I.A PETITE LOGE
d'après Ma cuit le jeune).
content de cette voie d'acquérir de la réputation en cherchant d'autres fort scandaleuses. On le voyait du matin au soir rôder où il n'aurait pas dû être, se faire moquer de lui avec tout ce qu'il fallait pour être aimable et bien venu. Je vis aussi le comte de Faudoas, le commandeur d'Argence
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de Dirac, le chevalier de Resseguier(0 qui, en m'abordant, me dit : « Que faites-vous ici, vous devriez être à Versailles?
y aura là bientôt une succession vacante, et vous êtes apte à la recueillir. »
C'était de M""' de Pompadour qu'il entendait parler. Si je ne le compris pas, d'autres y parvinrent mieux; car, aussitôt, plus d'un front s'abaissa, et plus d'un de ceux, qui étaient empressés près de moi, choisirent ce moment pour s'éloigner. A tel point la Marquise (on ne la désignait que par son titre) inspirait de terreur même aux plus huppés.
Ce n'était pas sans raison que cette dame était redoutable, elle gouvernait avec un joug de fer, profitant de l'ascendant qu'elle avait sur le roi pour se faire obéir du reste du royaume, et se venger surtout de quiconque l'insultait. Le chevalier de Resseguier avait déjà éprouvé ce qu'il fallait craindre d'elle; il est vrai qu'à son tour il l'insulta cruellement.
La punition ne manqua pas, et la Bastille s'ouvrit pour le poète audacieux; il en avait déjà l'habitude. Son frère, digne abbé et conseiller cher au parlement de Toulouse, instruit de l'arrestation de celui-ci, accourt à Paris, remue ciel et terre, et après nombre de démarches et beaucoup de temps écoulé, obtient de la marquise la grâce du coupable. Luimême va la porter; le pont-levis s'abaisse devant lui, le chevalier sort, et, sur les fossés de la forteresse, l'abbé veut essayer une remontrance fraternelle; le poète malin se recule, élève la voix.
« Fi, dit-il, fi d'un saint prêtre qui n'a pas eu honte d'implorer une catin; j'en suis si humilié pour lui, qu'il me sera impossible de le remercier et de le revoir. » Cela ter-
(i) Fin 'I' conversation entn M, Daine, intendanl de Bayonne et le chevalier de Resseguier: — >< En toul cas, monsieur, m mes propos vous dé-
lil M. Daine, faisanl allusion ■< l'emprisonnemeni du chevaliei ils ne me feront pas mettre • > Piern I ucise. — Vous avez raison, mon
i M. de Resseguier, ils sont d'un homme qui n'est digne que de Bi- (Bachaumont, 1767.)
miné, il tourne le dos au conseiller très désappointé, et court encore. Son frère n'eut jamais d'autre marque de gratitude que celle-là.
Brigitte m'avait suivie à l'Opéra, non avec moi, l'étiquette s'y opposait, mais en la compagnie de ma seconde femme de chambre. Elle s'était placée aux premières galeries, en face de nous, plus occupée de la scène qui avait lieu dans ma loge que du spectacle; son cœur nageait dans une joie indicible à la vue du beau monde dont j'étais assaillie. Elle connaissait tout Paris par noms, prénoms, rangs, qualités, titres et fortunes; aussi était-elle bien heureuse, mais cet enchantement ne dura pas toujours, il s'anéantit en partie, à la vue d'un personnage célèbre dans les fastes de la galanterie, d'un homme, la coqueluche de celles de mon sexe, et qui néanmoins passait pour en avoir, ruiné quelques-unes. Sa vue fit sur Brigitte l'effet d'un rude coup de fouet; elle s'imagina que peut-être je tomberais dans ses mains et que ;e serais rudement plumée.
C'était le fameux, le magnifique, l'admirable marquis de Lettorière ( i), officier aux gardes-françaises, et qui avait tant
(1) La concision nécessaire à une note effraye un peu quand il s'agit d'une de ces curieuses figures, en quelque sorte représentatives du xvm" siècle. M. de Létprières (orthographe plus probable de son nom), devenu maître de camp de cavalerie, conseiller d'état d'épée, seneeli.il d'Aunis, abbé commandataire de la Trinité de Vendôme, avait fini par se trouver comblé. 11 n'en laissa pas moins des dettes considérables, v^ 1 es gens d'affaires eurent soin d'arranger les choses de manière à ce que ses créanciers ne tussent pas payés et qu'il ne resta rien à ses parents. -s 11 a été question de M. de Létorièrcs dans la préface. Les Souvenirs de la marquise de Criquv, racontent d'une façon fort dramatique la mort de cet homme qui fut tant aimé, mais non sans qu'il en coûtât cher, parfois, .1 celles qui l'aimaient. « Il y avait parmi les princesses de famille étrangère établies à la Cour de France, une jeune beauté, naïve et tendre au possible. I Ile avait puise dans les yeux de M. de Létorières un sentiment qui désespérait sa famille, et cette princesse était M"" de Soissons, Victoire-Julie de Savoie-Çarignan. On en avait dit mille choses fâcheuses, et la maréchale de Soi qui était sa tante, avait obtenu qu'on l'obligeât d'habiter l'abbaye de Montmartre et de n'en pas sentir. Les meilleures tonnes et les plus respectueuses étaient observées à l'égard de la princesse Julie qui n'en était pas moins prisonnière et gardé par un exempt de la prévôté de France, Un
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de beauté que je ne puis le comparer qu'à Gervais. C'était la même taille, mais une supériorité incontestable de grâces, de formes, de manières. Jamais cavalier ne fut plus séduisant, plus dangereux; il joignait à toutes les perfections du corps un esprit fin et piquant, un art de séduction poussé si loin qu'il en devenait le génie du genre; chef suprême des roués de l'époque, trouvant son bonheur dans les aventures scandaleuses, ne rougissant d'aucune infidélité, d'aucune perfidie, et d'autant plus à la mode, qu'une liaison avec lui n'était pas sans danger. Il était couru, poursuivi, tourmenté par la multiplicité de ses bonnes fortunes, et au point que dans diverses circonstances, et avec une impertinence inexcusable, il se fit remplacer par ses amis, heureuse encore la
soupçonnait des intelligences, on surprit un message, on découvrit une échelle de corde, enfin le baron d'Ugeon, gentilhomme de Rohan-Souhise. écrivit à M. de Létorières, afin de l'appeler en combat singulier. Mais la partie fut ajournée pour cause de la maladie de Louis XV, auprès de qui notre galant de Saintonge avait obtenu d'aller s'établir et s'enfermer pour le soigner pendant sa petite vérole pourprée, ce qui fit révolter les gens di la Cour, attendu qu'il n'avait jamais eu les entrées de la chambre. Le roi mourut et cet infirmier du roi s'empressa d'aller ferrailler avec le champion ilt Savoie, qui lui lit deux blessures en un seul coup d'épée dans le côté droit. On pansa M. de Létorières, on ferma prudemment sa porte et l'un publia qu'il avait prit la contagion pourprée, ce qui n'était ni vrai, ni difficile à persuader au public. Ses blessures étaient des plus graves et ceci ne l'empêcha pas, après deux ou trois jours de pansement, d'aller escalader les murailles de l'abbaye de Montmartre et d'y passer la nuit auprès de M"'' de Soissons, sous la grande arcade cintrée qui conduit du cloître au cimetière... Il parait que la princesse était prudemment rentrée chez, elle avant le point du joui-, et cette malheureuse entant n'avait jamais revu son bel ami. M di I rières étaient rouvertes et tout le sang qui lui restait s'écoula
pendant la fin de la nuit. 11 ne voulut sûrement appeler aucune assistance et il expira sans témoins, sans nul secours, et le lendemain matin il tut trouvé étendu raide mort sur les dalles du cloître... < »n étouffa cette horrible ce cadavre et. ut magnifique. On l'enveloppa d'un suaire, on le lit rapporter dans son lit, et l'on dit que M. ,1. 1 étorières était mort de la perde. - Il y a une pieee de l',a\.n,l et Dumanoir, intitulée A' I iroin/ï de Létorières (Palais-Royal 1841). Dans les rapports de Marais, le nom est écrit L'Estorières. 11 ne s'agit point 1 ncorc la d< t> Is romans, dans [es notes de l'inspecteur de police, et il le définit crûment « Il tant a ce cavalier des conquêtes qui puissent disposer de leurs finances >t on Un a toujours trouve le jugement très sam sur cet article. »
demoiselle ou la femme de rang s'il n'envoyait pas son valet de chambre; c'est ce qu'il fit à l'une des nôtres.
Il y avait à Paris une dame de Saint-Estève, fille du très grand genre ayant eu déjà des amants riches ou nobles, et qui, jeune encore, voyait à son char une multitude d'adorateurs. Le marquis de Lettorière manquait à ce concours, et les minauderies, les avances, les gentillesses de la demoiselle n'avaient pu attirer chez elle un homme si capable de rehausser par sa présence l'importance du temple et de la divinité qu'on y adorait. Cette folle, emportée par une fantaisie toute d'amour-propre sans doute, s'avise d'écrire à Lettorière et de lui témoigner sa surprise de ne pas le voir chez elle, et le désir ardent qu'elle aurait à ce qu'il s'y présentât. Lettorière répond aussitôt en ces termes :
Je peux donner le texte du billet parce qu'il en courut des copies, et qu'une tomba dans ma main.
« Mademoiselle,
« Je suis on ne peut plus flatté de l'envie que vous avez de rece- « voir mes hommages. Je voudrais pouvoir vous les rendre en per- « sonne, mais le nombre des demoiselles qui suivent le même « chemin que vous s'accroît en telle proportion, que, dans cette « partie, on ne peut, avec la meilleure volonté du monde, atteindre « à toutes; il faut donc se borner à en cultiver quelques centaines, « c'est ce que je fais. Cependant, et afin de vous témoigner ma <,< reconnaissance de l'obtention future de vos bontés, que sans « doute vous ne me refuserez pas en vertu de votre démarche carac- « téristique, je crois vous obliger d'envoyer à ma place, pour ce « service de quelques jours, qui parait vous être agréable, mon valet « de chambre, accoutumé de me faire oublier par plusieurs de ces « demoiselles. C'est un grand drôle bien bâti, à peu près de ma « taille, ayant les épaules plus carrées et le jarret plus ferme, la « quantité d'ailleurs suppléant à la qualité. Je ne peux offrir mieux ; « et par mon représentant je serai tout à votre service; je crois « que l'essai vous satisfera.
« J'ai l'honneur, etc.. »
11 y avait là de quoi étrangler le marquis de Lettorière, de quoi se pendre au moins de honte. M""1 de Saint-Estève fit mieux, elle répliqua :
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« Grand merci, monsieur le marquis, de votre offre gracieuse, je « l'accepte; aussi bien sais-je que la duchesse de... qui n'a pas « attendu votre permission pour vous associer votre valet de chambre^ « en a dit tant de bien, que Mlle Deschamps a voulu en juger par « elle-même. Je tiens de celle-ci que cet honnête garçon a votre « mérite, moins votre urbanité; mais, comme vous le dites, la quan- « tité suppléera à la qualité. Je le recevrai muni d'un billet de votre « main et attesté par la signature des dames mes devancières.
« Je suis avec le respect que je vous dois..., etc..
Il faut savoir, pour bien comprendre la vivacité de cette réplique, que M"e Deschamps ( i ) était à cette époque la favorite du marquis de Lettorière, et que la duchesse en question lui avait joué naguère le mauvais tour de se laisser surprendre pendant que lui était son amant en titre, par je ne sais quelle canaille d'une profession à inspirer du dégoût. Les rieurs pour cette fois ne furent pas du côté du marquis de Lettorière; mais la famille de la duchesse s'indignant de
(i) Marie-Anne Pages, femme Deschamps, née à Metz, d'abord danseuse à l'Opéra-Comique, puis à l'Opéra, « la plus comblée en même temps que la plus dépensière de toutes les filles du siècle ». M. Thirion a cite à son sujet une plaidoirie de l'avocat Carsilier : « Son luxe est 1 etonnement de tout Paris; les mines de Golconde ont été épuisées pour elle. L'or germe sous ses pas et les arts à l'envi ont fait de son habitation un palais enchante. » 11 i une description de ce « palais » (rue Saint-Nicaise, à côté de l'Opéra), faite par Dufort de Chaverny, qui fut « ébloui ». A ce faste dont le duc d'Orléans et le fermier général Brissart avaient t'ait les irais, succéda presque la misère. Elle s'était retirée dans une modeste maison de la rue de et était tombée dans la dévotion. L'évasion de la Deschamps de la prison île l'archevêché de I yon, où elleavait été enfermée sur la plainte d'un prélat qu'elle avait trop rapidement ruiné, est fameuse. Elle sortit dans une malle, qui était censée contenir des effets qu'elle renvoyait à Pans. On la porta jusqu'à une auberge, d'où elle gagna Avignon. 1 es anecdotes abondent sur clic, depuis l'histoire d'un financier qui 1' « acheta », avec son lit jusqu'à celle de ses prêts usuraires, alors qu'i 11 êter ses débiteurs
dam son carrosse. -* Drevaudier, célèbn avocat, s'étant pi
passion pou! la D champs, alla un jour lui rendre visite fort tard. Elli était
et elle lui marqua le regret qu'elle avait de ne pouvoir profiter aussi
[u'elli l'eût désiré de la compagnie d'un homme de sa réputation
'• rite, attendu l'heure presque indue qu Made-
lle, dit l'avocat, ohl j'ai apporte mon bonnet de nuit. » (Mémoires Je
■ il, t. 11.)
l'audace de M"" de Saint-Estève, la fit mettre à Sainte- Pélagie, ce qui lui fut très désagréable pour le moment.
Je n'avais pas encore aperçu Lettorière, et j'avoue que son aspect me charma; c'était un genre de beauté fait pour plaire aux dégoûtées, à plus forte raison à moi, dans toute la fraîcheur des sensations du début. On le voyait réaliser ces portraits exagérés des héros de romans ; chacun de ses traits était une perfection, en y comprenant les mains et la bouche, merveilleusement meublée; il avait des yeux superbes, taillés en amande, remplis d'un feu tout à la fois libertin et doux.
11 se mettait à ravir, donnant le ton à la mode, et rien n'égalait la grâce de ses gestes; je n'ai vu que lui et Mole savoir jeter leurs gants dans leurs chapeaux; tous les deux mettaient à cette action insignifiante, quelque chose de nonchalant, de négligent et qui, néanmoins, était si particulier qu'on ne pouvait s'empêcher de le remarquer.
Mon premier coup d'oeil fut donc très favorable à Lettorière. Je te prie, ma chère Sophie, de me pardonner, si je traite sans façon ce beau seigneur et quelques autres, ma familiarité sera légitimée par l'attachement intime qu'ils ont eu pour moi. Je ne peux reprendre avec eux dans ces pages que je t'adresse le ton cérémonieux que nous avions déjà franchi à pieds joints; mais plus Lettorière me frappa en raison de sa beauté rare, et moins je crus devoir le lui faire connaitre, Brigitte m'ayant à l'avance prévenue contre lui; aussi je me tins sur la réserve, et il n'eut de moi que ces politesses banales qu'il ne m'était pas permis de lui refuser.
Brigitte, lorsque nous nous retrouvâmes en tête-à-téte, exprima la joie que mon succès lui causait.
« Oh! s'écria-t-elle, que nous allons rapidement faire fortune, l'argent nous viendra de toutes mains.
— Et M. Hocquart, dis-je, comment s'accommoderait-il que d'autres...?
— Il ferait beau voir, repartit-elle avec un sourire méprisant, qu'un financier s'avisât de faire du tapage, de se mon-
trer jaloux, et surtout de s'imaginer que tu resteras toujours avec lui. La constance est encore un écueil dont il est bon de se garantir. Les nouveaux heureux ont toujours plus de générosité que les possesseurs paisibles, tu t'en apercevras avant peu ; enfin, je tiens à ta gloire et à ta réputation.
Cette conclusion, assez ordinaire à Brigitte, m'amusa : je me reposais d'ailleurs en sa haute expérience, sachant que j'en manquais dans cet instant; mais, à part moi je me promis que, puisque les longues habitudes me seraient interdites, je m'arrangerais de manière à donner son mois ou sa semaine au magnifique Lettorière.
M. Hocquart se tint si honoré du brillant de mon début, du concert d'éloges qu'on fit de ma personne et des jalousies qu'on témoigna de son bonheur, qu'il mit sérieusement en délibération avec lui-même s'il ne serait pas convenable qu'il se ruinât à mon intention. Je pus présumer que telle était sa pensée par le surcroît de luxe dont il m'environna. Ma maison devint un lieu de délices, mon domestique fut nombreux et superbement vêtu; j'avais sur ma table, ouverte trois jours par semaine, pour trente mille francs de vaisselle plate, sans compter les diamants venus en proportion.
Une plus forte tête que la mienne aurait été étourdie du passage subit d'une pauvreté si excessive à une fortune pareille. La mienne, je l'avoue, n'y résista pas; je la perdis, au point que l'image de Gervais s'effaça insensiblement de mon cœur, sans pour cela en disparaître en entier. Je conservais pour lui quelque chose de tendre, un reste de passion pure dans laquelle j'aimais parfois à me réfugier, mais le tourbillon enivrant qui m'entraînait ne me permit pas de rester longtemps attachée à une pensée que rien ne nourrissait Gervais y resta comme un doux songe, et je m'abandonnai toute à l'attrait du présent.
Parmi les nouvelles connaissances que je dus faire pour me conformer aux usages de ma situation, je distinguai deux femmes; l'une, M"'' Guimard ; la seconde, cette ancienne élève de M"" de Saint-Etienne, dont Eugénie Leclerc
A L Ol'l F! \
(d'après More au le jeune.
m'avait parlé. Camille était son nom; créature bizarre autant qu'elle était belle (1) : l'un de ses caprices majeurs
(1) II ne s'agit pas là de Camille, do la Comédie-Italienne, dont il sera
p. 11 If plus loin.
était la haine qu'elle portait aux hommes, encore qu'elle parût avoir pour eux toutes sortes de bontés. Nous nous plûmes à la première vue et nous nous le dîmes avec franchise. Elle avait beaucoup d'adorateurs; on la disait philosophe, et à cette époque la philosophie était tellement de mode qu'une fille du monde retirait de grands avantages de s'enrôler sous ses bannières. C'était d'ailleurs le service le plus aisé de tous; on ne vous demandait que de railler la religion; on vous passait de croire en Dieu, pourvu que vous eussiez la bonne foi de convenir que Dieu n'existait pas. Ce point accordé, on vous abandonnait les autres; il en résultait une liberté de mœurs, une facilité de conduite très agréables. On avait pour soi les trompettes de la renommée, on était prônée, encouragée, soutenue par les hommes de la Cour et par les gens de lettres. Le plus sévère de ceux-ci s'intéressait aux aventures d'une demoiselle qui avait secoué le joug de la superstition, tandis qu'on laissait mourir à l'hôpital celle assez imbécile pour croire aux divins préceptes, que pourtant elle ne pratiquait pas. Le grave M. d'Alembert allait chez plus d'une des nôtres: on y voyait aussi M. Diderot. Celui-ci, échantillon de volcan humain, tout composé de fusées, d'étincelles, de tonnerre, à tel point sa conversation chaleureuse, piquante, spirituelle était semée de traits hardis et inattendus. C'était plaisir que de l'entendre parler lorsqu'il était à son aise, et ce qu'il appelait « franchement entre nous ». Alors son imagination pittoresque, variée, caustique, se donnait carrière, et chaque sujet, même des plus simples, prenait avec lui une physionomie particulière, où l'intérêt de la matière était embelli par le divertissant de la forme; les pensées sortaient de sa bouche en manière de déluge, il nous en noyait. C'était en outre un homme franc, sans arrière-malice, incapable de fausseté, et ne parlant mal des gens qu'à leur nez. 11 n'était pas néanmoins d'un commerce sûr, à cause de sa vivacité étourdie, qui le poussait souvent à répéter ce qui compromettait les autres, sans que certainement il s'en doutât.
Ceux qui le voyaient l'aimaient, ses ennemis avaient la douleur de ne pouvoir lui refuser leur estime. C'était, disaient-ils, avoir une bonne forteresse dans le pays étranger. On sarrachait ses moindres productions, c'était à qui aurait des copies de ses lettres, lorsque ceux qui les recevaient consentaient à en faire part. On sait combien fut courue celle qu'il écrivit à l'époque de la rupture de M. Bertin, trésorier des parties casuelles, avec M"1' Hus, charmante actrice de la Comédie-Française (i).
Cette rupture avait fait grand bruit; on s'occupait alors de si peu de chose! Les collets montés crièrent à l'indigne conduite de M11'' Hus, comme si, dans sa place, une passion ne devait pas être excusée. On paria pour ou contre un raccommodement entre le jaloux et la jolie actrice; il n'eut pas lieu. M"'1 Hus, dont le mobilier valait plus de cinq cent mille livres, prit son- mal en patience; les consolations ne lui manquèrent pas. Elle eut aussi à souffrir de mauvaises plaisanteries assez désagréables, entre autres celle que se
(1) Cette page est « classique ». M. Bertin avait installé M"e Hus dans sa petite maison de Passy. Il venait un jour de quitter sa maîtresse, lorsqu'il eut l'idée de revenir le soir. Mlle Hus, pendant ses absences, recevait le maître des eaux de Passy, M. Vielard, «jeune homme bien fait, leste d'actions et de propos ». 11 était là quand survint malencontreusement le financier. Le maitre des eaux put se cacher pendant quelques heures, mais il finit par être découvert par M. Bertin. M11'" Hus avait débuté à la Comédie- Française en 175 1 par le rôle de Zaïre et par celui d'Hermione. On lui dédiait ces vers :
Jeune actrice, à qui Melpomène
Sous la figure de Clairon,
De l'art d'attendrir sur la scène
Donna la première leçon.
Poursuis ta carrière nouvelle.
J'ai vu tes yeux; ils sauront me charmer.
Pour y prétendre, il suftit d'être belle,
Mais sois plus digne encor de ton modèle.
C'est à la gloire à t'enflammer.
Tes talents seuls te rendront immortelle.
Un rapport de police de 1760 qualifie M"0 Hus de « fort violente et très méchante ». Sa sœur, M11" Hus cadette fit aussi quelque bruit dans le inonde.
permit tout chaud a la suite de l'événement le malicieux Dauberval.
Une secrète colère l'animait contre M"'' Hus. Il avait voulu lui plaire et elle y avait répondu par une belle révérence. Il habitait également Passy, et dès que la rumeur lui eut appris la nouvelle du jour le voilà en pleine course vers Paris; il arrive, et d'abord se rend chez Brizard (1). Qui ne connaît cet acteur célèbre, au beau talent, augmenté des avantages physiques? Brizard jouait à la Comédie-Française les pères nobles avec un succès toujours croissant; aimé de tous ses camarades, il était en grande liaison d'amitié avec M"'' Hus, qui l'invitait à chaque fête dont elle amusait M. Bertin.
Dauberval lui dit : « Hé! cher seigneur, M"e Hus vient de donner en grand une soirée charmante à ce bienheureux M. Bertin; tous les amis intimes y étaient invités; je ne vous y ai pas aperçu; seriez-vous brouillés ensemble? »
Brizard, surpris et piqué, s'étonne de l'oubli. Dauberval l'échauffé, le pousse, et Brizard, véritablement blessé, se rend à son tour chez la jolie jeune première. Il entame la conversation par des vagues propos, des allusions indirectes, tournées cependant de manière à amener une explication. M"' Hus, n'ayant rien à dire, ne dit rien; Brizard, dont la mauvaise humeur augmente, rompt la glace, et dit enfin :
« Mais vous ne me parlez pas de la fête délicieuse que vous avez donnée hier à Passy à M. Bertin ; il n'est bruit que de cela. »
Deux soufflets, rapidement appliqués sont la réponse de la demoiselle qui se croit insultée. Brizard. surpris au plus haut point, et craignant la récidive, s'empare de ses mains, en lui demandant si elle est folle.
(1) Brizard (1721-1791) comédien tros estimé. Ce tut lui qui couronna Voltaire, en une représentation triomphale. 11 y a sur lui mille anecdotes 1res : " Il était si scrupuleux pour : ses costumes que, le
jour de la première représentation à' Œdipe cht\ Admttc, à Versailles, on lui apportn (irt. ut la Cour qui fournissait les costumes), un habit de satin bleu céleste . Brizard le refusa <-t en prit un de laine qui était destiné pour des confidents ». Son sang-froid en son.' était fameux.