DE MUSIQUE
Donnera "Jeudi prochain u Février 1778,
On n entrera qu'après Minuit fonnc.
On prendra 6 lir. tJC
S'adrelTer, pour louer des Logés, au Magasin DE
l'Opéra , rue
Saint - Nicaife.
Réduction d'une ancienne affiche conservée dans les archives de l'Opéra.
« C'est vous qui êtes un insolent, assez osé pour venir m'insulter chez moi. »
Le combat ayant devancé l'explication, celle-ci a lieu enfin, et Brizard, honteux d'avoir été pris pour dupe, se voit contraint à faire des excuses et à emporter les deux soufflets.
M. Bertin, de son côté, crut que la meilleure vengeance à prendre de Mlle Hus serait d'appeler une autre personne à recueillir sa succession, et ayant jeté les yeux autour de lui, passa de la Comédie-Française à l'Opéra, et mit aux pieds de Sophie Arnould, sa personne, qui était peu de chose, et sa fortune, d'un plus grand prix.
Ici, il y avait un autre scandale. Le comte de Lauraguais vivait en demi-mariage avec M"'' Arnould, il en résultait l'effet ordinaire. Ce seigneur, en se mettant au lieu et place de l'époux, en avait la méchante humeur, les mauvaises
façons et la jalousie. Les scènes qu'il multipliait en excédant Sophie, avaient fini par le lui rendre insupportable, elle soupirait après une occasion favorable de se délivrer de ce joug odieux.
Sur ces entrefaites, le comte de Lauraguais entreprend un voyage à Genève, il voulait consulter Voltaire sur une tragédie d'ipbigénie en Tauride, dont il communiquait le plan à tous ses amis. Son engoûment de ses productions était excessif. Il dit un jour à Diderot :
« Que pensez- vous de ma Clytemnestre? (une de ses tragédies mortes à leur naissance).
— Qu'il y a de beaux vers.
— Voltaire m'a écrit que son Oreste n'était qu'une froide déclamation, qu'une plate machine en comparaison.
— Il vous a écrit cela?
— Dix fois au lieu d'une.
— Oh! je proteste que le perfide n'en croit pas un mot.
— Eh bien! il a tort. »
Ainsi s'énonçait l'amour-propre naïf du comte de Lauraguais. Sophie Arnould me disait un jour de lui :
« Quand je l'ai à mes côtés, il me tracasse, il m'impatiente, il veut toujours parler.
— Faites-le sortir.
— Oh! non, j'aime mieux l'entendre parler que d'avoir à le lire. Lorsqu'il me quitte, il me laisse un de ses ouvrages : le moyen de ne pas, alors, le regretter? »
Peut-être parlait-elle ainsi dans un moment de colère; tant il y a qu'à l'époque dont il s'agit, ce voyage de Genève parut à Sophie un coup de la Providence, qui voulait l'aider à secouer un joug par trop pesant. Elle le laisse se mettre en route, et sitôt qu'elle le sait à Lyon, elle emballe dans son carrosse, aux armes du comte, les bijoux, les cadeaux qu'elle avait reçus de celui-ci. et jusques à deux enfants, tendres fruits de leur union si délicieuse. Sais-tu à qui tout est adressé? A la comtesse de Lauraguais en personne. Une lettre ainsi conçue accompagne cet envoi :
SOUVENIRS DE MADEMOISE1 LE DUTHE 1 99
« Madame,
« Bien d'autrui ne profite pas. Je réalise le proverbe par l'embar- « ras et l'ennui que je ressens de celui dont je vous ai privée. « Repentante de ma faute, bien décidée à ne plus y retomber, je me « défais de l'équipage et des autres présents qu'a bien voulu me « faire le comte de Lauraguais, afin qu'en renonçant à sa personne, « il n'accuse pas ma délicatesse. Je ne me réserve pas non plus les « deux enfants ci-joints à ma lettre, attendu que je craindrais que « leur présence ne me représentât trop vivement celui que je veux « oublier à jamais. Lui, aime ses ouvrages, et il sera charmé, je le « présume, de reprendre la double édition de celui-là : rarement « passe-t-il la première. Je suis honteuse de m'adresser à vous; « mais c'est vous qui êtes l'offensée, je n'espère donc qu'en votre « générosité.
« Je suis, Madame, avec le plus profond respect, etc. »
Une copie de cette folle lettre à la main, Sophie Arnould court trouver le comte de Saint-Florentin, ministre de la maison du Roi, et lui apprend son équipée. Le comte se met à rire, promet à l'insolente Arnould de la protéger en cas de besoin, et s'en va régaler Louis XV de cette histoire. Elle prend bien et amuse la Cour, notamment la marquise de Pompadour, ennemie de M. de Lauraguais, dont la malice ne l'avait pas respectée; elle fait dire, sous main, à Sophie, de se tenir tranquille et qu'il ne lui arrivera rien.
Sophie n'accepta de cela que la moitié, et certaine que sa démarche ne la conduirait pas en prison, elle fut moins rassurée touchant la manière dont le comte de Lauraguais se conduirait : en conséquence elle disparut et se cacha. A peine avait-elle pris ce parti, que voici venir l'amant furieux, consterné et au désespoir. Tout en lui était blessé, son affection, son orgueil, son amour-propre; il va, vient, s'informe, cherche dans tout Paris, demandant à chaque maison son infidèle, et ne s'arrêtant ni devant le ridicule de ses actes, ni en présence des plaisanteries que d'abord il en obtint.
Peu à peu l'opinion se retourne vers lui. Les femmes aiment toujours les hommes emportés par une passion véhémente; on plaint celui-là, on blâme Sophie, dont les rivales trouvent avec plaisir une occasion de se venger; dès lors
grande huée contre lactrice. Cette manifestation de l'opinion publique calme subitement le comte ; il fait mieux ; il parvient à savoir où l'inconstante s'est retirée. 11 va la trouver, lui déclare que ne voulant pas vivre avec elle contre sa volonté, il y renonce, et en même temps il lui remet un contrat de six mille livres de rente viagère.
Mlle Arnould, de son côté, se pique d'une noble générosité et refuse. Jusque-là tout se passe dans les règles et on n'a rien à dire, mais voici l'extraordinaire : Mme de Lauraguais s'avise d'intervenir, et non seulement pardonne à l'actrice sa lettre inconvenante, mais l'assure qu'elle prendra les deux enfants, qui seront élevés convenablement. Ici Sophie accepte, charmée, dit-elle à ses amies, qu'il ne lui restât de M. de Lauraguais que son souvenir, ce qui même n'est pas grand'chose.
Cette grande affaire s'achevait, lorsque survint la rupture de MUe Hus avec M. Bertin. Le trésorier des parties casuelles, instruit parla rumeur publique que M"'' Arnould est à prendre, se propose, est accepté. 11 paie les premiers frais d'établissement pour environ cent mille livres dépensées à propos, et néanmoins ne se croit pas (tant il sait bien vivre) propriétaire de sa nouvelle maîtresse avant d'avoir obtenu l'assentiment du comte de Lauraguais. Il écrit à ce seigneur une lettre qui lui vaut la réponse suivante :
« J'ai reçu, monsieur, avec reconnaissance, la communication de
« votre scrupule de conscience, relativement à la prise de possession
« de M"0 Arnould. Si on avait eu à votre égard une politesse
« pareille, vous n'auriez pas eu besoin de venir au secours de cette
« personne (allusion à l'aventure avec M. Vielard). Jouisse/ ilom de
« votre acquisition, je n'ose vous promettre que ce sera sans trou-
« ble ; M"c Arnould sait trop souvent le prix qu'elle vaut pour
« espérer qu'on ne la remettra pas à l'enchère avec le concours de
« sa volonté. Elle est charmante, chante à ravir, a une âme de feu,
« un corps à l'avenant. Vous apprendrez tout cela à vos périls et
« risques, mais aussi que vous aurez de doux moments auprès
« d'elle] Elle fait oublier le temps et ne le perd jamais, je vous en
« avertis.
« Je suis, monsieur, etc. »
Ce persifflage, dont le comte donna pareillement force copies, fut la seule vengeance qu'il se permit. Il alla s'inscrire chez M. Bertin, et chezMlle Arnould, se comporta avec toute la grâce maligne d'un grand seigneur; et puis se remit en voyage.
On devait s'attendre, après une rupture pareille, à ce que M. de Lauraguais renoncerait sans retour à son infidèle et parjure maîtresse; eh bien! cela ne fut pas ainsi. Peu de temps après ils se rapprochèrent, se querellèrent, se rapatrièrent, et le pauvre M. Bertin, une seconde fois, fut trahi avec pleine indignité. Il ne trouva personne pour le regretter et le comte de Lauraguais, au contraire, s'en alla partout, se plaignant du procédé peu honnête de M. Bertin, qui, à son tour, n'était pas venu se faire inscrire chez lui, Lauraguais, lors de sa rentrée en ménage avec MIle Arnould; et il ajoutait plaisamment :
« Voyez à quoi sert d'être poli envers ceux qui sont incapables de profiter de nos exemples ! »
|e commence à avoir des ennemis. — Colardeau et Durât. — Lescent mille
francs de M. de l.ettorière. — Un singulier service. — Mes scrupule s ,t
mes inclinations. — Mésaventure de M.Hocquart. — Le sang-froid de Let-
torière. — Le médecin Bordeu et sa philosophie. — M. Hocquart congédié
de chez lui.
On ne tarda pas à beaucoup parler de moi. J'avais de la beauté : on me taxa de sottise; je me conduisais décemment : on me prêta des aventures. Ceux dont je ne voulais pas, affirmèrent que j'en avais voulu. Le plus proche voisin de la calomnie, c'est l'amour-propre blessé. Ces mensonges, ces allégations, les contes répandus sur ma personne, loin d'écarter la foule, la conduisit plus nombreuse autour de moi; c'était à qui essaierait de me plaire. Les uns m'attaquaient par le cœur, les autres par les oreilles. Les cadeaux et les soupirs, les fêtes et les malices, rien ne me manquait; pas au moins les vers, j'avais constamment à ma suite cinq ou six poètes, gens à tout faire, qui m'encensaient ou me déchiraient tour à tour.
Colardeau (i) était du nombre. 11 s'avisa de m'aimer; je ne fus pas d'humeur à lui rendre la pareille. Les élégies allèrent des lors leur train et j'en fus à tel point fatiguée, que je me demandai si, pour les faire cesser, il ne conviendrait pas de faire un heureux de leur auteur. Mais je m'avisai que les chants du bonheur viendraient à la place; et, vers pour vers, il me parut plus agréable d'inspirer ceux où l'on nie
(1) Colardeau, en ce temps de passades, fut capable d'une véritable passion. Il l'éprouva tr.iis .uis durant pour Marie Verrière, I .1 rupture fut un
reprochait mes rigueurs. C'était une sorte de certificat très convenable à opposer aux gens assez téméraires pour affirmer que je ne mettais aucun de mes amants dans le cas de se désespérer.
Me voilà donc inflexible; Colardeau de plus en plus amoureux, se plaint à la terre entière. On me parle pour lui; je ris; on insiste. Je demande qui me garantira les suites d'un pareil engagement; c'était, certes, une plaisanterie faite sans arrière-pensée. De bons amis l'envenimèrent, et M. Dorât (i), qui se mêlait autant de tracasseries que de rimer, répéta que
coup de foudre pour elle, et, parmi tant de petits vers fades, il y a du désespoir dans les vers qu'il écrivait après cette séparation :
Pourquoi, dans les moments de prestige et d'ivresse N'ai-je pu voir le piège où tombait ma faiblesse ! J'aurais du te connaître et pressentir, dès lors, Qu'un amour partagé s'éteint dans le remords. Que ton cœur, las d'un nœud qu'il croit illégitime, Pour le briser un jour, m'objecterait le crime... Quel crime, cependant!... Si c'en fut un pour toi De tromper mon rival et de trahir ta foi. C'en est un autre encor, mais plus grand, plus horrible. D'abuser lâchement d'une âme trop sensible, D'avoir troublé la paix dont tu sus m'arracher, D'abandonner un cœur que le tien vint chercher...
(1) « Un général de troupe légère », disait le chevalier de Bonnard, en parlant de Dorât qui fut, un moment le favori, la coqueluche de son temps. Il eut du moins l'incontestable grâce, qui lui tenait lieu de tout. « Va, écrivait-il à Bonnard,
Va, nous servons sous la même bannière, Ton compagnon, ton ami, ton égal, Ainsi que toi, je marche en volontaire. Briguant tous deux dans une aimable guerre Le prix du cirque et les profits du bal. Le grand honneur qui naît d'un madrigal Et du plaisir la cocarde légère, On nous a vus aller, tant bien que mal, De Gnide au Pinde et du Pinde à Cythère...
Ce poète frivole, ce bel esprit, cet épicurien eut une fin stoique. Il vil venir la mort, et, pour la bien recevoir, il se fit habiller, coiffer, poudrer, accommoder galamment. Sa maison était située rue d'Enfer. Son ami Colardeau n'était guère mort avec moins de tranquillité. Le poète Barthe élan venu le voir et entendait lui lire une pièce. « Songez, mon ami, lui ditil doucement, que je n'ai plus que quelques heures à vivre. — Hélas! oui. fit Barthe, mais c'est justement pour cela que je serais bien aise de savoir encore ce que vous pensez de mu pièce. — C'est juste! dit le moribond en
j'avais répondu que l'avis de mon médecin m interdisait toute affaire de cœur avec Colardeau.
Celui-ci prend feu, et m'écrit une lettre insolente, je tranche le mot. Je réponds avec moins d'aigreur, et, de part et d'autre, nous ameutons Paris, Les partisans du poète soutiennent que je me hâte de récriminer, de peur qu'on ne se plaigne de mes faveurs, et M. Dorât, du ton le plus doux, s'avise de chanter que je suis le premier riche qui prête à de moins heureux.
Ce mot cruel fait fortune. Les rieurs passent dans le camp ennemi; je reste presque seule. C'est alors que je m'aperçois combien une conduite trop retenue a son désavantage, M"1 Le Clerc me dit à ce sujet :
« A qui la faute, si l'infamie de Dorât s'accrédite? A toi seule. Qui peut prendre ton parti avec connaissance de cause? Personne. On ne te connaît d'autre amant que ton vieux financier.
— Et l'univers entier que l'on y joint, m'écriai-je en pleurant en vraie insensée!
— Oh l'univers! c'est beaucoup de monde : en prouvant trop on ne prouve rien. Il vaudrait bien mieux qu'on désignât cinq, six, une douzaine environ d'amis intimes, gens d'honneur, et qui seraient en témoignage de l'excellence de ta santé. Ce n'est pas, toute réflexion faite, que nos jeunes seigneurs ne soient sujets à caution eux-mêmes, mais enfin, il vaut mieux courir la chance du réel que de subir les conséquences d'un mensonge dont on fait une honteuse vérité. »
Le ton grave que mit Eugénie à prononcer ce propos, me ramena à la gaieté, et je promis d'aviser sérieusement au
souriant. » Et il écouta la lecture des cinq actes. « Dorât, disent les Mémoires deFleury, était l'homme Je France qui savait le mieux combiner une harmonieuse opposition entre lu couleur du frac et celle du gilet, qui entendait en maître l'assortiment d'une toilette, le bon air d'un< coiffun et était doué
du plus de- tact pour l'embaumer des senteurs convenables, d'après certaines
études a lui particulières. »
SOUVENIRS DE MADEMOISELLE DUTHE 20=i
moyen de faire tomber ces méchancetés infernales. J'étais à en chercher les moyens, lorsque Lettorière entra. Il se donnait depuis quelque temps le droit de venir chez moi sans cérémonie, sans invitation, et dirais-je que je le voyais avec plaisir? Il n'en était pas de même de Brigitte; elle en avait fait sa bête noire, et, chaque fois qu'il paraissait, elle se sauvait en manière de chat fâché, et, lorsque nous nous retrouvions tête-à-tête, alors les querelles, les remontrances, les prédictions fâcheuses ne manquaient pas.
Il eut été possible que, malgré les agaceries de Lettorière, j'eusse donné peu de suite au caprice qu'il m'inspirait; mais Brigitte était tellement excitée contre lui, elle m'en disait tant de mal, que je finis par croire que je l'aimais à la folie. Le seul moyen de combattre un amour naissant est de n'y apporter aucun obstacle. Tel bûcher' formé de bois vert ne s'enflamme que parce qu'on le souffle : si on le laissait en repos, le feu dont on l'a garni s'éteindrait au lieu de le consumer.
J'étais donc dans des dispositions très favorables au beau Lettorière lorsqu'il se présenta devant moi.
Je ne l'avais pas vu encore plus séduisant, et, à part sa tournure, sa figure si gracieuse, si noble, si animée, il relevait le charme de sa personne par l'élégance de ses vêtements. Il rayonnait des pieds à la tête. Ses yeux brillants, son sourire divin, ce je ne sais quoi qui plaît tant, tout en faisait un homme bien dangereux.
Il m'aborda d'un air de familiarité affectueuse que je n'ai vu qu'à lui; et, quand il l'employait, aucune femme ne s'avisait de songer que des formes plus respectueuses vaudraient mieux. Il baisa ma main tandis que j'avais envie de lui tendre la joue; puis il me dit :
« Voici deux jours que je brûle de venir vous proposer de me rendre un service d'ami; un service qui, si vous me l'accordez, vous assurera de ma parfaite reconnaissance. Ah! n'est-il pas vrai, qu'un refus ne me consternera pas?
— Qu'est-ce? demandai-je, intriguée quej'ctais d'ailleurs
par la tournure de cette phrase, et ne sachant trop ce qu'il me voulait. Si Brigitte avait été à ma place, elle se serait attendue à une attaque à ma cassette: je m'en tins à mille lieues. L'expérience me manquait, elle m'est venue depuis.
Un parent, reprit Lettorière, un parent très respectable.. . ah ! oui sans doute, et que je n'ai jamais connu, ayant ici-bas fourni sa carrière d'honnête homme, a été malheureusement saisi de la fantaisie du grand voyage; il s'en est allé à l'aide d'une attaque de goutte remontée dans la poitrine. Je l'ai pleuré: je le devais; mais je ne sais comment je me suis trouvé couché sur ses dernières dispositions pour une misérable somme de cent mille francs, qu'avant-hier on m'a compté... Il s'arrêta.
— Eh bien!dis-je, que puis-je faire à cela? y voyez-vous quelque malheur attaché?
— Cent mille francs, répondit-il, tout en or dans une boîte magnifique, et que j'ai placée au chevet de mon lit: je suis comme le savetier de la fable de La Fontaine, depuis qu'il est là, j'ai perdu le sommeil. En conséquence, je viens me jeter à vos pieds pour vous conjurer de m'aider promptement. et honorablement surtout, à dépêcher cette somme incommode.
— Incommode! îïs-je en riant.
— Oui, sans doute, quant à moi je ne suis en paix et joyeux que lorsque je laisse au seul soin de mes créanciers, à pourvoir à mes nouveaux besoins... J'ai de la conscience au point que si je dois à plusieurs d'entre eux, je cherche à leur devoir toujours un peu plus, afin d'attacher éternellement leur fortune à la mienne. »
Le ton parfait, la gaîté sérieuse avec lesquels Lettorière débitait ces folies, m'amusa infiniment; et, ayant gardé un instant de silence, il reprit avec le même accent :
« Que vous semble de mon désespoir et de ma prière? En exauçant celle-ci, viendrez-vous me délivrer de celui-là? - Mais, répliquai-je, vous me demandez chose impos-
sible. Si je vous l'accordais, comment m'arrangerais-je avec le respectable M. Hocquart?
- Eh, grand Dieu! n'êtes vous pas lasse et de sa personne et de votre fidélité? N'est-ce pas de sa part un excès d'égoïsme, que de prétendre garder pour lui seul un bien si désiré de tous?Je vous apprendrai, si d'ailleurs vous ne soupçonnez pas encore, que cette constance dont vous vous piquez mal à propos, risque de vous couvrir d'un vernis de ridicule. «
Ceci rentrait trop dans le cercle de mes pensées secrètes, pour ne pas m'inspirer des réflexions sérieuses ; il en résulta, qu'au lieu de répondre à Lettorière je tombai dans une méditation profonde. 11 se douta de la cause qui m'occupait, et alors, se hasardant à m'embrasser avec une familiarité entière :
« N'est-il pas vrai mon ange, que ta haute sagesse se déterminera à me rendre heureux?
— Oh! nous n'en sommes pas là; répondis-je, piquée de ce tutoiement téméraire.
— En serions-nous encore si éloignés? repartit-il. Lorsque l'on se décide à une folie, il s'y faut porter soudainement avec autant de résolution que de philosophie. «
L'aisance, le persiflage, l'aplomb de Lettorière, me jetaient dans un étrange embarras; mon penchant était pour lui, et, toutefois, une lueur de raison m'éclairait sur la faute que j'allais commettre. J'hésitais, il devenait pressant. Je ne sais trop ce que j'allais répondre, ce que lui allait tenter, car il était au premier rang parmi les audacieux de son sexe, lorsque Brigitte parut tout à coup; je crois que je l'aurais battue de se montrer si mal à propos. Quant à Lettorière, au lieu d'en manifester la moindre gêne, il se tourna vers elle, et, avec un ton que je ne saurais décrire :
« Brigitte, dit-il, pardieu, tu es une femme charmante, de venir si à point pour m'éviter la peine de courir après toi, dans le grenier, où tu fais sans doute l'amour avec quelque honnête et robuste laquais de la maison. J'ai besoin de ton aide pour décider mademoiselle à dépêcher cent mille livres dont ie suis furieusement embarrassé. «
2()8 SOUVENIRS DK MADEMOISELLE DITHÉ
Brigitte, déjà piquée du début de ce propos, et plus encore alarmée de ce que lafinlui laissait prévoir, et peu touchée d'une somme dont la mesquinerie lui était évidente, répondit précipitamment :
« Miséricorde! Monsieur, est-il possible qu'un homme de votre rang vienne tenter une pauvre fille qui n'a, pour réussir dans le monde, que sa bonne conduite et ses vertus.
— La peste! repartit Lettorière. Tu dois sentir qu'il s'agit ici de la nécessité où est Mademoiselle de se lancer un peu plus dans le monde, d'abord pour m'obliger, et ensuite pour faire taire certains bruits, dont sa délicatesse et la tienne doivent souffrir beaucoup.
— Monsieur, répliqua Brigitte, d'autant plus de mauvaise humeur qu'elle me voyait sourire, tout cela est bel et bon, mais...
— Mon cher cœur, dit Lettorière, en prenant Brigitte par le bras, en lui faisant faire la pirouette et en la poussant vers la porte, va-t'en à l'antichambre, ta place naturelle, et surtout ne m'échauffe pas les oreilles. »
Lettorière, en conséquence, s'approche de moi, m'embrasse avec une effronterie telle que j'en eus la parole coupée, puis me dit :
« Je souperai avec toi; arrange la migraine d'usage, afin de ne pas me contraindre au désagrément de faire descendre l'escalier de vive force à l'honnête Hocquart. «
Brigitte fit un bond de terreur tellement naturel, que je ne pus retenir un long éclat de rire. Quant à Lettorière, il sortit sans ajouter rien. Dès que nous fûmes seules avec Brigitte :
« Oh ! s'écria-t-elle, j'avais raison de me méfier de ce filou, voyez un peu le misérable avec ses cent mille francs dont déjà peut-être il en a mangé soixante, et qui viendra nous affamer dans notre maison. »
Puis poursuivant, elle me trace un plan de défense militaire: je devais faire fermer la grande porte de la rue, celle de l'appartement, armer les laquais, invoquer le secours de mon protecteur, et mieux encore me sauver au moyen d'une
prompte fuite. Mais à mesure qu'elle parlait, la froideur de mon silence la déconcertait de plus en plus ; comprenant alors ma pensée secrète :
s< Seriez-vous assez abandonnée de vous-même, ditelle (car les formes respectueuses étaient revenues à cause de l'éclat de ma position), pour préférer ce gueux au solide M. Hocquart?
— Je ne sais trop ce que je dois faire, repartis-je, on me gronde de ma fidélité, elle inspire des propos fâcheux sur mon compte, et véritablement je me dois peut-être de saisir une occasion qui puisse les faire tomber. »
Cette réplique accabla Brigitte. « Eh quoi ! s'écria-t-elle, est-ce là le fruit de mes leçons? N'avez-
vous pas eu assez d'amour avec Jacquot et Gervais, et vous en faut- il encore avec un garnement mille fois plus dangereux? L'argent dont il vous parle est un appât dont il vous leurre. Il mangera avant peu tout ce que vous possédez. Au nom de Dieu, mademoiselle, ayez meilleur sens que cela ! »
L'emploi que cette créature faisait d'un nom sacré, pour en venir à une chose qui l'était si peu, ne lit pas diminuer ma gaîté ni changer ma détermination prise; je signifiai à Bri-
gitte ma fantaisie de Lettorière, et mon envie de le rendre heureux.
M. Hocquart, en homme excellent, ne me fit qu'une visite de peu de minutes quand je lui eus annoncé ma déplorable migraine et partit en me prévenant qu'il m'enverrait Bordeu, son médecin (i).
M. Hocquart retiré, je donnai des ordres au chef de ma cuisine afin qu'un souper délicieux fût servi vers onze heures; puis je me mis, en vraie sotte, à attendre Lettorière, au lieu de sortir et de me distraire; j'étais sous la magie d'un premier caprice, et il fallait que [je le suivisse dans ses diverses périodes.
J'avais espéré que Lettorière viendrait de bonne heure, aussi, avant la nuit m'étais-je défaite de M. Hocquart... Le temps s'écoula, et je restai seule; je commençai a prendre de l'impatience, l'humeur vint à la suite, puis le dépit, et enfin j'atteignais à la colère lorsque Lettorière me fut annoncé; j'étais si furieuse que je l'aurai battu, et lui, radieux, tranquille, s'excusa légèrement sur la nécessité où il s'était trouvé de faire auprès de la maréchale de Luxembourg un service d'étiquette, en l'accompagnant chez la marquise du Deffant.
« Je viens, dit-il, d'être mis au supplice entre deux vieilles femmes aimables et méchantes, elles ont en moins de rien déchiré gaillardement la Cour et la ville, sans m'épargner moi-même, et néanmoins j'étais présent. »
11 partit de là pour me raconter une foule d'anecdotes, d'épigrammes, de malices sur des femmes de haut rang, sur
(i) Bordeu (i 722-1 776) fut le médecin à la mode durant quelques années, criait en même temps un homme de grande science, qui pressentit nombre de vérités devenues des lois fondamentales île la médecine. Ses succès avaient déchaîné contre lui les colères de ses confrères, et ce galant homme eut à se disculper de l'accusation, tout absurde qu'elle lut, d'avoir dévalise un de ses malades. Il triompha de ses calomniateurs, mais non tout de suite. Bordeu eut voulu qu'on lit l'autopsie de I ouis XV ; on sait que l'on se contenta d'ensevelir s<>n corps « dans un taffetas ciré bien garni de poudre
des princes, des grands seigneurs; ce fut une galerie fort amusante qu'il me fit parcourir, et il ne tarda pas à ramener chez moi la bonne humeur.
« Je vous croyais, dis-je, avec une de vos maîtresses.
— Oh ! s'écria-t-il, l'atroce pensée, moi aujourd'hui à d'autres qu'à toi : c'est me supposer peu d'amour. Hier ou demain, à la bonne heure. »
La franchise de cette impertinence m'amusa : je répondis sur le même ton ; nous soupàmes à ravir. Lettorière fut charmant, je tâchai de lui répondre. Il était au delà de minuit lorsque nous passâmes dans ma chambre. Je ne sais pas par quelle retenue de petite fille j'avais envoyé ce soir-là se coucher avant moi les femmes de mon service ; je voulais que leur présence ne me tourmentât pas.
Lettorière prétendit qu'il remplirait leur office; et tout en me déshabillant débitait des folies qui me faisaient rire aux éclats; lui-même s'était accommodé d'un bonnet de nuit de M. Hocquart, qui se rencontra là par un hasard très extraordinaire; il l'attacha sur sa tête avec un beau ruban bleu de ciel glacé d'argent, prit la robe de chambre du fermier général, taillée dans un lampas rouge à fleurs d'or et se plut à imiter les formes un peu lourdes de mon protecteur; nous faisions un vrai tapage d'enfant, fort capable de nous distraire de tout autre bruit, lorsque j'entendis tourner le bouton de la porte principale que j'avais oublié de fermer comme cela aurait dû être fait d'abord : je me retournai avec impatience pour gronder celui de mes gens qui se présentait à une heure si peu convenable ; c'était bien un de mes laquais, ne venant pas là pour son compte, mais bien pour celui de M. Hocquart, qui, sur ses pas, fit son entrée suivie du docteur Bordeu.
Jamais coup de théâtre ne fut pareil, je poussai un cri, et ma stupéfaction, et mon chagrin, et ma confusion ne peuvent être conçues qu'imparfaitement; je n'essayerai pas de peindre le jeu de physionomie du fermier général, celui de Lettorière, et jusques à la surprise du célèbre médecin. Nous demeu-
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rames tous les quatre immobiles et silencieux; ce fut pour peu de temps, car Lettorière, avec cette aisance impertinente qui ne l'abandonnait jamais, s'avançant un fauteuil à la main, et se donnant les airs d'un vrai maître de maison :
« Eh! messieurs, dit-il, d'un ton parfait, comment pouvez-vous être assez cérémonieux pour attendre que je vous offre un siège : de grâce veuillez vous asseoir.
— Monsieur... Mademoiselle... balbutia le pauvre M. Hocquart, tout à la fois en belle rage et honteux de sa position... J'avoue que je ne m'attendais pas...
— A me trouver ici, répondit Lettorière; c'était néanmoins dans les choses possibles, et même probables. Je suis installé sans façon dans votre bonnet de nuit, et dans votre robe de chambre; s'il vous plait d'en faire autant avec mon habit et mon chapeau, je vous en laisse le maître, et vous me feriez plaisir d'en essayer, parce que j'en acquerrai la preuve que vous êtes sans rancune, ce qui me rendrait heureux.
— Et vous, mademoiselle, qui feignez une maladie, vous pour qui je vais chercher dans tout Paris M. Bordeu...
— Eh! monsieur Hocquart, repartit Lettorière, toujours avec un sang-froid propre à le fairedéchirerà belles dents, pouvez-vous laisser seule une pauvre fille souffrante? Son état m'a fait pitié; je me dispose à lui tenir lieu de garde-malade, et je me flatte que ma conduite dans cette profession déterminera lé docteur Bordeu, à me recommandera ses patients, et à ses connaissances. »
Quelque désir que ce médecin eût de conserver une neutralité convenable à son caractère et à sa position, il lui fut impossible de retenir la gaîté communicative qui s'empara de lui; elle exaspéra le fermier général qui, élevant la voix :
« Mademoiselle... Mademoiselle... je présume que désormais vous ne me jugerez pas assez sot...
— Monsieur, apaisez-vous, dit Lettorière. votre réputation est complète, et sur ce point soyez tranquille; mais faites attention que dans la chambre d'une malade tout éclat de paroles est interdit, et qu'en ma qualité de garde je m'op-
poserai à du tapage, dont maintenant vous n'apprécieriez pas aussi bien l'inconvenance. Quant à vous, Monsieur Bordeu, je réponds de la santé de mademoiselle, et demain je passerai chez vous pour prendre l'ordonnance que vous aurez rédigée, et vous remercier de vos soins. »
Lettorière, en prononçant ces mots, fit un pas comme pour reconduire ces messieurs. M. Hocquart, entraîné par la colère, essaya un demi-geste que le médecin arrêta avec beaucoup de sagesse, et que Lettorière, par grandeur d'âme, voulut bien ne pas apercevoir.
Bordeu en même temps dit à M. Hocquart :
« C'est vous qui m'avez amené, ne me faites pas faire le docteur de campagne, ce sera vous qui me reconduirez; allons, Monsieur, de la philosophie : êtes-vous celui qui perdez le plus à ceci? (1). »
M. Hocquart se laissa mener en enfant hors d'état de se guider soi-même. Lettorière, toujours dans son rôle, dit à mon laquais :
« Saint-Jean, éclairez ces messieurs... Messieurs, je suis au désespoir que mon costume accidentel me prive de vous rendre les honneurs que je vous dois; mais, vu l'état de mademoiselle, je suis obligé de me consacrer uniquement à son service. »
Il les salue, ferme pour cette fois la porte à double tour; puis, se tournant vers moi, toujours immobile et confondue, vers moi, accablée de honte, de regret peut-être et qui, pendant la durée de cette scène rapide, n'avais osé ni ouvrir la bouche, ni faire un geste, ni lever les yeux :
« Ma toute belle, me dit-il, ces messieurs vont aller se coucher, leur exemple est bon à suivre, ne le retardons pas; à cette nuit le plaisir, à demain les affaires. »
(1) La même mésaventure était déjà arrivée à M. Hocquart avec M"" Fleury, qu'il surprit avec le comte de Rochefort. Mais M"1' Fleurv avait si opiniâtrement soutenu qu'elle se détendait héroïquement contre les entreprises du comte, que le financier avait « avalé la pilule u. (Kdpports des Inspecteurs de police, 2' série.)
Ma vie avec Lettorière. — Nous sommes aux prises avec les réalités. —
Nous prenons un parti. — Une rencontre inattendue. — Scène de famille.
— Où l'Opéra me sert beaucoup. — La Comédie-Italienne. — Nouvelle
disette de fonds. — Nous nous séparons.
Je vous assure, ma chère, me dit Lettorière, que je ne donnerais pas, à votre place, ce qui vient de se passer hier au soir pour une grosse somme. D'abord vous n'êtes plus obligée de feindre vis-à-vis d'un galant homme à qui vous devez de la reconnaissance et des égards; ensuite le bruit qui en résultera attirera sur vous l'attention de toute la bonne compagnie.
— Comment, le bruit? J'espère, dis-je, que nul ne le saura; la profession de M. Bordeu lui commande la discrétion, et le dépit de l'autre le retiendra dans le silence.
— Et moi, repartit Lettorière, pour quoi me compter? Ètes-vous assez simple pour imaginer que je resterai bouche close sur une aventure aussi piquante? Non, parbleu, il n'en sera rien; j'ai dix ou douze intimes avec lesquels nous faisons échange d'anecdotes, Louvois, Sennectaire, Chabrillant, Montmorenci, Guéméné et le reste. Je tiens trop à leur amitié pour leur taire les événements d'hier, et. en conséquence, je vais loyalement courir après eux pour les leur apprendre. »
J'eus beau dire, Letlorière n'en démordit pas; il me quitta le lendemain après m'avoir enjoint de ne diminuer en rien le train de ma maison. Il croyait, ce bel ami, cent nulle livres une somme inépuisable. A peine eut-il tourné le dos, que parut Brigitte, Brigitte éplorée, mourante, véritable messagère des trépassés. 11 me fallut essuyer ses doléances,
ses plaintes, ses reproches : j'avais tué la poule aux œufs d'or, je m'étais égorgée du même coup; et avant peu, on me ramasserait sur le fumier où je serais tombée ; elle prétendait me forcer à implorer mon pardon de la part de M. Hocquart. à renvoyer lestement mon Lettorière.
« Qu'en as-tu besoin davantage? me dit-elle; vivrais-lu dix ans avec lui, que ce serait toujours la même chose.
— Hélas! répondis-je, que la même chose dure pendant dix ans, et je ne demande pas mieux. »
Brigitte me qualifia d'insensée, de créature sans sagesse; elle en dit tant que, lassée dans ma patience, je pris le parti de l'envoyer promener, ajoutant que, si mon service ne lui convenait plus, je choisirais, parmi d'autres confidentes que Lettorière mettrait volontiers à ma disposition. Cette manière nouvelle et rude de soutenir la dispute en imposa à Brigitte; elle sentit qu'à mesure que je me formerais au monde je serais moins disposée à me soumettre à ses volontés. En conséquence, se rejetant sur le zèle de mon service, sur l'amour de ma personne, elle déclara qu'à moins d'être chassée, elle ne se déciderait jamais à se séparer de moi.
Puis je me mis à écrire à M. Hocquart; non pour implorer sa pitié, mais pour lui faire mes excuses : je l'assurai de mon attachement sincère, et lui offrit de l'amitié sans fin à la phice de cet amour qui ne pouvait jamais être de longue durée. Ma lettre était simple, sans raillerie apparente, sans persiflage sous-entendu; elle plut au fermier général. Il me fit une réponse honnête, et eut la bienveillance de dire publiquement qu'il était très satisfait de moi; c'était, il faut en convenir, se contenter de peu de chose.
Lettorière mit quelque vanité à m'afficher comme lui appartenant. J'étais, de mon côté, fiére de pouvoir me montrer en la compagnie d'un seigneur aussi couru, et que les dames de haute volée s'arrachaient. Je savais qu'il en était une, fille d'un duc et pair, alors très occupée de lui plaire, et que mon bonheur devait tourmenter. Cela me tracassait peu, et j'étais enorgueillie de l'emporter sur une personne
2l6 SOUVENIRS DE MADEMOISELLE DUTHÉ
qui joignait d'ailleurs l'esprit et la beauté à la prééminence de son rang.
Ma liaison avec Lettorière rehaussa mes actions. Je m'en aperçus à l'importance que j'avais chez Mme de Saint-Etienne dont je fréquentais toujours la maison ; je revis là les demoiselles Verrière, qui certes ne me reconnurent pas pour la petite fille dont, quelques années auparavant, elles avaient admiré la beauté naissante. Je me retins de le leur rappeler, et je fus invitée en cérémonie aux soirées brillantes et aux soirées dramatiques qu'elles donnaient.
Le prince de Soubise, tant que j'avais été sous la protection de M. Hocquart, bien qu'il eût rodé autour de moi, soit à l'Opéra, soit chez Mme de Saint-Elienne, ne m'avait jamais invitée aux soupers de sa petite maison, mais aussitôt que j'eus été anoblie, il n'en fit faute, et je trouvai là brillante compagnie : outre celles dont j'ai déjà parlé, je vis plusieurs actrices de la Comédie-Française, M11' Hipolyte Clairon (i) en tète de la tragédie, qui aurait tenu le premier rang si la Dumesnil eût déjà disparu de la scène. La première, à part son talent de Melpomène, avait une célébrité justement méritée par le nombre et l'éclat de ses aventures galantes. Attachée, à cette époque, au comte de Valbelles, elle se reposait sur ses myrtes et ses lauriers; elle était bien; ses admirateurs la trouvaient belle, mais ce qui la rendait fort ridicule, était sa majestueuse fierté, sa représentation théâtrale continuée dans les formes ordinaires de la vie : on aurait dit d'une reine. Aussi Sophie Arnould disait d'elle:
« Je gage qu'elle fait Sémiramis dans les bras de son porteur d'eau. »
Cette majesté peu agréable ne réussissait pas toujours à procurer à Clairon les respects dont elle était si avide. Gâtée par la flatterie de Voltaire et des grands seigneurs, adulée
i u Les Rapports des inspecteurs de police font mention des >. élèves » fornon y.i> seulement à 1 art tragique par M"' ("lairon : M"' Brida M" Pin t, etc.
SOUVENIRS DE iMADEMOISELLE DUTHE 217
au point qu'on frappa une médaille en son honneur, et que le roi fit graver à ses frais le portrait de Clairon dans le rôle de Médée, il arrivait parfois que des méchancetés infernales rabaissassent terre à terre cette actrice qui aspirait toujours à se maintenir sur son trône.
Je rencontrai en outre chez le prince de Soubise feu M"' Gaussin, fantôme encore tenant à la vie, véritable ruine qui existait en dépit de l'âge, et qui ne pouvait se déterminer à prendre sa retraite du monde où elle s'obstinait à vouloir demeurer, quoique le monde la repoussât ainsi que naguère l'avait fait le théâtre. On parlait de son ancien talent, de sa figure autrefois charmante, de sa naïveté si franche ; on citait en preuve ce propos à une de ses amies, qui lui reprochait la multiplicité de ses complaisances : « Hélas! cela leur fait tant de plaisir et à moi si peu de peine (i). »
En dehors de la Comédie-Française plusieurs autres demoiselles à réputation prenaient part aux soupers du prince, et celles-là n'avaient pas moins de valeur, c'étaient M"1' Deschamps, M"L Le Clerc, mon amie, la superbe et impérieuse Camille, M"'' Guimard, la favorite de son altesse domestique, comme disait plaisamment le chevalier de Rességuier.à propos des titres et qualifications princières prises par les maisons de Rohan et de Bouillon.
On s'amusait beaucoup dans ces réunions intimes; on passait délicieusement le temps; on y parlait de tout, voire d'autre chose que de ce qui était futile. Mais on ne laissait pas, bien entendu, de s'occuper des menus scandales du jour. Telle l'aventure de MUe Dolcy.
Cette nymphe, perdue dans la foule des choristes de l'Opéra, raffolait le public par ses grâces : elle plaisait à la scène, et son bon caractère lui attirait une foule d'amis. Un beau matin, se présenta chez elle un véritable écolier, homme
(1) On sait que, sur le tard, M"" Gaussin épousa un obscur figurant dans les ballets du Théâtre-Français, Italien d'origine et portant le nom bisarre de Taolaigo. « L'unique satisfaction qu'il LIui causa fut de la laisser veuve après six années d'enfer conjugal. »
2l8 SOUVENIRS DE MADEMOISELLE DUTHÉ
bien né toutefois, qui se dit amoureux à outrance, et qui accompagna sa déclaration du cadeau modeste d'une montre enrichie de brillants. Elle, en fille d'honneur, rendit à l'écolier la monnaie de sa pièce et se crut très en droit de retenir celle-ci.
Mais il y a des gens d'une humeur tellement difficile, qu'on ne sait par où les prendre et comment les contenter; il s'en trouva de pareils dans la famille de l'adolescent, et, sous prétexte que la malencontreuse montre, bien que par effet de substitution, elle dut un jour revenir à celui-ci, appartint momentanément à son aïeule, on eut l'indélicatesse de revenir sur un marché loyalement conclu et non moins honnêtement exécuté; encore si on s'était contenté de reprendre le bijou à Mllr> Dolcy sans la dédommager du prix qu'elle l'avait payé; mais on alla plus loin; et de la part du lieutenant de police, on la conduisit à Sainte-Pélagie.
Ce fut un scandale majeur. Mais, disait-on en riant, pour MUf> Dolcy, à quoi pouvait-elle reconnaître la minorité positive de son jeune soupirant? Elle jurait au contraire ses grands dieux qu'elle l'avait trouvé en majorité pleine, et que sur ce point elle était aussi compétente pour le décider que le premier jurisconsulte de France; elle eut beau dire, on la coffra pour quelque temps.
Mon service continuait avec le beau Lettorière. Je nageais au sein de l'abondance, et, comme lui, imaginant que cent mille francs ne devaient jamais avoir de fin. Nous les achevâmes pourtant, et assez vite encore, mais nous n'en fûmes pas avertis d'abord, parce que les fournisseurs prenaient patience dans l'espoir que nous ne tarderions pas à nous occuper d'eux.
Mais le moyen de songera payer ses dettes, lorsque l'on a encore les facilités de les augmenter! Nous allions toujours. Lettorière avec l'habitude d'un homme à qui les créanciers sont indifférents, moi avec l'ignorance des affaires. J'avais déjà perdu, dans ma splendeur présente, le souvenir des jours passés dans l'infortune avec Gervais.
SOUVENIRS DE iMADEMOISELLE DUTHE 2IO,
Cependant il me revenait de temps à autre quelques symptômes de changement de position : les ouvriers étaient moins humbles, mes domestiques moins respectueux; Brigitte me tutoyait presque en compagnie ; il m'arrivait d'être maussade, et Lettorière commençait à être moins amusant : c'étaient sans doute les avant-coureurs de la catastrophe. Lorsque, après un dîner mal servi, point délicat, et mangé en silence, tête-à-tête, mon amant et moi, lorsque dis-je, nous fûmes rentrés dans le salon, lui, se renversant à demi sur une ottomane :
« Je vais mourir, s'écria-t-il, ne suis-je pas même mort, mon ange, car, à vrai dire, vous devez vous en apercevoir.
— Il me semble pourtant que vous êtes plein de vie.
— Non certes, et la preuve en est que je me sens le cœur horriblement vide... là... comme la bourse, ajouta-t-il d'un ton plus bas... Oui, cher amour, je suis à sec, sans un louis, une obole, sans moyen surtout de faire de l'argent; dès lors tant vaut aller rejoindre ses pères, et, si je n'y vais pas subito, c'est par suite de l'attachement que je te porte.
— Avez-vous déjà mangé cent mille livres?
— Mangé! dévoré; car nous avons vécu en prince; pourquoi cela n'a-t-il pas duré plus longtemps?
— Qu'allons-nous devenir? demandai-je.
— N'as-tu de ton côté aucun bois pour faire des flèches?
— Quelques louis sont dans ma bourse; dix ou douze environ.
— Miséricorde! autant vaudraient dix ou douze deniers; mais enfin il y a des diamants dans ton écrin et de la vaisselle dans le buffet. Lorsque la tempête est extrême, on sauve le navire en l'allégeant. »
La comparaison était si vraie, qu'elle augmenta mon hilarité. Je courus au coffre où je tenais mes bijoux, et en ayant retiré un médaillon et une agrafe, présent du prince Altieri, je les remis à Lettorière, en lui disant qu'il tâchât de s'en procurer la valeur.
« Non pas, s'il vous plaît, non pas, mademoiselle, ré-
pliqua-t-il; je ne veux en aucune sorte touchera vos effets. J'ai besoin d'argent, je vous en emprunte et je ne vous dépouille pas. Vous en manquez ainsi que moi. et votre générosité, tenant néanmoins à m'obliger, s'obstine, et, pour trouver la somme, se décide à mettre en gage des pierres blanches ou de couleur. L'usage, en pareil cas, est que la généreuse consomme l'œuvre elle-même, et se rende chez quelque honnête prêteuse sur gage, afin que celui que l'on oblige n'ait pas la honte du bienfait. »
J'en étais au point d'écouter ce glorieux seigneur à l'égard d'un oracle; et, me mettant à l'embrasser avec vivacité :
« Et comment se nomme cette personne? demandai-je, et où demeure-t-elle?
— Dans le plus horrible lieu du monde, en un vrai coupe-gorge d'aspect, et qui sert d'enseigne à l'assassinat positif qui a toujours lieu dans l'intérieur de la maison, rue des Marmouzets, en la Cité, et elle est connue sous le nom de M"'u Saubier. »
Les chevaux ayant été mis à la voiture de Lettoriere, nous partimes. Nous dûmes laisser notre carrosse auprès du Palais et faire pédestrement le reste de la route, aucun carrosse n'ayant jamais pu rouler de mémoire d'homme dans ce centre infect de la capitale. Enfin avec l'aide de deux ou trois indications, nous arrivâmes à la porte de la dame Saubier.
Sa maison me parut un peu moins affreuse que les voisines. Nous eûmes à monter, ou à grimper plutôt, un escalier droit et r^ide, mal éclairé, tremblant sous nos pas : l'étrange demeure pour qui aurait pu ailleurs se procurer ses aises! il ne faut pas disputer des goûts.
Dès que nous eûmes atteint le premier étage, voici que Lettoriere se mit à crier : « Dame Saubier! dame Saubier! accourez tôt, il vous vient des pratiques! >» et, en s'annonçant ainsi, il frappait le plancher de sa canne. Soudainement nous entendîmes six ou sept chiens aboyer de grand goût, des perroquets jurer, des chats miauler en prenant la fuite, et une voix aigre, discordante, s'élever par-dessus
ce tapage, et maudire celui qui, sans respect pour sa personne, troublait ainsi le repos de sa maison.
Lettorière se laissa prendre à un violent accès de rire, et moi, que le son de cette voix atteignit au cœur, je m'arrêtai tout effarée.
« Allons-nous-en, dis-je, je suis perdue.
— Nous serions pis, si nous revenions sans argent ! » Et, de plus belle, il recommença son charivari en défiant
la sorcière... La sorcière parut enfin; mon cœur ne m'avait pas trompée... c'était ma respectable et chère tante Duval.
« Est-ce bien possible, monsieur le marquis, dit la Duval, que vous preniez plaisir à tout casser, à tout épouvanter dans une maison tranquille et bien tenue où l'on vit dans la crainte de Dieu et l'affection des gens de bien.
— Au tapage infernal de tes bêtes, repartit Lettorière, j'ai cru, dame Saubier, que tu tenais un sabbat au petit pied. Fais donc taire tes maudits chiens et ton perroquet, ne voistu pas que je conduis dans ce dédale horrible une femme charmante sur laquelle a soufflé un vent de malheur et qui vient te demander quelques sacs d'écus en retour de méchantes pierres dont tu apprécieras la valeur. »
Ma parente, pendant ce dialogue, essayait de voir ma figure et était avantageusement placée pour satisfaire cette fantaisie à cause du dernier rayon du jour qui frappait lumineusement sur mes traits. Je me détournais à demi, mais mes efforts furent inutiles; Lettorière détermina le moment fatal en me disant de montrer à la Saubier les diamants que j'apportais, et aussitôt il se recula afin de se maintenir dans un rôle apparent de neutralité fière. Dès que ma tante eut entendu le son de ma voix, la sienne s'élevant au ton de l'exclamation :
« Sainte Vierge, s'écria-t-elle, que tous les Saints du paradis me soient en aide; c'est ma nièce qui est ici!
— Madame, vous vous méprenez.
— Je me méprends, drôlesse et coquine! Viens çà que je te confonde. »
Et en disant ceci elle me saisit brusquement par les deux mains, m'attira vers la croisée et là me fit subir un examen de conviction qui la confirma pleinement dans l'exactitude de sa découverte, assurée en outre, par ma rougeur, ma confusion, mon effroi et les larmes involontaires dont mes yeux se remplirent.
« Misérable ! poursuivit la Duval, cœur dénaturé qui m'a enlevé un profit légitime ! ingrate, que la crainte de Dieu...
— Eh! ma tante, puisqu'il vous plaît que je sois votre nièce, répliquai-je enfin violemment irritée des expressions qu'elle employait, elle était belle, la crainte de Dieu qui faisait que vous me vendiez à un archevêque!
— Tu calomnieras ta bienfaitrice?
— Je dirai la vérité.
— Va, va, je saurai te punir, et maintenant que je te trouve embellie et bien nippée, tu ne m'échapperas plus.
— Cela vous plaît à dire, mais je me moque de vous; mon chemin est fait, je suis encataloguée, et certes le roi ne vous cédera pas ma tutelle; il sait, d'ailleurs, si je lui fais honneur.
— Encataloguée! repartit ma tante en poussant un profond soupir, provenant de sa haute connaissance des privilèges d'émancipation que le régime de l'Opéra accordait à ses membres, est-ce bien possible!... N'importe, tu es trop jeune pour te diriger et j'aurai de droit la surveillance de ta conduite.
— Dieu m'en garde !
— Je la prendrai.
— Non.
— Si...
— Eh! qu'est-ce donc? s'avisa enfin de dire Lettoriere qui, aux premiers mots de notre reconnaissance si particulière, s'était rapproché de nous en déguisant mal les éclats de sa gaîté, je crois, Dieu me pardonne que j'ai eu le bonheur de rapprocher deux membres de la même famille.
— Monsieur, dit la Duval, c'est ma nièce, la propre enfant de ma sœur et ce titre...
— Est incontestable, répliqua Lettorière en affectant une gravité comique.
— Tu entends, monsieur, dit la Duval déjà joyeuse.
— Oui, reprit mon amant, titre incontestable; mais pour ce qui touche du fait de ta nièce ou de ses diamants, garde-toi de prétendre à la moindre autorité. Ces diamants lui appartiennent, elle s'en défait momentanément par générosité toute pure, et si tu t'avises de les retenir sans droit, outre le feu qu'en débutant je mettrai à la maison, je trouverai bien encore le moyen de t'envoyer finir tes jours à Bicêtre ou en toute autre demeure semblable. »
La Duval était à peindre par l'expression de consternation douloureuse que prenait sa physionomie à mesure que Lettorière parlait.
« Ma chère nièce, si tu savais...
— Paix! As-tu de l'or à nous donner? interrompit Lettorière, sinon nous irons ailleurs... »
Ma tante, avec une expression de douleur avaricieuse, se mit à examiner mes diamants sous tous leurs aspects possibles, les essuya, les pesa, et s'étant assurée de leur valeur, me dit :
« Mon enfant, c'est parce que je t'aime et à cause que tu dois être mon héritière que je vais te prêter là-dessus jusqu'à mon dernier sou et voici mille écus....
— Mille diables en retour qui t'étranglent ! repartit Lettorière indigné; comment, hideuse harpie, 1 ooo écus de ce qui en vaut 6 ooo ! Compte-nous 1 2 000 francs, ou nous allons aller chez ton voisin Simoneau qui aura plus de conscience. »
Ma tante, à ces dernières paroles de Lettorière, poussant un profond soupir, nous tourna le dos et s'en alla dans un arrière-cabinet dont elle ferma la porte sur elle. Là nous entendîmes un grand bruit de clés et de cadenas, ensuite le son de l'or qu'elle compta, recompta avec lenteur et une attention désespérante; enfin elle revint portant la somme
renfermée dans un sac de peau, prit mes diamants, les examina avec plus d'attention encore et, saisissant le moment où Lettorière vérifiait la somme exigée, me dit à l'oreille :
« Si on veut te rendre ces bijoux, envoie ici les amateurs, je te donnerai vingt-cinq louis en plus. »
Ce ne fut, pendant le retour, que plaisanteries de sa part et bouderie de la mienne. Je trouvais qu'il ne m'avait guère mieux traitée qu'il n'avait agi envers ma tante et je ne pouvais m'empêcher de craindre mes rapports avec celle-ci. Lettorière, charmé d'avoir de l'argent frais, avait retrouvé toute sa gaîté; il m'entraîna le soir même à la Comédie-Italienne : c'était alors un théâtre double pour ainsi dire et composé de deux troupes, celle qui donnait son nom à la salle et celle de l'Opéra-Comique qui, merveilleusement composée, réunissait une élite d'acteurs et d'actrices investis de la faveur du public.
Carlin passait pour un très grand arlequin (i); il était fait
(1) Carlo-Antonio Bertinazzi, dit Carlin (1713-1783). Il débuta à Paris, à la Comédie-Italienne, où il devait tenir une si grande place en 1 741 . On s'aperçut bien qu'il était malaisé de le remplacer quand on fit venir d'Italie Corali pour le doubler. Voici, à l'époque où nous reportent les Souvenirs, quel était l'état de la Comédie-Italienne.
MM. Carlin, Bertinazzi, Zanizzi, Colalto (Pantalon), Le Ruette, Clair val, Véronèse, Trial, Nainville, Caméra (Scapin), Julien, Suin, Narbonne.
Acteurs à pension : MM. jDesbrosses, Thomassin, Touvois, Gaillard, Demery, Roussel, Désormery, Mosel, I.eclerc.
Actrices : Mlles Dcsglands, La Ruette, Bérard, Beaupré, Trial, Zameini, Billioni, Moulinghcm, Colombe.
Actrices à pension : M",s Bacelli, Gault, Lefèvre, Gaillard, du Fayete.
Danse : Directeur de ballets : M. de Hi'^r.
Premiers danseurs : MM. Berquelaure, Harmoire.
Danseurs figurants : MM. Rousseau, Adenet, Gaillet, Le Dée, Frédéric^ Boyer, Blanche, Boucher, Riou.
Premières danseuses : les deux demoiselles Lefèvre et Harmoire.
Danseuses figurantes M" l olombe, Greneau, I.eclerc l'aînée, I.eclerc cadette, Courtois, Cadette, Léger, Carre.
Orchestre : M. Le Bel, musicien ordinaire du roi.
« On vient de faire de nouveaux règlements de la Comédie-Italienne, imprimés en 5 volumes in-1'1 en forme d'almanach ; c'est un catéchisme pour les acteurs, danseurs, gagistes et tout le bataclan. Dans un des articles, il est détendu très expressément à toute danseuse, de quelque condition qu'elle
LA RUE DIS MARMOUSETS i: N n , IT]
{d'a/irès une lithog. de Régnier).
(Collection de M. G. Hartmann I
pour dérider les fronts nébuleux, on lui trouvait de la fécondité, beaucoup de variété dans ses lazzis, une souplesse étonnante dans son jeu; il provoquait, malgié qu'on en eût, la grosse gaîté.
De Hesse ( i ) était acteur, valet de premier ordre, il sentait à merveille la chorégraphie; nous trouvions dans Pochard un chanteur agréable; La Ruette réparait à force d'art la nature la plus ingrate; c'était un musicien consommé, etc.
Clairval (2), qui jouait les jeunes premiers, avait une voix délicieuse et un jeu à l'avenant. Ses succès sur la scène étaient supérieurs peut-être à ceux qu'il obtenait dans le monde auprès des dames; plusieurs de celles de la Cour n'avaient pas caché la passion qu'il inspirait; on citait d'elles des traits étranges de folie.
Vers cette époque, M""' de Stainville commença de prendre du goût pour Clairval et bientôt, ne s'occupant paa de sa réputation, la compromit à dire d'expert; cette intrigue dura plusieurs années et lorsqu'il en sera temps je rapporterai la catastrophe qui la termina, me contentant ici de rappeler que dans une circonstance Clairval disait à l'un de ses camarades :
puisse être, d'occuper désormais une place .1 l'amphithéâtre, sous quelque prétexte que ce soit. »
(1) De Hesse qui, à la scène, avait si souvent joué le rôle d'un valet aidant son maître dans un enlèvement, joua, au naturel, les tuteurs bernés. Voir, dans les Mémoires de l'avait, comment deux fillettes dont il avait la garde, s'y prirent pour lui fausser compagnie et rejoindre leurs amants, M. de Sainson et un de ses amis.
(2) Les ennemis de Clairval déniaient l'agrément de sa voix, et, par une allusion à son ancien métier de perruquier, avaient fait courir sur lui ce distique :
Cet acteur minaudier et ce chanteur sans voix Ecorche les auteurs, qu'il rasait autrefois.
M. de- Stainville ne se fâcha vraiment que lorsque Clairval lui eut pris aussi sa maitressi M" Beauménil. Il tit payer à la femme légitime l'infidélité de la maîtresse, e1 M" de 51 |ui il avait obtenu une lettre de cachet, fut 1 couvent îles Filles-de-Sainte-Mari
Nancy.
« Je me trouve dans une situation pénible. M. de Stainville me menace de me faire donner cent coups de bâton si je continue de rendre des soins à sa femme, et celle-ci m'assure qu'elle m'en fera appliquer deux cents si je cesse d'être son serviteur très humble; comment sortir de cet embarras?
— En obéissant à Mme de Stainville, répondit l'autre, il y a cent pour cent à gagner. »
Les actrices de la Comédie-Italienne étaient en nombre et très célèbres : il y avait là Mme Favart (1), jolie poupée musquée et déjà un peu sur le retour puisqu'elle avait compté au nombre des favorites du maréchal de Saxe; Mlks Colombe (2) et Camille (3), la maîtresse de M. Romot, premier commis des finances et depuis surintendant de la maison de Monsieur, frère du Roi. Je parlerai de ces dames si l'occasion s'en présente. Il convient de revenir à mes propres affaires.
Les 12000 livres fondirent vite. Avec la disette de fonds nos inquiétudes recommencèrent : l'argent que Lettorière espérait d'un côté lui manqua et, de nouveau, il me proposa une visite, non chez M11,e Saubier qui avait changé de nom, attendu que son premier était devenu trop célèbre, mais chez Simoneau ; j'avoue que cette fois ie ne m'y prêtai pas avec le même empressement; je balançai à fournir aux besoins de Lettorière et à ma propre dépense, il y avait déjà près de six mois que nous nous aimions et je me sentais des scrupules de me perpétuer dans un attachement qui avait perdu le piquant de la nouveauté. Mon amant comprit ce qui se passait en moi, aussitôt prenant un parti en brave :
(1) M"" Favart est morte à cinquante-cinq ans. en 1772.
(2) De son vrai nom Marie-Thérèse Roncoboli, « qui s'acquitte de l'emploi des amoureuses avec d'autant plus d'avantage que sa ligure séduisante d ses grâces captivent tous les cœurs ». (Anecdotes dramatiques.)
(3) De son vrai nom Jacoma-Antonia Veronese, Vénitienne comme Colombe. Débuta, à douze ans, en 1747, dans les Deux Sœurs rivales, canevas composé par son père Carlo Veronese. « Camille avait le geste du sentiment, le ton de la nature qui partent d'un cœur vraiment pénétré : e'etait la noblesse et la franchise, l'esprit et la gaité. (Annales dramatiques, par une Société de gens de lettres, tome II.)
« Eh bien, mon ange, dit-il, tu as raison; si tu continuais à m'aimer, tu pourrais devenir ma dupe, car vois-tu. je ne sais comment je fournirais à tout; séparons-nous momentanément et de bonne intelligence; va, fais la guerre de ton côté, je vais du mien essayer ailleurs de corriger la fortune : cependant je veux te faire un cadeau de prix, je te continue ma protection apparente, elle te vaudra une augmentation de valeur, on a toujours payé cher la gloire de succéder à Lettorière. » »
Cela dit, il m'embrasse et s'en va aussi satisfait que s'il m'eût donné un billet de caisse de trente mille livres. Je demeurai presque fâchée de perdre un si beau cavalier; j'avais eu plus que du goût pour lui, mais enfin j'étais libre, bien qu'embarrassée un peu de ma liberté. Je pensai qu'un peu de repos m'était nécessaire. Mais l'état de mes finances ne me permettant pas de me soutenir sur un aussi grand ton, je feignis un besoin extrême de changer d'air et, disant adieu à ma société ordinaire, j'allai à la campagne; je louai pour cela un pied-à-terre aux nouvelles eaux de Passy.
La nécessité rend Lettorière ingénieux. — Il sert de modèle à un comte
allemand. — Ma fortune prend un nouvel éclat. — Epilogue d'une comédie.
— Un duel. — Les égards de M. de Wadstein. — Mon salon. — Sainte-
Foix et ses critiques. — M"1' Clairon.
Cependant, le temps s'écoulait et ma position ne changeait point. Ceci commençait à me tourmenter. Un mois de séjour aux eaux de Passy équivalait pour moi à un siècle .. Tout à coup et au milieu d'un fracas inexplicable, Lettorière se présente à moi : je dois dire que conformément à sa promesse, il venait me voir de temps à autre, assez pour qu'on me pût croire encore à lui. Cette fois son étonnant visage était fort animé.
« Alerte! me cria-t-il, tu touches, mon ange, au terme de tes malheurs; je t'apporte une heureuse nouvelle, car je précède un comte allemand, aussi noble que riche, et qui vient à Paris se former aux belles manières : il m'a pris pour type, pour modèle, il veut faire tout ce que je fais, et j'ai formé le projet de te remettre à flot par un tour de ma façon. »
Je questionnai Lettorière avec quelque curiosité.
« Ah! friponne, dit-il, la Providence te favorise. Imagine-toi un Adonis de cinq pieds six pouces, taillé en hercule, qui remplace par sa force colossale ce qui lui manque du côté de l'esprit : il a vingt-cinq ans, un million de rentes et trente-deux quartiers de noblesse. »
Lettorière me raconta, avec une délicieuse immoralité, le plan qu'il avait conçu pour rendre le comte de Waldstein amoureux de ma petite personne, et ce fut un nouveau trait de folie : il en faisait tant!
J'attendis donc, avec un souper exquis et une parure de conquête l'arrivée des deux amis, me préparant à jouer mon rôle (puisqu'il fallait bien que j'en jouasse un, maintenant) dans la comédie imaginée par Lettoriere Je vis arriver le descendant de l'un des pairs de Charlemagne : ce n'était certainement pas la beauté gracieuse et spirituelle de Lettoriere, mais celle d'un grand garçon parfaitement nourri, aux couleurs fraîches, à la peau blanche et douce, aux membres fortement musclés. Il avait les yeux bleus, les dents belles et les mains horribles.
Au demeurant, en ce corps solide, un assez puéril orgueil nobiliaire, et il fallait quelque patience pour l'écouter conter les illustrations de sa maison. M. de Waldstein ne se lassait pas de répéter ce que, grâce à sa verbeuse parole, on savait dès le premier jour à fond. Et ceci me rappelle le mot du marquis de Genlis, auquel, selon son usage, il répétait :
« Il y a cinq cents ans que nous sommes comtes d'Empire; il y a cinq cents ans que nous possédons les mêmes dignités, il y a cinq cents ans... — Ah ! monsieur, cinq cents ans, dit le marquis, que cela doit vous ennuyer! »
A part ce ridicule, M. de Waldstein était poli, délicat, généreux, sentant son grand monde, ayant bonne envie de plaire, et, s'il ne se mettait pas en frais, c'était à cause de la persuasion où il était qu'il n'y avait rien à ajouter, lorsqu'on avait trouvé la preuve que depuis cinq cents ans...
Il s'était mis sous la protection de Lettoriere à qui on l'avait adressé, comme étant le plus propre à l'initier aux manières des petits-maitres. En conséquence, il le regardait faire et l'écoutait parler avec une naïveté admirable.
Les voilà tous les deux à table avec moi, Lettoriere faisant de l'amour comme s'il eût été à mon égard au premier jour de sa fantaisie ou affirmant, avec une doctorale gravité, des maximes de galanterie d'une rouerie parfaite.
« Un homme de haute naissance, qui veut débuter dans le monde par un coup d'éclat, ne doit pis s'amuser à courir les aventures vulgaires : ses premières doivent frapper le
public par une tournure piquante, quelque chose d'original, qui donne de lui une opinion complète.. Moi, par exemple, poursuivit-il, j'entrai dès l'abord en plein dans la carrière. »
L'Allemand ouvrait de granJs yeux. Lettnrière, avec un magnifique aplomb, lui conta que, formé aux belles manières par un parent qui avait grande réputation, celui-ci l'avait conduit chez sa maîtresse en titre. Il prétendait qu'il trouvât en cette maison quelque inclination.
« Savez-vous à qui je m'adressai? à sa propre maitresse.
— A sa maîtresse, monsieur, s'écria le noble Allemand, eûtes-vous bien cette perfidie?
— Mon cher comte, répondit Lettorière, j'aurais mauvaise opinion de celui qui n'en ferait pas autant.
— Mais la foi des traités, l'hospitalité violée...
— Tout cela sonne creux, mon cher. Un tel acte étonna par son originalité : celui qui le renouvellerait se rendrait illustre du premier coup, et l'on parlerait de lui comme on parla de moi... Les femmes voulurent connaître ce méchant garçon capable de rouer son propre sang... Au demeurant, comte, vous vous perdez : voici un mois que vous êtes à Paris, et on ne vous connaît ni créanciers ni maîtresses. Cela va vous attirer une méchante réputation. »
L'Allemand demeura plongé dans une méditation profonde. Au bout d'un moment, Lettorière parut se rappeler soudain qu'il avait un rendez-vous indispensable avec un ami et nous laissa tous deux, non sans m'avoir embrassé le plus tendrement du monde.
Le comte garda quelque temps le silence, avec embarras. Un combat se livrait manifestement en lui. L'ennui finissait par me gagner, tant ce silence se prolongeait. Soudain, je le vis se précipiter à mes pieds, et avec une telle impétuosité, qu'elle contrastait fort avec son attitude passive de tout à l'heure. Je ne pus me retenir de pousser un cri de surprise.
« Mademoiselle, dit le comte, pardon de la liberté grande, mais je ne serais pas si insolent si je ne devais obéir aux injonctions de M. de Lettorière.
— Eh quoi, monsieur, que vous a-t-il ordonné?
— Ne me suis-je pas proposé de l'imiter en tout, et ne m'a-t-il pas fait comprendre qu'une de ses aventures de conséquence avait été d'enlever sa maîtresse à un ami? »
Je jouai l'indignation, tout en ne pouvant me garder de rire. Mais il était entêté de son idée, car il s'était juré de suivre en tout son modèle.
« Monsieur, lui dis-je, j'aime M. de Lettorière.
— Et c'est précisément pour cela, fit-il, que je tiens tant à votre conquête.
— Monsieur, repris-je, il est probable que, en pareil cas, M. de Lettorière dut agir avec infiniment plus de galanterie. »
Il demeura pétrifié, la bouche ouverte, ne sachant plus quelle contenance prendre. Enfin, assez penaud, il murmura :
« Mademoiselle, je mets ma fortune à vos pieds.
— Fi, monsieur, lui dis-je, avec toutes les apparences d'une personne offensée, mêler l'intérêt à l'amour! Cela se conçoit-il! »
Pour le coup, il fut consterné. Il sentait vaguement sa balourdise. Mais il était bien évident qu'il ne renonçait pas à la gloire d'avoir imité Lettorière.
11 me quitta, mais, le lendemain, un page à sa livrée m'apportait une boîte de Galuchat que remplissait une . montre enrichie de pierreries, attachée à une chaîne de chatons de prix. Cela manquait de goût peut-être; mais le présent était magnifique.
A ce cadeau une lettre était jointe, où M. de Waldstein me suppliait d'accepter le titre de propriété d'une maison voisine du boulevard, dont il m'assurait que l'installation était digne de moi, suppliant que j'eusse au moins la curiosité de la visiter. Cet Allemand allait vite en besogne.
Je pris garde de ne point céder trop vite. J'allai voir la maison, cependant : elle était à souhait et l'or qu'il avait distribué avait fait des prodiges. Je crus devoir le gronder de
ses horribles dépenses. Il souriait d'aise, en constatant que je m'adoucissais, quoique j'afTectasse encore quelque fierté blessée. Il avait déjà réuni tout un monde de domestiques, avec une livrée bleu céleste doublée de jaune.
Cependant, je lui déclarai que je refusai ses offres. Je m'engageai seulement à une autre visite, que je prolongeai un peu. Que dirais-je? J'étais talonnée par la nécessité. Le fait est que je m'installai, au bout de quelques jours, et mon Allemand était béat d'orgueil. Il avait donc, comme Lettorière, enlevé sa maîtresse à un ami? 11 triomphait et attendait de ce coup d'éclat la faveur de Paris.
L'une des premières visites que je reçus fut celle de M. de Lettoriére. Je lui contai tout ce qui s'était passé, et le voilà, en réponse, entrant dans une colère furieuse sur le rôle honteux qu'il jouait au milieu d'un tel événement, s'en prenant au ciel et à la terre de l'acte coupable du comte de Waldstein envers lui. Sa colère me parut délicieuse, à tel point elle avait de naturel, et, lorsque je trouvai qu'elle axait assez duré, je le priai d'en rire avec moi.
« En vérité, me dit-il sérieusement, cela est impossible. J'ai fait pour toi ce que je n'eusse pas fait pour ma propre sœur; je t'ai solidement établie, mais, la chose consommée, j'ai mon honneur à venger.
— Votre honneur! répétai-je étonnée... je ne vous comprends pas...
— Quoi! reprit-il avec un sang-froid qui me plongea dans une consternation inimaginable, ne vois-tu pas que je vais devenir la fable de Paris! On croit que tu es encore à moi; en te voyant passer sans intervalle sous la protection de cet Allemand, nul ne s'avisera d'imaginer que l'or seul arrange la partie. On pensera que vous axez pris tous les deux le parti de vous moquer de moi; on me persiflera, et je dois, pour me rattacher ou les rieurs ou les femmes à sentiments, donner ou recevoir un coup d'épée, ici d'étiquette nécessaire.
— Grand Dieu, m'écriai-je, etfrayée. avez-vous perdu la
raison, cela ne sera pas; je ne veux pas que vous exposiez votre vie : j'en mourrais de douleur.
— Non, mon enfant, tu n'en mourras point : il faut absolument que je croise le fer avec mon ravisseur. D'ailleurs, mon projet est de continuer à te voir et je ne le pourrais guère, si je me conduisais autrement.
— Monsieur, dit Brigitte, qui était entrée, si, pour couronner votre bienfait, vous pouviez ne pas tuer notre comte allemand, et, poussant à bout votre héroïsme, consentir à vous laisser coucher par lui sur le carreau? »
La conversation avait fini sur un ton de badinage, par cette intervention de Brigitte, et je pus croire qu'il n'avait point donné de suite à ses projets. Au demeurant, je n'entendis plus parler de lui pendant quelques jours.
Le comte de Waldstein avait voulu que sa prise de possession eut un grand éclat, et il s'était mis à inviter nombreuse compagnie. La fête, disposée avec goût (car je ne m'étais pas fiée à ses propres inspirations) eut un beau succès.
Quelques jours s'écoulèrent. Un matin, vers onze heures, je vis entrer M. de Waldstein : il n'avait plus son air triomphant; il était bouleversé.
« Qu'est-ce donc, monsieur? demandai-je.
— Ah! mademoiselle, fit-il, accablé, armez-vous de courage... promettez-moi de me pardonner... »
Ces préambules me faisaient mourir. J'assurai le comte de ma fermeté.
« Sachez donc, poursuivit-il, que, appelé hier soir en duel par M. de Lettorière, j'ai eu, ce matin, le malheur de le blesser dangereusement. »
Je poussai un cri : je n'étais pas encore détachée de Lettorière, et il me fut impossible d'ouïr de sang-froid le récit du coup qui l'avait frappé. Je dois rendre justice au comte; il trouva convenable ma douleur, il la loua même. Elle était sincère. Il m'apprit les circonstances de la rencontre; ce fou de Lettorière avait tenu parole; il avait voulu se battre avec M. de Waldstein.
« J'ai tout fait pour le ménager, reprit l'Allemand, mais sa mauvaise étoile l'a emporté, et mon fer lui entra profondément dans la hanche. »
Cette catastrophe m'avait désolé. M. de Waldstein me proposa d'envoyer de ma part savoir des nouvelles de Lettorière. Le chirurgien avait trouvé la plaie grave, mais espérait qu'elle ne s'envenimerait point. Le bon M. de Waldstein passa des jours anxieux, jusqu'au moment où on répondit du blessé : il ne savait comment réparer sa brutalité. Il m'invita même à l'aller voir, et il poussa l'obligeance jusqu'à me recommander de ne point trop désespérer de Lettorière.
« N'affirmez point devant lui la tendresse que je vous inspire... c'est le cas de feindre l'indifférence pour moi, et je vous y autorise pleinement. »
Cela me parut si admirable dans sa simplicité et sa candeur germanique que je ne pus me retenir d'en rire à part moi. Le comte s'imaginait montrer par ce conseil une grandeur d'âme peu commune. Je lui obéis de tout point, et je passai au chevet de Lettorière, qui se rétablissait plus vite qu'on n'eût pensé, des heures charmantes.
Encore un peu pâle, il vint chez moi, et, devant M. de Waldstein, me baisa la main avec un style de roman, se réconcilia avec lui, et, depuis, revint sur le pied d'ami de la maison. C'était bien ce qu'il avait voulu, eût-il risqué sa vie pour acheter ce droit. Comment eussè-je pu lui être sévère?
Pendant qu'il souffrait, je ne m'étais point montrée en public; j'avais gardé une retraite profonde tant que sa santé n'avait point été assurée. Ma conduite, en cette circonstance, avait été trouvée parfaite et ne laissa rien à mordre à la jalousie. 11 en résulta que, lorsqu'on me revit, on me témoigna un empressement et une satisfaction qui me charmèrent. Le comte de Waldstein eut sa part dans ce contentement public et il s'attacha à moi davantage, ce qu'il me lit connaître par des attentions plus généreuses. Le luxe de ma parure, celui de ma maison redoublèrent : on ne parla plus que^de moi.
Je devins à la mode, c'était à qui souhaiterait d'être reçu chez moi. J'eus bientôt l'élite de la Cour, les financiers de haute volée. La littérature ne fit pas faute non plus à' ma célébrité; je reçus à la fois Diderot, Marmontel, Dorât (avec qui je m'étais réconciliée), Palissot. J'eus aussi l'Eglise, d'abord avec des abbés sans conséquence, puis elle fit irruption dans mon salon avec ses dignitaires. Après Voisenon (1), surnommé par Voltaire l'évèque de Montrouge, et qui faisait de Mme Favart son diocèse ordinaire, ce fut l'abbé de Boismont (2), membre de l'Académie française, homme beaucoup plus du boudoir que de l'autel et fameux par l'éclat et le nombre de ses aventures galantes; enfin j'attirai les regards des princes à crosses et à mitres, non que ceux-ci vinssent à mes cercles publics, mais ils ne dédaignaient pas de s'asseoir en petit nombre à ma table, lorsque je n'y appelais que l'élite de mes intimités. Je signalerai parmi eux l'archevêque de Cambrai, fils du régent, quelque peu vieillot, car il était né dans l'autre siècle, sans que pour cela l'âge l'eût amendé; c'était le prélat le plus libertin de tous; digne fils de son père, il entretenait publiquement Mme de Lismore que l'on appelait avec malice sa chaufferette de mi-
(1) Le spirituel abbé de Voisenon (1708-1775), que Voltaire appelait « mon cher ami greluchon », et dont, plus tard, il écrivit la célèbre oraison funèbre :
Ici gît, ou plutôt frétille...
Ce spirituel abbé écrivait à Mme Favart en l'appelant « ma chère petite nièce Fardine » et à Favart en l'appelant « mon ami ». Les lettres étaient d'ailleurs également charmantes.
Voir la chanson de Favart, <■< où la vie passer, présente et tuture de M. l'abbé de Voisenon, est récapitulée avec une précision unique « :
...Le soir, d'un conte libertin,
11 écrit quelques pages.
11 dit ses heures le ni. Uni
Et baise les image s.
En attendant que le malin
Le rôtisse ou l'échaude, Il a le bréviaire à la main, etc.
(2) Nicolas Thyrel de Boismont (1715-1786), le plus mondain des prédicateurs. Il jouait la comédie à merveille.
nuit; il réparait, par ses complaisances, ce qui lui manquait en amabilité et on le recevait toujours avec plaisir, indéDendamment de l'honneur que lui procurait sa compagnie.
M. de la Roche-Aymond, archevêque de Reims, que le cardinalat attendait, ainsi que la plus haute fortune, était encore des nôtres : celui-ci, au moyen du manège, suppléait à tout ce qui lui manquait du côté de l'esprit; il s'était fait, de sa naïveté même, un moyen pour fournir sa route; il ne manquait ni de grâce, ni de cette amabilité des princes qui, dans le monde, peut tenir lieu de mérite supérieur. On a prétendu, dans la suite (et je ne donne ceci que comme un bruit de salon) que M. de la Roche-Aymond avait, en cachette, épousé une jolie femme, dont il lui restait six enfants, au moment de sa mort.
L'évêque d'Orléans, M. de Jarente, ayant la feuille des bénéfices, avait tellement jeté sa mitre par-dessus les moulins qu'il ne lui était plus nécessaire de se gêner dans sa conduite : c'était un scandale permanent. Sa nièce passait pour sa maîtresse en titre, mais que d'autres il avait, et que d'aventures on donnait à Sa Grandeur, qui les acceptait, tout comme si elles eussent dû faire partie de ses fonctions épiscopales. Venaient aussi MM. de Jumilhac, archevêque d'Arles, et de Villedeuil, évêque de Digne, et, certes celui-là, non moins que les autres, peu digne de l'épiscopat; au demeurant bon vivant, plus assidu chez nous que dans son diocèse.
C'est vers le même temps que je reçus aussi chez moi M. de Sainte-Foix ( 1 1.
(1) M. de Sainte-Foix (ou de Saint-Foix) était alors âgé, étant né en 1703, Rennes. Aussi ne laissait-il pas d'avoir quelques mésaventures. Les Rapports <s inspecteurs de police du rot signalent qu'il venait de rompre avecM11' Porsein, « parce qu'il l'avait trouvée couchi lirval, qui trahissait vos
lontiers la marquise de l'Hôpital, bien qu'elle l'eut attaché par des raisonsonnantes. Sainte-Foix est un des petits-maîtres les plus aimables du wiir siècle, plein d'espnt, de distinction dans l'enjouement esprit volontiers paradoxal, d'ailleurs, curieux d'histoire el ayant des opinions originales en histoire (voir Mémoires secrets, avril 17O7), soutenant, par xemple, que
Homme de lettres, homme du monde, maniant également bien la plume et l'épée, M. de Sainte-Foix était depuis longtemps fameux par ses succès au théâtre et par les bizarreries de son caractère. On le savait porté à quereller pour un oui ou un non, et qu'il ne se bornait pas à ce moyen de défense, ayant dans son esprit mordant des ressources non moins redoutables; le chantre des Grâces était un ours mal léché, grondant toujours, inquiet, tracassier au possible, et avec lequel on ne gagnait rien à se fâcher.
Qui ne connaît la majeure partie de ses aventures? Ce serait redire ce que tout le monde sait que de les répéter. Il en est une pourtant peu connue que je ne peux résister au plaisir de citer : parmi les littérateurs qu'il n'aimait pas, on comptait M. M..., qui, gonflé d'amour-propre, rendait à Sainte Foix haine pour haine, mais il y mettait de l'adresse, ne l'attaquant qu'avec mesure et toujours de manière à pas en venir à une querelle ouverte.
Sainte-Foix s'aperçut bientôt de ce manège; il en prit de l'humeur, et le voilà tombant chez M... à l'improviste. Ils ne se visitaient point : aussi sa venue surprit beaucoup celui qui en avait l'honneur; il était à se demander, non sans émotion, quelle cause la lui attirait, lorsque Sainte-Foix prenant la parole :
>< Monsieur, dit-il, j'ai le malheur de ne vous plaire, ni dans ma personne ni dans mes écrits.
— Ah! monsieur, quelle horrible pensée!
— Ne le niez pas; je vous parais mauvais littérateur et batailleur redoutable; la crainte que vous inspire mon épée vous empêche de déchirer franchement mes ouvrages. Cela me fait de la peine, car il leur manque le succès de vos critiques. Je suis donc venu vous dire que vous pouvez ne pas me les épargner; je suis résolu, quoique vous puissiez dire
Ravaillac ne fut pas le seul assassin de Henri IV. Sa maison, sur le boulevard, était véritablement princière. Une pièce eu un acte de Sainte-Foix, une manière de petit chef-d'œuvre, les Grâces, à été reprise à l'Odéon, en 1899, pour les débuts de M11, Sorel.
ou écrire sur mon compte, de n'y répondre que par de l'indifférence et du mépris, et, afin de vous fournir la preuve sans réplique, voici un billet que je vous laisse, et dont, en cas de besoin, vous pourrez faire usage envers moi. »
Cette pièce était ainsi conçue :
« Je soussigné, déclare à M. de M... que je le tiens quitte de tous coups de bâtons ou d'épée que désormais il pourrait mériter de moi par les propos ou les sottises qu'il publiera sur moi ou mes œuvres, entendant que le champ lui reste pleinement libre, et ce en vertu du peu de valeur que j'accorde à sa personne et à ses œuvres.
« De Sainte-Foix. »
C'était une insigne insolence que M... n'osa pas relever comme elle devait l'être. M11' Clairon, de son côté, recula devant Sainte-Foix, et même ne trouva pas un seul de ses admirateurs qui se souciât de devenir son champion en cette circonstance.
Mais, à peu de temps de là, et à la suite de la première représentation de la tragédie le Siège de Calais, par Dubelloy, l'aristarque Fréron, qui était l'ennemi de cette actrice toute dévouée à M. de Voltaire, antagoniste principal de X Année littéraire, Fréron, dis-je, dans un numéro de ses mâles feuilles, ménagea peu M"' Clairon, et poussa assez loin l'aigreur de ses critiques. Fréron ne paraissait pas aussi redoutable que Sainte-Foix, et l'actrice se flatta qu'elle en viendrait plus facilement à sa gloire. En conséquence, la voilà qui court chez les premiers gentilshommes de la Chambre, qui pleure, se plaint, se dit outragée, demande vengeance prompte et bonne ou menace de se retirer.
M"' Clairon était une sorte de puissance; les ducs de Richelieu et de Duras avaient de l'amitié pour elle, le duc d'Aumont mieux peut-être, et le duc de Fleury (i) l'admirait
(i) Voir mit les « quatre ducs ». les portraits dessinés -ivre grâce par M. Ernest Boysse dans l'introduction du Journal Je Papillon de la Fertë le
en amateur. Elle eut donc peu de peine à obtenir d'eux un ordre du roi pour faire enfermer le gazetier au For-1'Evêque, où il aurait été conduit, si, dans ce moment, un accè^de goutte n'eût empêché l'exécution de la lettre de cachet dont l'eilet demeura suspendu jusqu'au rétablissement delà santé de Fréron.
Ce pauvre diable, au désespoir, mit tous ses amis en campagne. L'abbé de Voisenon était du nombre; il le fit écrire au maréchal, duc de Duras, en style pathétique. La réponse ne se fit pas attendre; le duc fort porté d'ailleurs pour l'abbé, lui exprima ses regrets de ne pouvoir lui donner une marque de son affection, mais que la résolution était prise de ne dispenser le journaliste de son châtiment mérité que dans le cas où sa grâce serait sollicitée par M"° Clairon elle-même.
Outre que la chose serait par trop humiliante à demander, on avait la certitude d'un refus : M"*' Clairon était vivement piquée, et avait en outre, pour l'exciter à tenir bon toute la cabale voltairienne. 11 fallait néanmoins sortir de cet embarras. Fréron s'était de longue main assuré la protection du roi de Pologne Stanislas, alors duc de Lorraine, et par suite celle de la reine de France, sa fille; le roi avait même consenti à être le parrain de son fils, celui-là qui maintenant joue un si vilain rôle dans la révolution actuelle (1). La reine, persuadée
due d'Aumont, le plus ancien en charge, d'un abord difficile, jaloux de son autorité dans l'administration des Menus, qu'il s'était réservée, vaniteux et colérique ; le duc de Fleury, ménager de l'argent du roi et partisan de toutes les économies, esprit calme, ennemi des querelles; le maréchal, duc de Richelieu, taquin, brouillon, dépensier, soulevant sans cesse des difficultés, c herchant dispute, tracassier, ne se donnant pas la peine de lire les rapports qu'on lui présente, et « sa surdité, cependant, lui fait souvent entendre une 1 hose pour une autre », scandalisant Papillon de la Ferté par ses familiarités avec les comédiens et les comédiennes; le duc de Duras, homme de cour accompli, membre de l'Académie comme le duc de Richelieu, ayant du goût pour le théâtre, affable, mettant de la bonne grâce dans ses relations, se piquant d'exceller dans l'organisation des specta
(1) On sait que Fréron le tils, député à la Convention et chargé, avec llarras, de la répression de l'insurrection fédéraliste de Marseille, montagnard farouche, fut, après la réaction thermidorienne, quelque chose comme le chef delà <■ |eunesse dorée». Pauline Bonaparte fut en coquetterie avec lui. 11 mourut pendant l'expédition di Saint Domingui . en
que Fréron défendait la cause de la religion contre les philosophes, le soutenait efficacement; elle ne lui manqua pas ici, et lorsqu'il l'implora, la reine commanda au duc de Choiseul de faire retirer la lettre de cachet qui pesait sur l'écrivain.
La chose eut lieu; Mlle Clairon faillit en mourir de colère, elle ne se tint pas pour battue toutefois, et, aveuglée par son orgueil qui dépassait toutes bornes se flatta de pouvoir lutter avec avantage contre la reine. Toujours mettant en jeu le fait de sa démission, elle se rend à l'audience de M. de Choiseul, et là. en présence de nombre d'auditeurs :
« Monseigneur, dit-elle, je vois que mes talents ne sont pas agréables au roi, que ma présence sur la scène lui déplait, puisqu il consent qu'on m'avilisse. Je crois dès lors devoir me soumettre à cette disgrâce cruelle et je viens vous prier de faire agréer ma démission à Sa Majesté. »
Le duc de Choiseul, à beaucoup d'esprit, joignait un art particulier de persiflage. La démarche de M"*' Clairon lui paraissait très inconvenante, et pour le lui faire sentir, il se hâta de répondre, en affectant une gravité encore plus malicieuse que le ton de plaisanterie qu'il aurait pu y substituer.
« Mademoiselle, dit-il en élevant la voix de manière à se bien faire entendre de tout le cercle, nous sommes, vous et moi, chacun sur un théâtre, mais avec cette différence que vous choisissez les rôles qui vous conviennent et que vous êtes toujours sûre des applaudissements du public; il n'y a que quelques gens de mauvais goût, comme ce malheureux Fréron, qui vous refusent leurs suffrages. Moi au contraire, j'ai une tâche souvent très désagréable; j'ai beau faire de mon mieux, on me critique, on me condamne, on me hue, on me bafoue, et cependant je ne donne pas ma démission; immolons, vous et moi, nos ressentiments à la patrie et servons-la de notre mieux, chacun dans notre genre. D'ailleurs, la reine ayant fait grâce, vous pouvez, sans vous compromettre, imiter la clémence de Sa Majesté (i). »
(1) Le discours qu'avait tenu le duc de Choiseul .1 été reproduit, d'après
Ce badinage de si bonne compagnie, cette leçon donnée avec tant d'affabilité, parurent pénibles néanmoins àla superbe et vindicative actrice, qui, n'y répliquant que par une révérence profonde, se retira le cœur d'autant plus gros, qu'elle voyait le sourire malicieux de toutes les personnes de l'assemblée. De retour chez elle, où le duc de Duras l'attendait, elle raconta ce qui s'était passé, et avec un redoublement de colère. On promit de tenter un dernier effort, pour qu'elle n'en eût pas le démenti; mais, en résultat, le roi à qui on parla de l'affaire, sans lui cacher la part d'intérêt que la reine prenait à Fréron, dit :
« Que M"e Clairon se taise, et si Fréron la décrie de nouveau trop fortement, alors on l'enverra au For-1'Evêque. »
Ceci passa pour une manière de réparation, quoique l'actrice n'en fut que peu satisfaite, aussi lui en resta-t-il un levain qui, plus tard, décida de sa retraite : on en connaît le motif apparent, je ne le rapporterai pas; ceux qui l'ignorent trouveront consignés les détails de cette affaire dans toutes les chroniques du temps. J'ai préféré l'anecdote que je viens de transcrire, comme étant aussi piquante et plus ignorée.
Quelques / trahie un peu l'action, sont A abréger. Le marquis Je
Louvois, qui n'a plus la légèreté d'un Lettorièrc. mais une àpre 'colonie dans l'accomplissement de ses désirs, souhaite fort les bonnes grâces de Mn' Dutbé. Il la brouille avec le comte de Waldstein, sans réussir pourtant à le supplanter. Les eirconstances font retrouver à Mlu Dutbé M. de Dillou, qui avait vu son aventure avec elle se terminer si singulièrement et en avait gardé le regret. Il s'y prend, cette fois, avec plus de ménagements . il s'offre et est accepté. M. de Louvois, fort dépite, se jure de prendre sa revanche.
les Souvenirs de M11, Duthé, par Edm. de Goncourt, mais avec quelques variantes. L'article de Fréron était de ceux qui m- se pardonnent point : « Les talents les plus rares ou regardés comme tels n'effacent point l'opprobre d'un vie dissolue. On peul accorder quelque estime au jeu théâtral de la
henné, niais le- sceau ilu mépris est toujours empreint sur sa personne, etc. «
Le marquis de Louvois. — Sa jeunesse. — Méchantes actions. — M""-' de
Genlis. — M. de Louvois s'attache à m'obtenir. — je me refuse. — Une
visite matinale. — Un tour bien préparé. — Un scandale. — Un coup
d'épée termine l'aventure — La termine-t-elle tout à fait, cependant?
Le marquis de Louvois était un des seigneurs de la Cour qui faisaient le plus parler d'eux; celui-là joignait à beaucoup d'esprit de la déraison et de la malice tellement exubérante qu'elle pouvait passer pour de la méchanceté. 11 faisait des vers piquants, des couplets satiriques et avait si peu d'estime de soi et des autres qu'il prétendait ne pas avoir besoin de se gêner (i). «Je sais bien, disait-il, que, de loin en loin, il y a des gens respectables mais où les rencontrer? et telle extravagance que l'on fasse, ce serait jouer de malheur si on les en avait pour témoins. » En conséquence, il agissait à sa guise, n'hésitant pas à perdre ou à compromettre les femmes, à se rendre célèbre par des actions déplorables et à se faire redouter par des noirceurs qui ne l'étaient pas moins.
La première jeunesse de M. de Louvois avait été fort orageuse. On racontait de lui des traits incroyables. 11 fut une circonstance où il se vêtit aux dépens d'une tapisserie du château principal de sa famille, le tout pour faire enrager monsieur son père, et la suite ne répondit que trop à ce
(1) Les Rapports des inspecteurs de police ne se font pas faute de conter quelques-unes de ces « extravagances « ou quelques traits de singulier sansgêne : le marquis, par exemple, quittant brusquement une femme qu'il accompagnait en public, pour devenir le cavalier d'une autre femme rencontrée, sans se soucier le moins du monde du dépit et de la mortification de la délaissée, avec laquelle il avait une liaison.
début. Ce fut lui qui. obligé de se laisser accompagner par des huissiers, imagina de leur faire prendre sa livrée et de s'en servir dans les maisons où il allait souper. C'était d'ailleurs un homme gracieux, bien élevé et qui ne faisait aucune mpertinence qu'il ne l'enveloppât des formes de l'urbanité
la plus exquise.
|e le connaissais beaucoup plus de réputation que je ne l'avais fréquenté; encore le redoutais-je, ce n'était pas à tort.
Je citerai de lui une méchante action qu'on ne reprochera pas à ma médisance, car elle a eu tout Paris pour témoin.
C'était d'une âme abominable.
Le marquis de Genlis, frère du comte de Genlis.
naguère capitaine desgardes du duc d'Orléans, comptait, lorsque je parus dans le monde, au rang des plus élégants du siècle et méritait une réputation meilleure par son amabilité; peut-être- un peu d'afféterie déparait ses manières toutes du meilleur ton; c'était la fine fleur de galanterie envers les femmes, un ton exquis, une douceur de formes remplie de grâce et d'agrément; il parlait bien quoiqu'il saccadât les mots : son port était élégant, noble, et sa taille parfaite; il y avait sur ses traits quelque chose qui plaisait,