LA PAIX QUI RAMENE L'ABONDANCE
Peinture de Madame Le Brun (1783), gravure de Viel (2789)
et une chambre à coucher qui me servait de salon. Cette chambre était tendue de papier, pareil à la toile de Jouy des rideaux de mon lit. Les meubles en étaient fort simples, trop simples peut-être, ce qui n'a pas empêché M. de Champcenetz (vu que sa belle-mère était jalouse de moi) d'écrire que M'"' Le Brun avait des lam-
viendrons. Ce qui les explique, ces calomnies, c'est que, dans le modeste appartement dont je vous parle, je recevais chaque soir la ville et la Cour. Grandes dames, grands seigneurs, hommes marquants dans les lettres et dans les arts, tout arrivait dans cette chambre ; c'était à qui serait de mes soirées, où souvent la foule était telle que^.
faute de siège, les maréchaux de France s'asseyaient par terre, et je me rappelle que le maréchal de Noailles, très gros et très âgé, avait la plus grande peine à &e relever. J'étais bien loin de me flatter, comme vous pouvez croire, que tous vinssent pour moi. Ainsi qu'il arrive dans les maisons ouvertes, les uns venaient pour trouver les autres, et le plus grand nombre pour entendre la meilleure musique qui se fît alors à Paris.
Les compositeurs célèbres : Grétry, Sacchini, Martini, faisaient souvent entendre chez moi les morceaux de leurs opéras avant la première représentation. Nos chanteurs habituels étaient Garât, Azevedo, Richer, M" Todi, ma belle-sœjr, qui avait une très belle voix et pouvait tout accompagner à livre ouvert, ce qui nous était fort utile.
7S/loi-même je chantais quelquefois, sans méthode à la vérité, car je n'avais jamais eu le temps de prendre des leçons, mais ma voix était assez agréable ; cet aimable Grétry disait que j'avais des sons argentés. Au reste, il fallait m3ttre à part toutes prétentions pour chanter avec ceux que je viens de nommer; car Garât surtout peut être cité comme le talent le plus extraordinaire qu'on ait jamais entendu. Non seulement il n'existait pas de difficultés pour ce gosier si flexible; mais, sous le rapport de l'expression, il n'avait pas de rival, aussi personne je crois, n'a chanté Gluck aussi bien que lui. Quant à M""' Todi, elle réunissait à une voix superbe toutes les qualités d'une grande cantatrice, et elle chantait le boufl^on et le sérieux avec la même perfection.
Pour la musique instrumentale, j'avais comme violoniste Viotti,dont le jeu, plein de grâce, de force et d'expression, était si ravissant! Jarnovick, Maestrino, le prince Henri de Prusse, excellent amateur, qui de plus m'amenait son premier violon.
GRETRY
Peinture de Madame Le Brun, gravure de Cathelin (1786)
Salentin jouait du hautbois, Hulmandel et Cramer du piano. M"' de Mongeroult vint aussi une fois, peu de temps après son mariage. Quoiqu'elle fût très jeune alors, elle n'en étonna pas moins toute ma société, qui vraiment était fort difficile, par son admirable exécution et surtout par son ex-
Souvenirs de Madame Vigée-Le Brun
pression; elle faisait parler les touches. Depuis, et déjà placée au premier rang comme pianiste, vous savez combien NV"" de Montgeroult s'est distinguée comme compositeur. A l'époque où je donnais mes concerts, on avait le goût et Je temps de s'amuser ; et même quelques années plus tôt, l'amour de la musique était si général, qu'il avait élevé des querelles sérieuses entre ce qu'on appelait les gluckistes et les piccinistes.
Tous les amateurs s'étaient séparés en deux partis acharnés l 'un contre l'autre. Le champ de bataille ordinaire était le jardin du Palais-Royal. Là, les partisans de Gluck et les partisans de Piccini disputaient avec une telle violence qu'il s'en est suivi plus d'un duel. On se querellait bien aussi dans plusieurs salons pour ces dei
grands maîtres. Marmontel et l'abbé Arnault se trouvaient en opposition ; car Marmontel était picciniste, et l'abbé, gUickiste forcené. Tous deux se lançaient des épigrammes, des couplets. L'abbé Arnault, par exemple, fit les vers suivants :
Ce Marmontel, si lent, si lourd, Qui ne parle pas, mais qui beugle.
Juge la peinture en aveugle, Et la musique comme un sourd.
Marmontel répondit par ce couplet :
L'abbé Fatras,
De Carpentras, Demande un bénéfice-
11 l'obtiendra
Car l'Opéra Lui tient lieu de l'office.
Convenez, ma chère, que c'était un heureux temps que le temps où les sujets de trouble n'étaient pas plus graves, et ne pouvaient naître qu'entre gens éclairés; mais je reviens à mes concerts.
Les femmes qui s'y trouvaient habituellement étaient la marquise de Groslier, M'"' de Verdun, la marquise de Sabran, qui depuis a épousé le chevalier de Boufflers, M^" Le Couteulx du Molay, toutes quatre mes meilleures amies, la comtess2 de Ségur, la marquise de Rougé, M"° de Pezé, son amie, que j'ai peinte avec elle dans le même tableau, une foule d'aut^-es dames françaises, que, vu la petitesse du local, je ne pouvais recevoir que plus rarement, et les étrangères les plus distinguées. Quant aux hommes, il serait trop long de vous les nommer, attendu que je crois avoir vu chez moi tout ce que Paris renfermait de gens à talent et de gens d'esprir.
Je choissisais dans cette foule les plus aimables pour les inviter à mes soupers, que l'abbé Delille, Lebrun le poète, le chevalier de Boufflers, le vicomte de Ségur et d'autres rendaient les plus amusants de Paris.
On ne saurait juger ce qu'était la société en France, quand on n'a pas vu le temps où, toutes les affaires du jour terminées, douze ou quinze personnes aimables se réunissaient chez une maîtresse de maison, pour y finir leur soirée. L'aisance, la douce gaieté, qui régnaient à ces légers repas du soir, leur donnaient un charme que les dîners n'auront jamais. Une sorte de confiance et d'intimité régnait entre les convives; et comme les gens de bon ton peuvent toujours bannir la gêne sans inconvénient, c'était dans les soupers que la bonne société de Paris se montrait supérieure à celle de toute l'Europe.
Chez moi, par exemple, on se réunissait vers neuf heures. Jamais on ne parlait politique; mais on causait de littérature, on racontait l'anecdote du jour. Quelquefois nous nous amusions à jouer des charades en action, et quelquefois aussi l'abbé Delille ou Lebrun (Pindare) nous lisaient quelques-uns de leurs vers. Adixheures, on se mettait à table; mon souper était des plus simples. 11 se composait toujours d'une
Souvenirs de Madame Vigée-Le Brun
volaille, d'un poisson, d 'un plat de légumes et d'une salade; en sorte que, si je me laissais entraînera retenir quelques visites, il n'y avait réellement plus de quoi manger pour tout le monde; mais peu importait, on était gai, on était aimable, les heures passaient comme des minutes, et, vers minuit, chacun se retirait.
Non seulement j'avais des soupers ch^z moi, mais je soupais fréquemment en ville; car je ne pouvais disposer de mon temps que le soir. Il m'était doux alors de me reposer de mon travail par quelque distraction agréable. Tantôt c'était un bal, bal où l'on n'étouffait point comme aujourd'hui. Huit personnes seulement formaient la contredanse, et les femmes qui ne dansaient pas pouvaient au moins voir danser ; car les hommes se tenaient debout derrière elles. N'ayant jamais aimé la danse, je préférais de beaucoup les maisons où l 'on faisait de la musique. J'allais souvent passer la soirée chez M. de Rivière, nous y jouions la comédie et l'opéra-comique. Sa fille, ma belle-sœur, chantait à merveille, et pouvait passer pour une excellente actrice. Le fils aîné de M. Rivière était charmant dans les rôles comiques, et l'on m'avait donné l 'emploi des soubrettes dans l 'opéra et dans la comédie. M"' La Ruette, retirée du théâtre depuis plusieurs années, ne dédaignait point notre troupe. Elle a joué avec nous dans divers opéras, et sa voix était encore fraîche et fort belle. Mon frère Vigée jouait les premiers rôles avec im véritable succès; enfin, tous nos acteurs étaient excellents, excepté Talma. Vous rirez sans doute? Le fait est que Talma, qui jouait les amoureux avec nous, était gauche, embarrassé, et que personne alors n'aurait pu prévoir qu'il deviendrait un acteur inimitable. Ma surprise a été grande, je l'avoue, quandj'ai vu notre jeune premier surpasser Larive et remplacer Lekain. Mais le temps qu'il a fallu pour opérer cette métamorphose et toutes celles du même genre me prouve qu'un talent dramatique est de tous les talents celui qui s'acquiert le plus tard. Remarquez bien qu'on ne connaît pas un seul grand acteur qui l'ait été dans sa jeunesse.
Cette lettre est énorme. Je n'ai plus d'espace pour vous parler d'un certain
souper grec, dont le bruit, grâce aux sots propos du monde, s'est répandu jusqu'à Pétersbourg, et je finis en vous embrassant.