‹ Souvenirs de Mme Louise-Elisabeth Vigée-Le BrunChapitre 24 sur 84 · SA PERFIDIE · texte numérisé non relu

SA PERFIDIE

Voici, ma chère amie. 1<: récit exact du scuper le plus brillant que j'aie donné, à l'époque où l'on parlait sans cesse de mon luxe et de ma magnificence.

Un soir, que j'avais invité douze ou quinze personnes à venir entendre une lecture du poète Lebrun, mon frère me lut pendant mon calme quelques pages du Voyage d'Jlnacharsis. Quand il arriva à l'endroit où, en décrivant un dîner grec, on explique la manière de faire plusieurs sauces : « 11 faudrait, me dit-il, faire goûter cela ce soir. » Je fis aussitôt monter ma cuisinière, je la mis bien au fait; et nous convînmes qu'elle ferait une certaine sauce pour la poularde, et une autre pour l'anguille. Comme j'attendais de fort jolies femmes, j'imaginai de nous costumer tous à la grecque, afin de faire une surprise à M. de Vaudreuil et à M. Boutin, que je sa ais ne devoir arriver qu'à dix heures.

Mon atelier, plein de tout ce qui me servait à draper mes modèles, devait me fournir assez de vêtements, et le comte de Parov, qui logeait danb ma maison, rue de Cléry, avait une superbe collection de vases étrusques. 11 vint précisément chez moi ce jour-là, vers quatre heures. Je lui fis part de mon projet, en sorte qu'il m'apporta une quantité de coupes, de vases, parmi lesquels je choisis. Je nettoyai tous ces objets moi-même, et je les plaçai sur une table de bois d'acajou, dressée sans nappe. Cela fait, je plaçai cerrière les chaises un immense paravant, que j'eus soin de dissimuler en le couvrant d'une draperie, attachée de distance en distance, comme on en voit dans les tableaux du Poussin. Une lampe suspendue donnait une forte lumière sur In table; enfin tout

Souvenirs de Madame Vigée-Le Brun

était préparé, jusqu'à mes costumes, lorsque la fille de Joseph Vernet, la charmante M"" Chalgrin, arriva la première. Aussitôt je la coiffe, je l'habille. Puis vint M"" de Bonneuil, si remarquable par sa beauté; M"" Vigée, ma belle-sœur, qui, sans être aussi jolie, avait les plus beaux yeux du monde, et les voilà toutes trois métamorphosées en vérita bles Athéniennes. Lebrun-Pi ndare entre on lui ôte sa poudre, on défait ses boucles de côté, et je lui ajuste sur la tête une couronne de laurier, avec laquelle je venais de peindre le jeune prince Henry Lubomirs k i en Amour de la Gloire.

Le comte de Paroy avait justement un grand manteau pourpre, qui me servit à draper mon poète, dont je fis en un clin d'œil Pindare, Anacréon. Puis vint le marquis de Cubières. Tandis que l'on va chercher chez lui une guitare qu'il avait fait monter en lyre dorée, je le costume ; je costume aussi M. de Rivière (frère de ma belle-sœur), Ginguené et fameux sculpteur.

L'heure avançait; j'avais peu de temps pour penser à moi ; mais comme je portais toujours des robes blanches en forme de tunique (ce qu'on appelle à présent des blouses), il me suffit de mettre un voile et une couronne de fleurs sur ma tète. Je soi-

MENAGEOT

Peinture de Madame Le Brun (Musée de Versailles)

Chaudet, le

gnai principalement ma fille, charmante enfant, et M""' de Bonneuil, qui était belle comme un ange. Toutes deux étaient ravissantes à voir, portant un vase antique très léger, et s'apprètant à nous servir à boire. A neuf heures et demie, les préparatifs étaient terminés et, dès que nous fûmes tous placés, 'effet de cette table était si neuf, si pittoresque, que nous nous levions, chacun à notre tour, pour aller regarder ceux qui restaient assis. A dix heures, nous entendîmes entrer la voiture du comte de Vaudreuil et de Bout i n , et quand ces deux messieurs arrivèrentdevant la porte de la salle à manger, dont j'avais fait ouvrir ^es deux battants, /Is nous trouvèrent chantant le chœur de Gluck : Le dieu de Paphos et de Cnide, que M. de Cubières accompagnait avec sa lyre.

De mes jours je n'ai vu deux figures aussi étonnées, aussi stupéfaites que celles de M. de Vaudreuil et de son compagnon. Ils étaient surpris et charmés, au point qu'ils restèrent un temps infini debout, avant de se décider à prendre de places que nous avions gardées pour eux.

Outre les deux plats dont je vous ai déjà parlé, nous avions pour souper un gâteau fait avec du miel et du raisin de Corinthe, et deux plats de légumes. A la véritc.

GALONNE, MINJSTRE d'ÉTÂT. CONTROLEUR GÉNÉRAL DES FINANCES Peinture de Madame Le Brun, gravure de Brca

nous bûmes ce soir-là une bouteille de vieux vin de Chypre dont on m'avait fait présent; voilà tout l'excès. Nous n'en restâmes pas moins très longtemps à table, où Lebrun nous récita plusieurs odes d'Anacréon qu'il avait traduites, et je ne crois pas avoir jamais passé une soirée aussi amusante.

M. Boutin et M. de Vaudreuil en étaient tellement enthousiasmés qu'ils en parlèrent le lendemain à toutes leurs connaissances. Quelques femmes de la Cour me demandaient une seconde représentation de cette plaisanterie. Je refusai pour différentes raisons, et plusieu'-s d'entre elles furent blessés de mon refus. Bientôt le bruit se répandit dans le monde que ce souper m'avait coûté \iigL mille francs. Le roi en parla avec humeur au marquis de Cubières, qui fort heureusement avait été un de nos convives, et qui convainquit Sa Majesté de la sottise d'un pareil propos.

Néanmoins, ce que l'on tenait à Versailles au prix modestede vingt mille francs, fut porté à Rome à quarante mille ; à Vienne, la baronne de StrogonofF m'apprit que j'avais dépensé soixante mille francs pour mon souper grec; vous savez qu'à Pétersbourg la somme est enfin restée fixée à quatre-vingt mille. Et la vérité est que ce souper m'a coûté quinze francs.

Ce qu il y a de plus triste dans tout cela, c'est que ces indignes mensonges étaient colportés dans l'Europe par mes propres compatriotes, et la ridicule calomnie dont je vous parle n'est pas la seule dont on ait cherché à tourmenter ma vie ; témoin ces vers que Lebrun-Pindare m'adressa en 1789, et que peut-être vous ne connaissez pas :

A MADAME LE BRUN

Chèrr Le Brun, la gloire a ses orages ;

L'Envie est là qui guette le talent ;

Tout ce qui plaît, tout mérite excellent

Doit de ce monstre essuyer les outrages.

Q.ii mieux que toi les mérita jamais?

Un pinceau màle anime tes portraits.

Non, tu n'es plus femme que l'on renomme :

L'Envie est juste et ses cris obstinés

Et ses serpents contre toi déchaînés

Mieux que nos voix te déclarent grand homme.

Mettant à p::rt i'exagérativin avec laquelle le poète parie de mon talent, i!

reste malheureusement trop vrai qiie, dès mon début dans le monde, je me suis vue en butte àlasottiseet à la méchanceté. D'abord mes ouvrages n'étaient point de moi; M. Ménageot peignait mes tableaux et jusqu'à mes portraits; quoique tant de personnes à qui je donnais séance pussent naturellement porter témoignage du contraire, ce bruit absurde ne s'en propagea pas moins jusqu'à l'époque où je fus reçue de l'Académie royale de peinture. Comme alors j'exposai au Salon où l'auteur du Méléagre exposait aussi, il fallut bien reconnaître la vérité; car Ménageot, dont au reste j'appréciais infiniment le talent et même les conseils, avait une manière de peindreentièrementopposée àla mienne(i ).

Quoique je fusse, je crois, l'être le plus inofFensif qui ait jamais existé, j'avais der ennemis. Non seulement quelques femmes m'en voulaient de n'être pas aussi laide qu'elles, mais plusieurs peintres ne me pardonnaient pas d'avoir la vogue, et de faire payer mes tableaux plus cher que les leurs; il en résultait contre moi mille propos de toute nature, dont un surtoi.t m'affligea profondément. Peu de temj s avant la Révolution, je fis le portrait do M. de Calonne, et je l'exposai au Salou [de 1785 ; j'avais peint ce ministre assis jusqu'à mi-jambe, ce qui fit dire à M'" Arnould en le regardant : « M" Le Brun lui a coupé les jambes, afin qu'il reste en place. » Malheureusement ce propos spirituel p.e fut pas le seul auquel mon tableau donna lieu; je me vis en butte, en cette occasion, à des calomnies du genre le plus odieux. D'abord on fit courir mille contes absurdes sur le paiement du portrait; les uns prétendaient que le contrôleur général m'avait donné un grand nombre de ces bonbons qu'on appelle papillottes, enveloppés dans des billets de caisse; d'autre?,

(1) Les tableaux de Minageot sont parfaitement bien composés et d'un bon style historique. Ce peintre excellait dans la manière de draper. Son 'Léonard de Vinci mourant dans les bras de François J" est très remarquable, mais ne vaut pas le Jtéléagre que l'on garde aux Gobelins depuis nombre d'années pour l'exécuter en tapisserie. M. Ménageot était un très bel homme, parfaitement aima ble, spirituel et très gai : aussi le recherchait-0'> dans la meilleure société.

que j'avais reçu, dans un pâté, une somme assez forte pour ruiner le Trésor ; enfin, mille versions plus ridicules les unes que les autres. Le fait est que M. de Calonne m'avait envoyé quatre mille francs en billets, dans une boîte qui a été estimée vingt louis. Quelques-unes des personnes qui se trouvaient chez moi quand je reçus la boîte existent encore et peuvent le certifier. On fut même étonné de la modicité de cette somme î car, peu de temps auparavant.

M de Beaujon, que je venais de peindre de même grandeur, m'avait envoyé huit mille francs, sans qu'on s'avisât de trouver ce prix trop énorme. Toutefois, le canevas fourni, les méchants s'en emparèrent pour le broder. J'étais harcelée de libelles, qui tous m'accusaient de vivre en liaison intime avec M. de Calonne. Un nommé Gorsas, que je n'ai jamais vu ni connu, et que l'on m'a dit être un jacobin forcené, vomissait des horreurs contre moi.

Le malheur voulut que M. Le Brun qui, contre mon gré, faisait bâtir une maison rue du Gros-Chenet, donnât par là prétexte à la calomnie. Certainement lui et moi nous avions gagné assez d argent pour nous permettre une pareille dépense; cependant certaines gens soutenaient queM.de

Calonne payait cette maison (i). Vous voyez, disais-je sans cesse à M .Le Brun, quels infâmes propos l'on tient! — Laissez-les dire, me répondait-il dans une sainte colère ; quand vous serez morte, je ferai élever dans mon jardin une pyramide qui ira jusqu'au ciel, et je ferai graver dessus la liste de vos portraits; on saura bien alors à quoi s'en tenir sur votre fortune. » Mais j'avoue que l'espoir d'un pareil honneur me consolait peu de mon chagrin présent; ce chagrin était d'autant plus vif, que personne moins que moi n'avait craint de pouvoir devenir l'objet d'une pensée avilissante. J'avais sur l'argent une telle insouciance, que je n'en connaissais presque pas la valeur : la comtesse de la Guiche, qui vit encore, peut affirmer qu'étant venue chez moi pour me demander de faire son portrait, et me disant qu'elle nepDUvaity mettre que mille écus, je répondis que M. Le Brun ne voulait point que j'en fisse à moins décent louis. Ce défaut de calcul m'a été fort désavantageux pendant mon dernier voyage à Londres; j'oubliais constamment que les guinées valaient plus d'un louis, et pour mes portraits, entre autres pour celui de M"" Canning (en i8o3), je faisais mon compte comme si j'étais à Paris.

Tous ceux qui m'entouraient, de plus, savent que M. Le Brun s'emparait en totalité de l'argent que je gagnais, me disant qu'il le ferait valoir dans son commerce; je ne gardais souvent que six francs dans ma poche. Lorsque, en 1788, je fis le portrait du beau prince Lubomirski, alors adolescent, sa tante, la princesse Lubomirska, m'envoya douze mille francs, sur lesquels je priai M. Le Brun de me laisser deux louis; mais il me refusa, prétendant avoir besoin de la somme entière pour solder tout de suite un billet. 11 était plus habituel, au reste, que M. Le Brun touchât lui-même, et très souvent il négligeait de médire que l'on m'avait payée. Une seule fois dans ma vie, au mois de septembre 1789, j'ai reçu le prix d'un portrait; c'était

(1) II l'aurait payée bien tard ; car elle ne l'a été tout à fait qu'à mon retour de Russie en 1801, M. Le Brun m'avait laissé ce soin, à mon grand désappointement.

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celui du bailli de Crussol, qui m'envoya cmt louis. Heureusement mon mari était absent, en sorte que je pus garder cette somme, qui, peu de jours après (le 5 octobre), me servit pour aller à Rome.

Mon indifiFérence pour la fortune tenait sans doute alors au peu de besoin que j'avais d'être riche. Ce qui rendait ma maison agréable n'exigeant aucun luxe, j'ai toujours vécu fort modestement. Je dépensais extrêmement peu pour ma toilette : on me reprochait même trop de négligence, car je ne portais que des robes blanches, de mousseline ou de linon, et je n'ai jamais fait faire de robes parées que pour mes séances à Versailles. Ma coiffure ne me coûtait rien, j'arrangeais mes cheveux moimèms, et le plus souvent je tortillais sur ma tête un fichu de mousseline, ainsi qu'on peut le voir dans mes portraits à Florence, à Pétersbourg et à Paris, chez M. de Laborde. Dans tous mes portraits enfin, je me suis peinte ainsi, excepté dans celui qui est au ministère de l'Intérieur, où je suis costumée à la grecque.

Certes, ce n'était pas une telle femme que pouvait séduire le titre de receveur général des Finances, et, sous tout autre rap^:^ort, M. de Calonne m'a toujours semblé peu séduisant; car il portait une perruque fiscale. Une perruque ! jugez comme avec mon amour du pittoresque, j'aurais pu m'accoutumer à une perruque! je les ai toujours eues en horreur, au point de refuser un riche mariage, parce que le prétendant portait perruque; et je ne peignais qu'à regret les hommes coiffés ainsi.

Ce qu'il y a d'ailleurs de surprenant dans cette affaire, c'est que rien n'avait pu prêter une ombre de vraisemblance à la calomnie; je connaissais à peine M. de Calonne. Une seule fois dans ma vie j'avais été chez lui au ministère des Finances ; il donnait una grande soirée au prince Henri de Prusse, et, ce prince venant habituellement chez moi, il avait jugé convenable de m'inviter; enfin je me souviens d'avoir hâté son portrait au point de ne pas faire les mains d'après lui, quoique j'eusse 1 habitude de les faire toujours d'après mes modèles.

Je n'aurais donc jamais imaginé de quelle source pouvaient naître ces propos déso-

lants, sans la découverte que je fis plus tard d'une perfidie digne de l'enfer.

M. de Calonne allait très souvent rue du Gros-Chenet (où je ne logeais pas encore à cette époque), chez M"" de S**', femme de D'**, surnommé le Roué (i). M"' de S*** avait un charmant et doux visage, quoiqu'on pût remarquer quelque chose de faux dans son regard, etM.de Calonne en était très amoureux. Dans le temps dont je vous parle, elle m'avait priée de faire son portrait, et, comme un jour elle prenait séance, elle me demanda avec son air de douceur habituel si je voulais lui prêter ma voiture le soir, pour aller au spectacle; j'y consentis, et mon cocher alla la prendre chez elle. Le lendemain matin, je demandai mes chevaux pour onze heures; mais, à onze heures, cocher, voiture, rien n'était rentré. Je dépêche aussitôt quelqu'un chez M"' de S***; M ' de S*"' n'était point de retour; elle avait passé la nuit à l'hôtel des Finances î Jugez de ma colère, quand je l'appris quelques jours après par mon cocher, auquel un bon pourboire ne ferma pas la bouche, et qui conta le fait à plusieurs personnes de la maison. En pensant que, si les gens de l'hôtel des Finances ou d'autres avaient demandé à cet homme le nom de ses maîtres, cet homme avait dû répondre naturellement qu'il appartenait à M"' Le Brun, j'étais tout à fait hors de moi. 11 est inutile d'ajouter que n'ai jamais revu M" de S***, qui, m'a-t-on dit, vit à Toulouse et s'est jetée dans la plus austère dévotion. Que Dieu lui pardonne î A-t-elle voulu sauver sa réputation aux dépens de la mienne? Me haïssait-elle ? Je ne sais; mais elle m'a fait bien du mal ; car les longs détails dans lesquels je viens d'entrer, chère amie, vous prouvent assez combien j'ai souffert d'une calomnie qui s'appliquait si mal et à mon caractère et à la conduite de toute une vie, que j'ose dire avoir été honorable.

Voilà vraiment une triste lettre, faite

(i) Ces noms sont les seuls que M"" Vigée- Le Brun dissimule dans ses Souvenirs. Il s'agit de la comtesse de Serre, femme de Jean Du Barry. le fameux « Roué »,qui se faisait alors appeler a Toulouse le comte de Serre. Le ménage séjourna à Paris en I 7851 .

Souvenirs de Madame Vigée-Le Brun

pour dégoûter de la célébrité, surtout lorsqu'on a le malheur d'être femme. Quelqu'un me disait un jour: « Quand je vous regarde et que je songe à votre renommée, il me semble voir des rayons autour de votre tête. — Ahî répondis-je en soupirant, il y a bien quelques petits serpents dans ces rayons-là. » En effet, a-t-on jamais vu une grande réputation, dans quelque genre que ce soit, ne pas attirer l'envie ? 11 est vrai qu'elle attire aussi près de vous vos contemporains les plus distingués, et cet entourage console de beaucoup de choses. Quand je songe à tant de gens aimables et bons, dont j'ai dû l'amitié à mon talent, je me félicite d'avoir fait connaître mon nom; et, pour tout dire en un mot, chère amie, quand je pense à vous, j'oublie les méchants.

LEKAJN. BR ZARD. m'" DUMESNIL.

MONVEL. m'" RAUCOURT. m'" SAINVAL.

m"" VESTRIS. LARIVE. m'" CLAIRON.

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