‹ Souvenirs de Mlle Duthe de l'opera, 1748-1830. Avec introd. et notes de Paul GinistyChapitre 8 sur 14 · LE MARQUIS DE GENLIS · texte numérisé non relu

LE MARQUIS DE GENLIS

[d'après un dessin de Porreau .

(Collection <lo (1 Hartmann.

à part leur régularité parfaite, mais il ne devait pas ouvrir la bouche sous peine de perdre, car elle était mal meublée.

A beaucoup d'esprit naturel, à tous les avantages d'une éducation complète, le marquis de Genlis joignait une indifférence entière de lui-même et de son avenir; tout au présent, il manquait de prévoyance et semblait prendre plaisir à ajouter à son détriment contre tout ce que la fortune lui permettait de bonheur. Colonel à quinze ans, riche à dix-sept avec des espérances magnifiques, aucune borne ne serait opposée à son ambition appuyée sur le crédit du marquis de Puysieux, son parent, qui lui avait laissé en outre d'immenses richesses. M. de Genlis ne voulut rien de tout cela.

Il perdit au jeu 500000 francs dans une seule nuit contre le baron de Viomesnil, à part 1 00000 francs qu'il devait déjà et en plus des sommes antérieures dissipées également sur le tapis vert. M. Puysieux le traita avec sévérité; il fut enfermé au château de Saumur pendant cinq ans et perdit son régiment.

Pour achever de rentrer en grâce avec ses parents, il dut se marier et on parvint à obtenir pour lui la main de M"e de Vilmur, jolie personne et riche héritière; quelques jours avant la signature du contrat, le marquis de Genlis alla trouver le chevalier de Courten, tuteur de la prétendue, et lui demanda la faveur d'un entretien avec M"e de Vilmur.

Le voilà qui parle à ravir et, avec sa bonne mine parfaite, prend modestement de sa main gauche le bout des doigts de sa fiancée en lui disant :

« Mademoiselle, je suis le plus heureux des hommes; vous daignez consentir à porter mon nom et ma vie entière ne suffira pas à reconnaître cette marque de confiance, mais plus j'en suis pénétré et plus il convient que je m'en rende digne par ma conduite et ma franchise; je réponds de la seconde, je crois pouvoir en faire autant de la première, puisque notre bonheur en sera le but; mais je sais combien je suis faible, mes intentions sont parfaites.... Qui peut répondre au moins de l'ascendant de l'exemple, de l'entraînement! je lutterai, je tâcherai de me conserver tel que je

dois être, et toutefois je dois vous prévenir que, peu soigneux des biens de ce monde, j'ai dépensé les miens à diverses reprises. Qui sait ce que je réserve à ceux qui me restent; il me serait affreux de compromettre les vôtres, de vous en enlever la moindre partie; je vous supplie de ne montrer aucun désintéressement dans l'affaire du contrat, de ne pas confondre votre fortune avec la mienne, et tandis qu'une union intime avec vous me rendra heureux au-delà de mon mérite, soyons séparés de biens, j'en serai plus tranquille et l'on aura dans tous les cas moins de reproches à me faire. »

C'était là sans doute un compliment singulier et un conseil non moins étrange, donné à une jeune personne dont on voulait faire sa femme. MUe de Vilmur l'écouta avec étonnement, en remercia toutefois M. de Genlis et se hâta de raconter tout chaud à son tuteur ce qui venait d'être dit. Le chevalier de Courten en profita et les deux époux furent par contrat séparés de biens.

Le marquis de Genlis essaya de rendre sa femme heureuse; cela lui fut impossible, ce qu'il avait prévu arriva; il retourna peu à peu à sa vie passée et avec la meilleure volonté de se bien conduire, se conduisit mal.

La marquise de Genlis essaya de le ramener par de la tendresse et beaucoup de vertu; ce double moyen manqua son effet; elle finit par se lasser de montrer de l'amour à un époux qui n'en avait plus pour elle : l'indifférence vint et, ce qui arrive toujours, M"" de Genlis se montra disposée à suivre l'exemple qu'elle avait devant les yeux.

Elle joua de malheur dans son premier choix puisqu'il reposa sur le marquis de Louvois; on ne pouvait prendre pire; une liaison avec ce seigneur ne devait pas rester secrète. M. de Genlis en eut vent : le voilà [encore une fois revenu auprès de sa femme en audience de cérémonie.

« Ma chère amie, lui dit-il, mes torts envers vous, et je les avoue, ne me donnent aucun droit à vous quereller sur ce qu'il vousjplaira de faire; vous êtes libre, entièrement libre d'agir à votre fantaisie et sur ce point, je me tairai et

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ne verrai jamais rien; mais pour manquer d'amour l'un envers l'autre, nous ne devons pas être sans amitié réciproque, j'en ai beaucoup pour vous, infiniment même; vous savez, en outre, que je suis de bon conseil, eh bien, permettez-moi de vous dire que vous débutez mal.

— Comment, monsieur?

— Oui, très mal, si vous aviez du penchant pour tel ou tel des nôtres que vous connaissez aussi bien que moi, je n'aurais rien à dire, je serais tranquille sur votre repos, votre honneur et votre santé.

— Monsieur, ces propos...?

— Sont d'un ami sincère. Rien de tout cela ne vous sera conservé si vous vous engagez dans une liaison avec celui que vous paraissez préférer. Tous hors lui, je vous en conjure. Je sais ce qu'il est, je l'ai vu aux preuves, il ne vous convient pas, il vous faut un ami discret, sage, bien portant, et celui-là est gâté de corps et d'âme.

— Mais, monsieur, ce que vous dites est indigne!

— Non pas, c'est au contraire très bienveillant, c'est mon attachement qui le dicte et, en vérité, moi qui ne vaux guère mieux, je suis de mille piques au-dessus du marquis de Louvois... Ne vous emportez pas, mettez que je n'ai rien dit. Quant à moi, je tenais à vous prévenir et, maintenant que j'ai fait mon devoir, je vous baise les mains; vous ne pourrez au moins m'adresser aucun reproche lorsque le moment sera venu de la douleur, car je vous le répète, vous vouliez seulement des distractions et pas de scandale, eh bien! avec le marquis de Louvois, les unes ne vont pas sans les autres. »

Sur ce, M. de Genlis salua et s'en fut. Sa femme, au lieu de suivre son avis, se laissa entrainer de plus en plus vers le marquis de Louvois; elle ne tarda pas à obtenir la preuve fatale de tout ce que son mari lui avait dit.

M. de Louvois se lassait de cette liaison, mais ne pouvait consentir à la secouer honnêtement. Il fallait, lorsqu'il abandonnait une femme, qu'il la déshonorât sans retour, et voici comment il s'y prit.

Le marquis et la marquise de Genlis logeaient sur le boulevard, précisément à l'angle de la rue Montmartre; lorsque M. de Louvois prolongeait la soirée chez M"" de Genlis, il avait l'habitude de sortir par la porte, avant le lever de l'aurore, comme il convient de faire en pareille occasion; mais la dernière fois qu'il voulut y venir, il allongea si bien la causerie que le jour parut alors qu'il parla de se retirer.

« Mais on vous verra dans l'escalier.

— Vous avez raison, il vaut mieux que je m'en aille par la fenêtre. »

Et sans écouter les supplications de Mme de Genlis, il ouvre la croisée qui donnait sur le balcon élevé à une hauteur médiocre au-dessus du sol, commence par jeter son chapeau et son épée, à six heures du matin en plein été, se cramponne aux barreaux de fer et se laisse choir sur le boulevard.

Le peuple y foisonnait à ce moment. On voit un homme quitter une maison par une voie suspecte, on s'attroupe, on veut le saisir, il se défend en riant, demande s'il a la tournure d'un voleur et, moitié par force, moitié par persuasion, se sauve de ceux qui l'environnaient, puis feint d'oublier son épée.

La foule continue à grossir.

« Qui est-ce?

— Un monsieur qui est descendu par cette fenêtre.

— Un brigand.

— Oh! que non, il était si bien mis, et puis vovez la belle épée ! »

Sur ces entrefaites le guet passe, s'informe de la cause de l'attroupement, on la lui conte, il ramasse l'épée et on la porte chez le lieutenant de police, où le marquis de Louvois alla la réclamer comme lui appartenant.

Jamais noirceur pareille n'avait eu lieu encore : tout Paris l'ayant appris s'en indigna ; les femmes moins que les hommes, tous fulminèrent contre l'auteur de cette atrocité qui, malgré son audace, fut obligé de quitter Paris pendant quelque temps, afin d'éviter les marques du mécontentement général qu'il aurait par trop recueillies.

Que faisait pendant ce temps la malheureuse marquise de Genlis? En proie à un désespoir sans égal, éperdue, redoutant la clameur publique, elle connaissait enfin l'homme qu'elle avait eu la faiblesse d'aimer. Elle est folle d'abord, et puis, ayant entièrement la tète troublée, va se jeter aux genoux de son mari en criant qu'elle est coupable, qu'elle mérite un châtiment rigoureux et qu'une prison dans un couvent obscur est ce qu'on lui doit et ce qu'elle demande. M. de Genlis la relève, la console, l'engage à se calmer.

« Je vous l'avais bien dit, ma chère amie, que vous placiez mal votre affection ; vous n'avez pas voulu me croire. . . le mal est fait, il s'agit de le réparer. Je ne suis pas en droit de vous adresser des reproches, mais vous voulez disparaître du monde, |e m'y oppose ; erreur n'est pas crime, et si je ne me fâche pas, aucun à Paris n'aura le droit de se plaindre. Cette aventure fera du bruit, eh bien! allons au-devant d'elle, étouffons-la par notre bon accord, daignez jusqu'à nouvel ordre me prendre pour votre chevalier. Mme la duchesse de Chartres reçoit ce soir, allons à son cercle; demain, nous nous montrerons en grande loge à l'Opéra, après-demain, chez la duchesse de Luxembourg, et ailleurs où l'on reçoit les autres jours de la semaine; certes, si l'on nous voit perpétuellement ensemble, on doutera de vos torts ou pour mieux dire on les déniera. »

M. de Genlis, avec une obligeance parfaite, se conduisit comme il le disait; son union avec sa femme, dans un moment si critique pour elle, produisit le meilleur effet, et bientôt la pitié qu'elle inspira augmentant l'indignation publique, tourna au désavantage du marquis de Louvois et elle fut en quelque sorte mise hors de cause.

Cette aventure, dont il reste encore des témoins et que l'on ne peut contester sans aller contre l'évidence, fut connue et de la Cour et de la ville; je la savais aussi bien que le reste du public et ne trouvais en elle rien qui dût me rapprocher du marquis de Louvois; aussi, loin de me sentir du penchant pour lui, je ne fus qu'efïrayée de ses attentions et je me pro-

mis de me bien garder. Il déplaisait, d'ailleurs, à M. de Dillon. « Mademoiselle, me dit-il un jour, j'ai peu de plaisir aux assiduités de M. de Louvois.

— Quant à moi, fis-je sincèrement, la satisfaction que j'éprouve à le voir est tellement médiocre que vous avez tort de vous en alarmer.

— Ce peut être de ma part un ridicule, mais si vous voulez m'en affranchir, je vous aurais obligation.

— Qu'à cela ne tienne, monseigneur, et, puisque vous trouvez à redire à ses visites, je les ferai finir.

— Comptez sur ma reconnaissance.

— Le service est-il si grand?

— Oui, en vérité, car j'ai peur.

— De M. de Louvois?

— Ma santé actuelle m'est précieuse, je tiens à la conserver. »

Je vis que M. de Dillon cherchait à se sauver par une malice de sa jalousie. Je me permis, cependant, à la première visite que me ferait M. de Louvois, de profiter de la circonstance pour le prier de renoncer à moi.

Il ne vint pas pendant deux jours. Le lendemain (c'était un mercredi, je m'en souviendrai longtemps) j'étais couchée, dormant peut-être, car il pouvait être au plus neuf heures du matin, lorsqu'une de mes femmes entra dans ma chambre, et, tandis que je la grondais de sa hardiesse, me prévint que le marquis de Louvois était dans le salon et demandait à me parler à l'instant même pour une affaire de la plus haute importance, qui me regardait personnellement et ne pouvait souffrir de retard.

J'avoue que mon premier mouvement fut tout de curiosité; je me livrai vite à mille conjectures, puis, me rappelant ce que j'avais à dire à M. de Louvois, je jugeai qu'il fallait profiter de la circonstance, et, ayant fait ouvrir à petit jour, j'ordonnai qu'on fit entrer mon soupirant malheureux. 11 vint à moi avec un empressement extrême, me demanda des nouvelles de ma santé, et, la soubrette partie

et lui installé dans une bergère, il commença à me parler.

« Voilà, dit-il, un siècle que je ne vous ai vue, mais je n'ai pas perdu le temps, je vous ai priée d'accepter mes soins, vous n'en avez tenu compte, et, toutefois j'ai persisté dans ma résolution inébranlable d'en finir à mon honneur. »

Ce début, qui me ramenait à ce que je savais déjà, me donna de l'impatience.

« En vérité, lui dis-je, était-il besoin de forcer ma porte dès l'aurore pour me répéter ces propos ? Vous m'en eussiez aussi bien régalée à une heure plus convenable.

— Oh! quant à l'heure, repartit-il, mieux que vous je dois être le juge si elle est propice ou non, et fiez-vous à l'habileté du choix que j'en ai fait. Mais revenons au texte principal: me voulez-vous pour amant à titre?

— Non, monsieur le marquis, dis-je résolument.

— Tant pis, car, moi qui vous parle, je vous veux pour maîtresse avouée, et vous le serez, que cela vous plaise ou non.

— Cette violence, fis-je avec quelque irritation, serait d'un nouveau genre : peut-être l'exercerez-vous au moyen d'une lettre de cachet.

— Vous plaisantez? Eh bien, apprenez, mademoiselle, qu'après la déclaration de guerre que nous nous faisons, tous moyens sont admis qui assurent le succès, et je me flatte de vous en fournir bientôt la preuve.

— Monsieur, repartis-je, ces formes ne réussiront point avec moi. D'ailleurs, il est une personne que j'estime et qui voit avec peine que je suis le but de vos assiduités. Elle désire que je les fasse cesser, et je me vois, avec un vrai regret, dans la nécessité de vous prier de renoncer à me voir. «

M. de Louvois se mit à rire :

« Parbleu, dit-il, vous me trouverez très récalcitrant sur ce point. Soumettez-vous à l'influence de la destinée : elle veut que vous m'apparteniez, et cela dès aujourd'hui.

— Dès aujourd'hui?... »

A peine eut-il prononcé ses dernières paroles que j'entendis le bruit d'une voiture qui s'arrêtait sur le boulevard devant la porte de ma maison. M. de Louvois courut précipitamment à la fenêtre, entr'ouvrit le volet, regarda, puis, se rapprochant de moi :

>< Monseigneur est sensible aux avis qui lui parviennent... C'est M. deDillon. »

Et, en même temps, je le vis défaire son épée, la poser sur un fauteuil, mettre bas son habit, de côté sa veste, dénouer ses jarretières et se dépouiller à demi du vêtement nécessaire. Je le regardais agir avec une stupéfaction si complète que j'en avais perdu la parole et le mouvement. Quoi! il m'annonçdt la venue de mon protecteur, et il se disposait à paraître devant lui en équipage indécent! Quelle était sa pensée, je l'entrevoyais, et la colère, la frayeur d'être victime d'une odieuse rouerie me rendaient incapable de protester.

« Que faites-vous, monsieur, m'écriai-je enfin, quelle est cette action odieuse? »

11 ne m'écoutait pas, continuait son manège, si bien que, lorsque le prélat ouvrit rapidement la porte de ma chambre, je crois que M. de Louvois était en chemise. Je poussai un cri déchirant, M. de Dillon s'arrêta dans sa course et demeura immobile, les yeux grand ouverts, et la bouche béanie. M. de Louvois le regardait avec une physionomie remplie de malice.

« Quoi, monseigneur, lui dit-il, déjà de retour de Versailles, nous ne vous attendions que demain! si on eût pressenti votre arrivée, vous m'eussiez trouvé en tenue plus modeste. »

Peut on bien comprendre tout ce que j'éprouvai en ce moment, ma fureur, ma rage, ma honte même, car j'en avais de n'avoir point deviné cette abominable scélératesse. |e voulais me justifier, courir à M. de Dillon : il ne m'en laissa pas le temps. Aussitôt qu'il eut pu voir ce qui se passait, il se recula, ferma la porte, revint à sa voiture et partit.

Je retombai sur mon ut, éperdue, suffoquant, pleurant

tandis que le roué se renversait dans la bergère où il était assis, et riait.

« Vous êtes un monstre, m'écriai-je enfin, le plus pervers des hommes. Sortez, monsieur, sortez, vous m'êtes en horreur. »

Mais il continuait à rire.

« Eh bien, cher ange, que vous semble de mon adresse? oh! l'excellente idée, je l'avais méditée à loisir... Je suis un monstre, soit, mais est-ce la première fois que les monstres ont de l'amour?

— Un fourbe!

— Pour vous posséder, je suis capable de tout. Allons, chère amie, un peu d'indulgence; aussi bien, le mal est fait Convenez que vous aurez meilleure grâce à mon bras qu'à la suite d'un vieillard! Je vous aimerai aussi bien, et, quand vous voudrez me quitter, je vous placerai mieux, car ce sera moi qui me mêlerai de ce nouveau mariage. »

Je ne pus supporter plus longtemps sa présence; je m'évanouis. Il dut se retirer ce jour-là. Le lendemain, M. de Dillon, l'officier, se présenta chez lui. Tous deux étaient en termes amicaux. M. de Dillon gardait sa bonne humeur naturelle et ses habitudes d'intimité avec M. de Louvois. Il lui exposa toutefois qu'il allait être obligé de lui couper la gorge, pour venger l'honneur des Dillon.

« Oji, mon cher, fit-il, je suis déterminé d'avoir la douleur extrême de t'appeler demain matin sur le pré, à la porte Maillot.

— Tout ce qui me rapprochera de toi me sera agréable, répondit galamment M. de Louvois, tu ne dois pas en douter. »

Le résultat fut pour M. de Louvois un coup d'épée qui le retint quatre semaines au lit, et en fâcheuse posture...

Hclas! faut-il avouer que c'est, de nous deux, le marquis de Louvois qui eut raison et qu'il obtint un jour, a force de persistance, ce qu'il n'avait pu avoir par ruse...

Le bon temps. — Le roi de Danemark à Paris. — Nos confidences. — Les remerciements de M11" Fleury. — Le prince de Conti. — La mésaventure de M11' Fauconnier. — Une étrange mystification. — Le duc de Chartres. — Mlle Heinel, la danseuse. — L'Anglais de MUe Grandi. — Seize minutes. — Je décline l'honneur d'une liaison avec le jeune prince de Lamballe. — Une visite au lieutenant de police. — Les perruques de M. de Sartine.

C'était, quoi qu'on en dise, le bon temps. Oh! quelle différence avec l'époque actuelle! On était alors aimable ou gai, on se créait des occupations, véritables folies; on se passionnait pour des riens auxquels on accordait de l'importance; l'argent et les plaisirs ne manquaient à aucun; toutes les classes possédaient des moyens d'atteindre au bonheur; on vivait avec insouciance; le plus grand mal était à un sur cent mille d'aller, de temps à autre, passer quelques mois à la Bastille ou dans tout autre lieu semblable. Le pouvoir dont on se plaignait frappait paternellement et ne manquait jamais de mettre de la douceur dans sa colère. On avait une noblesse polie, aimable, un clergé dépensier. Les artistes, avec du talent, arrivaient à la fortune; les hommes de lettres faisaient à peu près tous leur chemin; le commerce ne chômait pas; les théâtres étaient constamment remplis. Oui, quoi qu'on en dise, c'était le bon temps...

Que de frivoles souvenirs me reviennent, que de figures repassent devant mes yeux! Dans ces heures pénibles où j'écris, loin de Paris, alors qu'une Révolution a tout anéanti de ce passé charmant, que de visions passent devant mes yeux, que de noms se rappellent à ma mémoire!

Ce fut si je m'en souviens bien, en septembre de 17O8 que

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le roi de Danemark vint en France (i). Des nouvellistes s'avisèrent de faire grand bruit de sa galanterie, de le représenter comme amateur ardent du beau sexe; on alla jusqu'à avancer que sa venue en France avait autant pour objet de voir de près les jolies femmes dont Paris abonde, que pour observer en curieux les monuments et les produits des arts- Certaines fondèrent sur cette donnée de singulières espérances de fortune. On se mit en quatre pour arriver au cœur de S. M. Danoise, en passant par ses yeux; chacune employa les moyens qu'elle crut les plus certains : plusieurs louèrent des appartements garnis autour de sa demeure, et s'établirent à la fenêtre, quelque temps qu'il fit, pour le voir passer. 11 y en eut qui allèrent à sa rencontre en équipage leste ou riche, à quatre et même à six chevaux.

Le tapissier chargé de la décoration de son palais temporaire fut payé à haut prix, afin qu'il plaçât les portraits de quelqr.es jeunes femmes dans ses salons, sa chambre à coucher, son cabinet, dans ses gardes-robes, et enfin aux lieux les plus particuliers. Jamais on n'avait encore montré si peu de retenue. Lacour, Rosalie, les Fleury, Asselin et consorts furent ces insensées; Grandi, plus audacieuse encore, envoya directement son portrait au roi, qui, surpris de cette hardiesse, dit en présence de plusieurs seigneurs français :

« Ce qui m'étonne, c'est que cette créature n'ait songé qu'à m'envoyer son visage. »

Quant à moi je n'eus garde de faire de telles imprudences; je m'en tenais aux bons procédés du prince de Merinvilla, dont j'acceptais alors les soins, et si, comme les autres, je parus assidue aux endroits où fréquentait le monarque, ce

(1) Le séjour en France du roi de Danemark Christian VII a son écho dans les Mémoires secrets. Ils citent ses mots, ses « réponses ingénieuses », ses soupers, ses visites à l'Académie, aux manufactures, au Palais, à la Sorbonne. Sa gravité de surface lui vaut le nom de « moderne Télémaque». Il était accompagné à Paris de sou médecin, dont le nom était encore obscur, et qui devait bientôt briller d'un grand éclat, jusqu'à la catastrophe finale : Struensée.

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fut pour ma propre satisfaction. Il m'était agréable de voir du monde et de me montrer bien parée. Il en résulta que S. M. pria M. de Duras de me faire souper avec elle. Ce bon duc, le meilleur des hommes, et le plus maltraité du public parmi ceux de la Cour, je ne sais pourquoi, prit la peine de venir lui-même me faire part du désir du roi. J'en fus flattée; c'était d'ailleurs un ordre auquel la bienveillance et le respect ne permettaient pas de se soustraire.

Le même soir, je dis au prince ce qui se passait, ne voulant pas qu'il apprît par d'autres cette faveur dont peut-être il pouvait prendre de l'ombrage ; mais lui aussitôt :

« Vous savez nos conventions? Vous êtes libre.

— Vous allégez tant l'esclavage, repartis-je, que vous inspirez le désir qu'il soit plus dur.

— Le compliment est neuf, sans pour cela qu'il me surprenne; convenez que vous trouvez peu de charme à des distractions qui ne me blessent pas.

— Des distractions! oh! croyez- vous que je m'en permette?

— C'est une thèse que je ne traite pas.

— ■ Oh! vous ne pouvez croire ni à la constance ni à la fidélité.

— Je ne m'attache pas à bâtir sur des chimères.

— Grand merci, monsieur, et vos illusions?

— Mes illusions? reprit-il, eh! c'est pour les conserver pures que je ne les applique jamais à la réalité. »

Le prince avait une tournure piquante de dire les choses qui portaient à chaque coup: il ne fallait pas avec lui tenter un combat d'épigrammes, car non seulement on était battu, mais encore rudement. C'était bien à lui qu'on pouvait appliquer ce vers connu, qui est devenu proverbe :

Cille a cela de bon : quand il frappe, il assomme.

Je me tus donc. Ma mauvaise humeur était extrême : les femmes veulent qu'on les croie fidèles lors même qu'elles ne

le sont pas, c'est une de leurs manies : on nous pique en doutant, on nous blesse en affirmant, et nous sommes si fort attachées à obtenir toute confiance, que nous qualifions d'injustice un refus motivé sur de bonnes raisons.

En conséquence de l'autorisation officielle du prince de Merinvilla, j'allai au souper de S. M. Danoise. C'est chose sacrée et très vénérable que la personne d'un monarque, et la haute opinion que l'on prend d'elle avant que de l'approcher souffre beaucoup, lorsque, dans une fréquentation plus intime, elle est contrainte d'en rabattre : c'est ce qui arrive presque toujours.

Je fus discrète touchant l'honneur qui m'était fait; les intimes seuls en eurent connaissance.

« Eh bien, me dit mon amie Le Clerc, tu sais donc maintenant ce que vaut un roi? Eh bien! que pèse-t-il?

— En fait de majesté, le poids est énorme.

— Mais en humanité?

— Ah! ma chère, que la nature est équitable! elle a mis à tout des compensations.

— O.ii : aux soldats-aux-gardes la force positive, aux monarques la représentation : je m'en doutais.

— J'en ai la preuve.

— Avait-il le désir d'être aimable?

— S'il n'eût tenu qu'à lui... C'est dommage que le roi de Danemark n'ait pas avec lui un chancelier qui fasse honorablement les affaires de son maître. »

Pourquoi m'attachai-je, en ce moment, à me souvenir de M"1 Fleury (i), que le public s'était avisé de surnommer avec assez d'inconvenance, la Belle ci la Bcte, pour la distinguer de ses deux homonymes, Fleury la douairière à cause de son âge, et Fleury la jolie, qui m'avait remplacée dans les affections de M. Hocquart. Elle prétendait débuter à la Comédie-

(1) Von Mémoires secrets, année 17(18. M11" Fleury débuta en 17(11). Elle s'était assuré l'appui de La Morlière et de sa troupe d'applaudisseurs payés. Un de ses amants fut le prince d<- Nassau, dont elle eut un enfant.

Française dans le rôle de Médèe ; on doutait de son talent : elle en eut assez pour mériter les éloges et les encouragements.

C'était une belle créature, douce, naïve, complaisante et qui avait une singulière habitude : chaque fois qu'elle faisait un heureux, et cela lui arrivait souvent, tant son caractère était bon, elle ne manquait jamais de faire la révérence, qu'elle accompagnait d'un : Monsieur, je vous remercie!

Je la querellais un jour sur ce protocole bizarre, mais je le faisais sans succès.

« Que voulez-vous, me répondit-elle, mes parents m'ont appris à être honnête. »

On voulut la mystifier dans une circonstance, et on lui présenta un fort de la halle qu'on lui dit être un prince d'Allem.igne, et, lorsque, ensuite, on se mit à la plaisanter :

« Ce n'est pas moi, dit-elle, qui ai été attrapée. Ce brave garçon a fait mieux qu'un prince, et je compte le revoir, car il me semble que la quantité vaut mieux que la qualité. »

Je lui disais un jour qu'elle se montrait trop pressée, et qu'il était bon de filer une intrigue, afin de n'avoir pas l'air de commencer ce roman par la fin.

« Ma chère, me dit-elle, les préparations ne sont que du remplissage, et, puisque le solide est au bout, j'y vais donc d'abord. »

Je me prends à sourire de ce passé. Te raconterais-je une histoire un peu égrillarde? mais elle m'amènera à un personnage d'importance.

Cette histoire est la mésaventure de M"' Fauconnier. Un monsieur, vêtu de noir, accompagné d'un exempt se présente un jour chez elle et demande à lui parler en particulier.

La vue de l'oiseau de mauvais augure qui est à sa suite et dont le costume et la canne ne sont que trop connus excite déjà une telle épouvante chez cette pauvre fille, qu'elle est déjà hors d'état de rien refuser dans la crainte légitime que des méchants ne lui aient suscité une mauvaise affaire.

Elle passe donc dans une pièce reculée de son appartement

SOUVENIRS DE MADEMOISELLE DUTHE 2ÔI

avec le monsieur vêtu de noir qui ferme les portes avec soin, puis qui, baissant la voix :

« Mademoiselle, dit-il, je suis désespéré de la mission pénible que j'ai la charge de venir remplir auprès de vous, par ordre exprès de monseigneur le lieutenant de police. »

A ce début sinistre, M"' Fauconnier est près de se trouver mal; elle cherche par quel méfait elle se sera rendue coupable, interroge sa conscience, se trouble, pâlit et demande avec insistance que son crime lui soit reproché.

« Mademoiselle, poursuit le monsieur vêtu de noir, on vous accuse d'avoir singulièrement altéré la sanlé d'un jeune homme de très haut rang qui est venu chez vous en plein incognito et que vous avez pris pour un polisson sans conséquence : ses illustres parents se sont plaints, ils ont porté leur requête à monseigneur le lieutenant de police, et ont demandé que vous soyez enfermée aux Madelonnettes. »

A cette révélation funeste, la malheureuse s'évanouit à moitié; cependant, forte de son innocence, elle repousse la culpabilité prétendue, et offre la preuve que le méfait n'existe pas.

« Mademoiselle, monseigneur le lieutenant général de police sait ce qu'il doit aux parents du jeune homme, et rien' n'empêchera de les satisfaire, si vous êtes dans votre tort. Mais, d'une autre part, monseigneur le lieutenant général de police est l'équité en personne et, à ce titre, ne vous condamnera pas si vous ne le méritez point; en conséquence, il m'a donné la commission à moi, docteur en chirurgie en la faculté de Montpellier, de venir vous trouver, et après vérification faite, de lui adresser un rapport qui décidera le point; s'il est favorable, on imposera silence aux accusateurs. Mais si je retire la conviction.. . je souffre de vous le dire., on vous conduira aux Madelonnettes. >»

M"1' Fauconnier, un peu rassurée depuis qu'il dépendait d'elle-même que l'affaire tournât bien, ne balança pas à inviter M. le docteur en chirurgie de la faculté de Montpellier de procéder conformément à la volonté de monseigneur le lieu-

tenant général de police; mais lui, avec un sourire respectueux qui succéda à sa gravité première, prétendit qu'avant qu'il pût instrumenter, il était un travail préliminaire qui s'imposait à M"e Fauconnier et qui devait être fait avec décence; il tira de sa trousse, dont il était muni, un rasoir et des ciseaux, les remit à l'inculpée, lui en indiqua l'usage, non sans rougir, mais toujours au nom de monseigneur le lieutenant général de police, et lorsque subjuguée par son épouvante, M1Ie Fauconnier, après s'être retirée modestement dans un coin, se fut mise à l'instar d'une petite fille, quand elle eut fait table rase, le chirurgien procéda à la visite sans rien omettre, puis dressa son procès verbal spécifiant l'état des lieux par mots techniques et sans circonlocutions. La chose faite et l'accusée ayant remisses vêtements, il lui dit que l'usage était de payer un louis une telle visite et de donner six francs à l'exempt. M"e Fauconnier, trop heureuse d'en être quitte à si bon marché, car il lui fut assuré qu'on allait la proclamer la demoiselle sans tache de tout Paris, donna de grand cœur les dix écus, et on se sépara de bonne amitié.

Eh bien, tout cela n'était qu'une abominable plaisanterie; elle reçut dans la journée la quittance de trente livres que lui envoya le curé de sa paroisse, pour le versement qu'elle avait fait faire de pareille somme au bénéfice des pauvres, et le procès-verbal de la vérification de ses charmes courut imprimé dans tout Paris, sans que l'on y eût omis le sacrifice préliminaire exigé d'elle. Ce lui fut un rude coup; elle demeura plus de six mois sans oser se montrer d'aucune façon, et il en résulta une perte incalculable en raison de cette vacance forcée; elle aurait bien voulu porter plainte à son tour; mais elle apprit que le principal auteur de cette avanie était le prince de Conti; dès lors il fallut se taire.

Ce prince, ne pouvant être homme de guerre, à cause de la politique du gouvernement, se dédommageait de son inaction lorcée en s'occupant du soin de plaire aux femmes et de les tourmenter, c'était pour lui chose égale que les aimer ou les

combattre; généreux comme à la Cour on ne l'était plus guère, il mettait de l'ostentation à augmenter le nombre de ses conquêtes; chaque fois qu'une femme, n'importe le. rang ou la profession, avait répondu à ses désirs, elle devait primo, donner une boucle de ses cheveux, et un autre échantillon plus mystérieux; secundo, sa bague, et en troisième, se laisser peindre à l'huile ou en miniature, selon qu'il fallait mettre plus ou moins de discrétion dans cette faveur; les cheveux, le reste et la bague étaient renfermés dans une bonbonnière et attachés au portrait avec une étiquette, indiquant le nom, le signalement, l'âge présumé de la dame et la date précise du jour et de l'heure où elle avait cédé. Tout était réuni dans une suite de salles interdites au public, mais où parvenaient facilement les intimes et même les curieux, qui payaient la complaisance de la valetaille de monseigneur.

Le nombre de ces portraits dépassait deux ou trois mille ; à en voir une aussi grande quantité, on imaginait parfois que le prince n'avait pu suffire à cueillir tant de lauriers dans les champs de Cythère, et qu'il se faisait plus magnifique qu'il ne l'était réellement.

Toute demoiselle débutant dans le monde devait une visite au Temple et nulle n'y manquait. Le cérémonial de ces sortes de rencontres était invariable : un page de S. A. S. venait engager la demoiselle à aller prendre une tasse de café avec le premier gentilhomme de monseigneur; il indiquait l'heure, souvent très indue, car le prince avait pour usage de faire de la nuit le jour; la demoiselle se parait de son mieux, une voiture simple, des laquais vêtus de gris la prenaient chez elle, au moment convenu; elle arrivait, deux femmes la recevaient, la conduisaient dans une salle où un bain était préparé; quand elle l'avait pris, M. Guérin, le chirurgien de S. A. S. faisait la visite (i); s'il concevait des doutes, la demoiselle, à la suite d'une réprimande, était ren-

(1) Les Rapports des inspecteurs de bolice, à la date de novembre 1772. attestent que Guérin, malgré >.i vigilance, était susceptible d'erreur.

264 SOUVENIRS DE MADEMOISELLE DUTIlÉ

voyée sur-le-champ, mais jusqu'à nouvel ordre, S. A. S. ne voulant renoncer que lorsque l'impénitence finale était par trop constatée. Si le docteur ne trouvait rien à dire, l'appelée passait dans une pièce voisine, tendue de bleue, si la demoiselle était blonde, ou dans une autre tendue de jaune, si elle était brune; là, elle trouvait une collation préparée, et on lui remettait un écran sur lequel on lisait les coutumes de la maison, le don des cheveux, de la bague, le portrait et le reste; le prince paraissait enfin, il causait et la conversation terminée, un carrosse, cette fois à ses armes et avec des gens à sa livrée, ramenait la demoiselle à qui on remettait une bourse de filigrane avec cinquante louis, non que le prince s'arrêtât à ce taux quand il était content du sujet, mais enfin le cadeau ne manquait pas de munificence envers une jeune personne qui pouvait en outre compter sur la protection de S. A. S.

A propos du chirurgien de Mgr le prince de Conti, je me rappelle l'aventure suivante : il y avait alors de par le monde une dame de L..., maîtresse avouée d'un ministre dont elle avait eu plusieurs enfants qui portaient le nom du mari. Ces fils de l'amour avaient fait une fortune rapide; l'un d'eux, le marquis de L..., était colonel à la suite d'un régiment d'élite, il avait une maîtresse : qui n'en avait pas alors? M. Guérin la trouvait jolie, la suivait avec assez d'affectation pour inspirer de la jalousie à l'amant; celui-ci, impatienté de voir toujours M. Guérin à la suite de la belle, vint à lui, le traita mal et le menaça de coups de bâton; le frater feint d'ignorer à qui il a affaire, tombe sur M. de L..., le secoue rudement, et bon gré mal gré, le traîne devant le commissaire; là une explication a lieu, le marquis demande vengeance; mais M. Guérin se fait connaître comme attaché à la personne du prince de Conti, et à ce nom, le commissaire au lieu de l'envoyer en prison selon la demande du marquis, se hâte de le renvoyer a son maître auquel il va se plaindre de M. de L... et de l'avanie qu'il prétend en avoir reçue.

Le prince de Conti n'aimait pas M. de Saint-Florentin, et

charmé de trouver une occasion indirecte de lui être désagréable, prend aussitôt la plume et écrit en ces termes au marquis de L...

« On dit, Monsieur, que vous voulez faire périr le sieur Guérin sous le bâton, je vous prie de songer qu'il est mon chirurgien, qu'il m'est fort attaché, que j'en ai besoin, car j'ai vu beaucoup de filles, que j'en vois encore, ce que madame votre mère vous affirmerait en cas de besoin... J'ai eu des bâtards, mais j'ai toujours eu soin qu'ils ne fussent pas insolents. Je suis, Monsieur, avec la considération que vous méritez, votre serviteur, etc. »

Cette lettre cruelle dont le prince fit courir des copies, produisit un scandale énorme. On eut de la joie de l'affront qui en résultait pour une famille justement haïe et M. de L... ne songea plus à punir M. Guérin, qui n'en fut que plus audacieux.

Maintenant, tu me demanderas si je fus la seule à laquelle le prince de Conti fit l'affront de ne pas l'appeler à prendre une tasse de café avec son premier gentilhomme : je n'ai pas de reproche à adresser à S. A. S. et je me plais à rendre justice à sa politesse et aux bontés dont il m'a toujours honorée jusqu'au moment de sa mort; je lui dois de la reconnaissance, et certes, mon souvenir n'est pas ingrat.

M""' de Boufflers était la tenante de cette maison; elle y avait le titre de maitresse-douairiére, et elle en remplissait la charge de représentation très agréablement... J'ai vu en rang moins superbe, et toujours plus intime, M"' Peslin (1), danseuse attachée à l'Académie royale de musique et dont le prince de Contfétait devenu véritablement amoureux : il voulut lui faire abandonner le théâtre et la doter en conséquence.

Le prince de la Marche, fils du prince de Conti, mérita dès

(\) Ou Pelin (Angélique) se trouve sur les états de l'Opéra comme danseuse « dansant seule ». Amie il>- la Guimard. Du temps >!<■ s.i liaison avec le prince île Conti, elle le trompait avec le marquis de lleurv, et elle trompait le marquis «.le Fleury avec d'Auberval. On lui accordait, sans être absolument jolie, <• le don Je plaire et un très bon caractère ».

sa jeunesse une renommée brillante dans les fastes de Cvthère, il était à peine adolescent lorsque son gouverneur le surprit en flagrant délit avec la fille d'un porteur d'eau et s'en vint, tout éperdu, raconter ce fait au prince de Conti et lui demander ses ordres.

« Cette malheureuse est-elle jolie i

— Que trop, monseigneur.

— Eh bien! mon fils est plus heureux que moi, car j'ai débuté avec une créature laide et presque vieille.

— Mais, monseigneur, que faut-il en faire?

— Ce soin regarde mon fils. Pensez-vous, monsieur, que je l'ai mis au monde pour l'élever en sot? 11 verra des filles, cela fait passer le temp5.

— La morale, Monseigneur...

— Votre devoir est de la lui apprendre, et ne craignez pas que. la petite personne aille sur vos brisées en ce genre d'enseignement. »

Ce fut tout ce que le gouverneur put tirer du prince de Conti.

J'ai parlé de M. de Lauraguais. Lassé de Sophie Arnould qu'il avait reprise après sa passade avec M"e Hus, il s'était épris d'une belle passion pour M"'1 Heinel (i) , la danseuse. Le goût était baroque. Heinel, Allemande de naissance, était un superbe homme sous les habits de mon sexe : c'est l'effet qu'elle m'a toujours produit. Des formes colossales, une taille à l'avenant, un pied, des mains qui ne démentaient pas le reste, une peau admirable de fermeté et de blancheur, une figure très bien, mais à grands traits, des yeux pareils à des portes cochères à tel point ils étaient énormes. On lesadmi-

(i) M11" Heinel, née à Bayrcuth en 1753. Débuts à Paris en 17(18. « Par sa manière noble, majestueuse, on croyait voir Vestrîs danser en femme! »

On a souvent raconte1 la première rencontre de M"' Heinel avec le prince île Conti, les fantaisies amoureuses de celui-ci et le mot qu'elles inspirèrent à Sophie Arnould, recevant les doléances de la danseuse : « On n'est jamais si petit qu'auprès des grands. » Voir une note précédente et le charmant livre., si riche en informations, de M. Gaston Capon, les Vestris.

rait : j'y aurais consenti, pourvu qu'au préalable on eût convenu que l'immensité serait désormais le type de la beauté. Sa bouche, petite, contrastait, selon moi, ridiculement avec l'ensemble.

Heinel dansait à l'avenant; le monde ordonnait qu'on s'enthousiasmât de sa personne, de sa danse et de ses charmes. Tout cela ne me plaisait pas, mais les hommes ont des goûls singuliers. Le comte de Lauraguais s'était donc épris de cette manière de montagne, et le bruit public disait que, pour obtenir ses faveurs, il avait débuté par lui envoyer 30000 livres dans une boîte d'or et de nacre. A cela était joint un pur cadeau de 20000 livres à un frère tendrement chéri de la danseuse. Ce frère, du reste, était colosse second, véritablement beau des pieds à la tête, le point de mire de toutes les filles d'Opéra. M. de Lauraguais, en outre de ces magnificences, donnait un appartement meublé avec un goût exquis, un carrosse doré comme un calice, des chevaux, des laquais, avec profusion sans pareille qui dépassait, disait-on, 100 000 livres.

Notre camarade Grandi, un soir, au foyer de l'Opéra, enviait le sort de M"e Heinel.

\< Un peu de patience, je crois, lui dit M. de Cortigny. qui sait si votre étoile ne vous promet point la même heureuse aventure? »

Le lendemain, M'1'' Grandi recevait une lettre en fort mauvais français (elle avait l'excuse d'être écrite par un Anglais) qui lui demandait de la protéger en secret, à raison de vingt mille livres par mois.

Elle accepta la proposition sans hésiter et le lord parut. C'était un grand garçon à carrure lourde, aux blonds cheveux, blanc et rose à plaisir, bien vêtu, sans luxe, mais les doigts chargés de bagues. 11 remercia de l'honneur qui lui était fait et parla de ses millions; son père lui avait laissé une cave remplie d'or et d'argent, et il avait des possessions dans les quatre parties du monde.

Ce discours saisit de respect M"° Grandi. L'Anglais cita les

sommes énormes qu'il avait semées depuis Londres à Paris, en passant par Hambourg et la Hollande. Il avait fait, dans chaque ville, le Jupiter magnifique auprès d'une demi-douzaine de Danaés, Ses mains jouaient négligemment dans ses poches avec des poignées d'or. Tout en causant, il s'avisa d'être téméraire. M"'" Grandi résista un peu, mais il devint plus entreprenant; la défense mollit. Tant et si bien que l'Anglais fut heureux.

« Mademoiselle, dit-il dans son baragouin, permettez... «

Il s'arrête, sort de son habit... des diamants?., point du tout : des tablettes; il en prend le crayon, chiffre, calcule, puis dit avec flegme :

« Mademoiselle, je suis un homme d'ordre; je ne vivrais pas tranquille si je devais un farthing seulement pendant une heure. Il y a seize minutes que notre marché est conclu. Or, à raison de 20000 francs par mois, cela fait sept livres, deux sous, un liard, deux deniers appoint à votre avantage. En conséquence, voici mon dû en monnaie de France. »

MIU' Grandi l'écoute, stupéfaite, rit de l'originalité du personnage, croit à une plaisanterie et s'en amuse. L'Anglais disparaît... et ne revient point. C'était une méchante mystification.

Mlle Grandi qui parla moins, désormais, au foyer de l'Opéra, se rattrapa plus tard avec un richissime Hollandais, massif de corps comme la plupart de ceux de sa nation, mais qui, du moins, payait comptant (1).

On a beaucoup parlé de mes relations avec M. de Sartine.

(1) Mémoires secrets, 14 mars 1767. ^ ... Le lendemain, il arrive chez

M"'' Grandi un magnifique carrosse attelé de deux chevaux ; trois chevaux suivent en laisse, et l'on trouve 130. OOO livres dans le carrosse. On ne dit point encore le nom de ce magnifique personnage, bien digne d'être inscrit dans les fastes de Cythère. On assure que c'est un étranger, ce qui est injurieux pour la galanterie française. — M"" Grandi, « danseuse en double d'un talent médiocre ». Le maître de ballets Laval avait fait son éducation, SOUS tous les rapports.

L'origine en est étrange (1). Elle me vint d'un accès de vertu, ou de prudence, comme on voudra.

J'étais en commerce d'amitié avec M. le prince d'Henin. On me l'annonça, un jour, accompagné d'un M. Stanislas. Qui était-ce? Un poète inconnu, un gentilhomme champêtre? Mes visiteurs entrèrent. Le premier coup d'œil que je jetai me prouva que mes conjectures n'avaient pas de sens commun : le compagnon du prince d'Henin, ce M. Stanislas, que je me figurais un passe-volant sans conséquence, n'était rien moins que S. A. le prince de Lamballe. Je le reconnus d'abord, bien que vêtu en habit noir et sans rien qui le distinguât. Je l'avais vu à l'Opéra, à la Comédie, chezGuimard, mais jusqu'à ce moment, il ne m'avait pas fait l'honneur de venir chez moi. Le nom qu'il prenait me donnait à connaître qu'il prétendait garder l'incognito. J'étais trop bien apprise pour ne pas me conformer à sa fantaisie : pourtant, me levant de mon fauteuil, j'allai aux deux tiers du salon, au-devant de Son Altesse avec l'empressement respectueux que je lui devais.

Le prince de Lamballe, âgé à peine de vingt ans, touchait au tombeau où le conduisait une vieillesse anticipée. Il avait dévoré la vie, et cela, avec une avidité effrayante. Fils d'un père vertueux, il s'était lancé, dès avant quinze ans, au milieu d'excès que sa faible santé ne put supporter II n'était plus qu'une ombre encore vivante; la flamme de la jeunesse, éteinte dans ses yeux, les rendait mornes et froids, ses joues creuses, sa pâleur, la toux qui lui était habituelle, un tremblement convulsif de la tète, tout annonçait sa disparition prochaine. Lui seul n'y croyait point et il ne cessait de former des projets pour l'avenir.

C'était à une princesse de Same-Carignan qu'il était marié

(1) M. de Sartim (1729-1801), conseiller au Châtelet, lieutenantde police,

puis ministre de la Marine, v- Il possédait en circonspection, en discrétion, en

nus talents de la médiocrité. »(Marmontel, Afémoires,

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