‹ Souvenirs de Mme Louise-Elisabeth Vigée-Le BrunChapitre 13 sur 84 · D ALEMBERT · texte numérisé non relu

D ALEMBERT

Dessiné par Cochin, gravé

ment le charme de cette conversation, elle me dégoûtait de beaucoup d'autres.

Je vous ai dit souvent, chère amie, que ma vie de jeune fille n'avait ressemblé à aucune autre. Non seulement mon talent, tout faible que je le trouvais, quand je pensais aux grands maîtres, me faisait accueillir et rechercher dans tous les salons; mais je recevais parfois des preuves d'une bienveillance pour ainsi dire publique, dont

j'éprouvais beaucoup de joie, je vous l'avoue franchement. Par exemple, j'avais fait, d'après les gravures du temps, les portraits du cardinal de Fleury et de La Bruyère. J'en fis hommage à l'Académie française, qui, par l'organe de d'Alembert, son sécrétai lx perpétuel, m'adressa la lettre que je copie ici, et que je conserve précieusement :

« Mademoiselle,

(( L'Académie française a reçu avec toute la reconnaissance possible la lettre charmante que vous lui avez écrite, et les beaux portraits de Fleury et de La Bruyère que vous avez bien voulu lui envoyer pour être placés dans sa salle d'assemblée, où elle désirait depuis longtemps de les voir. Ces deux portraits, en lui retraçant deux hommes dont le nom lui est cher, lui rappelleront sans ' cesse, mademoiselle, le souvenir de tout ce qu'elle vous doit et qu'elle est très flattée de vous devoir ; ils seront de plus à ses yeux un monument durable de vos rares talents qui lui étaient connus par la voix publique, et qui sont encore relevés en vous par l'esprit, par les grâces et par la plus aimable modestie.

« La compagnie, désirant de répondre à un procédé aussi honnête que le vôtre, de )a manière qui peut vous être la plus agréable, vous prie, mademoiselle, de vouloir bien accepter vos entrées à toutes ses assemblées publiques. C'est ce qu'elle a arrêté dans son assemblée d'hier par uj^e délibération unanime qui a été sur-le-champ insérée dans ses registres et dont elle m'a chargé de vous donner avis en y joignant tous ses remerciements. Cette commission me flatte d'autant plus qu'elle me procure 1 occasion de vous assurer, mademoiselle, de l'estime distinguée dont je suis pénétré depuis longtemps pour vos talents et pour

par

Watelet

Souvenirs de Madame Vigée-Le Brun

votre personne, et que je partage avec tous les gens de goût, et avec tous les gens honnêtes.

« J'ai l'honneur d'être avec respect, mademoiselle, votre très-humble et trèsobéissant serviteur,

d'Alembert, « Secrétaire perpétuel de l'Académie française.

« Paris, lo août 1775. »

L'hommage de ces deux portraits à l'Académie me procura bientôt l'honneur de la visite de d'Alembert, petit homme sec et froid, mais d'une politesse exquise. 11 resta longtemps et parcourut mon atelier, en me disant mille choses flatteuses. Je n'ai jamais oublié qu'il venait de sortir, quand une grande dame qui s'était trouvée là, me demanda si j'avais fait d'après nature ces portraits de La Bruyère et de Fleury dont on venait de parler ? — « Je suis un peu trop jeune pour cela », répondis-je sans pouvoir m'empêcher de rire, mais fort contente pour la pauvre dame que l'académicien fût parti.

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