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LA LEÇON DE HARPE

D'après Moreau le jeune

(1) Je ne sais pour lequel La Harpe fit les vers suivants :

QUATRAIN POUR tt PORTRAIT DE LA REINE.

Le ciel mit dans ses traits cet éclat qu'on admire ; France, il la couronna pour ta félicité : Un sceptre est inutile avec tant de beauté ; Mars à tant de vertus il fallait un empire.

tion on fit une petite pièce au Vaudeville, qui, je crois, avait pour titre : la Réunion des Jlrts. Brongniart, l'architecte, et sa femme que l'auteur avait mis dans sa confidence, firent louer une loge aux premières et vinrent me chercher le jour de la première représentation pour :ae conduire au spectacle. Comme je ne pouvais nullement me douter de la surprise qu'on me

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ménageait, vous pouvez juger de mon émotion lorsque la Peinture arriva et que je vis l'actrice me copier d'une manière surprenante, peignant le portrait de la reine. Au même instant, tout ce qui était au parterre et dans les loges se retourna vers moi en applaudissant à tout rompre; et je ne crois

MADAME ELISABETH DE FRANCE Peinture de Madame Le Brun (Musée de Versailles)

pas que l'on puisse être à la fois aussi touchée, aussi reconnaissante que je le fus ce soir-là.

La timidité que m'avait inspirée le premier aspect de la reine avait entièrement cédé à cette gracieuse bonté qu'elle me témoignait toujours. Dès que Sa Majesté eût entendu dire que j'avais une jolie voix, elle me donnait peu de séances sans me faire chanter avec elle plusieurs duos de Grétry, car elle aimait infiniment la musique, quoi-

que sa voix ne fût pas d'une grande justesse. Quant à son entretien, il me serait difficile d'en peindre toute la grâce, toute la bienveillance ; je ne crois pas que la reine Marie- Antoinette ait jamais manqué l'occasion de dire une chose agréable à ceux qui avaient l'honneur de l'approcher, et la bonté qu'elle m'a toujours témoignée est un de mes plus doux souvenirs.

Un jour il m'arriva de manquer au rendez-vous qu'elle m'avait donné pour une séance ; parce que, étant alors très avancée dans ma seconde grossesse, je m'étais sentie tout à coup fort soufrante. Je me hâtai le lendemain de me rendre à Versailles pour m 'excuser. La reine ne m'attendait pas, elle avait fait atteler sa calèche pour aller se promener, et cette calèche fut la première chose que j'aperçus en entrant dans la cour du Château. Toutefois je ne montais pas moins parler aux garçons de la chambre. L'un d'eux, M. Campan (i), me reçut d'un air sec et froid et me dit d'un ton colère, avec sa voix de stentor : « C'était hier, madame, que Sa Majesté vous attendait, et bien sûrement elle va se promener, et bien sûrement elle ne vous donnera pas séance. » Sur ma réponse, que je venais simplement prendre les ordres de Sa Majesté pour un autre jour, il va trouver la reine, qui me fait entrer aussitôt dans son cabinet. Sa Majesté finissait sa toilette: elle tenait un livre à la

(i) Ce M. Campan parlait toujours de la reine. Un jour qu'il dînait chez moi, ma fille, qui avait alors sept ans, me dit tout bas : « Maman, ce monsieur, est-ce le roi ? »

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main pour faire répéter une leçon à sa fille, la jeune Madame. Le cœur me battait ; car j'avais d'autant plus peur que j'avais tort. La reine se tourna vers moi et me dit avec douceur : « Je vous ai attendue hier toute la matinée, que vous est-il donc arrivé? — Hélas! Madame, répondis-je, j'étais si souffrante que je n'ai pu me rendre aux ordres de Votre Majesté. Je viens aujourd'hui pour les recevoir, et je repars à l'instant. — Non î non ! ne partez pas, reprit la reine ; je ne veux pas que vous ayez fait cette course inutilement. » Elle décommanda sa calèche et me donna sian:e.

Je me rappelle que dans l'empressement où j'étais de répondre à cette bonté, je saisis ma boîte à couleurs avec tant de vivacité qu'elle se renversa ; mes brosses, mes pinceaux tombèrent sur le parquet; je me baissai pour réparer ma maladresse : « Laissez, laissez, dit la reine, vous êtes trop avancée dans votre grossesse pour vous baisser » ; et, quoi que je puissedire, elle releva tout elle-même.

Lors du dernier voyage qui s'est fait à Fontainebleau, où la Cour, suivant l'usage, devait être en grande représentation, je m'y rendis pour jouir de ce spectacle. J'y vis la Reine dans la plus grande parure, couverte de diamants, et, comme un magnifique soleil l'éclairait, elle me parut vraiment éblouissante. Sa tête élevée sur son beau col grec lui donnait, en marchant, un air si imposant, si majestueux, que l'on croyait voir une déesse au milieu de ses nymphes.

Pendant la première séance que j'eus de Sa Majesté au retour de ce voyage, je me permis de parler de l'impression que j'avais reçue, et de dire à la reine combien l'élévation de sa tète ajoutait a la noblesse de son aspect. Elle me répondit d'un ton de plaisanterie: « Si je n'étais pas reine, on dirait que j'ai l'air insoler^t; n'est-il pas vrai? »

La reine ne négligeait rien pour faire acquérir à ses enfants ces manières gracieuses et affables qui la rendaient si chère à ceux qui l'entouraient. Je l'ai vue, faisant dîner Madame, alors âgée de six ans, avec une petite paysanne dont elle prenait soin, vouloir que cette petite fût servie 1?

première, en disant à sa fille : « Vous devez lui faire les honneurs. »

La dernière séance que j'eus de Sa Majesté me fut donnée à Trianon, où je fis sa tête pour le grand tableau dans lequel je l'ai peinte avec ses enfants. Je me souviens que le baron de Breteuil, alors ministre, était présent et que, tant que dura la séance, il ne cessa de médire de toutes les femmes de la Cour. 11 fallait qu'il me crût sourde ou bien bonne personne, pour ne pas craindre que je pusse rapporter aux intéressées quelques-uns de ces méchants propos. Le fait est que jamais il ne m'est arrivé d'en répéter un seul, quoique je n'en aie oublié aucun.

Après avoir faît la tête de la reine, ainsi que les études séparées du premier dauphin, de Madame Royale et du duc de Normandie, je m'occupai aussitôt de mon tableau auquel j'attachais une grande importance, et je le terminai pour le Salon de 1788. La bordure, ayant été portée seule, suffit pour exciter mille mauvais propos : Yoilà le (déficit, disait-on ; et beaucoup d'autres choses qui m'étaient rapportées et me faisaient prévoir les plus amèrcs critiques.

Enfin j'envoyai mon tableau; mais je n'eus pas le courage de le suivre pour savoir aussitôt quel serait son sort, tant je craignais qu'il fût mal reçu du public ; ma peur était si forte que j'en avais la fièvre. J'allai me renfermer dans ma chambre, et j'étais là, priant Dieu, pour le succès de ma Famille royale, quand mon frère et une foule d'amis vinrent me dire que j'obtennis le suffrage général.

Après le Salon, le roi ayant fait apporter ce tableau à Versailles, ce fut M. d' Angiviller, alors ministre des Arts et directeur des bâtiments royaux, qui me présenta à Sa Majesté. Louis XVI eut la bonté de causer longtemps avec moi, de me dire qu'il était fort content ; puis il ajouta, en regardant encore mon ouvrage : « Je ne me connais pas en peinture ; mais vous me la faites aimer. »

Mon tableau fut placé dans une des salles du château de Versailles, et la reine passait devant en allant et en revenant de la messe. A la mort de M. le Dauphin (au commencement de 1789), cette vue lui

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ranimait si vivement le souvenir de la perte cruelle qu'elle venait de faire, qu'elle ne pouvait plus traverser cette salle sans verser des larmes ; elle dit alors à M. d'Angiviller de faire enlever ce

tableau ; mais, avec sa grâce habituelle , elle eut soin de m'en instruire aussitôt, en me faisant savoir le motif de ce déplacement. C'est à la sensibilité de la Reine que j'ai dû la conseivàtion de mon tableau ; car les poissardes et les bandits qui vinrent peu de temps après chercher Leurs Majestés à Versailles l'auraient infailliblement lacéré, ainsi qu'ils firent du

lit de la reine, qui a été percé de part en part (i).

Je n'ai jamais eu la jouissance de revoir Marie-Antoinette depuis le dernier bal de la Cour à Versailles ; ce bal se donnait dans la salle de spectacle, et la loge où je me trouvais placées était assez près de la reine pour que je pusse entendre ce qu'elle disait.

Je la voyais fort agitée, invitant à danser les jeunes gens de la Cour, tels que M. de Lameth (2) et d'autres, qui tous la refusaient ; si bien que la plupart des contredanses ne purent s'arranger.

La conduite de ces messieurs était d'une inconvenance qui me frappa ; je ne ne sais pourquoi leur refus me semblait une sorte de révolte, préludant à des révoltes plus graves. La Révolution approchait ; elle éclata l'année suivante.

A l'exception de M. le comte d'Artois, dont je n'ai pas fait le portrait, j'ai peint successivement toute la famille royale : les enfants de France, Monsieur, frère du roi (depuis Louis XVI IJ), Ma-

( I ) [L'auteur introduit ci par confusion un détail de la journée du Dix-Août aux Tuileries. Nous rappelons ce qui a été dit dans l'introduction sur les inexactitudes que renferment les Souvenirs ; c'est la couleur générale du récit qui reste vraie].

(2) Cette famille avait été comblée des bontés de. la reine.

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dame. M"* la comtesse d'Artois et Madame Elisabeth. Les traits de cette dernière n'étaient point réguliers ; mais son visage exprimait la plus douce bienveillance, et sa grande fraîcheur était remarquable ; en tout elle avait le charme d'une jolie bergère. Vous n'ignorez pas, chère amie, que Madame Elisabeth était un ange de bonté. Combien de fois ai-je été témoin du bien qu'elle faisait aux malheureux! Son cœur ren fermait toutes les vertus ; indulgente, modeste sensible, dévouée, la Révolution l'a conduite à déployer un courage hé roïque; on a vu cette douce princesse marcher au-devant des cannibales qui venaient pour assassiner la reine, en disant: « lis me prendront pour elle ! »

Le portrait que j'ai fait de Mo ns i e u r m'a donné l'occasion de connaître ur prince dont on po vait sans flatterie ter et l'esprit et l'instruction ; il était impossible de ne pas se plaire à l'entretien de Louis XVI 1 1 , qui causait sur toutes choses avec autant de goût que de savoir. Quelquefois, pour varier, sans doute, il me chantait, pendant nos séances, des chansons qui n'étaient pas indécentes, mais si communes, que je ne pouvais comprendre par quel chemin de pareilles sottises arrivaient jusqu'à la Cour. 11 avait la voix la plus fausse du monde. « Comment trouvez-vous que je chante, Madame Le Brun? me ditil un jour. — Comme un prince, Monseigneur », répondis-je.

Le marquis de Montesquiou, grand

LA PRINCESSE DE LAMBALLE Gravure de Vérit;

écuyer de Monsieur, m'envoyait une fort belle voiture à huit chevaux pour me conduire à Versailles et me ramener avec ma mère, que j'avais priée de m'accompagner. Tout le long de la route on se mettait aux fenêtres pour me voir passer, chacun m'ôtait son chapeau; je riais de ces hommages rendus aux huit chevaux et au piqueurqui courait devant ; car, revenue à Paris, je montais en fiacre, et personne ne me regardait plus.

Mcnsieur était alors ce i appelle un libéral ns le sens modéré u mot, vous sentez bien) ; lui et ses courtisans formaient à la Cour un parti très distinct de celui du roi. Aussi ne fus-je point surprise de voir, pendant la Révolution, le marquis de Montesqui o u nommé général en chef de l'armée républicaine de Savoie.

Je n'eus alors qu'à me rappeler les discours étranges e je lui avais enu tenir devant moi, parler des propcs qu'il se permettait si ouvertement contre la reine et toiis ceux qu'elle aimait ; quant à Monsieur lui-même, les journaux nous le montrent se rendant à l'Assemblée nationale, pour y dire qu'il ne venait point siéger comme prince, mais comme citoyen. Je n'en crois pas moins qu'une pareille déclaration ne suffisait pas pour sauver sa tête, et qu'il a fort bien fait un peu plus tard de quitter la France.

A la même époque, j'ai fait aussi le portrait de la princesse de Lamballe. Sans êti e jolie, elle paraissait l'être à quelque distance ; elle avait de petits traits, un teint

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éblouissant de fraîcheur, de superbes cheveux blonds, et beaucoup d'élégance dans toute sa personne. L'horrible fin de cette malheureuse princesse est assez connue, de même que le dévouement dont elle a péri victime ; car en 1793 elle était à Turin, à l'abri de tout péril, lorsqu'elle rentra en France dès qu'elle sut la reine en danger.

Me voilà bien loin, chère amie, de l'année 1779 ; rnais j'ai préféré vous parler dans une même lettre des rapports que j'ai eus comme artiste avec tous ces grands personnages, dont il n'existe plus aujourd'hui que le comte d'Artois (Charles X) et la fille infortunée de Marie-Antoinette.

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