‹ Souvenirs de Mme Louise-Elisabeth Vigée-Le BrunChapitre 17 sur 84 · LA DUCHESSE DE GRAMONT-CADEROUSSE · texte numérisé non relu

LA DUCHESSE DE GRAMONT-CADEROUSSE

D'après la peinture de Madame Le Brun (Sakn de iJ^S)

les ; mais je disposais de larges écharpes, légèrement entrelacées autour du corps et sur les bras, avec lesquelles je tâchais d'imiter le beau style des draperies de Ra-

fille jouant de la guitare. En outre, je ne pouvais souffrir la poudre. J'obtins de la belle duchesse de Gramont-Caderousse qu'elle n'en mettrait pas pour se faire

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peindre (1); ses cheveux étaient d'un noir d'ébène ; je les séparai sur le front, arrangés en boucles irrégulières. Après ma séance, qui finissait à l'heure du dîner, la duchesse ne dérangeait rien à sa coiffure et allait ainsi au spectacle ; une aussi jolie femme devait donner le ton : cette mode prit doucement, puis devint enfin générale. Ceci me rappelle qu'en 1786, peignant la reine, je la suppliais de ne point mettre de poudre et de partager ses cheveux sur son front. « Je serai la dernière à suivre cette mode, dit la reine en riant, je ne veux pas qu'on dise que je l'ai imaginée pour cacher mon grand front. »

Je lâchais autant qu'il m'était possible de donner aux femmes que je peignais l'attitude et l'expression de leur physionomie ; celles qui n'avaient pas de physionomie, on en voit, j: les peignais rêveuses et nonchalamment appuyées. Enfin, il faut croire qu'elles étaient cont2ntes, car je ne pouvais suffire aux demandes ; on avait de Ja peine à se faire placer sur ma liste ; en un mot j'étais à la mode ; il semblait que tout se réunît pour m'y mettre. Vous en jugerez par la scène suivante, qui m'a toujours laissé un souvenir si flatteur. Quelque temps après mon mariage, j'assistai à une séance de l'Académie française ; La Harpe y lut son discours sur les talents des femmes. Quand il en vint à ces vers où l'éloge est si fort exagéré, et que j'entendais pour la première fois :

Le Brun, de la beauté le peintre et le modèle. Moderne Rosalba, mais plus brillante qu'elle. Joint l« voix de Favart au souris de Vénus, etc.

l'auteur de Wancick me regarda ; aussitôt tout le public, sans en excepter la duchesse de Chartres et le roi de Suède qui assistaient à la séance, se lève, se retourne vers moi, en m'applaudissant avec de tels transports que je fus prête à me trouver mal de confusion.

Ces jouissances d'amour-propre, dont je vous parle, chère amie, parce que vous avez exigé que je vous dise tout, sont bien

(1) [M"" Vigée-Le Brun a exposé au Salon de 1785 le portrait de la duchesse de Caderousse, • en vendangeuse ».]

loin de pouvoir se comparer à la jouissance que j'éprouvai lorsque, au boutde deux années de mariage, je devins grosse. Mais ici vous allez voir combien cet extrême amour de mon art me rendait imprévoyante sur les petits détails de la vie; car, tout heureuse que je me sentais à l'idée de devenir mere, les neuf mois de ma grossesse s'étaient passés sans que j'eusse songé le moins du monde a préparer rien

de ce qu'il faut pour une accouchée. Le jour de la naissance de ma fille, je n'ai point quitté mon atelier, et je travaillais à ma Vénus qui lie les ailes de l'Amour, dans les intervalles que me laissaient les douleurs.

M"' de Verdun, ma plus ancienne amie, vint me voir le matin. Elle pressentit que j'accoucherais dans la journée, et, comme elle me connaissait, elle me demanda si j'étais pourvue de tout ce qui me serait nécessaire; à quoi je lui répondis d'un air étonné que je ne savais pas ce qui m'était nécessaire. « Vous voilà bien, reprit-elle, vous êtes un vrai garçon. Je vous avertir, moi, que vous accoucherez ce soir. — Non! non! dis-je, j'ai demain séance, je ne veux pas accoucher aujourd'hui. » Sans me répondre, M"^' de Verdun me quitta un instant pour envoyer chercher l'accoucheur,

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qui arriva presque aussitôt.] e le renvoyai, Tiaisil resta caché chez moi jusqu'au soir, et à dix heures, ma fille vint au monde. Je n'essaierai pas de décrire la joie qui me transporta quand j'entendis crier mon enfant. Cette joie, toutes les mères la connaissent ; elle est d'autant plus vive qu'elle se joint au repos qui succède à des douleurs atroces, et, selon moi, M. Dubuc l'exprimait parfaitement en disant : « Le bonheur, c'est l'intérêt dans le calme ».

Pendant ma grossesse j'avais peint la duchesse de Mazarin, qui n'était plus jeune, mais qui était encore belle ; ma fille avait ses yzux et lui ressemblait pro-

dicfieusement. Cette duchesse de iVtazarin est celle qu'on disait avoir été douée à sa naissance par trois fées : la fée Richesse, la fée Beauté et la fée Guignon. ]1 est certain que la pauvre femme ne pouvait rien entreprendre, pas même de donner une fête, sans qu'un accident quelconque ne vînt se jeter à la traverse. Cn a souvent conté plusieurs accidents de sa vie dans ce genre ; en voici un moins connu. Un soir qu'elle donnait à souper à soixante personnes, elle imagine de faire placer au milieu de la table un énorme pâté, dans lequel se trouvaient enfermés une centaine de petits oiseaux vivants. Sur un signe de la duchesse, on ouvre le pâté, et voilà cette volatile effarouchée qui vole sur les visages, qui se niche dans les cheveux des femmes, toutes très parées et coiffées avec soin. Vous imaginez l'humeur, les cris ! On ne pouvait se débarrasser de ces malheureux oiseaux; enfin on fut obligé de se lever de table, en maudissant une si sotte invention.

La duchesse de Mazarin était devenue fort grosse, on mettait un temps infini à la corser. Une visite lui vint un jour tandis qu'on la laçait, et une de ses femmes courut à la porte, en disant : « N'entrez pas avant que nous ayons arrangé les chairs. » Je me rappelle que cet excès d'embonpoiiit excitait l'admiration des ambassadeurs turcs. Comme on leur demandait à l'Opéra quelle femme leur plaisait davantage de toutes celles qui remplissaient les loges, ils répondirent sans hésiter que la duchesse de Mazarin était la plus belle, parce qu'elle était la plus grosse.

Puisque je vous parle d'ambassadeurs, je ne veux pas oublier de vous dire comment j'ai peint deux diplomates, qui, pour être cuivrés, n'en avaient pas moins des têtes superbes. En 1 788, des ambassadeurs furent envoyés à Paris par l'empereur Tippoo- Saïb. Je vis ces Indiens à l'Opéra, et ils me parurent si extraordinairement pittoresques que je voulus faire leurs portraits. Ayant communiqué mon désir à leur interprète, je sus qu'ils ne consentiraient jamais à se laisser peindre si la demande ne venait pas du roi, et j'obtins cette faveur de Sa Majesté. Je me rendis à l'hôtel qu'ils habitaient (car ils voulaient être peints chez eux), avec de grandes toiles et des couleurs. Quand j'arrivai dans leur salon, un d'eux apporta de l'eau de rose et m'en jeta sur les mains; puis le plus grand, qui s'appelait Davich Khan, me donna séance. Je le fis en pied, tenant son poignard. Les draperies, les mains, tout fut fait d'après lui, tant il se tenait avec complaisance. Je laissai sécher le tableau dans un autre salon et je commençai le portrait du vieux ambassadeur, que je représentai assis avec son fils près de lui. Le père surtout avait une tête superbe. Tous deux étaient vêtus de robes de mousseline blanche, parsemée de fleurs d'or ; et ces robes, espèces de tuniques avec de larges manches plissées en travers, étaient retenues par de riches ceintures. Je finis alors entièrement ce tableau, à l'exception du fond et du bas des robes.

M"' de Bonneuil, à qui j'avais parlé de mes séances, désirait beaucoup voir ces ambassadeurs. Ils nous invitèrent toutes deux à dîner, et nous acceptâmes par pure

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curiosité. En entrant dans la salle à manger, nous fûmes un peu surprises de trouver le dîner servi par terre, ce qui nous obligea à nous tenir comme eux, presque couchés autour de la table. Ils nous servirent avec leurs mains ce qu'ils prenaient dans les plats, dont l'un contenait une fricassée de pieds de mouton à la sauce blanche, très épicée, et l'autre, je ne sais quel ragoût. Vous devez penser que nous fîmes un triste repas : il nous répugnait trop de les voir employer leurs mains bronzées en guise de cuillères.

Ces ambassadeurs avaient amené avec eux un jeune homme qui parlait un peu le français. M"" de Bonneuil, pendant les séances, lui apprenait à chanter JlnneHe à l'âge de quinze ans. Lorsque nous allâmes faire nos adieux, ce jeune homme nous dit sa chanson, et nous témoigna le regret de nous quitter en disant : « Ah ! comme mon cœur pleure î » Ce que je trouvai fort oriental et fort bien dit.

Lorsque le portrait de Davich Khan fut sec, je l'envoyai chercher; mais il l'avait caché derrière son lit et ne voulait point le rendre, prétendant qu'il fallait une âme à ce portrait. Ce refus donna lieu à de forts jolis vers qui me furent adressés et que je copie ici :

A MADAME LE BRUN

Au sujel du portrait de Davich TQjan, et du préjugé des Orientaux contre la peinture.

Ce n'est point aux climats où régnent les sultans Que le marbre s'anime et la toile respire. Les préjugés de leurs imans

Du dieu des arts ont renversé l'empire. Ils ont rêvé qu'JlHah, jaloux de nos talents,

Doit en jugeant les mondes et les âges, Donner une àme à ces images Qui sauvent la beauté du ravage des temps. Sublime Allah ! tu ris de cette erreur impie!

Tu conviendras, voyant cette copie, Où l'art de la nature a surpris les secrets. Que, comme toi, le génie a ses flammes ; Et que Le Brun, en peignant des portraits.

Sait aussi leur donner une àme.

Je ne pus avoir mon tableau qu'en employant la supercherie ; et lorsque l'ambassadeur ne le retrouva plus, il s'en prit à son valet de chambre qu'il voulait tuer. L'interprète eut toutes les peines du monde à lui faire comprendre qu'on ne tuait pas

les valets de chambre à Paris, et fut obligé de lui dire que le roi de France avait fait demander le portrait.

Ces deux tableaux ont été exposés au Salon, en 1789. Après la mort de M. Le Brun, qui s'était emparé de tous mes ouvrages, ils ont été vendus, et j'ignore qui les possède aujourd'hui.

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