LARUETTE. M™' DUGAZON
Un de mes plus doux délassements était d'aller au spectacle, et je puis vous dire qu'il brillait sur la scène des acteurs si admirables, que beaucoup d'entre eux n'ont jamais été remplacés. Je me souviens parfaitement d'avoir vu jouer le célèbre Lekain : quoique je fusse trop jeune alors pour apprécier son grand talent, les applaudissements, les transports unanimes qu'il excitait me prouvaient assez combien ce tragédien était supérieur. La laideur de Lekain, toute prodigieuse qu'elle fût, disparaissait dans certains rôles. Le costume de chevalier, par exemple, adoucissait l'expression sévère et repoussante d'une figure dont tous les traits étaient irréguliers, en sorte qu'on pouvait le regarder quand il jouait Tancrède ; mais dans le rôle d'Orosmane, où je l'ai vu une fois,
j'étais placée fort près de la s?ène, et le turban le rendait si hideux, bien que j'admirasse sa noble et belle manière, qu'il me faisait peur.
A l'époque où Lekain jouait les premiers rôles, et même assez longtemps après, j'ai vu Brizard ainsi que M" Dumesnil.
Brizard remplissait les rôles de pères ; la nature semblait l'avoir créé pour cet emploi ; ses cheveux blancs, sa taille imposante, son superbe organe lui donnaient le caractère le plus noble, le plus respectable qu'on puisse imaginer. 11 excellait surtout dans Le J^oi Lear et dans ï Œdipe de Ducis. Vous auriez réellement cru voir ces deux vieux princes si malheureux et si touchants, tant il y avait de grandiose dans l'aspect de celui qui les représentait.
M'" Dumesnil, quoique petite et fort laide, excitait des transports dans les grands rôles tragiques. Son talent était fort inégal : elle tombait parfois dans la trivialité, mais elle avait des moments sublimes. En général, elle exprimait mieux la fureur que la tendresse, si ce n'est la tendresse maternelle, car un de ses plus beaux rôles était Mérope. 11 arrivait quelquefois à M'" Dumesnil de jouer une partie de la pièce sans produire aucun effet; puis, tout à coup, elle s'animait ; son geste, son organe, son regard, tout devenait si éminemment tragique qu'elle enlevait les suffrages de toute la salle. On m'a assuré qu'avant de paraître en scène elle buvait une bouteille de vin et qu'elle s'en faisait tenir une autre en réserve dans les coulisses.
Un des acteurs les plus remarquables du Théâtre-Français, dans la tragédie et la haute comédie, était Monvel. Quelques désavantages physiques et la faiblesse de son organe l'ont empêché de se placer au premier rang, mais son âme, sa chaleur, et surtout l'extrême justesse de sa diction, ne laissaient rien à désirer. A mon retour en France il avait quitté les rôles de jeunes premiers pour ceux des pères nobles. Je lui ai vu jouer alors Auguste de Cinna et l'abbé de l'Epée d'une manière admirable; dans ce dernier rôle il était si parfait de naturel, qu'un jour, au moment où, en quittant la scène, il saluait les personnages de la pièce, je me levai et je lui rendis
Souvenii's de Madame Vigée-Le Brun
MADAME MOLE-RhYMOND
Peinture de Madame Le Brun
Gravure de Massard
son salut. Les personnes qui étaient avec moi dans la loge s'en amusèrent beaucoup.
Le début le plus brillant que je me rappelle avoir vu est celui de M'" Raucourt
dans le rôle de Didon. Elle avait tout au plus dix-huit ou vingt ans. La beauté de son visage, sa taille, son organe, sa diction, tout en elle promettait une actric-^*, parfaite;
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elle joignait à tant d'avantages un air de décence remarquable et une réputation de sagesse austère qui la firent rechercher alors par nos plus grandes dames; on lui donnait des bijoux, ses habits de théâtre, et de l'argent pour elle et pour son père qui ne la quittait jamais. Plus tard, elle a bien changé de manière d'être : on prétend que l'heureux mortel, qui le premier triompha de tant de vertus, fut le marquis de Bièvres, et que, lorsqu'elle le quitta pour un autre amant, il s'écria : Ah ! Vingrate a ma rente ! Si NV" Raucourt n'est point restée sage, elle est restée grande tragédienne; mais sa voix est devenue tellement rauque et dure, que, si l'on fermait les yeux, on croyait entendre un homme. Elle n'a quitté qu'à sa mort le théâtre, où elle finit par jouer les rôles de mères et de reines avec infiniment de succès.
J'ai vu jouer aussi M"" Sainval et M""" Vestris, sœur de Dugazon. Les deux premières pleuraient un peu trop constamment ; mais elles me semblaient, surtout la cadette, plus tragédiennes que M""' Vestrîs qui, toute belle .qu'elle était, n'a jamais obtenu de grands succès, si ce n'est dans le rôle de Gabrielle de Vergy, où l'effet qu'elle produisait, au dernier acte, était déchirant ; il faut dire aussi que cette scène est horrible-
Larive, qai pour son malheur Succédait à Lekain, dont on n'avait point encore perdu le souvenir, avait plus détalent que les vieux amateurs ne voulaient lui en reconnaître ; la comparaison seule lui faisait tort, car il ne manquait ni de noblesse ni d'énergie. Son visage était beau ; il était grand, bien fait, mais jamais d'aplomb sur ses jambes, ce qui faisait dire qu'il marchait à côté de lui.
Larive avait très bon ton et causait avec esprit, même de choses qui n'avaient point rapport à son art, en sorte qu'il voyait la bonne compagnie. Mon frère me le présenta, et comme je le savais lié intimement avec Al" Clairon, je lui témoignai une fois le désir de rencontrer cette grande tragédienne que je n'avais jamais vue jouer. 11 m'engagea aussitôt à dîner chez lui pour me faire trouver avec elle, ce que j'acceptai. Deux jours après, je me rendis à la maison qu'il avait fait construire et
qu'il habitait dans le Gros-Caillou, Cette maison était charmante, arrangée avec un goût parfait, outre qu'un fort beau jardin y faisait jouir dans Paris du charme de la campagne. Larive me promena dans ses berceaux, sous ses vignes grimpantes à la manière antique, comme on en voit aux environs de Naples; et, comme nous venions de rentrer dans le salon pour dîner, on annonça M'" Clairon. Je me l'étais figurée très grande ; elle était au contraire fort petite et fort maigre. Elle tenait sa tête extrêmement élevée, ce qui lui donnait de la dignité. Du reste, je n'ai jamais entendu parler avec autant d'amphase ; car elle conservait toujours le ton tragique et les airs d'une princesse; mais elle me parut instruite et spirituelle. J'étais à table à côté d'elle, et je jouis beaucoup de sa conversation. Larive lui témoignait un respect profond ; les égards qu'il avait pour elle annonçaient à la fois de l'admiration et de la reconnaissance; c'était sous ces deux rapports en effet que sans cesse il parlait d'elle.
Lorsque je suis rentrée en France, j'ai été charmée de revoir Larive que j'ai rencontré souvent à Epinay chez la marquise de Grollier. N'étant plus au théâtre alors, il habitait une charmante campagne, située près de là, et M"' de Grollier était enchantée de ce voisinage. 11 nous faisait des lectures ravissantes ; la manière dont il disait les vers acquérait un nouveau prix de la beauté de son organe.
Talma, notre dernier grand acteur tragique, a, selon moi, surpassé tous les autres. 11 y avait du génie dans son jeu. On peut dire de plus qu'il a révolutionné l'art : d'abord en faisant disparaître la déclamation ampoulée et maniérée, par sa diction naturelle et vraie; ensuite, en forçant à l'innovation dans les costumes, attendu qu'il s'habillait en Grec et en Romain pour jouer Achille et Brutus, ce dont je lui sus un gré infini. Talma avait une des plus belles têtes, un des visages les plus mobiles qu'on pût voir; et, si loin qu'allât la chaleur de son jeu, il restait toujours noble, ce qui me semble une première qualité dans j'acteur tragique. Son organe était quelquefois un peu sourd; il convenait mieux aux rôles furieux ou profonds qu'il
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ne convenait aux rôles brillants : aussi étaitil principalement admirable dans ceux d'Oreste et de Manlius; mais, dans tous, il avait plusieurs moments sublimes. Le dernier qu'il ait composé n'a point été joué depuis lui.
Personne n'oserait, je crois; car Talma s'y était montré supérieur à lui-même ; ce n'était plus un acteur, c'était bien Charles VI, un malheureux roi, un malheureux fou, dans son effrayante vérité.
Hélas î la mort a suivi de près le triomphe; et ce que tout Paris applaudissait avec de si grands transports, c'était le chant du cygne.
Talma était un homme excellent, et le plus facile à v'ivre qu'on puisse rencontrer.
11 faisait habituellement peu de frais dans la société ; il fallait, pour l'animer, qu'un mot de la conversation remuât un intérêt de son cœur ou de son esprit; alors il était fort intéressant à entendre, principalement quand il parlait de son art.
La comédie a peut-être encore été plus riche en talents que la tragédie. J'ai eu souvent le bonheur de voir jouer Préville. Voilà l'acteur parfait, inimitable ! Son jeu, plein d'esprit, de naturel, de gaieté, était aussi le plus varié. Jouait-il tour à tou\ Crispin, Sosie, Figaro, vous ne reconnaissiez pas le même homme, tant les nuances de son comique étaient inépuisables ; aussi n'a-t-on point remplacé Préville. 11 était si parfaitement vrai par nature, que tous ceux qui depuis ont voulu l'imiter ne sont parvenus qu'à nous montrer sa charge. Je n'en excepte point Dugazon, qui certes avait un grand talent, mais qui, dans le rôle de Figaro du Barbier Je Stville, par exemple, n'a jamais approché de son modèle.
J'ai plusieurs fois dîné avec Préville ; il était rare de rencontrer un aussi aimable convive; sa gaieté si spirituelle nous charmait tous. 11 racontait a merveille une foule
MADAME SAINT-HUBHRTI
Dessin de Le Moine, gravure de Colinct
d'anecdotes extrêmement piquantes, et l'on recherchait avec empressement les occasions de se trouver avec lui.
Dugazon, son successeur dans les rôles comiques, eût été un excellent comédien si l'envie de faire rire le public ne l'eut pas
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entraîné souvent jusqu'à la farce. 11 jouait admirablement bien certains rôles de valet; il avait du mordant, un masque parfait, et peut-être aurait-il égalé Préville s'il avait dédaigné la charge. Alais ce qui peut faire croire que sa nature le portait à ce misérable genre, c'est que la nuance qui existait à la scène entre lui et son devancier se montrait aussi dans les salons, où Préville était un homme aimable et Dugazon un farceur de beaucoup d'esprit. On ne le recevait donc quelquefois que pour amuser les convives ; car il était fort amusant, surtout après dîner. Dugazon a été atroce pendant la Révolution; il fut un de ceux qui allèrent chercher le roi à Varennes, et un témoin oculaire m'a dit l'avoir vu à la portière de la voiture, le fusil sur l'épaule. Notez que cet homme avait été comblé des bienfaits de la Cour, et principalement par Al. le comte d'Artois.
Je me souviens d'avoir vu M'" Doligny dans les rôles de jeunes premières, qu'elle jouait avec une rare perfection. Elle avait à la fois tant de vérité, d'esprit et de décence, que son grand talent faisait tout à fait oublier sa laideur. J'ai vu aussi débuter NV" Contât. Elle était extrêmement jolie et bien faite, mais si mauvaise dans les premiers temps, que personne ne pouvait prévoir qu'elle deviendrait une aussi excellente actrice. Sa charmante figure ne suffisait pas toujours pour la mettre à l'abri des sifflets, lorsque Beaumarchais lui confia le rôle de Suzanne dans le Mariage de 'Figaro. A partir de ce moment, elle marcha de succès en succès: d'abord dans l'emploi des grandes coquettes, puis enfin dans des rôles plus convenables à son âge, et surtout à sa taille qui, par malheur, avait pris trop d'embonpcint.
M'" Contât avait épousé M. de Parny, neveu du célèbre poète de ce nom ; mais son mariage ne fut déclaré qu'à l'époque où elle quitta le théâtre ; elle a conservé jusqu àsa mort un visage charmant ; je n'ai jamais vu de sourire plus enchanteur ; comme elle avait infiniment d'esprit, sa conversation était tout à fait piquante, et je la trouvais si aimable que je l'invitais souvent à venir chez moi.
M"* Contât était admirablement bien secondée dans tous ses rôles par Molé, qui
jouait presque toujours avec elle. Molé, sans jamais avoir égalé Préville, était poui*tant un grand acteur; il avait de la grâce et de la dignité ; il tenait la scène, comme on dit ; outre que j'ai peu vu de talent aussi varié, et surtout aussi brillant qu'était !e sien. Je l'ai reçu chez moi plusieurs fois ; quoique son jeu fût très spirituel, A/lolé n'avait rien de remarquable dans un salon sous le rapport de l'amabilité, si ce n'est un excellent ton.
Fleury, qui, après l'avoir doublé, lui a succédé dans les grands rôles, est le dernier qui nous ait conservé les traditions de la haute comédie. 11 avait moins de verve et moins d'élévation que Molé; mais personne n'a joué comme lui les jeunes grands seigneurs. Comme il avait beaucoup d'esprit et de fort bonnes manières, il voyait souvent de près la haute société, et il en avait si bien saisi les usages, les agréments et les travers qu'il nous offrait encore, il y a peu d'années, une copie parfaite de modèles qui avaient dieparu.
A l'époque où tous les grands acteurs dont je vous parle commençaient à vieillir, il s'élevait près d'eux un jeune talent, qui fait aujourd'hui l'ornement de la scène française : M'" Mars jouait alors avec une perfection inimitable les rôles d'ingénues; elle excellait dans celui de Victorine du Philosophe sans le savoir y et dans vingt autres pour lesquels on ne l'a jamais rerrtplacée; car il est impossible d'être aussi vraie, aussi touchante : c'était la nature dans tout son charme. Quand vous avez vu M'" Mars, ma chère amie, elle avait déjà pris l'emploi de M'" Contât, qu'elle seule pouvait faire oublier. Vous vous souvenez bien certainement de sa jolie figure, de sa charmante taille, et de sa voix, la voix des anges? Heureusement ce visage, cette taille, cet organe enchanteur se conservent si parfaitement que M'" Mars n'a point d'âge, n'en aura je crois jamais ; et chaque soir le public par ses transports lui prouve qu'il est de mon avis.
Je me rappelle avoir vu jouer deux fois M'" Arnould au grand Opéra, dans Castor etPoîîux. J'étais peu capable alors de juger son talent d'actrice ; je me souviens cependant qu'elle me parut avoir de la grâce et de l'expression. Quant à son talent comme
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cantatrice, la musique de ce temps-là m'ennuyait si horriblement que j'écoutais trop mal pour en pouvoir parler. M'" Arnould n'était point jolie; sa bouche déparait son visage, ses yeux seulement lui donnaient une physionomie où se peignait l'esprit remarquable qui l'a rendue célèbre. On a répété et imprimé un nombre infini de ses bons mots, en voici un que je ne crois pas connu, et que je trouve fort comique : elle assistait au mariage de sa fille, avec la mère, la tante, et plusieurs autres honnêtes remmes parentes de son gendre ; pendant la cérémonie nuptiale, M'" Arnould se retourne et leur dit :
« C'est plaisant ^ je suis la seule demoiselle qui se trouve ici. »
Une femme dont le talent supérieur nous a ravis longtemps a succédé à M"" Arnould. C'était M"' Saint-Huberti, qu'il faut avoir entendue pour savoir jusqu'où peut aller l'effet de la tragédie lyrique. M"" Sainr-Huberti non seulement avait une voix superbe, mais elle était encore grande actrice, le bonheur a voulu qu'elle eût à chanter les opéras de Piccini, de Sacchini, de Gluck, et cette musique si belle, si expressive, convenait parfaitement à son talent plein d'expression, de vérité et de grandiose. Il est impossible d'être plus touchante qu'elle ne l'était dans les rôles d'Alceste, de Didon, etc. ; toujours vraie, toujours noble, ses accents arrachaient les larmes de toute la salle, et je me souviens encore de certains mots, de certaines notes auxquelles il était impossible de résister.
M"' Saint-Huberti n'était point jolie, mais son visage était ravissant de physionomie et d'expression. Le comte d'Entraigues, très bel homme, et très distingué par son esprit, en devint tellement amoureux qu'il l'épousa. La Révolution ayant éclaté, il se réfugia à Londres avec elle. C'est là qu'un soir, comme ils montaient
en voiture, ils furent assassinés tous les deux, sans qu'on ait jamais pu découvrir ni les assassins ni les motifs d'une pareille horreur.
Sous le rapport du chant, tcut l'Opéra se composait pour moi de M"" Saint-Huberti ; je ne vous dirai donc rien de ceux
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L ACTEUR CAILLOT Peinture de Voiriot Gravure de Migcr
qui chantaient avec elle, car je les écoutais à peine ; j'aimais mieux réserver une partie de mon attention pour les ballets, où se montraient alors plusieurs talents remarquables. Gardel et Vestris père tenaient le premier rang. Je les ai vus souvent danser ensemble, notamment dans une chaconne de je ne sais quel opéra de Grétry, chaconne qui, je crois, a fait courir tout Paris ; c'était un pas de deux dans lequel les deux
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coryphées poursuivaient NV" Gui mard, fort petite et fort maigre ; ce qui fit dire qu'ils avaient l'air de deux grands chiens qui se disputaient un os. Gardel m'a toujours semblé fort inférieur à Vestris père, qui était grand, très bel homme, et parfait dans la danse noble et grave. Je ne saurais vous dire avec quelle grâce il ôtait et remettait son chapeau, au salut qui précédait le menuet; aussi toutes les jeunes femmes de la Cour, avant leur présentation, prenaient-elles quelques leçons de lui pour faire les trois révérences.
A Vestris père a succédé Vestris fils, le danseur le plus surprenant qu'on puisse voir, tant il avait à la fois de grâce et de légèreté. Quoique nos danseurs actuels n'épargnent point les pirouettes, personne bien certainement n'en fera jamais autant qu'il en a fait, puis, tout à coup, il s'élevait au ciel d'une manière si prodigieuse, qu'on lui croyait des ailes; ce qui faisait dire au père Vestris : « Si mon fils touche la terre, c'est seulement par procédé pour ses camarades. »
M"" Pélin et M"° Allard étaient deux danseuses du genre qu'on appelle grotesque en Italie. Elles faisaient des tours de force, des pirouttes sans fin et sans charme; mais toutes deux, bien qu'elles fussent très grasses, étaient vraiment surprenantes par leur agilité; M'" Allard surtout.
M"° Guimard avait un tout autre genre de talent; sa danse n'était qu'une esquisse; elle ne faisait que de petits pas, mais avec des mouvements si gracieux, que le public la préférait à toute autre danseuse; elle était petite, mince, très bien faite; et, quoique laide, elle avait des traits si fins, qu'à l'âge de quarante-cinq ans elle semblait, sur la scène, n'en avoir pas plus de quinze.
A l'instar, et même en rival heureux du grand Opéra, j'ai vu s'élever l'Opéra- Comique, qui pren&.it la place de ce qu'on nommait la Comédie Italienne. Y 2im2i\s peine à vous dire quelque chose de cette Comédie Italienne, si je ne me rappelais que j'y suis allé voir jouer Carlin, dont, toute jeune que j'étais, le souvenir m'est resté. Carlin jouait l'arlequin dans des pièces à canevas, espèces de proverbes, qui nécessitent des acteurs spirituels. Ses saillies inépuisables.
le naturel et la gaieté de son jeu, faisaient de lui un acteur tout à fait à part. Quoique fort gros, il avait dans les mouvements une lestesse surprenante; on m'a dit qu'il étudiait ses gestes, si moelleux et si gracieux, en regardant jouer de jeunes chats, dont il est très vrai qu'il avait la souplesse. Lui seul suffisait pour attirer le public, pour remplir la salle et charmer les spectateurs ; quand il a disparu, la Comédie Italienne a fini.
La troupe lyrique qui l'a remplacée possédait plus d'un talent remarquable et chantait les opéras de Duni, de Philidor, de Grétry, etc. Un des acteurs les plus aimés du public était Caillot; il a quitté le théâtre lorsque j'étais encore fort jeune; je l'ai pourtant vu jouer deux fois dans Annette et Lubin. Sa belle physionomie, si gaie, si animée, et sa superbe voix, seraient restées dans ma mémoire, lors même que je n'aurais pas eu plus tard le plaisir de jouer la comédie avec lui en société. Au moment de ses plus grands succès, il lui arriva sur la scène un léger accident du gosier, auquel sont exposés tous les chanteurs; une huée étant alors partie de la salle. Caillot s'en trouva tellement ofiFensé, qu'il quitta le théâtre le soir même, et, depuis, les plus vives instsnces ne purent le faire consentir à reparaître devant le public.
Outre son grand talent. Caillot avait beaucoup d'esprit ; il était charmant en société où sa gaieté si franche amenait la joie; il racontait à merveille, et chez le comte de Vaudreuil, à Gennevilliers, il rendait les cercles et les repas tout à fait amusants, tantôt par une anecdote piquante, tantôt en nous chantant, avec sa belle voix, les romances et les chansons qui se faisaient alors. Comme il était grand chasseur, on le mettait de toutes les parties de chasse. Le comte de Vaudreuil, pour lequel il avait été si aimable, lui fit donner par monseigneur le comte d'Artois un petit castel, nommé le Belloi, qui se trouve au bout de la terrasse de Saint-Germain et qui avait un fort joli jardin.
Caillot vivait là le plus heureux des hommes avec sa femme et son enfant. J 'ai été passer quelques jours chez lui, et, dans son bonheur, il me rappelait exacte-
tement ce Lubin, dont je lui avais vu si bien jouer le rôle. M. le comte d'Artois, en lui faisant don du petit castel, l'avait nommé capitaine des chasses de tout l'arrondissement. ]1 en portait l'uniforme, et c'est avec cet habit que je l'ai peint, tenant son fusil sur l'épaule. Sa belle et riante physiomie m'inspirait au point que j'ai fait ce portrait en une séance.
Lorsque la Révolution arriva, Caillot fut très suspecté, comme ayant reçu des bienfaits d'un prince. On m'a dit, mais je ne veux pas le croire, qu'il s'était montré ingrat, et qu'il avait joué le rôle de jacobin. Si la chose est vraie, je suis persuadée que la peur et sa femme lui avaient tourné la tête. J'ai des raisons pour croire que sa femme était fort révolutionnaire :
en 1791, je reçus à Ron\e, oj j'étais 'alors, une lettre dans laquelle elle m'engageait à rentrer en France, me disant que nous serions tous égaux, et qu'enfin ce serait ^àge d'or.
Heureusement je ne la crus pas; car on sait quel âge d'or a suivi î Peu de temps après avoir reçu cette lettre, j'appris que M"" Caillot s'était jetée par la fenêtre de désespoir.
Laruette et sa femme sont restés au théâtre plus tard que Caillot. Tous deux étaient excellents dans leur genre. Mais M"' Laruette surtout jouait avec un charme, une finesse, chantait avec un goût et une expression indicibles. Elle avait plus de cinquante ans qu'elle n'en paraissait pas avoir seize, tant sa taiJJe était jeune et ses traits délicats. Non seulement elle n'était pas ridicule dans les rôles naïfs, mais elle était charmante ; et jamais peut-être les transports et les regrets du public n'ont été aussi loin que le jour où, quittant enfin le théâtre, elle joua pour la dernière fois, dans Isabelle et Gerfrude, et dans je ne sais quel autre opéra, les deux plus jeunes
rô!es du répertoire. Quoique je l'aie très peu vue jouer, je me la rappelle parfaitement.
J 'arrive enfin à celle dent j'ai pu suivre toute la carrière dran atiqie, au talent le plus parfait que l'Opéra-Comique ait possédé, à M"' Dugazcn.