L.J;'FRANCCEUÏl
Dessin de Mm eau le renne , gravé par M" Lingét
les empêchait pas d'arriver à la fortune et à la considération; le cordon noir de saint Michel donné à Rebel en premier peu d'années avant que je me lançasse dans le grand monde avait récompensé, non son mérite, mais sa persévérance à plaire à ses supérieurs. On n'a nul besoin pour réussir en France de faire sa cour au public; il suffit de valeter auprès de ceux qui disposent des biens et des honneurs; ceux-là ont une idée
si haute de leur suffrage que celui auquel ils l'accordent n'a pas besoin d'autre titre pour obtenir ce qu'il lui plait de solliciter.
L'Opéra, vers ce temps, était passablement monté. Pilloti i i, destiné à recueillir dans la haute-contre la succession de Jelyotte (2) l'inimitable, avait une voix assez agréable, mais pas de figure, guère de jeu et point d'àme; on l'applaudissait pourtant faute de mieux. Hélin venait ensuite, bassetaille consommée, un timbre mâle, plein et retentissant; Larrivée(3), son émule, jeune alors, annonçait le beau talent
(1) Le sieur Pillot fait Castor, et le t'ait horriblement mal. (Bachaumont,
es secrets.)
(2) La ville de Pau a élevé, il y a quelques années, une statue à |el
Peu de chanteurs furent aussi loués que lui de leur vivant et après leur mort. « On n'a point été à l'Opéra, disaient les Anecdotes dramatiques, quand on n'a pas entendu Jelyotte. » Et la prose ne leur suffisant pas, elles avaient recours à la poésie :
Au dieu du chant élevons un trophée
Jelyotte fait aujourd'hui Par ses talents ce que faisait Orphée.
II fait tout courir après lui.
Au lendemain de sa mort, on écrivait de lui : « Le public tressaillait de joie dès qu'il paraissait, on l'écoutait avec l'ivresse du plaisir, et, toujours, les applaudissements marquaient le repos de sa voix, remarquable par le volume, la plénitude des sons et l'éclat de son timbre. » Dans ces funèbres, on le loua aussi, tant qu'il eut été bien traité par le sexe, d'avoir été discret, l'aime cette petite phrase : « De ses nombreuses conquêtes, on ne connut que celles qui voulurent s'afficher. » Autre trait qui paraissait admirable à ses contemporains : il était demeure fidèle à sa tendresse pour sa ville natale et, chaque fois qu'il y allait, le premier souper qu'il taisait était avec son ancien maître de musique et un humble tailleur, son ami. Le journal di Papillon de la Ferté tait mention d'une discussion avec |elyotte a propos d'un habit que celui-ci voulait « plus magnifique », discussion dont il avait gardé l'amer souvenir : |elyotte s'était plaint au roi lui-même, qui lui avait donné raison contre tous. Mais qu'il est difficile d'établir la vérité ' Selon certains, il finit en bon bourgeois respectable. Selon les autres, il tomba dans la crapule. En présence de- ces deux assertions si différentes, penchons pour la première, comme plus digne d'un homme a qui on .1 tait les honneurs d'une statu
(3) I arrivée, comme devaient l'être d'autres chanteurs depuis, avait *- découvert >* par Rebel. Il était garçon perruquier et ne songeait gu theai tint des chansons pour son plaisir, s. 1 ...,i\ frappa le direc-
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qui l'a si longtemps maintenu sur la scène; son goût musical, l'étendue de sa voix, ensemble mordante et onctueuse, sa sensibilité exquise, la chaleur de son débit, le rendaient cher au public.
Parmi les actrices, le premier rang d'ancienneté et de talent appartenait à Mlle Chevalier (i), belle de taille et de figure ayant un air de reine, chantant avec une méthode accomplie et jouant non moins bien; célèbre dans les fastes de Cythère par ses amants, par ses caprices elle désolait quiconque s'attachait à son char, jamais elle n'était assez aimée et la promptitude qu'elle mettait à rompre un attachement prouvait combien peu elle avait pour les autres ce qu'elle exigeait d'eux d'une manière si impérieuse. Son joug était de fer, ses bizarreries d'or, car il fallait avoir des richesses inépuisables pour la contenter et encore même on ne parvenait pas à combler ce véritable tonneau des Danaïdes.
Sophie Arnould (2) est connue par son esprit, ses grâces,
teur de l'Opéra, qui lui fit donner une éducation musicale. « II alliait à une très belle basse-taille beaucoup de grâce et de noblesse; la nature, en un mot, lui avait prodigué tous ses dons. » (Dictionnaire général des théâtres.) 11 demeura près de trente ans à l'Opéra, où il avait débuté par le rôle du grand-prêtre de Castor.
(1) «. M11" Chevalier, actrice retirée de l'Opéra, où elle remplit longtemps les premiers rôles, avec beaucoup de succès. Son genre était le grand, les fureurs, etc.
Chevalier, quelles sures armes
Pour mettre un amant sur vos lois !
Vous séduisez par votre voix
Les cœurs échappes à VOS charnus. »
Anecdotes dramatiques, tome III. Paris, 177s. chez la V' Duchesne, rue aint-]acques, au Temple du goût.)
(2) Moins de trois ans après la mort de Sophie Arnould dans une quasimisère, le Vaudeville donnait une comédie de Barre. Radet et Desfontaines dont elle était l'héroïne. Histoire d'un sentimentalisme bien fade, et était-ce la peine d'évoquer, pour cette action puérile, une femme qui avait eu tant d'esprit? Sophie Arnould, pendant une brève détention au Fort-PEvêque, s'était intéressée à un malheureux détenu pour dettes et s'employait à lui rendre la liberté et l'aisance, poussant la honte jusqu'à marier la tille de son protégé à un jeune musicien de l'Opéra. Une autre Sophie Arnould, de de Leuven, de Forges et Dumanoir, tut représentée au Palais-Royal le 11 avril 1833. M. Ail. Tabarant, en 1896, a découvert à Prangins, un cer-
ses talents ; par la finesse, la véhémence de son jeu et l'agrément de sa voix, bien qu'elle tirât un peu sur l'aigre : elle tenait sans contredit le premier rang, ce qu'elle devait autant à ses reparties spirituelles, au charme piquant de sa conversation qu'aux autres avantages que la nature lui avait prodigués. Elle avait alors pour amant le comte de Lauraguais et cette union respectable durait depuis assez de temps pour qu'on la trouvât déjà ridicule. Au demeurant, elle allait être frappée d'une bourrasque dont tout Paris s'occupa comme d'un fait majeur. C'était une heureuse époque que celle où pour attirer l'attention de la grande ville il suffisait d'une querelle entre une demoiselle du monde et son amant.
Le comte de Lauraguais m'a toujours paru cherchant à déguiser sous beaucoup de bruit et de remue-ménage peu de mérite réel et d'orgueil accommodé en manière de modestie philosophique (1). 11 avait entrepris J'être à la fois littérateur
tain nombre de lettres de Sophie Arnould à Madeleine Verniquet, fille de
l'architecte. Ce sont d'assez tristes lettres de vieillesse : «J'ai tous 1rs jours a nus trousses deux ou trois alguazils qui viennent me tourmenter pour la perception des impositions de l'an Vil et de l'an VIII... «
(1) ^ M. de Lauraguais était un fou d'infiniment d'esprit, avec une incurable jeunesse de caractère, un grand désordre et une grande audace de têti plein di coup de vent et de caprices, excessif d'un bout à l'autre, à l'étroit dans sa vie. précipitant son activité de mille côtés, variable, montant et descendant de goûts en-goûts, changeant d'idées comme d'humeurs, brouillant, brouillé et tiraille île vouloirs... une sorte de grand homme manque et dévoie d'inconstance, en qui s'agitait, mai à l'aise, une âme d'un autre temps, logée dans un esprit du xvm" siècle. »(E. et |. de Goncourt, .s'u/1/' /<■ Arnould, pages 42 et 4"!. II pouvait être curieux de rapprocher elui des Souvenirs. On sait que Lauraguais (Louis-Léon- Félicité de Brancas, comte de), réagit contre l'usage qui taisait encombrer ne par des spectateurs d'élite; il pava \1. OOO livres aux comédiens français, qui songeaient à cette réforme, l'abolition de cette coutume. Il ne fut pas récompensé par le succès de sa JocasU.« (''est le sujet d'Œdipe, traité d'une manière nouvelle; on voit deux partns dans l'action le meurtre de Laïus par Œdipe, et, le même jour, l'hymen d'Œdipe et de |ocas1 1 Ire cet hymen excusable, l'auteur s'est servi du sphinx
dont Œdipe est vainqueur, après avoir explique l'énigme. Suivant l'oracle, iqueur de ce monstre doit être l'époux de la reine. Mais, pour préci mariage, l'auteur suppose que les derniers soupirs du sphinx ont infesté l'air et que le peuple ne trouve d'autre moyen de faire
Le cadre de scène de la salle de l'Opéra, aux Tuileries.
et homme à bonnes fortunes, savant et frivole, penseur et persifleur, ami de l'égalité et à cheval sur les distinctions féodales; il caressait les encyclopédistes quoi qu'au fond il les détestât. Jaloux de toute renommée, il affectait de l'indifférence pour la gloire et, manœuvrant auprès de toute façon, il obtenait en résultat d'être sifflé en vers, en prose, dans sa
cesser ce fléau que de contraindre la reine à se marier sur-le-champ. » (Annales dramatiques, tomeV.) Lauraguais publia, en l'an X, les souvenirs de sa grand'-mère, M'"" de Brancas, qui avait été l'amie de Saint-Simon : v< Ayant retrouvé, parmi de vieilles paperasses échappées à trois visites domiciliaires, ainsi qu'à d'autres recherches encore plus dangereuses, un brouillon de ce fragment historique, je l'ai remis au net. » le nom de Lauraguais se retrouve souvent dans les Mémoires secrets.
conduite privée et particulière; c'était véritablement du malheur.
Mais laissons le comte de Lauraguais que je retrouverai certainement et revenons à l'Opéra. Il me reste à faire connaître M110 Lemier (1). « Qui ne serait enchanté, disait la critique d'alors, de la méthode, du goût, du prestige avec lesquels M11'- Lemier nous peint tous les objets sensibles de la nature; sa voix est une magie continuelle : c'est tour à tour un rossignol qui chante, un ruisseau qui murmure, un zéphir qui folâtre. »
Venait ensuite, dans un rang inférieur, M"e Dubois dont la laideur, les yeux louches et la disgrâce de sa taille dégingandée empêchaient le public de jouir pleinement des sons agréables qu'elle tirait de son gosier. M"'' Bernard, charmante miniature, presque naine et qui, dans la vaste salle de l'Opéra, paraissait un enfant. Elle rachetait ce défaut de nature auquel se joignaient et timidité et maladresse de novice par une prononciation nette, une voix sonore, des cadences légères bien frappées et faites à propos.
La partie de la danse réunissait une foule de talents remarquables en hommes et en femmes et parmi celles-ci plusieurs très en position de disputer à tout leur sexe le prix de la tournure et de la beauté. Vestris, Nivelon, d'Auberval, Laval, Lyonnais et quelques autres, ne laissaient rien à désirer. Le dieu de la danse que tu reconnaîtras sans que je le nomme tenait néanmoins le spectre, et les efforts de ses légers concurrents ne faisaient que mieux ressortir sa supériorité.
M11"' Lany s'élevait presque à la force de Vestris (2), et je
(i) M" Lemiei épousa son camarade Larrivée, Il y a mille madrigaui sur c-lK-.
(2) \ Vestris, li- « diou de la danse et sa famille », le piquant
volume d<- M. Gaston (lapon. (1908, Société du Mercure de France.) La vie intime de l'Opéra à cette époque y est évoquée avec la plus sure et la plus aimable érudition. Le grand Vestris, né à Florenci en 1728, mourut le - .s et fut enterré au cimetière Montmartre. — Nivelon eut une liaison marqu 1 camarade M11* < oulon, qui avait été lancée par
le prince de Soubise. — D'Auberval semble avoir donné beaucoup de soucis
peux dire à sa hauteur. Son frère enlevait également les suffrages avec MUe Lyonnais, et surtout l'enchanteresse Allard ( i), nouvelle débutante qui faisait les délices du public. Il y avait encore l'hommasse Heinel(2), sorte de colosse féminin, d'une beauté fortement bâtie, à chaux et à sable, et qui avait ses amateurs, bien que je ne lui eusse pas donné la pomme; j'aurais préféré l'accorder à la jeune et fraîche Cécile dont la candeur avait tant de charme et qui, un peu plus tard, s'avisa d'aimer à la folie le fat Nivelon comme j'avais aimé le beau Gervais. Théodore, décente, belle et amoureuse de tous ceux qui s'en éprenaient, avait bien aussi son cachet et sa physionomie particulière. Je ne dirai rien du bataillon des danseuses et des choristes, nymphes vagabondes et turbulentes, toutes consacrées au culte de Vénus et remplissant avec ferveur ce
au bon Papillon de la Ferté par ses prétentions . « 11 persiste (17*15) à dire qu'il ne dansera pas devant la Cour à moins de 1.500 livres, et que même il préférerait passer dans les pays étrangers. » Et ailleurs : « Les démêlés du sieur d'Auberval avec le sieur Laval, maître des ballets, me donnent beaucoup d'occupations (1773). D'Auberval est le héros d'une comédie de Rochefort et Dupenty jouée en 1830, Madame Grégoire ou le Cabaret de la Pomme de pin. — Mlle Lany, sœur de Jean-Barthélemy Lany, maître et compositeur de ballets. C'est ;i elle qu'on décochait ce quatrain galant :
Les amours volent sur tes traces
Lany, tu joins à la beauté
Des nymphes, la légèreté
Et les attitudes des grâces.
(1) C'était M11" Allard qui, enceinte des œuvres de Vestris, disait au danseur : « Je sens ton fils ou ta fille qui répète dans mon ventre un pas de ballet. » Ce fut un fils, celui qui devait être le continuateur du « dieu de la danse y>, et qu'on surnommait Vestris-Allard. M. Capon rapporte un mot charmant de d'Auberval au moment de ses débuts : « Quel talent ' I 'es1 le fils de Vestris et ce n'est pas le mien. Hélas I |e ne l'ai manqué que d'un quart d'heure!... » M11" Allard mourut eu 1802.
(2) M. Capon a également tout dit sur M11*' Heinel, avec qui Vestris eut de grands démêlés et que, par un brusque retenir de sentiments, il finit par épouser. Elle mourut en 1818, à cinquante-six ans, dans sa maison de la rue de Hanovre. — Le jugement des Souvenirs n'empêche p.is que le marquis de Marigny, le marquis de Crenay, le prince de Conti et bien d'autres n'aient payé fort cher ses faveurs. Elle avait une certaine naïveté sur laquelle s'est exercée Sophie Arnould, en quelques-uns de ses mots les plus piquants.
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rôle de prêtresse. La plupart se présenteront à mon souvenir à mesure que j'avancerai dans le cours de mes Mémoires.
Mais on entend bien, lorsque je signale les sommités de l'Opéra, que je n'oublie pas, parmi les déesses de cette mythologie moderne, celle sans contredit la plus célèbre. Tu devineras sans peine que c'est de Guimard dont il s'agit, Guimard qui a eu tant d'amis et même d'ennemis qu'il est hors de doute qu'elle a dû avoir beaucoup de mérite. C'est maintenant une manière de ruine, aussi je la traite comme si elle n'était plus ( i). Elle vit pourtant, si c'est vivre que de demeurer après la perte de notre beauté et de nos agréments. Elle avait, à son début à l'Opéra en 1 761, si on m'a bien fixé l'époque, une taille parfaite, une figure mignonne, de la gentillesse dans les manières, la démarche voluptueuse, la physionomie agaçante, une voix sépulcrale, de beaux cheveux et pas assez d'embonpoint; il en est résulté qu'en grandissant elle a tiré un peu sur le squelette et a prêté à la plai-
(1) Marie-Madeleine Guimard, devenue M"" Despréaux, est morte en 1816, à Paris, rue Menais. Son mari, l'ancien danseur Despréaux, qu'elle avait épousé sur le tan), quand elle se décida à se ranger, a fait, en connaisseur, l'éloge de la danseuse : « La danse actuelle ne ressemble plus a rien de ce que j'ai VU... Le public canaille qui s'est emparé du parterre, les danseurs du boulevard qui se sonl introduits sur le théâtre du grand Opéra, ont fait oublier que la grâce était le vernis du tableau mouvant de l'Opéra. Le talent de la danse n'est point de savoir exécuter toutes sortes de pas en mesure sur un rythme quelconque; le dernier des figurants les sait exécuter; la vitesse n'est qu'un faible avantage... La grâce de forme est donnée par la nature; celle d'attitude est un choix de positions du que le bon goût choisit et enseigne; celle du mouvement n'est pas seulement d'aller d'une attitui iiitre, mais elle exige de l'expres-
sion d'après le genre que l'on représente, surtout dans la danse terre-àterre, qui est bnn différente de la grâce sautée, (''est avec la danse terreà-terre que M"e Guimard a charme pendant plus de vingt-cinq ans un public connaisseur. Elle était toujours nouvelle, je ne parle pas seulement des pieds; ils sont peu en comparaison du charme du corps ,t de la tête. C'est là qu'est la perfection du tableau. Elle jouait parfaitement la o die ainsi que l'opera-comique. Sa ligure expressive peignait aisément toutes les sensations qu'elle éprouvait ou était censée éprouver... (Lettre de Pespréaux à Desprcz, E. et J. de Goncourt, Guimard.) Dans sa rivalité avec la
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santerie du docteur Alphonse Leroi (i) qui a prétendu qu'on pourrait faire, d'après elle, un excellent cours pratique d'ostéologie.
Cela n'empêcha pas Guimard de courir, dès son apparition dans le monde, vers une fortune prodigieuse. Elle eut des aventures sans nombre et des amants passionnés; elle les accoupla de bonne heure sans qu'ils le trouvassent mauvais. A tout seigneur tout honneur : aussi je placerai à leur tête le maréchal prince de Soubise-Rohan, pauvre sire de tout
Dervieux (voir les Mémoires secrets), une guerre fameuse du xviu" siècle, la Guimard n'avait pas été épargnée par les épigrammes :
Guimard en tout n'est qu'artifice
Et par dedans et par dehors.
Otez-lui le fard et le vice
Elle n'a plus âme, ni corps.
... Elle a la taille d'un fuseau.
Les os plus pointus qu'un squelette.
Le teint couleur de noisette
Et l'oeil percé comme un pinceau.
... Gorge dont nature est honteuse.
Sa peau n'est qu'un sec parchemin..
... Sa cuisse est flasque et héronnière
Jambe taillée en cebalas,
Tout son corps n'est qu'une salière.
La réponse était aigre, mais l'attaque contre la Dervieux avait été dure jMais que dire en quelques mots de cette existence qui incarne une époque ? Le premier amant de la Guimard avait été un jeune maître de ballets, Prévost d'Hyacinthe. Les deux théâtres privés de la Guimard, celui de Pantin et celui de la Chaussée-d'Antin, sont demeurés fameux. L'hôtel bâti par Le Doux pour la Guimard, décoré par Eragonard, se trouvait, 5. rue de la Chaussée-d'Antin, du côté des boulevards. Voir : les Théâtres libertins ,lu xviii'' siècle, de MM. H. d'Alméras et P. d'Estrée. — Jean-Benjamin de La Borde, premier valet de chambre de Louis XV. gouverneur du Louvre, puis fermier général, passionne tout au moins pour les arts, s'il ne les cultiva poinl avec un plein succès, et a qui Voltaire ne ménageait pas les louanges, elles lui coûtaient si peu!) était le grand ordonnateur du théâtre de la Guimard. Sa maison se trouvait au n" iode la rue de Richelieu et elle était fastueuse. 11 menait de front ses entreprises artistiques, ses plaisirs et ses spéculations qui faillirent plusieurs l'ois le ruiner. Pendant la Révolution, il s'était retiré en Normandie. Sa retraite fut découverte, il fui arrêté, ramené à Paris, emprisonné. 11 eut l'imprudence de presser son jugement. Il fut (le 4 thermidor) le dernier fermier gênerai exécute.
(Il Docteur Régent en 176S. Mort en 1S16, assassine par son domestique. Ce fut une cause célèbre de la Restauration.
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aspect, sans talents militaires, sans habileté politique, sans aucune qualité supérieure; mais généreux, magnifique, donnant à tort et à travers, sans s'embarrasser d'où venait l'argent et comment on le rendrait; courtisan sans modèle parce qu'il était au-dessus de tous par l'excès de sa bassesse. Complaisant du roi et des maîtresses du roi, passées, présentes et futures, aimé à Versailles sans y jouir d'aucune considération personnelle, agréable aux Parisiens quoiqu'ils le méprisassent, il avait résolu un problème singulier, celui de ne déplaire à personne et d'être conspué de tous.
Il devait cette position bizarre aux défauts de son caractère et aux vertus de son cœur. Naturellement bienfaisant, facile, serviable, toujours disposé à obliger jusqu'aux inconnus, il protégeait les arts, ne haïssait pas les hommes de lettres, avait la coquetterie d'être gracieux envers le porteur d'eau autant qu'envers le grand seigneur, et ceci avait tant de succès qu'il en contrebalançait ce que dans sa conduite il y avait de peu honorable. Les demoiselles du monde n'avaient pas de meilleur ami, il était leur providence visible, il passait avec elles tous les instants où il n'était pas à genoux à la Cour; leur existence était la sienne, chacune avait droit à une pension plus ou moins forte de sa part; aussi Dieu sait quelles fêtes et quelles moqueries elles faisaient de lui.
Guimard avait la préférence, il lui donnait habituellement 6000 livres par mois, somme, au premier aspect, assez considérable, et cependant trop insuffisante pour remplir le déficit annuel de la belle nymphe: aussi avait-elle un caissier plus foncé dans M. de Laborde, premier valet de chambre du Roi, financier, dessinateur, musicien tout ensemble, faisant par-dessus le marché de petits vers et de grandes folies, le tout par forme de compensation. Celui-là, pareillement, ne nous quittait guère, on le voyait avec plaisir. Sa générosité, son esprit, ses manières, faisaient illusion; on le croyait parfois un grand seigneur, il me faisait au moins l'effet d'un homme de qualité et néanmoins il n'en était rien. Je crois faire son éloge, qu'on ne s'y trompe pas.
Le soir où, pour la première fois, je parus à l'Opéra, non sur le théâtre, mais en grande loge, mon amour-propre dut être satisfait. Je fis fureur, c'était à qui me lorgnerait avec le plus de constance, à qui mettrait plus de vivacité à me proclamer la belle par excellence. Celles de mes camarades qui étaient en scène ou dans la salle ressentirent avec amertume le contre-coup de ce début étourdissant. Il est vrai que j'étais divine, on ne cessait de me le dire et déjà mon miroir me l'avait appris; mon fermier général avait tenu à honneur à ce que je fusse mise à la perfection, et' une parure radieuse rehaussait mes charmes si purs, si frais et si neufs surtout.
Nul encore ne m'avait pour ainsi dire vue, à part les habitués de Mme de Saint- Etienne, car le prince Altieri, perdant mon bail avec lui, m'avait gardée en vraie manière de jardin des Hespérides dont lui-même s'était fait le dragon. Le moyen employé pour le quitter avait excité la curiosité publique et ma prompte disparition ajoutait au piquant de l'aventure; on s'était donc informé de moi, et dès que mon nom eut été prononcé, il ajouta à l'enivrement causé par ma personne : ce fut une sorte de révolution.
M. Hocquart jouissait de mon triomphe, auquel il avait la bonhomie de croire avoir sa part; j'étais de plus en compagnie de Mme de Saint-Etienne. Celle-ci, charmée de me servir de chaperon, avait voulu ce soir-là venir dans ma loge; il en résulta que, comme elle était connue de beaucoup de monde, il y eut foule de ses anciens amis à s'empresser autour d'elle pour qu'à son tour elle me présentât.
L'un des premiers fut le prince de Soubise; il m'avait aperçue une ou deux fois chez ma protectrice, mais à peine et en passant; aujourd'hui me voyant si belle et si magnifique, il se croyait en conscience dans l'obligation de me faire les honneurs de l'Opéra. Je savais les égards dus à un homme de son rang, et ma vanité, d'ailleurs, s'attacha aie récompenser des hommages qu'il n'hésita pas à me rendre publiquement.
Le second admirateur qui se présenta fut l'audacieux che-
valier de La Morlière (1), sorte d'escroc paré d'une croix de Saint-Louis qu'il flétrissait. Haï, d'ailleurs, sans que cette haine nuisit en rien au mépris qu'on lui vouait, mais craint des acteurs, de la basse littérature et de certaines filles du monde qui préféraient, au moyen de quelques écus, enchaîner sa méchanceté naturelle plutôt que de l'entendre aboyer après leurs folies. Cet impudent personnage s'était fait je ne sais quelle réputation dans les parterres des théâtres, dans les coulisses, dans les cafés; il s'en servait pour filouter publiquement, non en mettant les mains dans les poches d'autrui. mais en contraignant autrui à venir remplir les siennes.
Je ne le connaissais pas encore, aussi l'accablai-je de gracieusetés que je ne continuai pas plus tard. Il me prit en grippe, je le lui rendis bien; il me calomnia et je trouvai des amis qui me vengèrent convenablement.
Le comte de Lauraguais vint à son tour escorté du marquis de Thibouville et du marquis de Villette (2). Celui-ci, fort homme du monde, mordu de la manie du bel esprit et non
( 1 ) Singulière figure que celle du chevalier de la Morlière, effronté, libertin, capable de tout, « connu, dit Bachaumont, par ses escroqueries, son impudence et ses scélératesses ». C'était lui qui s'était avise de réunir une troupe mûriers, pour soutenir, moyennant argent, les pièces nouvelles. Au cas où on ne le payait pas. il organisait une cabale. Il tenait ses assises au café Procope, où il distribuait, suivant qu'il était ami ou ennemi, ses ordres a ses troupes. Spirituel pourtant, et lettré. Un de ses contes, Angola, n'est
pas écrit sans grâce. Il est dédié « aux petites maîtresses -s : « ('.'est à Vous .1 qui je dédie ce livre, .1 vous qui êtes l'élixir précieux du beau sexe que j'adore, qui avez hérité si parfaitement d enchanteresses ,]
trace une légère esquisse. Ce livre est votre bien, puissiez-vous le regarder comme tel et le traiter comme un enfant bien-aimé... « On peut chercher là avec quelque curiosité des descriptions d'intérieurs des parti-
cularités infimes du temps, car si la Scène est censée se passer « dans une
contrée fertile des grandes Indes », c'est bien a Paris que 1 action s, déroule en réalité.
<i> ( >n sait le quatrain sur Villette, à propos du duel qu'il faillit avoir avec Lauraguais et qu'empêcha le tribunal des Maréchaux
Villette a tout interverti,
Soit qu'il s, batte ou qu'il caresse.
Il ne voit point s, ,n ennemi
l.l n'est pas VU de sa niait:-