MADAME LE BRUN, PAR ELLE-MÊME
Gravure de J.-G. Mullcr
Souvenirs de Madame Vigée-Le Brun
de noir ; les tètes, les mains, les draperies, tout est d'une beauté inimitable : ces hommes vivent, on se croit avec eux. Je suis persuadée que c'est le tableau de ce genre le plus parfait; je ne pouvais le quitter, et l'impression qu'il m'a faite me le rend encore présent.
Nous revînmes en Flandre revoir les chefs-d'œuvre de Rubens. Ils étaient bien mieux placés alors qu'ils ne l'ont été depuis au musée de Paris ; tous produisaient un effet admirable dans ces églises flamandes. D'autres chefs-d'œuvre du même maître ornaient des galeries d'amateurs ; à Anvers, je trouvai chez un particulier le fameux Chapeau de paille, qui vient d'être vendu dernièrement à un Anglais pour une somme considérable. Cet admirable tableau représente une des femmes de Rubens ; son grand effet réside dans les deux différentes lumières que donne le simple jour et la lueur du soleil, et peut-être faut-il être peintre pour juger tout le mérite d'exécution qu'a déployé là Rubens. Ce tableau me ravit et m'inspira au point que je fis mon portrait à Bruxelles en cherchant le même effet. Je mepeignis portant sur la tête un chapeau de paille, une plume et une guirlande de fleurs des champs, et tenant ma palette à la main. Quand le portrait fut exposé au Salon, j'ose vous dire qu'il ajouta beaucoup à ma réputation. Le célèbre Muller l'a gravé; mais vous devez sentir que les ombres noires de la gravure enlèvent tout l'effet d'un pareil tableau.
Peu de temps après mon retour de Flandre, en 1783, le portrait dont je vous parle et plusieurs autres de mes ouvrages décidèrent Joseph Vernet à me proposer comme membre de l'Académie royale de peinture. M. Pierre, alors premier peintre du roi, s'y opposait fortement, ne voulant pas, disait-il, que l'on reçût des femmes, et pourtant M"' Vallayer-Coster, qui peignait parfaitement les fleurs, était déjà reçue ; je crois même que M"' Vien l'était aussi. Quoi qu'il en soit, M. Pierre, peintre fort médiocre, car il ne voyait dans la peinture que le maniement de la brosse, avait de l'esprit ; de plus, il était riche, ce qui lui donnait les moyens de recevoir avec faste les artistes, qui dans ce temps étaient moins fortunés qu'ils ne le sont aujour-
d'hui. Son opposition aurait donc pu me devenir fatale, si dans ce temps-là tous les vrais amateurs n'avaient pas été associés à l'Académie de peinture ; ils formaient une cabale pour moi contre celle de M. Pierre et c'est alors qu'on fit ce couplet :
A MADAME LE BRUN
Sur l'air : Jardinier, ne vois-tu pas.
Au Salon ton art vainqueu*-
Devrait être en lumière.
Pour te ravir cet honneur.
Lise, il faut avoir le cœur
De Pierre, de Pierre, de Pierre.
Enfin je fus reçue et je donnai pour tableau de réception "La Paix qui ramène l'Abondance. M. Pierre fit alors courir le bruit que c'était par ordre de la cour qu'on me recevait. Je pense bien en effet que le Roi et la Reine étaient assez bons pour désirer me voir entrer à l'Académie; mais voilà tout.
Je continuais à peindre avec fureur; j'avais souvent trois séances dans la même journée, et celles de l'après-dîner, qui me fatiguaient à l'excès, amenèrenv un délabrement d'estomac tel, que je ne digérais plus rien, en sorte que je maigrissais à faire peur. Mes amis me firent ordonner alors par le médecin de dormir tous les jours après mon dîner. D'abord j'eus quelque peine à prendre cette habitude; mais on m'enfermait dans ma chambre, les rideaux fermés, et peu à peu le sommeil arriva. Je suis persuadée que je dois la vie à cette ordonnance. Vous savez, chère amie, combien je tiens à ce que j'appelle mon calme. C'est qu'un travail forcé, joint à la fatigue de mes longs voyages, me l'a rendu tout à fait nécessaire; sans ce court et léger repos, dont j'ai conservé l'habitude, je n'existerais plus. Tout ce que je puis reprocher à cette sieste obligée, c'est de m'avoir privée sans retour du plaisir d'aller dîner en ville ; et comme je consacrais la matinée entière à la peinture, il ne m'a jamais été permis de voir mes amis que le soir. 11 est vrai qu'alors, aucune des jouissances qu'offre le monde ne m'était refusée, car je passais mes soirées dans la société la plus aimable et la plus brillante.
Après mon mariage, je logeais encore
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rue de Cléry, où Al. Le Brun avait un grand appartement, fort richement meublé, dans lequel il plaçait ses tableaux de tous les grands maîtres Quant à moi, je m'étais réduite à occuper une petite antichambre,
bris dorés, quelle allumait son feu avec des billets de caisse, et qu'elle ne brûlait que du bois d'aloès; mais je tarde autant que possible, chère amie, à vous parler des mille calomnies dont j'ai été victime; nous 'y