LE MO.NDI. ELEGANT
voure et de la terrible quarte qu'il a portée à son ennemi; de temps en temps on lui rend un peu de frayeur en feignant de croire qu'il ne soit que blessé. Un des convives le mène coucher chez lui et le nouveau brave est à peine endormi qu'on a soin de percer de part en part, ses vêtements à grands coups d'épée.
Le lendemain, dès qu'il s'éveille, on remet la conversation sur l'effroyable combat de la veille; on lui dit que c'est par miracle qu'il s'est échappé d'une aventure si chaude et on s'en étonne bien davantage, lorsque l'on s'aperçoit que son habit et sa culotte sont criblés. Oh! pour le coup, Poinsinet frémit de tous ses membres et rend grâces à Dieu d'être sorti sain et sauf d'un pareil danger.
La mystification ne s'arrêta pas là, on lui fit croire qu'il avait tué l'officier et qu'on le cherchait dans Paris pour lui
faire subir le dernier supplice. Une autre terreur se saisit de lui, il se cache et pendant plusieurs mois, ses perfides amis le promenèrent d'épouvante en épouvante; je n'oserais rapporter tout ce qui suivit ce débat, à tel point le lecteur aurait peine à admettre qu'un homme pût croire tout ce qu'on inventa pour tourmenter celui-là; et néanmoins, jamais avec lui on n'allait trop loin. Son usage, quand il s'agissait de se moquer de lui, était de devancer les autres.
Tel était Poinsinet, il sembla né pour amuser cette portion de notre siècle; on le recherchait avec un empressement dont son amour-propre se félicitait. Je le pris un peu plus tard en fantaisie, et c'est chez moi qu'eut lieu la fameuse scène de son invisibilité; je la rapporterai lorsque je serai venue à ce moment de mon histoire. Je dois retourner, maintenant, au salon de M""' de Saint-Etienne, où il était grandement question de mon sort à venir.
M. Hocquart me débitait des galanteries un peu surannées, cherchant à éblouir, à entraîner mon cœur; le pauvre homme ne s'apercevait pas que, en raison de la disproportion de nos âges respectifs, c'était peine perdue. Il cédait à sa manie, il croyait que, de mon côté, je céderais à ses moyens de séduction. Je l'écoutais complaisamment parce que c'était mon rôle; je souriais à ses phrases ampoulées et ridiculement passionnées, et lui oubliait que, tout à l'heure, il avait paru craindre ma jeunesse et mon inexpérience. Nous sommes tous faits ainsi. C'est pitié que de nous entendre parler et agir contradictoirement dans la même minute, et cela de la meilleure foi du monde et sans croire manquer aucunement au plan qu'on s'est tracé, à la conduite qu'on se propose de tenir.
Tandis que ce digne financier épuisait l'ancien protocole des douceurs de son temps, le prince Altieri faisait part à M""' de Saint-Etienne de ses dispositions à mon égard. Certes, en toute autre circonstance, elle aurait répondu par un plein et surtout un prompt acquiescement à son désir; mais on sait qu'elle avait décidé dans sa tète mon contrat
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momentané avec M. Hocquart, et lorsqu'elle s'attachait à une idée, il n'était pas facile de l'en détourner. La demande que lui faisait le prince lui plût cependant; elle servirait, en l'employant bien, de véhicule au financier pour le déterminer à me prendre sous sa protection ; aussi répondit-elle que sa petite et malheureuse cousine, quoique peu favorisée des biens de ce monde, avait une famille respectable envers laquelle.il fallait agir avec ménagement.
« Je ne doute pas, poursuivit Mme de Saint-Etienne, que les vues' de Votre Altesse ne soient honnêtes et honorables, aussi, je ne m'opposerai pas à ce que vous rendiez des soins à cette enfant; mais quant à ce qui est de disposer de sa personne, cela ne peut avoir lieu encore et pour cause de prudence, à moins que vous ne parveniez à son cœur par de bons procédés. Je suis sa protectrice naturelle, mais si elle avait l'enchaînement d'une passion partagée, ma sensibilité ne me permettrait point de mettre obstacle aux suites d'un si doux attachement. »
Mme de Saint-Etienne en s'exprimant ainsi faisait du galimatias. Peu lui importait, au fond, pourvu que de façon ou d'autre elle fit prendre patience au prince qui, au contraire, se montrait très empressé de brusquer l'affaire, voulant que le lendemain, au plus tard, la chose fût décidée. Ma prétendue parente, poussée à bout par son insistance, se déterminait à lui dire :
« Votre Altesse me place dans une situation embarrassante; ma cousine est si jolie, si vertueuse, si déterminée à se bien conduire, que les admirateurs ne manquent pas pour récompenser tant de modestie et de bonnes qualités. Ici, et avant vous, M. Hocquart, l'un de nos matadors, l'un des piliers les plus solides de la Ferme générale, vient de s'offrir pour remplir prés de ma petite cousine l'emploi délicat de protecteur. Je ne pouvais prévenir la pensée de Votre Altesse, et j'avoue que j'ai donné à M. Hocquart des espérances
— Qu'il ne conservera pas, Madame, répliqua le prince
avec hauteur. Je suis prêt à faire pour cette belle personne, au moins autant qu'il aura fait, et à part cette égalité d'avantages positifs, je présume qu'entre lui et moi la balance ne sera pas égale.
— Non, sans doute, Prince, il est probable qu'elle penchera de votre côté. Vos qualités, votre jeunesse, votre rang vous assurent la préférence; mais entreprenez de l'obtenir selon l'usage français, en faisant assaut d'amour et de galanterie, c'est la meilleure manière de soumettre un jeune cœur. »
J'avais fait sur le prince Altieri une impression si profonde que, loin de se révolter à la proposition de lutter avec un financier, il se radoucit et convint avec Mme de Saint-Etienne que cette voie de succès était préférable à tout autre. Ma digne tutrice, en la lui proposant, ne cherchait qu'à gagner du temps, qu'à se réserver le secours de la concurrence pour entraîner M. Hocquart à ce qu'elle persistait à vouloir; or, un délai était déjà bataille gagnée. Le prince la quitta, vint rôder autour de moi, et le financier, en homme bien appris, partit, car il savait qu'une trop longue assiduité n'est pas, dans le commencement, le meilleur moyen de plaire.
J'eus donc à tenir tête au prince; la cour qu'il me fit fut autrement vive; son amour, quoique né depuis quelques heures, s'énonçait en phrases brûlantes; on reconnaissait, sans peine, sous quel climat celui-là avait pris naissance; mais plus il se montrait impétueux, et plus il me faisait peur. La froideur de ma physionomie contrastait avec l'animation de la sienne. Je me trouvai soulagée d'un poids énorme lorsque l'heure de la retraite sonna.
« Mon enfant, me dit en m'embrassant au front Mu"' de Saint-Étienne, nous aurons demain ample matière à causerie. »
Je regagnai ma chambre et, là, j'eus encore à subir un interrogatoire méticuleux de la part de Brigitte. Je la transportai de joie en lui racontant ce qui s'était passé.
« Deux amants, s'écria-t-elle, deux seulement en un soir! Que sera-ce donc au bout de la semaine?
— Hélas! l'un est vieux, répliquai je.
— Il suppléera par les écus à ce qui lui manque de jeunesse.
— L'autre sera jaloux horriblement.
— Il y aura plus de plaisir à le tromper. »
Ce fut la morale dont Brigitte me berça jusqu'à mon sommeil.
Le lendemain, j'étais à peine éveillée, lorsque cette créature entra, délirant à peu de chose près. Elle portait dans ses deux mains un paquet énorme, une boîte, le tout surmonté de deux gros bouquets, et sur la demande que je fis, d'où elle avait enlevé cette charge.
« Voici, me dit-elle, les premiers soupirs de vos deux amants. »
Le ballot venait du financier, il renfermait deux robes d'hiver magnifiques, c'est-à-dire l'étoffe pour les faire, deux robes de printemps non moins belles, une garniture de dentelles d'une finesse inconcevable et cinquante louis renfermés dans un étui de Galuchat.
La boîte, présent du seigneur romain, contenait une parure complète de mosaïques garnies de diamants. C'était beaucoup plus riche et de meilleur goût que l'autre cadeau, cependant la vue de l'or monnayé rangea subitement Brigitte du parti du financier.
Elle se hâta de mettre à part l'étui de Galuchat avec son contenu et nous admirions encore le reste lorsque Mme de Saint- Etienne vint me surprendre. Je lui montrai ce qui couvrait mon lit, elle en eut plus de contentement que de surprise.
« C'est la règle, me dit-elle, une autre conduite nous aurait laissé le droit de siffler ces messieurs. Ils n'ont pas non plus oublié une pauvre veuve, et vous m'avez valu de l'un un beau présent d'argenterie et de l'autre je ne sais quel billet au porteur, dont je me servirai à éteindre quelques dettes criardes. Ce sont là, mon enfant, les façons du grand monde; je vois qu'il y a presse, nous n'avons pas de temps à perdre, il faut décider ce que nous ferons. »
Elle partit de là pour me montrer les deux aspirants à sa manière, leur fort et leur faible, cherchant visiblement à m'entrainer vers M. Hocquart, et Brigitte se permit d'entrer au conseil en proposant, ainsi que déjà elle l'avait fait, que je m'accommodasse de l'un et de l'autre.
« Fi! Mademoiselle n'a pas encore le droit de se conduire ainsi, répartit Mme de Saint-Étienne. 11 faut de la modération dans tout début, sous peine de se casser le cou et d'aller directement à Sainte-Pélagie (i). »
A ce vilain mot, je fis un geste de dégoût.
« Allons, fit-elle, ce n'est que badinage. »
Elle poursuivit, cherchant toujours à éloigner le prince Altieri de ma pensée et moi, indifférente pour le financier, je ne me sentais guère disposée vers celui-là. Nous nous convînmes que je ne me déclarerais pas tout de suite, que je tiendrais la balance égale entre eux pendant quelque temps, afin que leur émulation en fût d'autant plus activée. Chacun vint à son tour dans la journée, je m'observai si bien qu'aucun ne fut dépité, ils espérèrent et pendant deux ou trois semaines je continuai ce manège avec des succès divers.
M. Hocquart se perpétuait dans sa pensée qu'il arriverait à mon cœur en égarant ma tête; cela le contentait, et il mit une suite opiniâtre dans ses combinaisons d'attaque. Les présents en faisaient une portion intégrale et, certes, je n'eus pas le droit de me plaindre de sa générosité; la maison en entier s'en ressentait, il donnait à tous. Brigitte était aux anges, elle s'applaudissait du manège qu'elle avait employé à s'acquérir un droit sur ma personne et, pour le perpétuer,
(i) La ]:i h faubourg Saint-Marcel, rue
du Puits-L'Hermitte, par M" Bonm au di Miramion, étail devenue prison nmes au xvm" siècle. — Voir, sur Sainte-Pélagie, 1rs Mémoires de M"- Roland, qui v fut enferm etse plaignait d'avoir à côté d'elle
ii une de ces créatures qui font métier de séduire la jeunesse et de vendre ocence ». Et, dans une tout autre note, se rapporter à ihemidorc, ou Mon Histoire et celle de ma maîtresse, de Godard d'Aucourt, dont il .1 été
question dans la pi ' là qU« se déroule une p.n lie du CO
se prêtait d'une part à mes fantaisies et de l'autre continuait à me faire peur de ma tante Duval.
J'ai su depuis que, longtemps, celle-ci avait fait des recherches actives pour parvenir à me retrouver : un faux rapport les avait ralenties. Quelqu'un, dépêché par l'adroite Brigitte, lui avait fait croire qu'un Anglais m'avait emmenée en Allemagne et comme, depuis plus d'un an, on ne m'avait aperçue nulle part, la Duval avait fini par perdre toute espérance et par se procurer une nièce de hasard en remplacement de la véritable.
Le prince Altieri, moins facile à contenter que le financier souffrait impatiemment mes défaites. Il donnait aussi, mais avec plus d'art et de sagacité, répandant ses largesses souveraines sur une terre propre à les faire fructifier. Son premier soin fut de gagner le grison de confiance de Mrae de Saint Etienne et, lorsqu'il eut cette intelligence dans la maison, il arrêta son plan et marcha droit au but.
J'étais en pleine sécurité, ne sachant ce qu'on me préparait et, bien qu'avec un peu de trouble encore, presque heureuse de ces attentions dont j'étais l'objet. Une seconde quinzaine suivit la première, je persistais à hésiter entre la finance et la princerie lorsqu'un beau matin et tandis que M"" de Saint-Etienne avait été à une grand'messe, voici qu'un monsieur vêtu de bleu monte droit à mon appartement. Brigitte, interdite à la vue de son costume et plus encore en apercevant dans sa main la terrible canne d'ébène à pomme d'argent qui annonçait un exempt du lieutenant général de police, commença à frémir de tous ses membres; elle fut encore moins rassurée lorsque le quidam, d'un ton dur, lui eut intimé l'ordre de se rendre sur-le-champ à l'audience publique de M. de Sartine; un second estafier était là chargé de la conduire.
M"1-' Brigitte, dès sa plus tendre enfance, avait été nourrie dans la sainte terreur de Dieu et non moins dans celle du lieutenant-général de police; en conséquence, la pensée ne lui vint pas de se rebeller et, vêtue comme elle était tant
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bien que mal, se mit sur-le-champ en route, tandis que l'exempt achevait d'arriver jusqu'à moi. Que devins-je lorsqu'à travers son compliment il m'annonça que, sur le commandement de M. de Sartine, je devais moi-même me rendre dans un certain lieu qu'on me désignerait ultérieurement?
Anéantie par ce compliment funeste, à demi mourante et me voyant sans aucun appui, partageant encore le respect involontaire que la police inspire aux faibles, je ne sus ni résister, ni même demander d'autre répit que celui nécessaire pour ramasser quelques hardes; mon persécuteur s'y opposa, refusa, attendu que j'en trouverais de convenables où j'allais, et il m'entraîna.
Tandis que mes genoux fléchissaient et qu'un voile enveloppait mes yeux, je fus jetée presque évanouie dans un fiacre, il prit la route du boulevard. Lorsque nous fûmes là, ce maudit compagnon me fit passer dans une chaise de poste attelée de quatre chevaux où je trouvai une femme de figure avenante qui, en me serrant la main, me dit de prendre du courage et que mon malheur aurait un terme avant peu.
Ces paroles me consolèrent moins encore toutefois que ma séparation d'avec l'exempt qui ne vint pas avec nous; je me mis alors à pleurer, à sangloter et, me tournant vers cette femme, je lui demandai où l'on me conduisait et la cause de cette rigueur.
« C'est votre mérite, me dit-elle, à qui l'on en veut; quant au terme de notre voyage nous ne tarderons pas à l'atteindre et alors ce qui vous cause tant d'inquiétude s'éclaircira. »
Ces paroles m'auraient rendue moins inquiète si je ne me fusse rappelé que la police était mêlée à mon aventure. Cette fatale coopération me plaçait entre la vie et la mort. Je recommençai mes questions; ma compagne embrouilla ses réponses de manière que je n'en retirai rien de plus satisfaisant que ce rue déjà elle m'avait appris.
Au bout d'une heure, nous tournâmes dans une avenue
qui aboutissait à une maison de plaisance; c'était un échantillon des Champs-Elysées, une manière de féerie dont le contraste avec l'idée de la prison vers laquelle je croyais être conduite me rendit presque folle. Je fus reçue par plusieurs domestiques élégamment vêtus, par deux ou trois jeunes filles très jolies qui se dirent à mon service, et à travers un appartement décoré avec autant de goût que de magnificence, j'arrivai dans une chambre dont on s'empressa de me faire les honneurs.
On m'offrit à choisir entre une douzaine de robes plus élégantes les unes que les autres; on me para, on me couvrit de bijoux d'un grand prix. On avait beau jeu, car, en vérité, j'étais tellement stupéfaite des événements dont j'étais l'héroïne et de ce qui avait lieu, que ma stupidité en augmentait sans que pour cela je fusse en plein rassurée. On ouvrit une porte en glace qui donnait sur un jardin délicieux; j'y entrai, une collation me fut offerte sous de beaux arbres, à deux pas d'une cascade; c'était une fascination complète. Dormais-je, étais-je bien éveillée? C'était ce que je ne pouvais déterminer.
Je compris cependant l'impossibilité qu'une telle aventure se dénouât par la descente dans un cachot, je vis qu'on agissait autrement à mon égard qu'à celui d'une pauvre fille sur qui pèserait la main de l'autorité et alors la pensée me vint que ce pourrait bien être une manière d'enlèvement; mais qui en accuser? Etait-ce une galanterie du vieux style de M. Hocquart? Ne serait-ce pas plutôt un moyen employé par le prince Altieri pour me contraindre à me donner à lui?
Cette fois, je devinai juste, et la preuve m'en fut bientôt donnée. Vers cinq heures du soir le bruit d'une voiture se fit entendre; un valet de chambre ouvrit précipitamment les deux battants de la porte du salon et annonça Son Altesse! Oh! à ce mot, une colère impétueuse non moins qu'involontaire gronda au fond de mon cœur; le peu de penchant que j'avais pour cet étranger acheva de m'indisposer contre lui et je me promis, quoique bien jeune et sans expérience, de lui tenir la dragée haute comme il le méritait.
|i- n'accepte pas la violence. — Une situation singulière. — Le prince et moi, nous nous obstinons chacun de notre ente — J'écris une étrange lettre. — Mon retour. — L'expectative <lr M. Hocquart. — Les bizarreries du cœur. — Ma défaite. — Une passion trop jalouse. — Je veux reprendre nia liberté. — Ma fuite. — Une autre aventure.
Le prince Altieri, en elTet se présenta devant moi, non en amant timide qui a fait une faute et qui en souhaite le pardon, mais avec cet air avantageux à ceux de sa sorte, qui regardent un enlèvement et la violence faite aux volontés ou à la liberté d'autrui comme jeux simples et permis. Peutêtrequ'une physionomie moins tranquille m'aurait désarmée, mais je sentis mon caprice s'indigner de ce qui, par la suite, aurait dû me charmer. Le prince essaya de prendre ma main, que je retirai vivement.
« 11 faut, envers vous. Mademoiselle, que la ruse vienne au secours de la passion, me dit-il; il est donc nécessité de vous retenir captive lorsqu'on veut assurer votre bonheur?
— C'est au moins, dis-je, un acte blâmable. Qui vous a donné le droit de vous emparer de moi?
— Le droit manque, je l'avoue, répartit-il en riant, aussi ai-je employé l'adresse; mon amour a trop de vivacité pour supporter des retards interminables et surtout une rivalité odieuse et insultante, mon but unique est de vous rendre heureuse.
Le beau moyen, en effet, que de me ravir à ma famille, que de me retenir en charte privée : est-ce l'usage en Italie? Ce n'est pas celui de la France. Cjuant à moi, je ne pourrai jamais aimer qui, de premier abord, me privera de mon indépendance. »
Le prince vit alors que ma colère n'était point feinte, aux larmes que je versais et à la rougeur de dépit dont mon front fut couvert. Il s'empressa de changer de ton et de langage, employa les propos les plus doux, les plus tendres, afin de me calmer. Cela lui fut impossible, j'étais montée au mécontentement et ses efforts devinrent inutiles.
« Monsieur, lui dis-je, si vous voulez me plaire, ramenez-moi chez ma cousine, là seulement, je recevrai vos hommages. »
Je parlais en héroïne de roman. Le prince, toujours déconcerté de plus en plus, essayait du pouvoir des cadeaux, des promesses ; il étala le luxe de sa maison me disant qu'elle était à moi, que j'y commanderais en souveraine. Ma réponse unique à tout cela, fut de frapper du pied avec impatience et de répéter sans fin que je voulais m'en aller. Jamais homme ne parut plus désappointé, et son amour-propre augmentait en raison de ma résistance; ne sachant comment m'attendrir, ne voulant pas céder à ma fantaisie, il me salua et s'en fut.
Je restai seule tout le reste de la journée; j'étais gardée à vue et ma mauvaise humeur en augmentait. La nuit arriva, le prince revint, je boudai et n'ouvris pas la bouche pour répliquer à ce qu'il me dit de tendre et de passionné; ce silence le mit hors de lui et il me quitta encore plus furieux. Le moment de me coucher vint, je déclarai aux femmes qui parurent alors, que je ne me déshabillerais pas : ceci fut une nouvelle scène. Je soutins ce que j'avais avancé avec une opiniâtreté dont à l'âge que j'avais, on n'est guère susceptible. J'en avais fait l'affaire de mon amour-propre, il était certain que je ne reculerais pas.
Je passai la nuit sur un fauteuil, dormant et veillant à demi. Le lendemain j'étais pâle, défaite, j'en voulus davantage au prince de cette atteinte momentanée à ma beauté; lui, demeurant au désespoir, se remit à plaider sa cause, il n'eut de moi que ces mots :
« Je veux être libre.
— Vous ne le serez plus, s'écria-t-il, vous m'appartien-
drez d'une façon ou d'autre, ou craignez que mon amour ne se change en haine! »
Il mit à prononcer cette phrase menaçante une expression tellement horrible, un feu si ardent étincela dans ses yeux, sa bouche naturellement gracieuse se contracta si fort, que la frayeur me prit. Je me rappelai tous les contes que Ton m'avait faits dans mon enfance et je crus déjà sentir le froid mortel d'un stylet empoisonné. Ce nouveau sentiment décida une révolution complète en moi, je me décidai à faire tout ce qui était en mon pouvoir pour empêcher le prince de se porter aux dernières extrémités et en pleurant je lui dis:
s< C'est donc non mon affection et mon estime, mais ma personne que vous voulez: eh bien! je vous l'abandonnerai, mais ne vous flattez pas de jamais obtenir mon cœur. »
Ce propos l'étonna; il était lui aussi du nombre de ces hommes qui veulent cacher leur faiblesse sous un voile de passion, qui pensent inspirer cet amour qu'ils prétendent ressentir avec véhémence, ne s'apercevant pas que la plupart du temps c'est un désir, un caprice, ou une bouffée d'amourpropre qui leur tient lieu de ce sentiment.
Alors, et en conséquence de ceci, commença entre nous deux une guerre d'un autre genre. Je disais : « Vous m'avez voulue, me voilà, prenez-moi, je me livre. » Lui répondait : « Ce beau corps ne me contente pas, si l'âme qui l'anime a pour moi de la répugnance, j'attendrai qu'elle consente pareillement. »
« Ce n'est pas une statue que je désire, s'écriait-il.
— Vous n'aurez qu'une statue, pourtant! »
Ce démêlé si singulier se prolongea pendant le reste de la journée et cette fois, quand le moment du repas arriva, non seulement je me mis au lit, mais même j'exigeai impérieusement de mes femmes, qu'elles laissassent toutes grandes ouvertes les trois portes qui s'ouvraient dans ma chambre à coucher.
Le prince, désespéré de ma nouvelle manière de me conduire, opiniâtre dans son idée, ne vint pas me tourmenter.
La vanité plus encore que la tendresse, lui rendit odieuse cette victoire facile; j'ai su qu'il passa le temps, jusqu'au matin, à se promener, à s'emporter contre moi et contre soimême. Il reparut dans mon appartement quand il me sut levée, habillée, parée même, sous les armes enfin; alors il recommença ses simagrées de la veille et continua le siège de la citadelle en dédaignant le corps de la place où il avait toute facilité de s'établir; c'est-à-dire qu'il travailla à mériter ce que je ne pouvais avoir pour lui, de l'amour.
Deux autres jours s'écoulèrent encore sans amener aucun changement à cette situation extraordinaire; à chaque tendre propos qu'il me débitait, je faisais la révérence et ajoutais :
« Monseigneur, je suis à vos ordres. »
Lui, au lieu de me prendre au mot, s'emportait, menaçait le ciel et la terre; la chose lui était cruelle; quant à moi, elle m'amusait beaucoup.
Enfin il éclata, son orgueil blessé à l'extrême l'emporta sur ses désirs. Le quatrième ou cinquième jour au matin, la première femme de chambre parut à mon lever et m'annonça que le prince, venant de quitter le château, avait donné l'ordre que je continuasse à l'habiter si cela me convenait ou que ma volonté fut suivie, si, par cas, je souhaitais de m'en revenir à Paris.
Voici encore une des mille étrangetés du cœur humain, le dépit à son tour s'empara de moi et en vraie folle, la victoire remportée par le prince romain sur lui-même me coûta des larmes. Je vis avec colère la honte de ma défaite, et poussée par je ne sais quel malin esprit de contradiction, je me déterminai bien à retourner chez Mmo de Saint-Étienne et cependant sans rompre avec mon ravisseur. En conséquence, voici comment je lui fis connaître ma résolution bizarre :
« Prince,
«Je profite de votre permission, je vais aller passer quelques moments chez ma cousine, sans pour cela renoncer à votre protection. Je me regarde comme votre propriété exclusive, vous n'aurez qu'à
faire un signe et je vous obéirai. Je vais m'honorer partout de vos soins et, jusqu'à un abandon écrit et solennel de votre part, je me dirai à tous votre très humble servante et maîtresse soumise. »
Je commandai à la fois qu'on attelât une voiture, mon intention étant de partir sur-le-champ, et qu'un piqueur allât sans retard et à crève-cheval, porter mon billet au prince Altieri : je fus doublement obéie et me voilà sur la route de Paris. Ma plus importante camériste me demanda la permission de me suivre jusqu'à la rue Coquillière, je la lui accordai facilement; il était environ midi lorsque je partis et à une heure et demie j'arrivai.
Mon apparition fut un événement ; chacun me croyait perdue, enlevée, que sais-je, mais du moins personne ne me croyait sous les verroux de la police. Brigitte n'avait pas tardé à s'apercevoir du tour qu'on lui jouait, et les soupçons sur cette manière de s'emparer de moi étaient tombés presque uniquement sur le prince romain.
M"" de Saint-Etienne, après le premier instant de surprise et la joie de me revoir, écouta, non sans ébahissement, mon histoire que je lui racontai dans ses moindres détails; un rire inextinguible la saisit et toujours en croissant à mesure que j'avançais dans mon récit, et ma modestie fut doucement chatouillée quand elle déclara que ma conduite était celle d'une femme supérieure : aussi en m'embrassant avec une augmentation d'amitié :
« Mon enfant, s'écria-t-elle, tu iras loin ! Tu as du sangfroid, de l'aplomb, de la tète: cela te réserve une fortune brillante. Mais persisteras-tu dans ta résolution?
— Sans aucun doute, répondis-je, et puisque le prince a commencé par s'emparer de moi avant que de s'assurer si je l'aimerais, puisqu'il veut être aimé, ce qui me semble un ridicule de plus à celui qui paie, il m'aura à sa charge pour l'honneur, jusqu'à ce que lui-même me déclare qu'il ne le veut plus.
— Dans ce cas, dit M""" de Saint-Htienne. et bien que je regrette que M. Hocquart n'aie pu avoir l'expectative...
— Qu'à cela ne tienne, répliquai-je, en interrompant avec vivacité ma directrice, je lui réserve l'expectative, puisque cela vous fait plaisir.
— Soit, il en sera charmé, je présume; mais je voulais te dire que le second étage de la maison est libre, si j'étais à ta place, je m'y installerais, toujours au nom du prince. »
Cette idée plut à ma folle imagination. J'allai voir cet appartement, on me le loua tout meublé, et je m'y établis dans l'après-dîner. Brigitte, ma compagne fidèle, ne revenait pas de mon aisance, je dis à mon autre femme de chambre que, puisqu'elle avait la confiance du prince, je la chargeais de monter ma maison d'un domestique convenable à la dignité de Monseigneur, et dont le personnel fut agréable à celui-ci. Mlle Roquebrun répliqua que je serais obéie, se réservant sans doute de prendre à ce sujet les instructions du prince romain.
Je fus encouragée dans cette levée de boucliers extraordinaire par un acte de magnificence de mon ravisseur et auquel je ne m'attendais pas. Comme je finissais de dîner, Brigitte accourut en grande hâte m'annoncer qu'un fourgon entrait dans la cour, chargé de malles et de caisses, de cartons remplis de hardes à mon usage ; c'était tout ce que j'avais trouvé en vêtements, linge et bijoux à la maison de plaisance du prince et qu'il m'envoyait; j'en fus touchée, et, pour cette fois, la gratitude tâcha dans mon cœur de se faire prendre pour un plus doux sentiment.
M"lfi de Saint-Etienne, en femme toujours prudente, crut devoir écrire de son côté au prince pour l'informer de mon heureuse arrivée, et que, par décence et vertu (elle en mettait une dose dans toutes ses lettres) j'étais venue prendre un pied-à-terre chez elle où je resterais aux ordres de Son Altesse, lui détaillant en même temps par post-scriptum ce que coûtait mon logement et ce qui serait nécessaire pour achever de le garnir.
« Ma petite, me dit-elle à ce sujet, nous attaquons chacune à notre manière la vanité de l'illustre étranger; tu
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verras qu'il fera par amour-propre ce que peut-être son amour aurait oublié. »
Elle m'apprit ensuite qu'elle avait soigneusement tu à sa société ce qui m'était advenu, mon absence passait pour la conséquence d'un voyage imprévu, nécessité par la maladie au dernier période d'une de mes tantes; elle avait à l'aide de ce mensonge évité un éclat dangereux à sa maison et contenu M. Hocquart dans ses bonnes dispositions envers moi.
Je fus fêtée, complimentée par les intimes qui vinrent ce soir-là; le financier fut du nombre. 11 s'extasia sur ma beauté qui avait gagné, disait-il, au voyage que je venais de faire; il me demanda avec une sensibilité parfaite des nouvelles de la santé de « ma chère tante » : je lui dit qu'elle était sauvée et il s'en réjouit avec moi. Je lui en eus beaucoup de reconnaissance.
Lorsque je rentrai dans mon nouvel appartement, M"° Roquebrun me présenta d'abord plusieurs domestiques qu'elle avait pris pour mon service, et ensuite me dit que si je trouvais bon, elle passerait, en vertu d'ailleurs de la délégation du prince, de ses fonctions de soubrette à celles de femme de charge de ma maison.
Vers le milieu de la journée un valet de pied m'apporta une lettre du prince Altieri; je voudrais pouvoir la transcrire, mais je l'ai perdue; elle répondait parfaitement à la bizarrerie de la mienne. 11 y disait que l'honneur de me protéger, même en apparence, était si glorieux qu'il ne le refusait pas, que les ordres étaient donnés en conséquence, pour que la maison de plaisance fût toujours prête à me recevoir lorsque je daignerais la visiter, et que M"' Roquebrun aurait soin que rien ne manquât à la ville, que là se bornaient les devoirs d'un protecteur. Le reste ne regardait qu'un amant aimé, et que puisqu'il ne pouvait se flatter de l'être, il devenait inutile qu'il parut devant moi.
Cette tournure me piqua. Je devins folle, non du prince, mais de sa persistance à ce refus de me voir. Dirai-je les lubies qui passèrent par ma tète, mes projets hors de sens.
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Je voulais aller chez lui, ou renoncer à tous ses bienfaits; je m'indignais que mes charmes ne parussent pas suffisants, sans la propriété de mon cœur. Quoi qu'il en fût, j'en eus une humeur effroyable, je commençai à prendre les airs d'une femme à la mode et j'en avais le droit.
M. Hocquart, non encore averti de ce qui se passait, et craignant de me perdre une seconde fois, prit à part M"1 de Saint-Étienne, lui avoua qu'il me rendait les armes, et que j'étais libre de lui proposer quelque traité que ce fût. L'embarras de ma directrice fut extrême; néanmoins elle trouva des ressources dans sa haute expérience, ce fut en employant la franchise, en racontant avec pleine sincérité mon aventure étourdissante, en faisant valoir ma fuite admirable, qui me portait à refuser mon amour à qui de vive force s'était emparé de ma personne, et en exaltant aussi la délicatesse du prince,- qui ne voulait pas du corps sans le don du cœur. Elle conclut de tout cela que M. Hocquart devait prendre patience, car son tour arriverait, une rupture étant inévitable dans l'état des choses.
« Et s'ils se rapprochent? dit-il.
— Dès lors les chances en votre faveur seront meilleures, car une passion basée sur de tels antécédents ne sera pas durable, sa violence l'amortira soudainement. »
Bref elle sut si bien dorer la pilule, que le financier me demeura en expectative, attendant son tour avec une bonhomie dont je lui en sus gré.
J'avais répondu au prince, lui en avait fait de même, et c'était entre nous un commerce de billets à mourir de rire. « Prenez la marchandise. — Je la veux sans conditions. — Vous ne l'aurez qu'avec conditions. — Je ne la veux pas. — Si. — Non ». C'était un véritable enfantillage, très en rapport avec ma jeunesse, et qui m'amusait. Cependant, chère Sophie, la persistance du prince m'inspirait chaque jour un peu plus de dépit, et, sans m'en apercevoir, mes lettres, que je voulais froides ou malicieuses, prenaient insensiblement une tournure sentimentale. Ce n'était pas de la ten-
dresse, j'en suis assurée, mais de l'amour-propre blessé, qui, pour arriver au triomphe, ne s'épouvantait pas de le cacher sous l'apparence de l'amour.
J'étais furieuse de ce qui m'échappait, et toutefois je n'effaçais rien : à tel point il me convenait d'attirer à moi celui qui se piquait d'une si noble défense. Le prince ne tarda pas à voir clair, lui aussi dans ma correspondance. La sienne suivit la même marche : et insensiblement, sans nous parler encore, nous finimes par nous montrer passionnément épris l'un de l'autre. Que l'on a raison de prétendre que le cœur humain est une énigme inexplicable! Le prince me demanda de lui accorder un rendez-vous, j'y consentis, il y parut véhément; je me montrai faible, j'avais eu l'orgueil de le soumettre ; et, en définitive, ce fut lui qui remporta la victoire.
Sois persuadée, ma Sophie, que je sentis au fond de mon âme une indignation contre moi-même, et une colère contre le prince qui ne tarda peu à me rendre au sentiment de ma dignité. Le caprice que j'avais pour mon illustre amant passa avec une rapidité incroyable. Alors, te l'avouerai-je, je me retournai vers cet excellent M. Hocquart. C'était folie pire que la première, je le sais; mais à cet âge on va d'extravagances en extravagances. Je ne fis pas celle de m'attacher à ce financier, mais je lui souris, je lui abandonnai ma main, j'eus l'air de me laisser séduire; il en délira: ne me proposat-il pas de m'enlever à son tour, de me conduire dans une retraite isolée, où nous nous livrerions ensemble à l'exaltation de notre amour réciproque?
La belle perspective que de me dérober au monde, en sa compagnie! Il y aurait eu là de quoi me couvrir d'un ridicule ineffaçable : je refusai, il insista, se fâcha et n'en fut pas moins mon serviteur très humble.
A mesure que je me détachais du prince, lui, par vanité je présume, augmentait de tendresse pour moi. Je t'ai dit qu'en Italie on l'accusait d'un peu d'avarice; en France il se montrait prodigue à l'excès. Les choses en vinrent au point que
me trouvant mesquinement logée chez M""'de Saint-Etienne, il fit disposer une maison délicieuse dans la rue de Richelieu, vers le boulevard, où il m'amena sans que je m'en doutasse. Elle passait en somptuosité tout ce que j'avais vu jusquelà. J'aurais voulu en jouir en attirant chez moi le beau monde, j'avais compté sans l'hôte; mon prince était jaloux à la rage, à l'italienne; la solitude de ces vastes salons lui plaisait.
Je dus m'apercevoir enfin que j'avais passé d'une liberté honnête à un esclavage complet ; je ne pouvais plus sortir seule ni recevoir qui que ce fût. La porte bientôt demeura fermée à M. Hocquart qui s'en désola, puis au chevalier de Cerclebœuf, à M. de Mirecourt, à Mme de Saint-Étienne ellemême, enfin à tout ce qui tenait à la nature humaine : la chose alla encore plus loin.
Le prince inquiet, méfiant, et sans doute aux aguets, s'imagina, non sans raison que Brigitte m'était trop dévouée pour se refuser à me servir contre lui; un certain jour, il lui chercha querelle, se formalisa d'une excuse dont il fit une impertinence, et congédia cavalièrement et inopinément surtout, ma fidèle camériste; j'eus beau me désespérer, crier, exiger que Brigitte demeurât, il ne se rendit pas et son expulsion eut lieu.
Dès ce moment, je sentis le peu d'affection que je conservais encore au prince se changer en haine prononcée; mais comment la manifester? Comment pouvais-je me séparer d'un insensé que je savais capable d'atteindre, tant envers moi qu'envers tout autre, aux dernières extrémités?
Ce fut alors que je ressentis vivement la faute commise en choisissant cet étranger au lieu de M. Hocquart, que je me reprochai ce sot orgueil qui m'avait poussée à préférer un prince à un financier; je soupirais, me dépitais et ne savais de quelle façon je pourrais parvenir à la conquête de mon indépendance. Je tombai peu après dans une affliction bien autrement vive, lorsque mon jaloux m'eut signifié que des affaires importantes le rappelant à Rome, il entendait que je
le suivisse, et qu'à aucune condition il ne consentirait à se séparer de moi.
Cette communication me fut un coup de foudre; je me mis à envisager mon sort avec effroi. Si je m'en allais en Italie, je serais là soumise sans retour à un tyran qui, pour se faire obéir, n'aurait plus besoin de se contraindre, et je me promis de me délivrer d'une telle obsession le plus tôt que je pourrais. Je ne connaissais pourtant qu'une seule retraite, la vilaine maison de la Montagne Sainte-Geneviève, où la prudente Brigitte avait toujours conservé un logement: j'espérais l'y retrouver, n'ayant eu aucunement de ses nouvelles depuis que la violence nous avait séparées, et les surveillants que le prince plaçait autour de moi, n'avaient laissé arriver ni lettre ni message verbal de la pauvre Brigitte.
Dès que mon parti fut pris de recouvrer ma liberté aux dépens de mon bien-être, je me sentis plus tranquille, et je me mis à chercher comment je parviendrais à exécuter mon projet d'évasion. Se flatter de gagner un des domestiques de Son Altesse ne se pouvait, et le danger d'une révélation de pareille tentative se présentait trop vivement pour que j'osasse l'entreprendre. Je ne sortais jamais seule; essayer eût été commettre une autre imprudence; comment alors fallait-il faire? Je m'ingéniai, je cherchai le moyen de me sauver et je ne le trouvai pas d'abord.
Moins il se présentait à mon esprit, et plus je m'attachais à le rencontrer : j'y mis une persistance au-dessus de mon âge; enfin, je m'avisai que si mon appartement était au premier étage, mes femmes logeaient à l'entresol avec une partie des autres domestiques : une chambre seule était réservée pour le dépôt de mon linge, et on y allait de la mienne par un petit escalier intérieur; dès lors, et chaque jour ma tète se montant un peu plus, je me décidai à me lever au milieu de la nuit, à descendre dans cet entresol et, au moven des draps de lit que je trouverais là. de m'échapper parla fenêtre.
Je ne remis pas plus tard qu'à la nuit prochaine l'accom-
plissement de ce projet; je mourais de peur que le prince ne se décidât à partir inopinément, et cette ruse rentrait assez dans son caractère; il craignait si fort, de son côté, que je ne le quittasse, que, sous prétexte du peu de sûreté que les maisons de Paris offrent aux étrangers, il gardait mes bijoux et ce que j'avais de précieux dans un coffre de fer, placé il est vrai dans mon cabinet de toilette, mais dont il tenait la clé dans sa poche, je n'avais que peu d'argent, et son calcul habile me mettait dans l'alternative ou de demeurer avec lui, ou de m'échapper pour ainsi dire toute nue.
Peut-être qu'une femme plus usagée aurait essayé de le tromper encore sur ce point; je n'y songeai pas; je ne vis que l'horreur de suivre, à ce qui me semblait le bout du monde, un homme que j'avais pris en aversion; ainsi je m'estimais fort heureuse si je parvenais à lui dérober ma personne.
Je préparai ma fuite pendant tout le cours de la journée en feignant une migraine violente; je me couchai et me levai deux ou trois fois; je voulus dîner dans ma chambre; le prince fut la dupe complète de ma prétendue indisposition. 11 me proposa d'envoyer chercher le docteur Bouvart ( i), je m'y opposai vivement; le repos seul m'était nécessaire, et je me mettrais au lit dès neuf heures du soir.
Ce moment venu, le prince me quitta, il ordonna à une de mes femmes de coucher dans ma chambre... Cette attention, si contraire à mon plan, me fit tressaillir; je dis à mon tour que ce n'était pas nécessaire, qu'en cas de besoin, je sonnerais; enfin je l'emportai, et je pus demeurer seule. La fièvre d'impatience me saisit dès ce moment à tel point que je redoutais quelque mésaventure; je m'imaginais que j'étaissoupçonnée. que je serais épiée et surprise. A mesure que j'entendais une porte se fermer dans la maison, je me sentais plus tranquille.
(1) Le Dr Bouvart (1717-1787), professeur à la Faculté de Médecine, cordon de l'Ordre de Saint-Michel. Il fut l'adversaire le plus acharné de l'inoculation. Ses démêlés violents avec le Dr Bordeu, dont il sera parle plus loin, furent laineux au xviu" siècle.
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Le prince n'était pas sorti et sans doute que, lui aussi, pourrait profiter de l'occasion pour se coucher de bonne heure sans se douter du réveil que je lui réservais.
Lorsqu'une heure du matin sonna à la pendule de ma chambre, je me levai tremblante, frissonnante, éperdue; je me revêtis de la première robe touchée, la plus simple toutefois, et sans prendre de bougie pour m'éclairer, dans la pensée que sa lueur me trahirait, je m'en fus à tâtons vers la pièce du linge; là je fis comme je l'avais projeté : j'attachai fortement deux draps à la barre de fer servant d'accoudoir à la fenêtre de l'entresol puis, ayant fait un signe de croix, je saisis cette échelle d'une nouvelle sorte et me laissai glisser résolument dans la rue, ayant toutefois l'attention de fermer les yeux afin de ne pas voir le danger.
Au moment où je touchais le pavé deux bras vigoureux m'étreignirent et une voix pleine me dit à l'oreille :
« Je suis venu à temps, ma belle mam'selle, pour vous empêcher de vous faire mal. »
Si je ne perdis ni la connaissance, ni la raison à cet incident si terrible, ce fut sans doute par la conséquence de l'excès même de ma peur qui me paralysa au point de ne me permettre aucun mouvement; tout ce que je pus faire fut de tourner les yeux vers celui qui me parlait afin de reconnaître si c'était un des hommes du prince Altieri : je vis une figure inconnue, celle d'un beau garçon d'environ vingt-cinq ans. franche, ouverte, gracieuse et faite pour inspirer la confiance. Ce personnage annonçait par le costume sa profession d'ouvrier; j'eus alors moins de peur et m'etïorçant pour me faire entendre de lui :
« Mon ami, dis-je, sauvez-moi, on veut me contraindre à prendre le voile demain dans un couvent: si vous êtes un homme d-e bien, vous ne me remettrez pas au pouvoir de mes persécuteurs qui ne sont pas mes parents .. »
Je ne sais d'où me vint cette fantaisie de me faire passer pour une novice forcée; quoiqu'il en soit, elle acheva de gagner le cœur de l'inconnu, qui, m'avant à son tour examinée
à la clarté du réverbère voisin, se sentit d'autant plus rempli d'intérêt pour mon service qu'il me trouvait fort jolie; aussi chercha-t-il à me rassurer de son mieux; il me demanda où je voulais aller, qu'il m'y conduirait fidèlement et qu'il me prouverait que Gervais Trinchard était honnête charpentier.
Sa proposition me fit plaisir; j'avais eu si peu l'habitude de sortir seule pendant toute ma vie, que j'aurais été fort en peine d'aller au milieu de la nuit, de la rue de Richelieu à la Montagne Sainte-Geneviève, à part le péril de rencontrer le guet, ou des gens mal intentionnés, tandis que, sous la protection d'un homme, je serais en sûreté.
Celui-là était de riche taille, il avait des épaules larges, une chevelure touffue, et sa beauté, d'ailleurs remarquable, consistait en traits à la romaine, unissant l'élégance à la noblesse; plus je le trouvais bien, plus ma confiance augmentait envers lui; je la lui montrai en acceptant son bras. Nous nous éloignâmes rapidement. Il était certain que la première personne qui passerait, s'apercevrait des draps suspendus à la croisée de l'entresol, et donnerait l'éveil dans la maison d'où je sortais. La chose ne manqua pas. Nous avions à peine gagné la rue de Ménars, que nous entendîmes retentir le marteau de l'hôtel du prince; ce nous fut un avertissement pour accélérer la vitesse de notre course.
Je ne tardai pas à être fatiguée. Mon conducteur s'en aperçut, et alors avec une vigueur dont je n'avais pas idée, il m'enleva dans ses bras nerveux sans paraître chargé de ce fardeau, me porta pendant toute la route, ne me remettant à terre que lorsque du monde venait à nous. Je ne peux te dire pourquoi je n'eus pas avec lui un instant d'inquiétude; le privilège de la beauté est d'inspirer de la confiance : on lui suppose toujours des vertus et de la délicatesse; cette erreur est souvent déçue et néanmoins on y retombe toujours.
Je dirigeai le jeune garçon vers la Montagne Sainte- Geneviève.
« C'est par là que j'habite, me dit-il. »
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Quand nous approchâmes, je lui désignai la rue. — « Dame, dit-il, c'est la nôtre aussi. »
Dans des pages un peu oiseuses, et un peu trop longuement, les Souvenirs racontent que Rosalie Duthc, qui a encore une âme de grisette, bien qu'elle n'en ail plus la naïveté, revoit Gavais Tr inchar d, quelle a ébloui. Elle se cache de nouveau, et, dans sa retraite, elle s'avise que Gervais lui rappelle Myrtil. Il y a en elle le besoin d'aimer, en toute sincérité, et, retrouvant une fraîcheur de sentiments, elle passe volontiers du luxe à une quasi-misère pour s' abandonner à cette passion. Elle songe même à renoncer au monde, et, avec un peu de romanesque, elle éprouve une joie de son sacrifice. Il ne laisse pas. cependant, en des jours difficiles, de lui paraître un peu rude. Elle rencontre Eugénie Le Clerc, son amie de cbe% Mmk' de Saint-Etienne, qui n'a plus beaucoup de peine à lui persuader que cette aventure de cœur touche à son terme. La camériste Brigitte vient à la tescousse, et Rosalie Dut hé, bien qu'avec des larmes, se sépare de Gervais, a qui elle s'était tendrement donnée.
Ma rentrée dans le monde. — M. Hocquart triomphe. — Je tais partie de l'Opéra. — L'Académie royale de musique en 1767. — Chanteurs, chanteuses, danseurs et danseuses. — Le chevalier de la Morlière. — Une lettre du vicomte de Létorière. — Diderot dans l'intimité. — Sophie Arnould et Lauraguais. — Les bons procédés de M. Bertin.
Quand je fus déterminée, nous partîmes vite. Je n'emportai aucun des misérables vêtements qui servaient à mon usage. Le carrosse d'JEugénie Le Clerc était à la porte, j'y montais en présence de tous les habitans de la maison, aucun d'eux ne soupçonna que mon éloignement devenait une fuite. On me conduisit dans un appartement du boulevard Saint-Martin, que Brigitte avait loué à l'avance. Il me parut un lieu enchanté, par contraste avec la misérable demeure dont je sortais. Je trouvai la table mise, un diner prêt, succulent, délicat et propre à me rétablir de toute la mauvaise nourriture dont je m'étais contentée. Je mangeai, en pleurant, pas en affamée, et, voyant ce reste de larmes, Le Clerc me disait, avec désinvolture :
« Va, ma toute belle, il n'y a que les fantaisies qui embellissent, l'amour vrai finirait par rendre laide. «
Mais je pleurais encore, je pleurai toute la nuit en songeant au pauvre Gervais, que mon abandon réduisait au désespoir, et je sentais bien confusément, aussi, que c'était la fin des romans charmants. Je pleurais sur mon cœur, comme si je dusse cesser d'être accessible aux tendres emportements, et, s'il faut tout dire, je me regrettais, avec un peu d'effroi de l'avenir.
MUc Le Clerc vint me voir le lendemain, me trouva les yeux battus, s'effraya sur les conséquences d'une mélancolie
qui flétrissait mes charmes, me recommanda la dissipation en forme de remède salutaire, et, pour commencer la cure, me proposa d'aller passer la soirée chez elle.
Brigitte, dont la haute expérience ne pouvait être contestée, s'opposa à ce que je me remontrasse de sitôt; elle voulait me donner le loisir de reprendre ma beauté dans tout son éclat, de laisser effacer par le repos les traces du chagrin et de la misère, me renouveler pour ainsi dire. Eugénie fut forcée de convenir qu'elle avait une heureuse pensée ; et mon entrée pour la seconde fois dans le monde fut ajournée à quinzaine.
Je demeurai donc pendant tout ce temps renfermée, et en une solitude complète, peut-être m'ennuiai-je, et néanmoins je repris mon embonpoint, mes fraîches couleurs, l'élégance de ma taille, mes mains et mon cou blanchirent et chaque jour me rendait un nouveau charme. Eugénie, qui venait me voir, mais rarement, à cause de sa vie active, admirait l'effet produit par la recette de Brigitte; quant à moi, j'en étais enchantée : je songeais à l'effet que je produirais lorsqu'on me reverrait encore plus radieuse qu'auparavant.
Le moment marqué arriva enfin. Brigitte annonça à M1" de Saint-Etienne que j'étais «< revenue du voyage ordonné par la médecine pour guérir mes maux de nerfs ». Cette nouvelle fit sensation ; ma protectrice demanda si je reviendrais prendre pied chez elle. Brigitte répondit qu'elle ne le croyait pas, et, dans le fait, elle pensait que je pourrais voler de mes propres ailes. M""' de Saint-Etienne, accoutumée de longue main à se séparer promptement de ses jeunes parentes, ne reçut pas néanmoins sans chagrin cette assurance, quoiqu'elle ne laissât paraître que la satisfaction de me retrouver.
J'allai chez elle, je fus reçue avec amitié. On me trouva grandie, embellie, adorable; je ne pouvais manquer de faire un brillant chemin. Ce fut alors qu'elle me fit connaître la générosité du prince Altieri envers moi; elle me remit avec ostentation la totalité des bijoux, des diamants et toutes les
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nippes à mon usage dont elle était dépositaire. Ma joie fut excessive, lorsqu'un tel bien parut à mes yeux tomber des nues; dirai-je que je regrettai de n'en avoir pas eu plutôt connaissance, afin de ne m'être pas vue dans la dure nécessité d'abandonner Gervais?
Je pouvais revenir à ce beau garçon, me diras-tu? j'en eus le désir, mais Brigitte m'en détourna, me disant que je serais à temps de le faire quand ma fortune se serait accrue; elle ajouta que, me croyant déjà infidèle, il me reprendrait aussi bien plus tard qu'aujourd'hui. J'écoutai trop ce sophisme infâme et me maintins dans le monde : hélas! je me sentais faite pour lui.
Les enivrements d'ailleurs ne me manquèrent pas; dès le premier jour où je me montrai, M. Hocquart s'empressa de me renouveler ses offres, et, par une sorte de violence dans laquelle il fut aidé de l'ascendant de Brigitte, il s'empara du droit de fournir à ma dépense et à tous les autres frais de premier établissement. Peu importait au fond que ce fût celui-là ou un autre; quel successeur pourtant à donner au beau Gervais! mais il était riche, complaisant. Il s'imaginait m'avoir séduite; il se montrait si fier de mon entraînement, de mon amour, que je m'en réjouissais.
Son crédit était en harmonie avec sa fortune. Brigitte se hâta de le mettre à profit pour obtenir mon inscription sur le catalogue des demoiselles de l'Opéra. C'était à cette bonne époque un brevet d'émancipation accordé à toute fille innocente voulant vivre dans l'indépendance et sans être à charge à ses parents. Dès qu'elle était ce que nous appelons « encataloguée >\ aussitôt cessait sur elle l'exercice de la puissance paternelle, suppléée, à ce que l'on disait, par la tutelle de l'autorité royale. C'était un moyen excellent pour demeurer en paix de toute tracasserie de famille (i).
(1) Cette tradition fut rompue en 1775. Une décision porte alors que >, l'Opéra ne recevrait plus ni filles, ni femmes que du consentemenl de
leurs supérieurs naturels », Voir la préface.
Ma tante Duval était l'objet permanent de la crainte de Brigitte, et, dans le cas où cette digne parente, apprenant enfin de mes nouvelles, se mettrait en mesure de me ramener chez elle, il fallait lui opposer ma majorité fictive, qui me laissait désormais dans la position de la Margot de la Plante du Joueur de Regnard :
Personne de ses droits usante et jouissante.
M. Hocquart s'empressa de me rendre ce service important. L'Opéra, à cette époque, était sous la direction de MM. Rebel, Francœur et autres non moins célèbres dans les fastes lyriques (1 ). Je fis les démarches exigées, je me soumis aux épreuves d'usage, on trouva que j'avais de la voix et on m'installa chanteuse surnuméraire, pour les menus plaisirs de Sa Majesté. Ceci ne put avoir lieu sans que je fusse obligée de me soumettre à certaines cérémonies très inconvenantes. La planche était faite, je dus m'y conformer, je le fis avec tant de bonhomie et de complaisance que je m'assurai de nouveaux protecteurs.
Les deux directeurs que j'ai nommés, s'ils n'étaient pas des musiciens pauvres, étaient de pauvres musiciens. Cela ne
(1) Après l'incendie de 1763, l'Opéra se trouvait alors dans la salle des Tuileries, </u il demeura jusque son occupation de la seconde salle du Palais-Royal. Les travaux de l'appropriation du théâtre des 'Tuileries, dirigés par Soufflet et Gabriel, avaient coûte 400.555 livres. La disposition des loges était la même qu'au Palais-Royal « afin que les locataires des s'y retrouvassent dans les mêmes positions sans qu'il l'ut besoin de passer de nouveaux baux ». Les débuts de l'Opéra aux Tuileries se firent par la reprise de Castor et Pollux. Rameau, alors âgé de quatre-vingt-deux ans, \ avait assisté. A la salle des Tuileries turent représentées Aline, reine de ••le, île Monsigny ; Ernelinde, princesse de Norvège, de Philidor, etc. Rcbel et Francœur ne méritent point les dédains de ces Souvenirs, au moins en tant qu'administrateurs. Ce Turent les seuls qui se purent maintenir longtemps ■> l'Opéra, où ils Turent rappelés plusieurs fois. IN s'étaient fait connaître lies jeunes, en jouant du violon dans les concerts, on les appelait >n les petits violons ». IN travaillèrent toujours en collaboration, sans produire aucune oeuvre supérieure, sans doute, mais 1 1 > assuraient « les lenn di Rameau ». 11 est sans cesse question d'eux dans les piquants Mémoires de Papillon de la Ferté, intcndanl di ■ Menus de 1 7 ^f> .1 17S0. Les éludes abondent sur cette période de l'Opéra,