‹ Souvenirs de Mme Louise-Elisabeth Vigée-Le BrunChapitre 21 sur 84 · COMÉDIE EN SOCIÉTÉ. NOS ACTEURS · texte numérisé non relu

COMÉDIE EN SOCIÉTÉ. NOS ACTEURS

En 1782, M. Le Brun m^ mena en Fiandre où des affaires l'appelaient. On faisait alors à Bruxelles une vente de la superbe collection de tableaux du prince Charles, et nous allâmes voir l'exposition. J e trouvai là plusieurs dames de la Cour qui m'accueillirent avec une extrême bonté, entre autres la duchesse d'Aremberg, que j'avais beaucoup vue à Paris; mais la rencontre dont je me félicitai le plus fut celle du prince de Ligne, que je ne connaissais point encore, et qui, sous le rapport d'esprit et d'amabilité, alaissé une réputation pour ainsi direhistorique.il nous engagea à venir voir sa galerie, où j'admirai plusieurs chefs-d'œuvre, principalement des portraits de Van Dyck et des têtes de Rubens, car il possédait peu de tableaux italiens. 11 voulut aussi nous recevoir dans sa superbe habitation de Bel- Œil. Je me souviens qu'il nous fit monter dans un belvédère, bâti sur le sommet d'une

montagne qui dominait toutes ses terres et tout le pays d'alentour. L'air parfait qu'on y respirait, joint à cette belle vue, avait quelque chose d'enchanteur; mais ce qui efiFaçait tout dans ce beau lieu, c'était l'accueil d'un maître de maison qui, pour la grâce de son esprit et de ses manières, n'a jamais eu de pareil.

La ville de Bruxelles à cette époque me parut riche et animée. Dans la haute société, par exemple, on s'occupait tellement de plaisirs, que plusieurs amis du prince de Ligne partaient quelquefois de Bruxelles après leur déjeuner, arrivaient à l'Opéra de Paris tout juste à l'heure de voir lever la toile, et, le spectacle fini, retournaient au -sitôt à Bruxelles, courant toute la nuit : voilà ce qui s'appelle aimer l'Opéra.

Nous quittâmes Bruxelles pour aller en Hollande et dans la Northollande. La vue de Sardam et de Mars(i) me plut extrêmement : ces deux petites villes sont si propres, si bien tenues, que l'on envie le sort des habitants. Les rues étant fort étroites et bordées de canaux, on n'y va point en voiture, mais à cheval, et l'on se sert de petites barques pour le transport des marchandises. Les maisons, qui sont très basses, ont deux portes : celle de la naissance, puis celle de la mort, par laquelle on ne passe que dans un cercueil. Les toits de ces maisons sont aussi brillants que s'ils étaient d'acier, et tout est si merveilleusement soigné, que je me rappelle avoir vu, en dehors de la boutique d'un maréchal ferrant, une espèce de lanterne dorée et polie comme pour un boudoir.

Les femmes du peuple, dans cette partie de la Hollande, m'ont semblé fort belles, mais si sauvages, que la vue d'un étranger les faisait fuir aussitôt. Elles étaient ainsi alors ; je suppose cependant que le séjour des Français dans leur pays a pu les apprivoiser.

Nous finîmes par visiter Amsterdam, et là je vis à l'hôtel de ville le superbe tableau de Wanols [ Vander Helstl, qui représente les bourgmestres assemblés. Je ne crois pas qu'il existe en peinture rien de plus beau, rien de plus vrai : c'est la nature même. Les bourgmestres sont vêtus

(1} [L'auteur désigne pzut-être l'île de Marken.7

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