la terreur qu'il inspire à son petit rival ; il sort en lui jetant un coup d'oeil terrible et en lui promettant de le retrouver ailleurs. On croit la plaisanterie terminée, mais Poinsinet, vrai poltron, trouve lui-même le moyen de la renouveler quand il est question de descendre et de gagner la rue.

« Messieurs, dit-il d'une voix tremblante, si ce fier-à-bras nous avait tendu quelque piège sur l'escalier? »

On applaudit à sa prudence, on feint les plus grandes précautions; cependant, le petit bonhomme a le soin de ne venir que le dernier.

Il est à peine dans la rue qu'il est environné d'épées nues, qui se croisent en tous sens sur sa tête et autour de sa chétive personne; lui-même met la sienne à la main plutôt par un mouvement de terreur que pour songer à se défendre ; en effet, loin d'en faire usage, il attend, dans un étonnement stupide, ledénoûment de cette tragédie. La nuit et la frayeur ont à tel point offusqué ses yeux, qu'il ne reconnaît pas les auteurs de la plaisanterie.

Les voisins, cependant, qui n'étaient pas du secret de la mystification, commençaient à se mettre aux croisées ; déjà même certains criaient à la garde; le guet pouvait venir et le badinage mal s'achever. Un des auteurs, alors, saisit Poinsinet d'un bras vigoureux et, l'entraînant loin du lieu de la scène, le tire encore à l'écart et, avec mystère et d'un ton propre à le persuader :

« Morbleu, mon ami, quel coup d'épée terrible tu viens de porter! l'officier en a pour la vie; fuyons au plus vite, il n'est pas prudent, la nuit, de rester auprès d'un cadavre. »

Poinsinet, à ces mots, passant de l'excès de la peur à l'audace, se persuada la chose au point de répondre :

s< Tu l'as donc vu, mon ami? tu l'as donc vu? »

On l'amène en triomphe, on ne lui parle que de sa bra-

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